La Route, récit [#2]
21 mars 2012




J’ai des souvenirs. La vie d’avant est un souvenir. La route, cela veut dire : j’ai un passé. Jusqu’alors, cette vie n’était qu’un défilé ininterrompu de jours taillés dans la même pierre qui prenait forme de ma vie. Maintenant, cette pierre, je peux me retourner sur elle ; toute différente de mon corps à présent, cette pierre. À mesure que j’avance, elle se confond avec d’autres, puis avec la ville que je laisse, et l’horizon derrière, et toutes ses poussières si belles dans la lumière qui les rend visibles et désirables encore, et on voudrait tendre la main, fermer le poing sur elle pour en saisir le secret et la beauté envolée quelque part où elles se perdent.

La fatigue me saisit parfois, je l’allonge à côté de la route. Je la regarde un peu. Je souffle sur ma fatigue pour l’apaiser. Puis je la relève et la porte sur moi, comme un autre sac, plus lourd. Je ne me résous pas à l’abandonner dans un trou, quelque part.

Il pleut souvent sur cette route. Je n’évite aucune goutte. Toutes se précipitent sur moi. Je deviens l’une d’elles. Sans doute est-ce pour moi que la pluie tombe ; j’avance dans cette pensée. Cette pensée aussi recule. Quand je suis devenu ce corps de larmes, lit d’un fleuve vertical, immense, la pluie cesse. Le jour est cet espace d’attente entre deux averses ; je m’y engouffre.

La route me nourrit : des bêtes, il en vient des dizaines chaque jour et je n’ai qu’à lever la main sur les arbres ou me pencher dans les talus pour oublier la faim. La soif est plus grande, mais les averses, plus nombreuses. J’avance encore, c’est alors la route qui recule, et le monde derrière, plus large à chaque pas, plus épais, profondeur comme un corps inventé où je m’insère, lentement, plus profondément chaque jour, désir apprivoisé et avancé en moi, ou est-ce le monde qui sur moi avance, le soleil tombe sur cela aussi,


arnaud maïsetti - 21 mars 2012

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