Quels monologues pour temps présent ?
1er mars 2012




Proposition de communication au colloque "Pratiques et formes du monologue", automne 2012, université Paris 3 et Paris VII.


— « Où en est la nuit, Monsieur ? » —
monologues pour temps présent

Les Ombres errantes, de Pascal Quignard (2002)
Les Onze, de Pierre Michon (2009)
Tarnac, un acte préparatoire, de Jean-Marie Gleize (2011)


Voici notre présent. À peine, à travers ces cercles
humides, apercevons-nous, en gémissant, le ciel. Par

intervalles, nous cessons de le voir. Quelques anciens ont

dit que les chrétiens n’avaient pas de temple.

Jean-Marie Gleize, Tarnac, un acte préparatoire

Quels monologues pour notre présent ? À chaque époque revient la nécessité, la tâche même, d’inventer pour elle-même la forme qui saura le mieux nommer son temps, dévisager son propre reflet pour le traverser et rejoindre son histoire, et davantage : affronter notre Histoire pour en reprendre possession.

Si le monologue est plus qu’une forme, mais l’enjeu même de cette question, c’est qu’il peut figurer la prise de parole dans l’évidence primitive du langage quand il découpe dans la langue une solitude qui vient la parler : scène où un acteur est seul et se parle à lui-même, dit Littré. Forme-force plus que forme théâtrale seulement, le monologue met en scène la solitude de la parole plus qu’il est une mise en scène d’une parole théâtrale : c’est pourquoi, le monologue a pu gagner d’autres genres jusqu’à être, en ce début de vingt-et-unième siècle, une position d’écriture essentielle, c’est-à-dire à la fois un dispositif de narration qui spectacularise la solitude de la prise de parole, et une procédure qui convoque à son tribunal l’ensemble des forces scripturaires de mise à demeure du monde.

Creuset de langages, traversée des genres, explosion de l’intérieur des vieilles catégories formelles, telle pourrait être l’inquiétude de la littérature présente qui outrepasse les déterminismes académiques, se constitue en roman, théâtre et poésie tout à la fois, c’est-à-dire dans le souci de n’être réduit à rien de cela – parole prise à cette violence de l’écriture en relation directe avec la parole quand on vient la parler dans sa bouche (Rimbaud), et qu’elle se constitue littéralement en monologue, se fondant sur la solitude pour élaborer de l’intérieur sa nécessité et son urgence.

Soit donc trois textes : Les Ombres errantes, de Pascal Quignard (2002) ; Les Onze, de Pierre Michon ; Tarnac, un acte préparatoire, de Jean-Marie Gleize (2011) — chacun remet en cause le genre et la catégorie auxquels on voudrait les réduire. Soit trois monologues : non parce qu’ils s’exposeraient en tant que tels, mais parce que le monologue seul pourrait être la force (c’est-à-dire l’enjeu) de leur prise de parole. Trois textes qui, à leur manière singulière, posent une voix seule sur le monde comme pour le parler : trois paroles pour affronter notre Histoire, proche et lointaine ; révolutionnaire et résistante ; biographique et commune. Trois manières de défier l’Histoire pour s’en inventer une : trois exemples inexemplaires pour conjurer la solitude et rêver une communauté.

« Où en est la nuit, Monsieur ? » demande le locuteur des Onze, presque autant parce qu’il est inquiet de son avancée dans la parole, que parce qu’il souhaite pouvoir dater la progression de son discours. Où en est-on, nous, de cette Nuit ? Et quels textes seraient capables de mesurer en nous sa montée ? Quelle parole possible pour passer la Nuit ? Quelle solitude de quel monologue pour notre présent, et notre présence à lui ?


arnaud maïsetti - 1er mars 2012

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