A. Breton | « tout le secret de la vie »
22 février 2012



André Breton, L’Amour fou

Cette jeune femme qui venait d’entrer était comme entourée d’une vapeur – vêtue d’un feu ? – Tout se décolorait, se glaçait auprès de ce teint rêvé sur un accord parfait de rouillé et de vert : l’ancienne Égypte, une petite fougère inoubliable rampant au mur intérieur d’un très vieux puits, le plus vaste, le plus profond et le plus noir de tous ceux sur lesquels je me suis penché, à Villeneuve-lès-Avignon, dans les ruines d’une ville splendide du XIVe siècle français, aujourd’hui abandonnée aux bohémiens.

Ce teint jouait, en se fonçant encore du visage aux mains, sur un rapport de tons fascinant entre le soleil extraordinairement pâle des cheveux en bouquet de chèvrefeuille – la tête se baissait, se relevait, très inoccupée – et le papier qu’on s’était fait donner pour écrire, dans l’intervalle d’une robe si émouvante peut-être à cet instant que je ne la vois plus.

C’était quelque être très jeune, mais de qui ce signe distinctif ne s’imposait cependant pas à première vue, en raison de cette illusion qu’il. donnait de se déplacer en plein jour dans la lumière d’une lampe. Je l’avais déjà vu pénétrer deux ou trois fois dans ce lieu : il m’avait à chaque fois été annoncé, avant de s’offrir à mon regard, par je ne sais quel mouvement de saisissement d’épaule à épaule ondulant jusqu’à moi à travers cette salle de café depuis la porte. Ce mouvement, dans la mesure même où, agitant une assistance vulgaire, il prend très vite un caractère hostile, que ce soit dans la vie ou dans l’art, m’a toujours averti de la présence du beau.

Et je puis bien dire qu’à cette place, le 29 mai 1934, cette femme était scandaleusement belle. Une telle certitude, pour moi assez exaltante à cette époque par elle-même, risquait d’ailleurs fort de m’obséder durant le temps qui s’écoulait entre ses apparitions réelles, puisqu’une intuition très vague, dès les premiers instants, m’avait permis d’envisager que le destin de cette jeune femme pût un jour, et si faiblement que ce fût, entrer en composition avec le mien.

Je venais d’écrire quelques jours plus tôt le texte inaugural de ce livre, texte qui rend assez bien compte de mes dispositions mentales, effectives d’alors : besoin de concilier l’idée de l’amour unique et sa négation plus ou moins fatale dans le cadre social actuel, souci de prouver qu’une solution plus que suffisante, nettement excédante des problèmes vitaux, peut être toujours attendue de l’abandon des voies logiques ordinaires.

Je n’ai jamais cessé de croire que l’amour, entre tous les états par lesquels l’homme peut passer, est le plus grand pourvoyeur en matière de solutions de ce genre, tout en étant lui-même le lieu idéal de jonction, de fusion de ces solutions. Les hommes désespèrent stupidement de l’amour – j’en ai désespéré – ils vivent asservis à cette idée que l’amour est toujours derrière eux, jamais devant eux : les siècles passés, le mensonge de l’oubli à vingt ans.

Ils supportent, ils s’aguerrissent à admettre surtout que l’amour ne soit pas pour eux, avec son cortège de clartés, ce regard sur le monde qui est fait de tous les yeux de devins. Ils boitent de souvenirs fallacieux auxquels ils vont jusqu’à prêter l’origine d’une chute immémoriale, pour ne pas se trouver trop coupables.

Et pourtant pour chacun la promesse de toute heure à venir contient tout le secret de la vie, en puissance de se révéler un jour occasionnellement dans un autre être.


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