Koltès | L’hypothèse orphique des lignes de fuite – Mama : le nom, la perte, l’écriture
31 janvier 2012



Projet de communication pour un colloque à Metz, prévu à l’automne prochain, à l’occasion de la seconde Biennale Koltès organisée à l’Université de Lorraine.

Colloque structuré autours de trois pôles : la stylistique ; la comédie ; et La Nuit juste avant les forêts. Alors que le travail de thèse touchera sans doute (?) à son terme pour moi, en moi, nécessité de le clore par un travail qui fera écho au lieu où je l’ai commencé : La Nuit. Et voir ainsi comment les questions se sont lentement déportées, tout en poursuivant leur incessante quête sur ces blessures, ces articulations de surface et de profondeur, la beauté et la patience des choses secrètes. Une forme d’appel.


tu te promènes n’importe où, un soir par hasard, tu vois une fille penchée juste au-dessus de l’eau, tu t’approches par hasard, elle se retourne, te dis : moi mon nom c’est mama, ne me dis pas le tien, ne me dis pas le tien, tu ne lui dis pas ton nom, tu lui dis : où on va ? elle te dit : où tu voudrais aller ? on reste ici, non ?, alors tu restes ici, jusqu’au petit matin qu’elle s’en aille, toute la nuit je demande : qui tu es ? où tu habites ? quand est-ce qu’on se revoit ? elle dit, penchée sur la rivière : je ne la quitte jamais, je vais d’une berge à l’autre, d’une passerelle à une autre, je remonte le canal et reviens à la rivière, je regarde les péniches, je regarde les écluse, je cherche le fond de l’eau, je m’assieds au bord de l’eau ou je me penche au-dessus, moi je ne peux parler que sur les ponts ou les berges, et je ne peux aimer que là, ailleurs je suis comme morte, tout le jour je m’ennuie, et chaque soir, je reviens, près de l’eau, et on ne se quitte plus jusqu’à ce qu’il fasse jour [1]

La puissance matricielle du texte La Nuit juste avant les forêts, si elle est souvent abordée dans sa force de production externe, depuis le versant de l’histoire de l’écriture de Koltès, l’est plus rarement par le corps intérieur et central du récit qui le constitue. Ce corps, délivré dans une langue qui traverse à neuf ce texte et invente pour son auteur des positions d’écriture décisives dans les dix ans de composition qui vont suivre, n’est en effet pas seulement celui d’une structure abstraite ou d’une procédure croisant théâtre, poème et action (le monologue adressé au premier qui passe, camarade de silence), mais il porte aussi un nom, un visage, un regard qui défigure. C’est le second partenaire essentiel du texte, figure mythique et originaire : Mama.

Figure essentielle du récit parce qu’elle est la répétition structurelle du dispositif rejoué par le texte (la rencontre au hasard, le désir impossible à formuler, son mystère affolé et redonné sans cesse), elle semble localiser surtout un centre toujours fuyant et comme la ligne échappée de l’écriture koltésienne et de ses mythes. Loin d’être seulement l’un des personnages traversant la nuit de ce récit, Mama paraît plus fondamentalement, plus secrètement, endosser la charge symbolique, imaginaire, réelle d’une écriture naissante mais disposant d’emblée, en sa naissance même, de toutes les énergies fondatrices appelées ensuite à être distribuées sur tels ou tels autres figures, lieux, temps, procédures d’écriture.

L’hypothèse Mama serait celle qui interrogerait cette présence comme un processus en devenir à l’œuvre de l’œuvre matricielle : Mama trouvée sur un pont, à la jonction des mondes ; posant son regard sur la surface du réel et détenant le secret de ses profondeurs ; Mama perdue à l’aube et qu’on appellera en écrivant son nom sur tous les murs de la ville, surface et profondeur d’écriture, à la fois, livre immense où se donner tâche de nommer nomme la fonction de l’écriture ; Mama, Narcisse et Écho à la fois, cherchée jusqu’à la folie de son nom répété autant de fois que la pluie, ultime incarnation d’un récit monde recouvrant tout.

Puissance matricielle de Mama. Celle-ci pourrait être envisagée comme le punctum apte à dévisager à travers elle l’ensemble de l’écriture de Koltès – non comme application d’un programme, mais dans la recherche toujours fuyante d’un corps désiré et échappé, lignes fuyantes du nom et de sa blessure : Orphée, dans la joie et la douleur d’une perte toujours recommencée pour être pour toujours désirée, écrite sur tous les murs de la ville.

alors elle s’est barrée et je l’ai laissée se barrer, sans bouger (le matin sur les ponts, c’est plein de monde et de flic), jusqu’à midi je suis resté au milieu du pont, ce n’est pas son vrai nom et je ne lui ai pas dit le mien, personne ne saura jamais qui a aimé qui une nuit, couchés sur le rebord du pont (à midi, c’est plein de bruits et de flics, on ne peut pas rester, sans bouger, en plein milieu du pont), alors dans la journée, j’ai écrit sur les murs : mama je t’aime mama je t’aime, sur tous les murs pour qu’elle ne puisse pas ne pas l’avoir lu, je serai sur le pont, mama, toute la nuit, le pont de l’autre nuit, tout le jour, j’ai couru comme un fou : reviens mama reviens, j’ai écrit comme un fou, mama, mama, mama, et la nuit, j’ai attendu en plein milieu du pont, et dès qu’il a fait jour j’ai recommencé les murs, tous les murs, pour que ce ne soit pas possible qu’elle ne tombe pas dessus : reviens sur le pont , reviens une seule fois, une seule petite fois, reviens une minute pour que je te voie, mama mama mama mama mama mama, mais merde comme un con j’ai attendu une nuit, deux nuits, trois nuits et plus, j’ai fouillé tous les ponts, j’ai couru de l’un à l’autre plusieurs fois, chaque nuit, il y a trente-et-un ponts, sans comptes les canaux, et le jour j’écrivais, les murs étaient couverts, elle ne pouvait pas ne pas m’avoir lu, mais merde, elle n’est pas venue, et elle ne viendrait plus, mais j’ai continué à écrire sur les murs, et j’ai continué à fouiller sur les murs, et j’ai continué à fouiller tous les ponts, il y a trente-et-un ponts sans compter les canaux, et je ne l’ai plus jamais retrouvée, penchée au-dessus de l’eau, et maintenant, moi, ces histoires-là, cela me sape le moral, parce que cela brouille tout lorsque ça va trop loin,


arnaud maïsetti - 31 janvier 2012

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arnaud maïsetti | carnets




[1_La Nuit juste avant les forêts, p. 34-35.

par le milieu

_Bernard-Marie Koltès _Chantier critique _cheveux _désir demeuré désir _mama _Narcisse & Écho _ponts _raconter bien _théâtre _une vague après l’autre