(de l’adresse pour conjurer le désespoir)
23 décembre 2011




J’ai parlé récemment de ce texte perdu, avalé par la machine – cela m’est arrivé si peu de fois, et j’ai maintenant de solides gardes-fous pour conjurer le désastre : mais cela arrive ; cela arrive toujours pour les textes les plus précieux, ceux où il me semble nommer au plus près tel jour, ceux où il me semble que j’utilise un instrument neuf tout construit pour ce texte-là, avalé lui aussi et perdu avec lui : et introuvable ensuite.

J’ai recomposé une partie de ce texte, quelques jours après, en fait moins le texte que son rythme, celui d’une pluie battue parce que c’est ainsi qu’elle me heurta, de si haut qu’elle tomba sur moi ce soir-là. Mais il y avait une parenthèse, dans le texte premier, que je n’ai pas pu rejoindre.

Je ne pensais jamais la rejoindre et avais accepter l’idée de l’abandonner quelque part dans ces territoires de soi qui n’ont pas pu exister, et qu’on laisser simplement là comme ce qui précède le désir ou le souvenir, ce qui suit les plaisirs les plus violents – j’en suis plein, de ces avortements –, et puis, ce jour, cette phrase de Kafka, tirée du journal ; phrase que je ne connaissais pas et qui brûle suffisamment en moi ce territoire précis du premier texte pour que je revienne à lui, et m’y livre.

Je m’étais promis de ne pas chercher l’anachronisme, de ne pas vouloir à tout prix réécrire ce qui l’avait été, par peur d’un jeu de mime qui ne ferait que seconder le geste premier, et pour la dérision de ce geste, par la douleur éprouvée doublement non seulement de ne pas pouvoir dire, mais de voir dans les mots écrits tout ce que je ne peux pas dire et rejoindre, double douleur : celle de la séparation avec la sensation que je cherche à écrire, et celle de la séparation avec le texte qui avait su l’approcher au plus près.

Mais j’ai pour moi ce soir la phrase de Kafka, et je sais que si elle ne me garantit rien, elle lance tellement en moi. Du moins aurais-je traversé cette semaine dans le manque avec ce fantôme-ci, l’ignorance de Kafka, que je savais cependant par cœur avant de la lire. Non vraiment parce qu’il dit ce que je voulais dire, mais parce qu’il approche lui aussi l’approche même que j’éprouvais, dans l’écriture première, et sous la pluie de ce soir-là, quand je rentrais, seul, et que le ciel s’ouvrait sur moi pour me dire : chaque nuit son prix ; de part et d’autre de toi, l’écoulement de ce temps du passé jusqu’à l’avenir, et l’immobilité présente du corps de la nuit – être accordé à l’un et à l’autre, mourir à l’un pour renaître à l’autre, et inversement : voilà toute une vie.

Les mots de Kafka, avant ma parenthèse.

Celui qui, vivant, ne vient pas à bout de la vie, a besoin d’une main pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin – il n’y arrive que très imparfaitement –, mais de l’autre main, il peut écrire ce qu’il voit sous les décombres, car il voit autrement et plus de choses que les autres, n’est-il pas mort de son vivant, n’est-il pas l’authentique survivant ? Ce qui suppose toutefois qu’il n’ait pas besoin de ses deux mains et de plus de choses qu’il n’en possède pour lutter contre le désespoir.


(on pourrait me reprocher l’opacité de ces carnets, ces textes adressés comme aux étoiles, ces notes écrites seulement pour concentrer une émotion, une partie de la journée, une minute, une seconde unique parfois (le pacte avec moi-même : ce qui s’écrit le jour a toujours à voir avec le jour passé : est toujours la puissance d’intensité la plus vive de la journée) – et dans cette seconde immobile, la détendre pour en chercher le mystère qui me conduit à l’écrire, la nécessité qui m’oblige envers elle, oui, écrire cela autant que le désir d’atteindre en elle toutes les secondes que j’aurais pu vivre, et toutes celles qu’il me resterait à vivre : écarter les moments nuls de l’histoire pour n’atteindre que les plus féroces, les plus violents, les plus déchirés : on pourrait me reprocher (on le fait) cette écriture évidemment sous-exposée, où je me livre comme derrière la toile tendue du théâtre d’ombres, mais ce n’est pas pour accroître l’ombre artificielle, seulement pour me forcer à la précision des gestes : ainsi, ces textes entièrement faits d’évocations, où chaque mot ou presque étoile vers tout autre chose que lui-même, parce qu’il recèle en lui un secret que je tais, partage peu ; alors, est-ce à dire que je parle de moi, ou de cette part de moi qui écrit : c’est justement pour lancer des ponts entre ces deux corps que je frappe ces mots à l’écran – moins pour me lire, que pour me dévisager, et m’inventer (et m’agrandir) : l’adresse seule compte pourtant, toujours : l’adresse, il n’y a pas d’écriture en dehors d’elle, l’adresse lancée, non pas abstraitement, mais incarnée, dans un corps qui saura la lire, et dans le désir qu’en l’écrivant j’aurai fait se dresser le corps de ceux qui liront, dans tels ou tels mots, ce qu’ils portaient, et ce qu’ils désignaient ou voulaient affronter : alors, l’adresse m’aura prolongé aussi, et agrandi en leur corps ; ce n’est qu’affaire de lois physique, la chute des corps, et les correspondances recherchés : comme on détache les cheveux pour les voir tomber et signer la preuve de la présence : écrire pour se rendre à soi-même présent et s’inventer en cela la présence des corps qui s’échangent leur corps ; si je crois aux signes, à ceux qui se dessinent dans la conscience rêveuse tandis que je suis à leur écoute, c’est parce que je refuse la passivité de l’écriture qui retranscrit, ou décrit les intensités, mais choisit celle qui, à l’écoute de ces bruissements, saura aussi les provoquer : deux combattants ne peuvent se regarder dans les yeux que lorsqu’ils se seront touchés, on ne comprend pas sinon, dans la boxe, les coups minuscules et répétés qu’ils s’adressent, et qui ne portent pas, ne servent ni à faire mal, ni à faire tomber : mais c’est seulement en touchant le corps de l’autre que le combattant éprouve son propre corps de combat, c’est seulement en l’éprouvant qu’il devient le combat lui-même et qu’il peut ensuite combattre, porter les coups qui feront mal et tomber ; ce qui me préserve de la tristesse pour toujours (et comme ceux qui me lisent en me croyant triste m’accablent), c’est cette adresse, incarnée, paroi sur laquelle je m’appuie pour ne pas tomber, mur dressé pour que je puisse dire les mots sans lequel ils s’abîmeraient quelque part où ils effaceraient ma parole et mon corps, désir qui rend mon désir plus fort de rêver le monde désirable : je crois ce rêve plus solide que le réel parce que lui seul fait de la possibilité du réel la joie du rêve : fait du réel un possible et non plus une donnée établie : fait du désespoir un silence dans lequel la noirceur ne se voit même pas, et que j’écarte ; car le rêve survit à ma vie, je le sais désormais, et le rêve seul est ce qui fait de cette survie la vie possible que j’habite, que j’habiterai toute cette vie tant qu’il est temps, vie de l’autre côté de la vie qui me prolonge : le désespoir comme la mort est une dette qu’on ne paie qu’une fois, et je n’ai pas l’argent ; alors, je passe)


arnaud maïsetti - 23 décembre 2011

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