Rimbaud | ici je rêve de
12 février 2012



Sur le mur de la ville, tout l’espace manquant du rêve : ce qu’il appelle. Tracées à la main, les lettres. La phrase incomplète, croit-on. Il y a un arbre après le mot — je veux dire : à droite dans la rue quand on regarde le mur, cet arbre qui prolonge la vision de la phrase. On pivote, et l’arbre disparaît, c’est toute la rue qui vient poursuivre la phrase. (Oui, poursuivre, comme tel corps aperçu dans l’éclat bleu de cette nuit, et qu’on essaie de rejoindre dans les couloirs de cette vie, en courant. Alors, non pas poursuivre comme des flics, mais comme des désespérés plein d’orgueil et finalement plein d’espoirs.). On pivote encore, c’est toute la vie qui vient inachever la phrase. J’aurais voulu me placer après le mot, et poser mon corps entre le vide et le mur. Peut-être est-cela que je fais, précisément, ce soir, cette nuit, ce matin, je ne sais plus. Peut-être que je fais l’inverse.

Alors, parce que je ne le sais que trop bien, je décide de prendre les mots de Rimbaud. Oui, pour rien d’autre que le désir de compléter. Parce qu’on parle trop souvent de lui en disant son silence, pour ne pas voir peut-être ce que ce silence prolongeait, en nous. En moi en tous cas. Soit donc toutes les occurrences du mot rêve dans Illuminations.

À tous, intérieurement, de se placer face à ce vide, en soi, non pour mesurer la béance, ou pour simplement la combler comme un trou, mais pour, dans l’appel d’air, faire vibrer le mouvement de l’air au dehors de soi, et habiter plus rageusement ce que le rêve exige de nous : ce que le rêve appelle, les mots qu’il ne prononce pas précisément pour nous laisser, avec nos propres mains, le soin de le rêver à sa place, et d’écrire après lui le rêve qu’il aura laissé en nous, comme une brûlure après la douleur quand il ne reste que la joie d’une peau à vif.



À la lisière de la forêt — les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, — la
fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dans l’enfance, les fleurs ont toujours ces formes impossibles (à composer mentalement) : ces noms impossibles (à retenir). Elles sont précisément le rêve dans l’évidence de l’image, dans la beauté immédiate, hors tout savoir, toutes lois. Une fleur, c’est la forme ouverte par essence. C’est l’ouverture faite corps et être. C’est plus que l’idée même de l’ouverture, c’est l’ouverture quand le monde entier s’ouvre et qu’il ouvre en nous sa possibilité féconde, celle d’en être fécondé.

Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l’histoire ou les religions ne l’ont jamais été.

Le rêve n’est pas que l’image parfaite d’une réalité rêvée telle – il porte aussi en lui toutes les peurs, les atrocités, les forces noires que traversent les terreurs enfouies, où se révèlent aussi nos crimes inavouables, jamais expiés, secrets pour celui qui les commet. C’est l’autre face du rêve. Le mauvais rêve n’est mauvais que dans la mesure où il est juste, aussi. Les guerres qu’on y mène à soi sont aussi essentielles que l’amour qu’on y traque. Le sang qui coule est le nôtre. Les massacres de nos cadavres intérieurs remplissent parfois l’horizon : on marche sur ce tapis de corps pour se rejoindre aussi.

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges.

Rêve de la ville. Ô Beyrouth, Téhéran, Damas, Bagdad, villes là-bas posées dans le rêve, littéralement, l’imagination de leur histoire et de leur désir, Jérusalem, Gaza, la beauté de leur nom et les folies de leurs morts lentes sous nos yeux, Aden, Harar, New York, toutes villes dans lesquelles marcher relèvent de la folie, de la folie pure, mais dans lesquelles je transpirerais bien de tout mon corps dans l’instant, oh de pure joie de leur appartenir, un peu, et de m’y fondre.

C’est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.

C’est l’ami ni ardent ni faible. L’ami.

C’est l’aimée ni tourmentante ni tourmentée. L’aimée.

L’air et le monde point cherchés. La vie.

— Etait-ce donc ceci ?

— Et le rêve fraîchit.

Le rêve : évidence de l’évidence. Beauté pure de ce qui n’a besoin ni de relief ni de saillances pour être, là. Qui est, là, l’accord ajusté au désir d’être là, ici. Le rêve passe, comme une couleur. La vie qu’on aborde est beaucoup trop épaisse et lourde à porter. Le rêve lui, tout différent : simplement comme un corps posé dans un lit aux cheveux défaits et qui dort, et qu’on protège du monde avec notre propre corps, à mains nus.

L’éclairage revient à l’arbre de bâtisse. Des deux extrémités de la salle, décors quelconques, des élévations harmoniques se joignent. La muraille en face du veilleur est une succession psychologique de coupes de frises, de bandes atmosphériques et d’accidences géologiques. — Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

Jamais la succession des rêves ne m’avait paru autant que ce soir-là, avec tant de précision et de puissance en harmonie avec la jouissance : je parle des rêves en succession (comme on dort en laissant la musique jouée dans la pièce, ou avec les rideaux ouverts : et on se réveillera mille fois et s’endormira mille et une fois, avec toujours des rêves faits en surface de la conscience, et dont on se souviendra, qui joueront en correspondance aussi…) - mais il y a aussi, jouissance de la jouissance, assister le rêve quand il se forme, et le produire au bout de ses doigts, comme aigrette de vent sur la peau, pour seulement le rêver avec lui, et le mouvement du poignet sur cette feuille l’écrirait, ainsi, jouerait avec les secousses du corps intérieur, désiré, amant, pour écrire ainsi en lui, en soi, ces rêves précis. On choisirait une direction. On l’atteindrait précisément : au moment de franchir dans le rêve la porte de cette maison perdue dans la montagne bleue, l’éclat dans le corps du corps en sa jouissance atteinte, délivrée.

Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.
Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

Se dégager du rêve pour mieux entrer ailleurs, dans le rêve que le rêve aura infligé à la réalité pour la rendre acceptable : on l’accepterait ainsi, et à cette seule condition. On irait plus féroce et plus doux, plus furieux de le rêver encore.


arnaud maïsetti - 12 février 2012

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