Bertrand Cantat | révélation de l’oracle
14 mars 2012




Révélation de l’Oracle (Bertrand Cantat, ’Chœurs’, 2011)


Les Trachiniennes de Sophocle, traduction de Robert Davreu pour le spectacle mis en scène par W. Mouawad. Musique et chant : Bertrand Cantat


L’inouï, c’est entendre ce qui n’existe plus, ou pas encore. C’est marcher sur un chemin de pierres où il y aurait la crête du silence main gauche, et celle du cri à droite. Alors marcher sépare les deux ensemble, et les joint, et invente ce chemin de pierre et de fatigue, et le paysage se rapproche, le sommet de la colline recule à chaque pas, le pas recompose sans cesse le monde tout autour.

Voyez, enfants, voyez comme à fondre sur nous
Elle est vive, cette parole de l’oracle

La voix se dresse donc, entre le cri et le silence, pour repousser également le cri et le silence, comme la main repousse les herbes à hautes mesure qu’on avance. Elle avance dans la gorge pour creuser dans l’ordre mort des choses les sons qui n’existent pas et font exister les sons, la voix, quelque chose qui n’appartient au cri et au silence que dans la mesure où il les traverse : c’est le chant.

Jadis envoyée par les dieux,
Elle qui prédisait qu’au bout de douze années,

Le chant n’est pas ce que l’on croit (poser sa voix sur une note et la faire résonner pour qu’on la reconnaisse) : mais c’est atteindre, depuis le plus haut (pas au-delà), la force de la note pour nous faire entendre ce qui demeure impossible tant qu’on ne l’a pas entendu, comme ces salles noires plus noires encore quand on en éclaire un recoin à l’allumette, mais qui laisse voir le visage et soudain tu souffles pour faire apparaître le noir plus immense ; et on se touche pour avancer encore en l’autre davantage.

Le fils de Zeus verrait le terme de ses épreuves.

La voix tourne comme une lanière autour du corps, comme le fouet plongé dans l’eau et l’huile et le feu aussi, qu’on vient abattre contre le dos, et poser des baisers rouges comme des draps rouges, des coups de langues plus rouges encore que le noir de la pièce, et la lanière vient faire le tour amoureusement du corps, la voix tourne autour de la note, l’attaque par le plus Haut, et là, là où elle peut, vient l’enserrer de toutes ses forces, lierre autour de la façade d’une maison à bout de force que le lierre ronge et qui s’effondrerait à cause du lierre s’il n’y avait pas le lierre qui tenait la maison encore debout en ses mains (ou bien : comme la main qui escalade la montagne, se jette sur la pierre, puis tombe et se raccroche à une autre, et ricochet de la main du bras, du corps le long de toute la montagne jusqu’au sol où il viendra se reposer.)

Comment celui qui ne voit plus la lumière
Verrait-il un autre soleil se lever,
Comment verrait-il un autre soleil se lever,
Lui que poursuit l’ombre affreuse de l’Hydre.

Voyez. La voix lève pour nous qui ne voyons rien que des mots quelque chose qui est la chair du mot : parce qu’elle fore dans plus loin que le mot, quelque chose qui est la pulpe du mot. Voyez, dit la voix : qui dresse pour nous la présence véritable de tout ce qu’elle vient nommer et déposer dans nos cœurs, nos existences rendues à la beauté de la voix, comme déposées à ses pieds.

Sans doute Déjanire gémit-elle aujourd’hui sur cela,
Sans doute répend-elle à flots
La rosée tendre de ses larmes
Alors que le destin en marche lui dévoile
L’immensité du désastre.

C’est que : cette beauté qui tourne, fait croiser le chant arabe et la puissance grecque, les accents orientaux, d’Asie et de Massada, les rumeurs de la vieille ville de Jérusalem et les échos jetés par les remparts de Thèbes, cette beauté qui est le dépôt de tout ce que la voix a pu un jour inventer pour faire entendre ce qui ne peut pas s’entendre, cette beauté faut-il l’entendre pour y croire, la croire sur parole, et l’entendre, entendre précisément ce qu’on n’entend pas, et qui d’évidence est la beauté de nos vies où je viendrai me brûler pour toujours, et toi aussi, puisque tu l’as reconnue telle.

Un mal envahit Héraclès, grands dieux, un mal
Tel que jamais
Ce héros n’eut à en subir de plus pitoyable !

De là cette voix, arrachée, brûlée, éraillement aux grains féroces, de tendresse et de violence mêlées, emmêlées de cette joie de lever la présence réelle de la beauté, de la violence de l’arracher à plus Haut que soi, et l’emporter plus loin, là où derrière la colline, le chemin de nos pas se rétrécit, que le silence et le cri se resserrent, qu’ils vont finir par tout recouvrir, une fois qu’au sommet de la colline on sera arrivé, qu’à l’est on verra le soleil se coucher, qu’à l’ouest demain, on le verra se lever, puisqu’on l’appellera par son nom, l’oracle qui réalise le temps en nommant le jour par le nom de la nuit, et la voix par le chant qui rend vivant l’espace de tout ce qui sera possible de voir.

Ah, pointe noire de la lance de guerre,
Qui des remparts d’Oechalie
Ramena l’épouse captive !
Et c’est Cypris, ta servante en secret,
Qui est l’auteur de tout cela.


arnaud maïsetti - 14 mars 2012

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