Bertrand Cantat | l’art de l’abîme
17 décembre 2011



Sortir du théâtre ce soir avec la voix de Cantat, en tête, dans tout le corps – tant de choses à dire des tragédies (Sophocle, trois pièces mis en scène par Wajdi Mouawad, à Nanterre-Amandiers [1]) ; mais la voix de Bertrand Cantat, sa présence immense sur scène, dans le retrait de son rôle, celui du Chœur, demeure première, impose, dans la fatigue de ce soir, ces quelques mots.

Pour quelqu’un de ma génération, Cantat figure ce surgissement premier (et ultime) de la puissance rock et de l’ampleur poétique, ce moment (unique) où la musique la plus libre s’est parlée dans la langue en son nom, a résonné dans sa porté politique, musicale, frayant dans le territoire de l’adolescence la possibilité de l’incarnation lyrique, comment le dire autrement.

Tout cela est fini, bien fini évidemment.

Seulement, il est dans cette pièce, aujourd’hui, et il chante. Alors cela fait exister quelque chose d’inouï, au théâtre, et en soi, dans sa propre histoire, dans l’histoire qui se joue. Non il ne chante pas : retrouve plutôt la vieille geste épique du théâtre ancien : parcourt toute la gamme de la voix pour raconter la douleur et la désigner à nous qui y assistons – cette gamme, de la psalmodie au chant du cri, de la mélodie, aux vocalises les plus directes, les plus complexes qui se livrent à blanc, avec cette énergie qu’on entendait dans les derniers concerts de Noir Désir, et qu’on se disait : cette voix ne durera pas, à l’user ainsi dans les frottements, dans les hurlements brisés sur le mot qu’il déchire quand il le dresse. Cette voix là, entièrement là, de nouveau.

Il faut l’entendre, les mélodisations arabisantes, source grunge, influences plus lointaines, de Ferré, évidemment, aux nouvelles scènes du début des années 90 : ici développé en concertation puissante, cet instrument dans la gorge d’un soliste.

Ne sais s’il y aura un enregistrement de ces spectacles de Sophocle : il le faudrait [2].

Il y a ce vers du tragédien grec, composé il y a près de 2500 ans, que Cantat chante en boucle dans la blessure de la voix, et sa justesse quand elle est près de s’arracher comme du papier :

« Heureux, ceux qui du malheur leur vie durant n’ont pas connu le goût ».

Alors, en rentrant, le soir si tard, j’écoute de nouveau la musique et sa voix : plus précisément, ce qui approche le plus de ce que j’ai entendu ce soir : ce poème, écrit par Bertrand Cantat en 2004 et mis en musique par Noir Désir à l’occasion d’un concert, presque improvisé, mais qui déploie le sommet de ce collectif essentiel. Nous n’avons fait que fuir : un grand texte, un texte somme, ultime témoignage de ce que fut ce groupe, ou exemple premier, dans le siècle, qui inaugure des espaces à la jointure du politique et du lyrique ; espaces à investir pour ceux qui n’ont pas renoncé : et voient dans cette jointure, la possibilité même de la littérature au présent.

Je reste dans la voix de Cantat, il ne faut pas s’arrêter à mes mots.

Oui, il faut écouter ce concert, dont je ne dépose ici que le tout début, les dix premières minutes (sur près d’une heure) ; et continuer d’écouter ce que cette voix a, encore, à nous dire : ce qu’elle continue de dire quand on peut l’écouter, encore, et qu’elle affronte — et surtout construit —  l’art de l’abîme et l’art du silence à égale distance de son chant, sa violence blessée.


Nous N’avons Fait Que Fuir (Noir Désir, 2004)


Nous n’avons fait que fuir

Nous n’avons fait que fuir, nous cogner dans les angles,
Nous n’avons fait que fuir,
Et sur la longue route,
Des chiens resplendissants deviennent nos alliés.

J’ai connu des rideaux de pluie à draper des cités souveraines et ultimes.
Des cerceaux déchirés couronnant les chapelles de la désespérance.
Et tourne l’onde, et tourne l’onde, et tourne l’onde, et tourne, et reviens-moi au centuple,

Reste / Accroche /Rêche, me caresse, me saoule, et me saborde.
Dérape / s’enroule / poulie de malheur / pourrie / chaleur, et devient familier le chant des automates.

On est plombé mon frère des oripeaux de plomb je te dis, de la tonne superflue
carcan /
jour et nuit /
carcan /
fossoyeur /
carcan /
Tout sourire aux dents vertes et nous consommerons, cramés par des soleils de pilules d’apparat, cernés par le fatras trop habile et tu pourras ployer, personne ne verra rien.

Et puis, des anciens charmes qui te remontent enfin du dernier des je t’aime.
J’aperçois des caboches saturées de limaille qui replongent leurs yeux au coeur de l’horizon.

Et des possibles errances à la poitrine fière mais toujours en douceur.

On a l’art du ruisseau
On a l’art de la plaine
On a l’art des sommets
On a l’art des centaines de millions de combattants de la petite vie qui se cognent aux parois,
On a l’art de faire exploser les parois
On a l’art des constellations
On a l’art des chairs brutes
On a l’art de l’abîme
On a l’art du fracas
On a l’art de la pente douce
Et on a l’art du silence

Dis-moi, est-ce que je peux ?
Entourer de ma peau ton joyau de platine
Je l’ai vu qui palpite Sur le bord du chemin
C’est vrai, c’est pourtant vrai
C’est vrai, c’est pourtant vrai
C’est vrai, c’est pourtant vrai

Le cadeau est immense, même la pierre a bondi, elle peut se mesurer aux planètes, à la Voûte
Elle peut donner des cours d’une autre architecture aux "Buildings"

"Tu l’as vu mon éclat ?
Il est dû au hasard, enfin on dit comme ça, ma forme était connue depuis la nuit des temps,

Mais je parle de maintenant d’ici et maintenant.

Allez salut cousin bonjour à tes nuages !"

Un cortège se met en route,
Une kyrielle d’assassins,
Tous insectes de proie.
Ils marchent, ils avancent, ils signent du bout des lèvres leur projet
Pour ce siècle qu’on lit les yeux crevés.

Alerte !

Tous aux abris, aux caves ventres chauds qui te protégeront, retourne chez ta mère...

Ta mère, ta mère était blonde, blonde comme les blés,
Elle laissait s’écouler des trésors de chaleur de la chair de sa voix.
A moins qu’elle n’ai été demi-princesse indienne,
Te faisant boire la nuit des breuvages cuivrés comme une peau d’iguane.
Approche tes lèvres approche !
Approche tes lèvres approche !

Approche tes lèvres approche !

Plonge, redis-moi d’où tu viens, s’écoule au fond du puit le remède ancestral
Où l’on n’existe pas, où l’on peut tout saisir dans le feu d’un éclair,

Dans le demi clin d’œil, claque ton étendard au vent,
Chuuuut / on le garde au secret.

Avale ta langue, maintenant, on te saisira tout,
Huissier, corbeau, vautour, charognard, tour de vis, identité / police

Ô


arnaud maïsetti - 17 décembre 2011

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arnaud maïsetti | carnets




[1_credits photos en tête et pied de page : @Nanterre-Amandiers.

[2Que dire de la présence morale de Cantat au cœur de ce spectacle magnifique, Les Femmes ? – ne rien en dire, peut-être, mais on ferait comme si, alors que sa présence multiplie précisément la complexité de cette question en forgeant ses propres armes contre les critiques, moralistes, policières : y revenir ailleurs, sans doute ; et pour l’heure, lire la belle et justement complexe réflexion de Mahigan Lepage.

par le milieu

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