[ phrases ] #7 — rêves de draps défaits
26 février 2012




C’est une ville banche et grise, toujours la même et qu’on retrouve partout, aux reflets des mêmes gares et sur les rues les mêmes noms des mêmes types morts quelque part pour être accrochés là-haut où on ne les regarde que pour retrouver une maison perdue, d’ailleurs elle est là, cette maison, alors j’entre, on me fait visiter, puis on me fait visiter tout le village, l’école, les commerces, les bâtiments publics, tout, jusqu’aux maisons des habitants sans doute partis ailleurs, travailler peut-être, on a les clés, on ne se pose pas la question, on entre et on me fait voir ce qu’il n’y a rien à voir mais qui devient visible dès lors qu’on me le montre, les bâtiments modernes, vitres de verre qui pourraient être un commissariat ou une bibliothèque ou la mairie, c’est un commissariait, mais plus loin, le même bâtiment, vitres de verre et façade neutre, ce sera la bibliothèque, et en face, la mairie, j’entre, je regarde, je ne sais pas ce que je vois, et soudain, on me propose, sans raison, de voir le même lieu mais comme il était auparavant, et j’entre dans une pièce qui est alors à la fois ce gymnase et cette forêt vierge de murs, à la fois ces couloirs neutres et ces cascades lointaines de bruit et d’eau, à la fois ces escaliers et des étangs noirs, et rien ne remplace rien que cette superposition — est-elle mentale, est-elle désirée — des lieux et des sensations, et j’évolue ainsi dans ces espaces doubles comme en ma propre rêverie, et je ne sais tant je rêve alors sur ce rêve lequel de ces rêves m’a remplacé à l’aube quand je me dégageais de ce miroir pour n’y voir qu’une fin lentement élaborée vers moi d’une jungle épaisse vers laquelle j’allais, sans que je puise éprouver autre chose qu’une vague curiosité et un puissant de désir de m’y perdre

Des enfilades de chambres, je pénètre dans chacune d’elle pour chercher un corps, il n’y a que des lits aux draps défaits, une chambre ouvre sur une autre chambre, et sur d’autres encore, les portes se claquent et s’ouvrent, modifient totalement la perspective de l’ensemble de l’immeuble, tantôt la fenêtre est en face, tantôt à gauche ou à droite, et offre des vues sur des façades si proches qu’on pourrait passer en sautant, je passe, traverse cette sorte de latéralité sans fonds et je vais, en courant presque, certain que plus j’ouvre de portes, moins le corps que je cherche ne m’apparaîtra, et ainsi jusque dans la dernière chambre — comment pourrais-je savoir que c’est la dernière, pourtant c’est ainsi — il n’y a qu’un lit vide de plus, mais une fenêtre qui donne sur le large

Dans l’ascenseur, le corps d’Arthur Rimbaud est assis, tête baissée, il joue avec quelque chose sur le sol en marmonnant ou en chantant quelque chose d’inaudible, peut-être un caillou trouvé quelque part, je crois que ce sont des petits osselets, jeu qui m’a toujours terrifié pour le nom et la forme macabre des objets, il semble maîtriser l’art de ce jeu avec une perfection nonchalante, mais je ne connais pas les règles de ce jeu, ignore s’il y en a, lui, murmure ou chante, cette chose inaudible et belle qui porte son oubli dans la perfection de sa mélodie, dont l’évidence même rend son souvenir inaccessible, je me tourne vers le miroir de l’ascenseur, et je me regarde, il y a un peu de buée sur la vitre, je m’approche parce que j’ai peine à me reconnaître, ces cheveux sur le visage qui semblent encore avoir poussé jusque sur les yeux, je m’approche et la buée s’agrandit, s’agrandit encore jusqu’à me donner un autre visage que j’attribue à la buée, mais qui pourrait être mon visage intérieur, celui de cet ascenseur, je me tourne vers le corps d’Arthur Rimbaud qui joue maintenant contre lui-même, je crois, perd en jurant et gagne avec des cris de joie, mais j’ignore les règles alors je reste silencieux, je me demande si l’ascenseur monte ou descend, mais alors que je n’ai rien dit, le corps d’Arthur Rimbaud dit, le visage toujours tourné sur le sol, on monte, on arrive, tiens-toi prêt


arnaud maïsetti - 26 février 2012

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