je marche (interminablement)
16 février 2012




LA SOIF

J’appelle l’éboulement
(Dans sa clarté tu es nue)
Et la dislocation du livre
Parmi l’arrachement des pierres.

Je dors pour que le sang qui manque à ton supplice,
Lutte avec les arômes, les genêts, le torrent
De ma montagne ennemie.

Je marche interminablement.

Je marche pour altérer quelque chose de pur,
Cet oiseau aveugle à mon poing
Ou ce trop clair visage entrevu
A distance d’un jet de pierres.

J’écris pour enfouir mon or,
Pour fermer tes yeux.

L’épervier, Dupin


À portée de moi, cet homme qui marche comme au-devant de moi et déjà moi je le sais, dans quelques mètres, mais dans quelques mètres où je serai sur ces pas, lui plus loin continuera à m’ouvrir la route en deux comme une blessure, et moi plus loin, mais jamais aussi près de son lointain, moi qui demeure à même distance de lui et de moi, dans cette nuit qui ne tombe pas, neige retenue ailleurs où elle est davantage désirée, et cette fadeur des lumières autour de chaque chose ainsi suspendue dans l’air, oh la mort pourrait venir je ne la verrais pas, d’ailleurs elle vient, la fille sur le trottoir me regarde et je pourrais la suivre, je ne la suis pas, à la place je lève les yeux, l’homme a disparu, à la place il n’a laissé que mon ombre et quelqu’un parle autour de moi,

je ne me retourne pas, pas tout de suite, j’ai dans ma poche l’harmonica serré contre ma main, je suis armé, j’ai toute ma vie avec moi et peu de souvenirs à protéger, je les donnerais tous dans la minute si on me le réclamait, je ne résisterais pas et si on demande plus, j’ai l’harmonica serré contre ma main et le poing serré contre lui, alors je n’ai pas peur : la voix se rapproche, elle avance des mots plus vite que mes pas, bientôt m’aura rejoint, je tourne main gauche sur cette rue, il n’y a personne que moi,

et les mots de la voix qui approchent derrière moi disent comme une ritournelle l’organisation du temps, l’emploi du temps plutôt, les heures une par une dévidées, structuration mentale des heures et des minutes et de la ville, la voix se rapproche tellement que je l’entends dans ma tête, et je mets encore une autre rue à comprendre que c’est moi qui parle depuis tout à l’heure, que c’est moi qui organise tout haut ma journée de demain : depuis quand, je ne le sais pas, il fallait me le dire, oui, que je parle tout haut dans la rue (mais la rue est vide, et j’en emprunte une autre, plus vide encore, comment est-ce possible),

ainsi je parle dans la veille, si seulement c’était dans le sommeil je ne m’en rendrais pas compte : il a fallu que je m’approche de moi pour m’en rendre compte, encore une habitude à me défaire ; alors je repense à mon homme de tout à l’heure qui me devançait de trente mètres, je me dis (tout bas cette fois, de peur de l’entendre et d’y croire) que c’était moi, déjà, tout moi, et mon visage, je me dis que si j’avais crié, retourne toi je t’en supplie, j’aime le corps que tu avances loin devant moi, il se serait retourné, et m’aurait regardé avec mes propres yeux, et que serait-il resté de mon visage, je ne le sais pas, je préfère marcher dans l’ignorance, et interminablement, aller dans ces pas qui me devancent et me désirent, cheveux en bataille et la ville défaite pour moi, paroles de combattant, et l’écrire, je l’ai déjà fait, je le referai.

Demain, j’irai jouer de l’harmonica dans les cimetières, souffler cela quelque part à qui l’entendra.


arnaud maïsetti - 16 février 2012

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