Oracle #3 | Ghazal 23
22 février 2012



Embrassement du devoir poétique
qui est de trouver Dieu en toutes choses
et de les rendre assimilables à l’Amour
P. C.

HÂFEZ DE CHIRAZ | LE DIVÂN

interroger l’oracle – voir texte de présentation du projet.

Ghazal 23


1.

Au Monastère des Mages vint mon Compagnon une coupe à la main
Ivre de vin, et les buveurs étaient ivres de ses Narcisses avinées.


Du vin, ne boire que jusqu’à cet instant où la perception décape le vernis du réel ajusté à lui-même : question de temps et non de quantité ; du vin toujours ne boire que ce moment-là, où prêt de tomber, on ne tombe pas, chancelle au-dessus du vide qu’on toise comme depuis sa propre vie, et voir son ombre en bas de la falaise s’agrandir sous l’abîme d’un mot ; oui : voir mon ombre se multiplier dans ce mot sous l’effet de l’ivresse. Il y a des amis autour, ils boivent, parlent fort pour couvrir la musique qui remplit le monastère transformé en ville, et le Mage rue Racine passe, au loin je le vois, chasse ses pas, ne le trouve jamais (il faudrait crier, suivre les rebonds des cris sur les parois et courir courir courir jusqu’à la mer : alors il faudra crier), je m’appuie sur le mur, le pavé est une falaise. Ma vie ressemble à cette vision — quand elle double le spectre d’un corps qui n’est déjà plus le mien, et que je sais déjà être celui que j’habite, avec dans une rue voisine, un corps qui parle lentement ce mot.


2.

Au sabot de Sa monture parut la silhouette de la nouvelle lune
Et devant Sa taille altière, le haut du sapin semblait bas.


La lune change dans le ciel intérieur – les astres tombent, comme au planétarium, et bascule sur un axe invisible qui est, je m’en aperçois peu à peu, mon regard même, bleu d’encre, de désir et de sang. Cette vie ressemble à cette bascule quand l’année pivote, que le galop de ces jours cesse et qu’on entend la route vibrer derrière, là où l’étang reflète les corps des pendus, les arbres portent leur sommet à leur base, il y a des feuilles partout sur lesquelles je marche et pourrissent un peu dans l’hiver interminable, j’en ramasse quelques unes pour plus tard, quand je saurai écrire sur elle – après.


3.
Enfin, comment dirais-je que c’est Lui, quand je ne sais déjà rien de moi ?
Et pourquoi dirais-je que ce n’est pas Lui, quand mon regard est à Lui ?


Oui, dans ce geste des départs, me retourner sur mes pas ne fera qu’effacer les pas, la route dessinera une route vers moi, je reconstruirai mentalement mes pas : ils formeront cette route. Mais ce qui précède la route de mes pas, comment le savoir. Je ne veux pas le savoir. De même : comme je pose les yeux sur moi, dans le miroir sale de cette chambre sale au milieu géométrique de la ville, au milieu précis de ma vie (je respire désormais dans cette croyance, que je possède encore devant moi l’exact chiffre qui me précède, vingt-neuf, rien de plus, c’est un nombre suffisant pour épuiser la vie en moi : cela aussi, je l’accepte), je croise mes yeux sur le miroir sans savoir qui regarde l’autre, toujours cette question qui trouble tout. Ne sachant ce que je regarde, j’avais cette habitude de tourner les yeux et de voir ce qui me regardait, au-delà du miroir : une vie dépossédée de soi suffisait pour y croire. Acte de foi non en l’autre, mais bien dans ce regard-là, qui m’établit dans l’existence, et ce regard et cette foi : acte retour, sans fin, de pure ivresse, capable de multiplier les ombres et d’en produire aussi. C’est bien parce que je ne saurai jamais qui est ce regard que l’on pose sur moi que j’ai pu accepter qu’on pose ce regard sur moi afin que je l’accepte — cette vie a ressemblé à cette surface belle et profonde des regards entrelacés comme des mains perdues dans le noir, qui s’approchent pour respirer ensemble la respiration des corps dans le noir, retrouvés.


4.
Le flambeau au cœur des familiers baissa sa flamme lorsqu’il se leva,
Et les cris s’élevèrent parmi ceux qui dardaient leur regard lorsqu’il s’assit


Et perdus à force de se chercher, jusqu’à ne plus voir dans le regard que les yeux ; et dès lors comment remonter jusqu’au regard de nouveau.


5.
Si le ghâliyé est parfumé, c’est qu’il tourna dans Sa chevelure,
Si la feuille d’indigo s’est faite archer, c’est qu’elle s’enroule à ses sourcils


Cheveux noirs dénoués soudain, soudaineté de l’éclair qui mord, de la flèche qui atteint l’air et l’ouvre comme un corps neuf livré au corps neuf du monde dans lequel il se laisse pénétrer ; et la blessure, intacte, sans plaie ; mais la douleur. Désir pénétrée par l’ouverture même. Cette vie ressemble à cette couleur, des cheveux noirs poussés jusqu’au printemps ; passer la main en eux pour en saisir le secret ne délivre aucun secret, seulement le désir de rejoindre le printemps.



6.

Reviens pour que revienne la vie enfuie de Hâfez,
Bien que la flèche qui a quitté le poucier n’y retourne pas


Nul retour possible — il faudrait trouver le nom qui dise ce geste, quand la main détend la corde pour lâcher la mort de cette vie, un jour j’écrirai tout quand je saurai viser, pour le moment, j’apprends à regarder, et vise, lentement, tendrement, dans la violence déjà à venir, dans la violence déjà accomplie, il faudrait trouver le nom de ces mouvements de non-retour qui font avancer le corps dans sa propre vie, et qui rompent pour mieux rejoindre sans doute les promesses exigées comme des serments, au vin novembre des ombres qui se dressent souvent pour me regarder et m’attendre, je le sais déjà : il faudrait un nom qui dirait ce geste, ce mot que je ne possède pas adressé par les murs de la ville, brûle encore cette ville de signes et de fatigue, celle qui joue le double mouvement du revenir et de l’enfuite, au croisement duquel je me tiens, debout, allant, écrivant peut-être en attendant de l’écrire — amour, que cette vie ressemble à cette vie, oui.


arnaud maïsetti - 22 février 2012

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