Albane Gellé | Bougé(e)
5 mars 2009





Hôpital psychiatrique, portraits serrés, visite d’une tour en banlieue sud de Rennes : les livres d’Alb:ane Gellé sont brefs et violents. En lui proposant un format plus large, elle répond par un livre journal, ce qui, dans son propre atelier, fonde l’écriture : le corps, le temps. Ce qu’on expose : aussi bien les enfants que le couple, l’échange avec d’autres écrivains, ou ces retours sur l’écriture en travail, l’engagement en public, les ateliers en résidences. Bougé(e) concerne alors bien plus que la seule expérience d’Albane Gellé : il est une réflexion sur écrire aujourd’hui, pour ceux de cette génération, en temps d’immense secousse.

Albane Gellé, Bougé(e), Seuil, "Déplacements", 2009


acquiescements

« Bouger : pas remuer les bras les jambes ni courir à toute allure ni gesticuler dans tous les sens. Non. Je voudrais dire bouger, ne pas rester à la même place pour regarder dehors (ou dedans). » 

Se formule ainsi, en reprise du titre, le geste d’écrire : sur la première page et avant même de commencer vraiment. Formulation où se superposent le lieu mouvant depuis lequel se saisir du monde ; l’activité du regard par laquelle on s’en saisit ; et la circulation qui en découle, le dehors (le dedans), parenthèse ouverte en profondeur sur l’intime qui donne sens au dehors perçu depuis cette béance.

Phrase qui dit le projet du livre, et dans le même temps qui donne prise sur une manière de concevoir le monde : qui dit le rapport au monde que l’écriture va ensuite travailler. Et puis, en amont de cela, le refus d’une attitude : celle, stérile, de l’agitation – en creux, se propose au contraire une traversée du monde dans le calme incertain de lui-même, dans la douceur rêvée d’une violence domptée à la mesure de sa propre colère.

Par cette phrase unique, une langue est capable d’énoncer son projet, ses moyens, son lieu d’où, ses territoires vers où, son éthique, son rythme, ses refus, et par dessus tout : un acquiescement au monde, celui du dehors, celui du dedans.

« Parce que le vivant depuis le tout début du premier jour de la première cellule
bouge »

Première phrase du livre : réponse à une question rejetée en dehors du texte, silence qui commande cependant tout le reste : parce que. Première phrase qui prend la parole, la justifie, la légitime. Premier mot qui est une réponse : une clé sur la portée exigeant du reste la bonne mesure. Réponse à la question la plus essentielle, la seule à se poser : Pourquoi parler, pourquoi écrire au juste ?

Trop de livres dit-on, lit-on dans des livres (en trop), trop de mots qui disent, immobiles, la même chose, trop de pas assez, de corps en moins qui imposent leur présence partout et opacifient le reste qui importe, le reste essentiel qu’on efface inlassablement à coups de slogans, où tout est, ensemble, possible. Parce que : et puis le livre peut commencer. Le livre naît de cette réponse : chercher le vivant en chaque chose, c’est-à-dire le remué, le bougeant, le déplacé, le circulant : ce que dit la première phrase. Mais pas seulement : violence et évidence de cette proposition parce qu’elle énonce la nécessité (pour que le livre se fasse, et pour que la vie soit seulement possible) d’un renouement. Renouement avec la vie, le vivant.

Proposition radicale donc : parce qu’à la racine, phrase qui dit parce qu’à la racine tout bouge, comment ne pas, de même, écrire le bougé de la vie, et par lui, parvenir à bouger le monde (provoquer un bougé) : un livre n’est possible (valide) que si en lui bouge la vie qui l’anime, qu’il anime, et au sein de cette circulation simple (si complexe cependant à faire vivre), exigence qui s’installe ; première phrase bouleversante de beauté dans ce qu’elle engage, dans le risque qu’elle prend, qu’elle fait prendre au monde : risque nécessaire à la vie même.

[promenades et le vertige]
« L’univers dé à coudre a pris une grande respiration et nous sur la terre comme dans le ventre d’une baleine, embarqués dans l’aventure de vivre. » 

Bouger : ne pas s’installer dans une relation qui immobilise la circulation, ou demeurer dans une habitude qui tue l’amitié ; bouger : prendre le mouvement des choses et des êtres, faire vibrer les secousses qui font éprouver l’épaisseur du temps, la densité de l’espace, la puissance d’une parole. Bouger : écrire le bougé du monde écrivant la partition de la vie écrivant la disposition des êtres écrivant le bougé du monde écrivant la.

[promenades et le vertige]
« je veille à verser liquide mes paroles, verser liquide dans le diaphragme les idées et les gestes. Pour le vivant le sang la sève »

Fluidité des mots non pour évacuation des paroles : mais pour labilité dans la bouche de l’expression vivante du monde ; et sous chaque mot coulé dans le texte, la phrase emportée plus vite qu’elle même : apprentissage d’une langue liquide, c’est-à-dire plus rapide qu’elle, entraînée en avant : flot d’une syntaxe (mais non pas à l’image d’une mer démontée, plutôt celle d’un fleuve, au hasard, la Loire), flux d’une langue dont la loi est celle de sa vitesse, allure qui va, entraîne et dit, ainsi vont les choses ; on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et le fleuve ne baigne pas deux fois la même rive.

[parents]
« Peu importe car en toutes circonstances ma mère dans sa bouche va où tu es vivante »

Livre qui sinue entre la vie, ses douleurs. Livre qui témoigne de la vie de son auteur non pas vraiment pour la raconter, mais pour en évoquer au présent ce qui construit ce présent là. Il y a (entre autres choses) le deuil : impossible, comme tous les deuils. La mort injuste d’un père avant même de le connaître, et grande pudeur sur tout cela.

Mais ce que le deuil apprend, ce n’est pas l’attachement à un souvenir qu’on inventerait pour le soir se rassurer du manque et combler l’absence par l’alibi : non. Plutôt, encore, le bougé de la mort dans les frottements avec la vie – la leçon apprise si jeune : que la mort ne termine pas la vie, mais que si violemment, elle la commençait, et même l’initiait. Qu’alors, cette mort là n’est pas inscription d’un manque, mais inflexion de la vie vers ce qui lui donne plus de prix : la douleur, ce qui donne un nom à la douleur et qui ne se fixe pas. Où tu es vivante je ne suis pas, et c’est là où aller, où le deuil entraîne, où l’écriture trace et n’efface pas mais nomme : là où l’écriture dit où tu es vivante.

[approximatif]
« (La littérature) Cherchant au plus près à dire au plus juste recevant le monde redonnant le monde. » 

Justesse : recherche de la justesse qui saurait rendre juste l’appréhension du monde. Les discours sur le monde sont nécessairement approximatifs parce que sur le monde, ils ne sauraient seulement tirer, de l’extérieur, des conclusions biaisées depuis une certitude.

Parce que la littérature n’est pas discours sur, mais depuis, ou par lui, elle est le seul discours à la juste mesure du monde : et ce constat alors, que la littérature est rare, que la littérature n’est pas dans tous les livres, n’est pas seulement dans les livres. Qu’elle est dans la justesse accordée aux êtres, dans la justesse (comme un instrument témoin redonne la note, la relance, l’écoute et la produit) désirée de sa puissance, de sa fragilité. Que cette justesse n’est jamais donnée mais qu’elle se perd, qu’elle ne se regagne qu’en exigence, en violence, en bougé inlassable des certitudes et des données : en recommencements incertains, joyeux, recommencés.

[temps d’écrire et vivre]
« Je suis pauvre et dérisoire petite et minuscule quelle insolence d’écrire encore et pourtant minuscule je me sens être de cette forêt, plantée là dans les mots à traduire le monde »

Que l’écriture ne soit pas en amont de la vie (et rejet de cette figure ridicule de l’écrivain travaillant et le jour et la nuit et le temps que dure tout le temps : mais qu’écrit-il d’autres que ce travail stérile des heures sur lui ?), mais en aval, ensuite, et en accueil de ce que la vie apporte ; mouvement qui recueille et redispose ses forces en retour : voilà l’évidence. Que l’écriture soit également de partage et jamais seul, ou que les solitudes soient partagées : voilà ses conséquences. Et qu’en cela, tâche qu’on se transmet, traduction traversée des autres en soi. Image juste posée ici d’une forêt aux arbres de taille jamais semblable, où chaque feuille cependant décrit la forme du monde, l’enclos en elle seule, dépend des autres pour respirer.

[pulsions élections]
« Je quelque chose vers la vie, vers ce qui ouvre ce qui fluide, remue pour invente, avance pour libérer, vers ce qui sourires et même rires, tolérances doutes aussi : des questionnements des questionnements »

Inscription du pronom en tant qu’instance pleine : d’un sujet qui serait à la fois son propre verbe, qui dirait l’action accomplie par le sujet, comme acte énoncé par le sujet : non pas repli du sujet vers ce qui l’anime, mais fusion naturelle d’un état et de la figure que revêt celui-ci ; forme et tension de la forme vers ce qui l’accomplit. Force d’une écriture qui dit le mouvement qu’elle épouse, la direction vers laquelle elle tend, et la silhouette qu’elle endosse. C’est qu’une seule et même chose est à l’œuvre ici. Je est la parole qui dit, et ce qui énonce l’acte produit par cette parole. Je est le verbe qui dit je – la question, ce qui la pose, ce qu’elle interroge, et le point d’interrogation, et l’intonation qui la fait vibrer.

[mercis]
« – quelque chose bouge énorme imperceptible, à qui à quoi je ne sais pas je dis merci et je me sens complètement : irrationnelle. »

Ce qui trahit cette force d’acquiescement au monde, totale, absolue : tous ces mercis que l’auteur distribue autour d’elle, pour rien pour une place de parking pour une joie neuve pour le dérisoire de la vie qui se commet malgré tout. Acquiescement, mais non pas acceptation de toute chose : car il est des révoltes, des refus qui s’imposent face à l’immobilité des instances mortes du monde, les paroles figées qui tiennent lieu de politique, la raison du plus grand nombre en place de démocratie, confie le pouvoir au mépris de l’intelligence : mais ces refus sont aussi des gestes d’acquiescement à ce qui reste vivant tant qu’on l’explore. Merci, parole bougée, merci adressé aux gestes inattendus du réel, et merci comme mot intransitif qui rend grâce aux bienfaits d’un monde encore disponible à la beauté des choses.

« le réel le dehors, violent venu d’en 
face et nos mains tendues devant 
pour protéger le corps – la mort 
dans le fossé mais dans la tête 
des anges »

Entre chaque courte séquence qui répond à un titre (un thème), il y a ces brefs blocs de texte, détachés du reste, frictions, zones tampon qui témoignent d’une violence plus frontalement éprouvée, d’une douleur aussi par ailleurs traversée de sourires.

Ces phrases scandées en poèmes isolés, fulgurances qui disent la peur, la mort, l’exil de la vie en quelques phrases, et dont la fin, presque à chaque fois, réajuste en mouvement ascendant, infléchit le propos en quelques mots : ici, l’adverbe mais qui désamorce la mort, phrase qui s’interrompt, mais prolonge, suspend : et l’image ultime, lovée dans son mystère, dresserait le tableau d’une éternité envisagée, d’une beauté tangible qui se passerait de mots : intériorité dépositaire de tous les talismans possibles capables de conjurer la mort, la peur, la douleur d’être, la pesanteur des solitudes.

[chevaux]
« je continue à faire prier l’intensité » 

Simple phrase qui dit mieux que tout l’exigence qu’on demande à soi pour être disponible aux flux du monde : l’exigence de l’écriture en retour, la précision des mots, la justesse des rythmes, la grande mesure de chaque silence qui enveloppe le propos. Il y a cette image de l’auteur, dans ce chapitre, qui monte à cru son vieux cheval de l’enfance : directement en contact avec les battements de cœur de l’animal, en harmonie avec les mouvements de la peau, au rythme de chaque pas, absorbant les cahots du sol, devenant le bougé du cheval, et peut-être de la terre.

« plein cœur minuit c’est l’heure des 
putes, c’est l’heure des hommes, et 
c’est l’heure des rossignols 
opéra brut sous une seule lune »

Ce qu’on partage, ce serait plus qu’une heure, plus qu’une terre, plus que la même rumeur vibrante de l’histoire et des corps, mais un ciel aussi peuplé que le sol des rêves que le langage fait sur la possibilité de le chanter, de s’emparer de toute sa dimension pour en écrire le nom.

[à (Jacques Rochereau ; Jean Jackie ton et tie ; Jean Rouhaud ; Polo ; Michel Gasnier ; Ghislaine et Pascal Henry ; Antoine Emaz]
« et rencontrer et partager avec des gens belle soirée qui donne forces pour continuer »

Reviennent sept fois ces sept adresses, sept lettres à des auteurs, peintres, poètes ou amis ; envois qui créent le lien, qui sont le lien, et disent le prix d’une certaine dette : parce que, encore une fois, l’avancée n’est pas solitaire, mais se fait dans l’accumulation des forces échangées, confiées. Témoignages de reconnaissance envers ceux à qui ont doit, une œuvre ou une amitié : de celles qui donnent épaisseur et sens à l’expérience. Le bougé est aussi celui qui produit les rencontres, produit par elles, sentiment de la vie qu’on partage : et du partage, faire œuvre de ce qui passe entre.

[résidences d’écrivain]
« Dans les tunnels [du métro] les tags recouvrent le vide et les parois (…). Je pense à ceux qui font les gestes la nuit peut-être à leurs humeurs à quoi pensent-ils dans les tunnels du métro. Laisser des traces épeler son nom des mots des codes le mot violence tout à coup mais sans comprendre »

Se confronter à cette violence du monde, non pas sous forme d’événements qui donnerait le spectacle du chaos, mais à travers les mots raturés des tags qui sont eux-mêmes une manière d’énoncer la violence qu’on inflige à ceux qui les écrivent, comme en retour se réapproprier les parois de la ville qui les tiennent enfermés dehors. Quand l’auteur se rend en résidences, anime des ateliers d’écriture, c’est à cette violence qu’elle fait face, et à laquelle elle répond en l’écrivant, ratures écrites sur ratures raturés : incompréhension formulée devant des mots qui sont eux-mêmes le produit d’une incompréhension absolue.

[terre]
« Des humains tombent pas nourris et muselés officiellement les matins bruns sont arrivés continuons plantons construire je continue ne pas plier et puis bouger »

Cette force de résistance qui ne peut prendre appui que sur le langage, que depuis le langage : et en ce temps de grand repli sur tous les fronts, cet impératif continuons, accomplit l’acte qu’il énonce, la continuité d’une résistance qui prend le risque d’elle même, donne la chance à ce risque là, d’un mouvement insaisissable, d’un prolongement des forces vives en prévisions d’un temps à venir, où peut-être.

« ça tremble encore dans l’air secoué 
et des tous seuls avec leur chat se 
lèvent et marchent discours éteints 
à l’horizon mais cette lumière »

Lumière qui donne contre-pied de la nuit dans laquelle il faudrait continuer d’avancer, avancer en vertu de cette lumière possible que la littérature a charge de prononcer pour lui donner naissance. Tremblé du jour dessiné par une main avancée dans le noir qui l’entoure, et qu’elle repousse à mesure des mots.

[culture]
« Malgré tous vos bâtons censures et autres des bêtises plus grosses que vous, nos enthousiasmes ont la peau dure et des énergies se rencontrent pour s’amuser pour résister pour inventer sait-on jamais un jour prendront le mot pouvoir le lanceront comme un ballon afin de jouer savez-vous jouer. »

Dernier mot posé, question adressée aux puissants en forme de défi, mais sans pesanteur : la légèreté d’un jeu, un ballon plus léger que l’air.

Question adressée au lecteur : l’invention d’un monde, présent qu’on confie aujourd’hui et maintenant à qui pourra le porter un peu plus loin : désir d’une transmission de conscience en conscience, ce nous finalement déposé en partage, en promesse.

Question adressée au langage, poser l’hypothèse d’un jeu suivant des règles à sans cesse inventer pour bouger la langue selon les bougés du monde.

Question adressée à la littérature : le livre comme objet lancé, outil dérisoire sans doute dans la marche des choses – mais essentiel pour reprendre possession de ce qui nous appartient, défier les lois de la gravité, voler au temps sa part lourde qui leste, redessiner la géographie bougée du monde depuis les rêves qu’on en fait.

[postface]
« je vous écris de la vie que je mène, tremblée sourires et caetera, dans le souvenir et l’attente de toutes les autres »

D’où parle le livre ? Question d’inquisiteur, question politicienne – non : question d’espace qui rend possible la parole, l’origine de qui la porte, énoncé de l’ailleurs d’où provient la voix dont parle Blanchot. Deux pages pour répondre à cette question, pages qui égrènent les lieux d’origine : les espaces de l’enfance, les endroits imaginaires et réels du monde où tirer la force et le joie de prendre la parole, les rives de Saumur à égale importance qu’un coin de table,

« depuis les bêtes réfugiées dans les cœurs » (et comment ne pas penser à Deleuze parlant d’Artaud : j’écris pour les analphabètes, j’écris pour les bêtes qui meurent), l’origine qui est aussi la direction, qui la porte.

« Je vous écris depuis sept jours de la semaine ».

Anfractuosité du temps qui rend possible le langage : ce toujours encore qui parle en soi ; parler l’éternité du monde depuis la pointe extrême d’une seconde qui passe et dont on se saisit pour traverser l’insuffisance du réel.

Deux pages empreintes de celle qui l’a écrit mais dont chaque phrase endosse la totalité de l’acte qu’on nomme littérature, chaque proposition valant absolument

« je vous écris toujours et vous ne le savez pas ».

Propositions qui définissent de l’intérieur la littérature quand celle-ci prend en charge le monde et ceux qui le peuplent : traversée d’une évidence et d’une humilité infinie, traversée sur deux pages seulement qui justifie à elle seule l’urgence d’un tel texte.

Comme on respire, le poids sur nos poumons qui demeure : livre qui produit sur le monde le bougé imperceptible et décisif qui nous le rend de nouveau présent, évidence des déplacements qu’il opère. Ecriture qui rend nécessaire chaque mot, jusqu’au dernier décrivant si justement l’ampleur du projet, la puissance sereine du texte, cette conjonction de la voix et de sa portée :

« je vous écris de toutes mes forces »
arnaud maïsetti - 5 mars 2009

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