Oracle #2 | Ghazal 12
31 janvier 2012



j’apparaissais ainsi, en ombre chinoise sur votre chemin,
vous qui pensiez m’avoir perdu, quand je vous rejoignais. […]
La justesse de trouver un spectre
sur le commencement de cette route

HÂFEZ DE CHIRAZ | LE DIVÂN

interroger l’oracle – voir texte de présentation du projet.

Ghazal 12


1.

Ô vous dont la face lumineuse donne à la Beauté la clarté de la lune,
Les fossettes de Votre menton confère à la Bonté,
La fraîcheur du visage !


S’il faut trouver une origine à la lumière, ce n’est pas dans la lumière qu’on la trouverait : au ciel, il n’y a rien que du ciel sans rien qui pourrait nous le montrer lumineux, ou même ciel. Mais qu’on se penche sur un visage, et la lumière ainsi produite en lui fera exister l’idée même de la lumière, ou mieux : son désir. On lèvera les yeux au ciel, soudain la route commencera depuis elle, comme un rayon de poussière sur lequel marcher commence plus que la route, plus que la poussière, mais la possibilité de la Beauté des choses sur laquelle bâtir une vie.


2.

Ah, Seigneur ! quand donc se réalisera cette aspiration à l’accord
Entre notre esprit recueilli et votre Chevelure défaite ?


Beauté noire des lumières tombées à travers les rideaux rouges sur les cheveux noirs et le visage tombé de fatigue du désir défait comme une vie posée au milieu de la vie, bagages à peines défaits, chevelure fabriquée par la nuit de désordre et d’effondrement : mais ravie comme par enchantement par le jour précédent : l’accord ainsi obtenu, en silence, dans la nuit des corps échangés, les cheveux portent trace de cette lutte : le temps grandi en eux, le temps accompli par eux, à leurs terminaisons mêmes, fourches caudines qu’il faut couper, mais jamais le temps, les cheveux poussent plus vite que le temps, et nous qui cherchons à les rejoindre, n’aurons de cesse de préciser l’accord, et de l’établir encore et encore sur tout ce qui pourrait inventer la vie aspirée par elle.


3.
L’âme montée au bord des lèvres veut aller à Ta rencontre :
Retournera-t-elle ou s’élèvera-t-elle, quelle est Votre commandement ?


L’ordre des choses : va, rejoins, appelle, embrasse comme d’un regard la lèvre ouverte qui appelle, rejoint, s’en va toujours plus loin pour s’ajuster à sa propre mesure – en être digne, s’imposer d’être à cette mesure aussi.


4.
Tiens le pan de Ta robe loin de la terre et du sang quand
Tu passes près de nous,
Car sur cette voie les victimes qui vous furent immolés abondent !


La souveraineté du désir : sur toute chose son empire. Robe rouge, le noir d’un collier comme des draps noirs et rouges sur lequel le sang blanc coule lentement le long de toutes ces choses laissées derrière en cadavres de soi, de tous ces jours d’une Histoire vaincue par nos pères.


5.
Les cœurs s’épuisent d’impatience. Faites le savoir à l’Être qui tient les cœurs !
Amis, accordez moi protection, il y va de ma vie comme de la vôtre.


L’impatience est mon corps dressé contre le corps entier des choses pour mieux l’approcher de moi, et m’y pencher davantage non au risque de tomber, mais pour tutoyer ce risque là, après le vouvoiement des signes. Impatience, mon corps d’enfant, trop jeune pour masquer sa jeunesse, trop âgé pour ne pas refuser l’impatience puisque chaque minute est appelée à être dévorée : et qu’il faut se dépêcher avant de n’être plus vivant.



6.

Au temps de tes yeux de narcisse, personne ne ferma l’œil pour se reposer.
Mieux vaudrait ne pas vendre la chaste retenue pour
Vos yeux ivres.


Tombe dans les ronds dessinés dans l’eau : au fond de l’eau, touche la surface de l’eau déposé sur le sable : mon portrait caressé sous les vagues, narcisse comme ton nom repris par l’écho de ton nom que je lance et redis, cent fois, ton nom vierge répété en moi vierge de mots et de corps pour dire que je me penche en toi encore, chastement tenu par toi au nom de toi et plus que cela, évidence des choses promises, dues.



7.

Notre sort engourdi de sommeil va peut-être se réveiller,
Puisque la fraîcheur de Votre visage lumineux a touché
Nos yeux.


À la fatigue, à ton étoile adressée aux étoiles : à votre lente fatigue soudainement effondrée en plein minuit : l’heure où le noir est à son zénith, couleurs des cheveux quand les miens blanchissent aussi vite que dans la peur de Marie-Antoinette.



8.

Avec la brise de l’aube, envoie un bouquet de fleurs cueillis à ton visage.
Je pourrais percevoir quelque effluve de la terre
De votre Jardin


Jardin des corps suspendus au-dessus de quel vide ; et pour quelle origine : et pour quel commencement qui se termine, quel autre qui s’ouvre en deux comme la première terre des premiers hommes – quel fruit, de quelle connaissance, pour quelle fleur, déposée là par quelle abeille.


arnaud maïsetti - 31 janvier 2012

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