Koltès | Raconter un bout de notre monde
12 mars 2012



Le 14 avril à Monthey, en Suisse, aura lieu une journée consacrée à Bernard-Marie Koltès, organisée par Armand Deladoey, en collaboration avec le théâtre du Crochetan et le service socio-culturel de l’hôpital psychiatrique
de Malévoz , dans le cadre d’une résidence de création de sa compagnie en Valais. Seront présents à Monthey François Bon, Eric Eigenmann, ainsi que Michèle Pralong, directrice du théâtre du Grütli à Genève, Mathieu Bertholet, Bastien Fournier, écrivains de théâtre et Alexandre Demidoff, critique au Temps et auteur d’une thèse sur Koltès.
La troupe de comédiens de Arman Deladoey assureront les lectures après avoir travaillé pendant une semaine du 9 au 13 avril en compagnie d’une musicienne.

Dans ce cadre, Armand m’a proposé de parler de la question de l’étranger, de l’ailleurs… Jusqu’au 14 avril, l’espace "chantier Koltès" sera consacré, assez régulièrement, à nourrir la réflexion, avec extraits, notes, pistes…

Pour moi dans cette fin de thèse, c’est ouvrir davantage la question du récit au sens même que cette question porte : l’appartenance, la profondeur de la relation, l’horizontalité de l’échange, le mouvement incessant de la beauté des choses secrètes.

Merci à Armand pour l’invitation — rêves en partage.


Raconter un bout de notre monde
L’appartenance à l’ailleurs
(aura et lointains : étranger le réel et la langue)

Étranger est ce mouvement plus qu’un statut : un devenir qui ne s’arrache que du désir de rejoindre ces territoires inconnus du monde et de soi, où se reconnaître comme l’on désire être, c’est-à-dire s’inventer, écrire sur sa peau, dans son corps ou dans l’intériorité de ses rêves une identité choisie comme l’on choisie ses territoires où vivre, ses frères avec qui partager ces ailleurs, ses langues surtout non plus posées a priori pour s’entendre, mais élaborées dans ce champ de force qu’est le dialogue de deux langues toujours étrangères l’une à l’autre mais qui dans l’affrontement même et l’hostilité se rejoignent au sein d’un terrain d’entente où les coups s’échangent comme le désir, où se désirer de nouveau et finir par nommer à la fois ce territoire d’ailleurs, la joie de s’y retrouver, celui de repartir encore.

Dynamique de vie et d’écriture, l’ailleurs est une forme-force des textes de Koltès où se noue cette relation complexe de l’écriture et de la vie : auteur qui ne pouvait pas écrire à Paris où il vivait, mais qui allait à la rencontre de ses pièces sur le champ où l’histoire se déroulait comme pour lui (en Afrique, en Amérique Centrale, à Londres, à New York…), Koltès a fait de l’ailleurs la condition de son écriture. Condition au deux sens de ce mot : comme source, origine ; et comme élément où évoluer, ainsi qu’on parle de condition humaine.

Dès lors, on comprend pourquoi et en quoi cet ailleurs joue sur tous les plans de cette œuvre et de cette vie : elle explique la génétique de son écriture (où comment le désir d’écrire naît d’un décentrement radical de soi comme de l’ici et maintenant) ; elle raconte sa poétique (où pourquoi l’invention de la parole joue depuis une altération de la langue maternelle pour la blesser, et la rehausser aussi par l’étrangeté radicale avec laquelle la voit l’écrivain) ; elle ouvre sur une politique complexe (où en quoi l’immigré (l’émigré plutôt) le métis, est seul celui capable de renouveler le monde) ; elle invente surtout une éthique (où l’autre dans sa radicalité est aussi le frère dans la reconnaissance obtenue en aval de la rencontre ; de même que l’ailleurs dans son lointain le plus puissant est l’unique espace possible de la familiarité).

Expérience de la minorité : chercher la minorité en soi, comme dans les territoires arpentés — trouver un village reculé au Guatemala où personne ne parle Espagnol mais des dialectes indiens pour écrire en français une pièce africaine où l’on fera parler la seule femme, alsacienne, en allemand emprunté à Goethe : infinis jeux de miroitements et de mise en minorité à la puissance (Combat de nègre et de chiens).

Expérience d’écriture : se situer précisément à la jonction du blues et de la langue française ; écouter Bach et Bartok, entendre combien ils doivent tout à Bob Marley et Burning Spears ; lire Marivaux et Shakespeare d’une main et les romanciers latino-américains du réalisme-magique de l’autre ; écrire pour le théâtre et n’aller qu’au cinéma ; être également fasciné par Tarkovski et Bruce Lee ; travailler le vaudeville dans la tragédie coloniale ; composer des scénarios de film comme des romans, et des pièces comme des travelings de cinéma ; concevoir le dialogue comme deux monologues qui se coupent ; détourner le soliloque par l’adresse ; inventer sa vie dans des entretiens pour en raconter une autre, le rêve auquel on finit par croire plus qu’à la vie puisque la vie devient peu à peu le rêve d’écriture que fait l’écriture quand il se rêve à voix haute et en lignes fatales. Incessantes recherches de détournement et de mise en minorité des majorités acquises, déportements de chaque objet en devenir.

De cette expérience, Koltès a fait œuvre : des textes, pièces, romans, scénario, proses — tous traversés de l’exigence du récit, puisque raconter est toujours ce mouvement de déterritorialisation de l’expérience en écriture, réappropriation et nomination : localiser ces endroits du monde et de l’émotion qui nous rendent en retour visible ce monde et son émotion sensible. Raconter un point précis de ce territoire de solitude et d’ailleurs pour fabriquer un étoilement d’ailleurs qui l’englobe, une puissance de communautés, communautés en puissance où l’ailleurs utopique de la fraternité permet d’envisager le communisme des esprits et des corps.

Dans la fracture d’un monde devenu Babel à ciel ouvert, Koltès se situe, précisément en sa blessure pour la fouiller davantage : mais parce qu’il est allé à cette rencontre, qu’il a pris ce risque du monde, il peut être, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout peut-être, ce territoire de reconnaissance et d’appartenance — loin d’être cette œuvre crépusculaire, sombre et amère à laquelle on la réduit encore souvent, elle semble plutôt ne pas cesser de s’imposer comme un désir de récits, lumineux et auraculaire, celui qui met en partage le monde si le monde est un choix de puissances : déterminer ces auras du réel qui nous parviennent pour s’y brancher ; choisir ses frères ainsi nommés, choisir une langue qui pourrait nous rendre de nouveau disponibles aux ailleurs du monde et de soi : ceux qui refondent une communauté proprement révolutionnaire parce que cherchant sans cesse l’origine loin devant soi, le foyer dans les pays inconnus, l’amour dans le corps étranger toujours à réinventer.


arnaud maïsetti - 12 mars 2012

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