Michèle Lalonde | Speak White
8 juin 2012





Suis-je rentré du Québec ? Peut-être qu’il m’aura fallu revenir plusieurs fois, intérieurement, pour commencer à en parler, profondément, depuis le retour, et non pas fixer, mais suivre dans l’écriture le mouvement qui a écrit en moi son mouvement. J’aurais pu, dû, commencer par parler de la ville, de la route, ou de la mer (je sais que de la mer, je n’en dirai rien : qu’il n’y aura que des images), ou de l’horizon du ciel partout, ou commencer par parler des visages, et de la circulation neuve des énergies. Mais je commencerai ici — parce que c’est peut-être de là que tout part, en moi, l’impression immense du pays : la puissance de sa langue.

Speak White — invité par Kateri Lemmens (merci tellement à elle) à animer une séance d’atelier d’écriture auprès des étudiants en création de l’Université du Québec à Rimouski, j’aurai avec moi des textes de Ponge (évidemment), de Noir Désir, de Léo Ferré, de Rimbaud — disposés mentalement pour moi autour du centre de gravité que chante le poème de Michèle Lalonde : Speak White [1].

Speak White, c’est l’injure : à la Chambre, les députés anglophones de la fin du XIX hurlaient ces deux mots à ceux qui osaient, à la tribune, parler français. Speak White, c’est la langue majeure : la langue de ceux qui décident que ce sera la Langue. Parler la langue nègre, le français en terre mineure, c’est défier le pouvoir où il se trouve. Mais notre langue est aussi, de ce côté de l’Océan, langue blanche — alors c’est toujours dans la langue qu’il faut conquérir la minorité d’elle, et de soi : pour dire et parler, et inventer la langue, et soi.

En 1968, Michèle Lalonde écrit ce texte, en pleine Révolution Tranquille — poème rendu célèbre à la suite de la Nuit de la Poésie, le 27 mars 1970 : je dépose ici la vidéo de sa lecture, immense.

Lire Speak White, aujourd’hui, c’est chercher à se situer au point de sa blessure : revendication de parler sa langue, mais accepter aussi que dans la construction de l’identité québécoise, l’anglais a eu sa part, contaminant la langue, c’est-à-dire, en la rehaussant : « une langue m’intéresse que dans la mesure où elle est altérée », disait Koltès, que l’idée d’une langue nègre n’aurait pu que réjouir — et quelle mesure, ici : forte.

Pourquoi, à moi français d’origine française, Speak White me dévisage ? s’adresse aussi à cette part de moi que j’estime la plus précieuse ? C’est l’énigme : pas d’écriture sans attaque à la majorité du verbe — l’assaut qu’on porte aux frontières, c’est là qu’il se donne, et c’est en frères qu’on sonne la charge, quelles que soient nos frontières de drapeaux.

J’aurai appris à entendre le Québécois (qui n’est pas un accent, mais une langue, propre et unique) dans le surgissement d’une violence politique : j’ai marché la ville avec cela, les slogans hurlés dans cette langue-là, toute sa syntaxe, toute sa puissance à pleine gorge.

Écrire avec Speak White, dans l’incitation de cette violence de l’autre, et de sa tendresse aussi, c’est chercher à retrouver, au milieu des secousses que vit la jeunesse Québécoise aujourd’hui (et pensées, de là où je suis), une part de son altérité, de son altération, de ses points d’énergie où le flux des langues construisent une langue, entre Shakespeare et Racine, c’est-à-dire : Rimbaud et Milton, nulle part ailleurs que là-bas : langue de ceux qui la travaillent comme dans des mines, et qui n’est jamais aussi belle que quand elle jure : sublime d’une langue dans l’usage de ses insultes.

Insulter la langue, c’est la parler au plus précis d’elle-même, dans sa justesse. Pas de plus belle langue d’insultes que celle-ci.

Je dépose ici, simplement, le texte de Michèle Lalonde — j’y reviendrai. J’aimerai poser aussi, ensuite, les textes écrits par les étudiants au cours de la séance. Je les attends.

Speak White : au temps des lois matraques, user de mots lacrymogènes : « c’est une langue universelle. » Car nous ne sommes pas seuls.


Speak white

il est si beau de vous entendre

parler de Paradise Lost

ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue

mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue

parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats

speak white

et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse

que les chants rauques de nos ancêtres

et le chagrin de Nelligan

speak white

parlez de choses et d’autres

parlez-nous de la Grande Charte

ou du monument à Lincoln

du charme gris de la Tamise

de l’eau rose du Potomac

parlez-nous de vos traditions

nous sommes un peuple peu brillant

mais fort capable d’apprécier

toute l’importance des crumpets
ou du Boston Tea Party

mais quand vous really speak white

quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living

et parler du standard de vie

et de la Grande Société

un peu plus fort alors speak white

haussez vos voix de contremaîtres

nous sommes un peu durs d’oreille

nous vivons trop près des machines

et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud

qu’on vous entende
de Saint-Henri
à Saint-Domingue

oui quelle admirable langue

pour embaucher

donner des ordres

fixer l’heure de la mort à l’ouvrage

et de la pause qui rafraîchit

et ravigote le dollar

speak white

tell us that God is a great big shot

and that we’re paid to trust him

speak white

parlez-nous production profits et pourcentages

speak white

c’est une langue riche

pour acheter

mais pour se vendre

mais pour se vendre à perte d’âme

mais pour se vendre

ah !

speak white

big deal

mais pour vous dire

l’éternité d’un jour de grève

pour raconter

une vie de peuple-concierge

mais pour rentrer chez nous le soir

à l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles

mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui

chaque jour de nos vies à l’est de vos empires

rien ne vaut une langue à jurons

notre parlure pas très propre

tachée de cambouis et d’huile

speak white

soyez à l’aise dans vos mots

nous sommes un peuple rancunier

mais ne reprochons à personne

d’avoir le monopole

de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare

avec l’accent de Longfellow

parlez un français pur et atrocement blanc

comme au Viêt-Nam au Congo

parlez un allemand impeccable

une étoile jaune entre les dents

parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression

speak white

c’est une langue universelle

nous sommes nés pour la comprendre

avec ses mots lacrymogènes

avec ses mots matraques

speak white

tell us again about Freedom and Democracy

nous savons que liberté est un mot noir

comme la misère est nègre

et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

speak white

de Westminster à Washington
relayez-vous

speak white comme à Wall Street

white comme à Watts

be civilized

et comprenez notre parler de circonstance

quand vous nous demandez poliment

how do you do

et nous entendez vous répondre

we’re doing all right

we’re doing fine

we

are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.


arnaud maïsetti - 8 juin 2012

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arnaud maïsetti | carnets




[1_et merci à Mahigan (merci entre autres pour cela), ce jour où, au milieu des anciennes usines transformées en logements chers, il me raconta cette histoire, que j’ai rêvé un peu mienne, ces trois semaines.

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