A. Breton | à la folie de ce jour
7 février 2012



André Breton, Les vases communicants

Il faut aller voir de bon matin, du haut de la
colline du Sacré-Cœur, à Paris, la ville se dégager
lentement de ses voiles splendides, avant d’étendre
les bras. Toute une foule enfin dispersée, glacée,
déprise et sans fièvre, entame comme un navire
la grande nuit qui sait ne faire qu’un de l’ordure
et de la merveille. Les trophées orgueilleux, que le
soleil s’apprête à couronner d’oiseaux ou d’ondes,
se relèvent mal de la poussière des capitales enfouies.

Vers la périphérie les usines, premières à
tressaillir, s’illuminent de la conscience de jour en
jour grandissante des travailleurs. Tous dorment,
à l’exception des derniers scorpions à face humaine
qui commencent à cuire, à bouillir dans leur or.
La beauté féminine se fond une fois de plus dans
le creuset de toutes les pierres rares. Elle n’est
jamais plus émouvante, plus enthousiasmante, plus
folle qu’à cet instant où il est possible de la concevoir unanimement détachée du désir de plaire
à l’un ou à l’autre, aux uns ou aux autres.

Beauté
sans destination immédiate, sans destination connue
d’elle-même, fleur inouïe, faite de tous ces membres
épars dans un lit qui peut prétendre aux dimensions de la terre ! La beauté atteint à cette heure
à son terme le plus élevé, elle se confond avec
l’innocence, elle est le miroir parfait dans lequel
tout ce qui a été, tout ce qui est appelé à être, se
baigne adorablement en ce qui va être cette fois.

La puissance absolue de la subjectivité universelle,
qui est la royauté de la nuit, étouffe les impatientes
déterminations au petit bonheur : le chardon non
soufflé demeure sur sa construction fumeuse, parfaite.

Va-t-il faire beau, pleuvra-t-il ? Un adoucissement extrême de ses angles fait tout le soin de la
pièce occupée, belle comme si elle était vide. Les
chevelures infiniment lentes sur les oreillers ne laissent rien à glaner des fils par lesquels la vie vécue
tient à la vie à vivre.

Le détail impétueux, vite
dévorant, tourne dans sa cage à belette, brûlant
de brouiller de sa course toute la forêt. Entre la
sagesse et la folie, qui d’ordinaire réussissent si bien
à se limiter l’une l’autre, c’est la trêve. Les intérêts
puissants affligent à peine de leur ombre démesurément grêle le haut mur dégradé dans les anfractuosités duquel s’inscrivent, pour chacun, les figures,
toujours autres, de son plaisir et de sa souffrance.

Gomme dans un conte de fées cependant, il semble
toujours qu’une femme idéale, levée avant l’heure
et dans les boucles de qui sera descendue visiblement la dernière étoile, d’une maison obscure va
sortir et somnambuliquement faire chanter les fontaines du jour.

Paris, tes réserves monstrueuses de
beauté, de jeunesse et de vigueur, — comme je
voudrais savoir extraire de ta nuit de quelques
heures ce qu’elle contient de plus que la nuit
polaire !

Comme je voudrais qu’une méditation
profonde sur les puissances inconscientes, étemelles
que tu recèles soit au pouvoir de tout homme, pour
qu’il se garde de reculer et de subir ! La résignation n’est pas écrite sur la pierre mouvante du sommeil. L’immense toile sombre qui chaque jour est
filée en son centre les yeux médusants d’une victoire claire.


arnaud maïsetti - 7 février 2012

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