J. Gracq | « habiter une forêt perdue »
22 décembre 2011


Photo : Roland Allard/Vu


Ce 22 décembre, quatre ans que cette nouvelle reçue, Louis Poirier est mort, date la fin de quelque chose, la naissance d’une autre manière de lire l’œuvre de Julien Gracq. Il avait cessé d’écrire, de publier plutôt, depuis presque trente ans : mais on le savait chaque jour à sa fenêtre devant un cahier ouvert : ce 22 décembre, il aurait cessé ainsi d’écrire le monde qu’on habitait avec lui, l’écrire pour nous aussi qui ne le lisions pas, mais cela ne changeait rien.

Ce 22 décembre, comme tous les 22 décembre depuis [1], relire quelques textes, des pages plutôt, puisque désormais c’est ainsi que je relis l’œuvre : des pages au hasard comme on marche, choisir telle pente naturelle de la route pour s’y plonger, fondre en soi la phrase qui emporte le mouvement.

Cette page, par exemple, au hasard (non, pas au hasard évidemment), du Balcon en forêt – pas seulement pour la phrase, mais pour les échos dans la vie, étranges, confondants justement. « Nuit d’étoiles » ; « bois perdus » ; « l’énorme vague nocturne » : et ce sentiment d’attente active, cette acuité dans le corps pour se rendre disponible au tissage du monde : le dénuement intérieur comme sensation, pour ne rien interrompre des circulations entre soi et le dehors, rien, pas même la fine couche de vêtements : se rendre nu à cette disposition mentale et physique du monde.

Incarner un désœuvrement magique fait entièrement du rêve imposé comme une main sur le front de ce dehors rejoint. On sait le prix que paie Grange. La monnaie qu’il doit en retour, sur le lit du sommeil final. Mais on sait aussi quel nom portent les vagues qui déferlent en lui, où il se jette – dans quelle puissance féerique de quel monade.

« Ne pas être soutenu », ô lâcher-tout des instincts : c’est aussi, en un sens, au-delà d’un programme de lecture posthume, une injonction totale : un rêve intransitif où l’on jouerait tous les rôles : la peur, le désir, le corps offert et le corps rendu, le corps menacé, le corps vaincu, l’en-allé sans fatalité : le pressentiment comme seule façon d’envisager une œuvre, une vie.

AM


Julien Gracq, Un Balcon en forêt,
José Corti, 1958


Ils fumèrent un moment en silence. Il faisait bon. La nuée se dissipait ; un ou deux coups de tonnerre roulèrent faiblement derrière l’horizon de la Belgique, avec le grondement pacifié d’une queue d’orage. La lune s’était dégagée : au fond de la trouée des arbres, la pente de la clairière se givrait d’une lumière froide, minérale, toute ocellée par l’ombre d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe.

Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue : toute l’immensité de l’Ardenne respirait dans cette clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine. Ce vide de la futaie, cette garde sommeillante le troublaient. Il songeait au mot bizarre qui était venu à Hervouët : « On n’est pas soutenus ».

Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement ; le lien était coupé ; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse. Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ?

Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu.


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arnaud maïsetti | carnets




[1_voir :
— décembre 2007, écrit le jour où j’appris la nouvelle
— décembre 2008, un an après.
— décembre 2009, deux ans après.
— décembre 2010 (et ici) trois ans après
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