La Ville écrite | [enc•re.]
22 juin 2012



C’est un ordre — on ne sait pas vraiment d’où il vient, on le suit à la trace ; sur tous les murs, c’est écrit ; mais ce n’est jamais le même mot, parfois, les lettres sont tellement nombreuses sur une seule lettre qu’on ne comprend rien, on dit que c’est un tag, c’est pratique de dire que c’est un tag pour ne pas dire qu’on ne comprend pas l’ordre, qu’on ne le reconnaît pas, moi je le reconnais, dans l’entrelacement des lettres je me faufile et tourne en lui comme dans mon propre corps, sur d’autres murs c’est d’autres mots mais toujours le même ordre, le même ordre obscur et évident des choses en soi quand un jour après l’autre, sur le visage qui devient celui d’un autre, on reconnaît tout de même le sien dans le miroir, où il n’y a rien que son visage à traverser et sous le visage posé à la surface, c’est l’autre, celui de l’enfance, aux cheveux bien noirs comme des nuits bien noires où les moutons comptés ne passent jamais dix, maintenant que je sais compter jusqu’à un milliard, c’est forcé que les moutons atteignent le milliard (et plus, j’apprends chaque jour un chiffre de plus, et mes cheveux ne sont plus noirs), mais malgré tout. Chaque soir une aube suivante encore qui viendra la tuer pour donner naissance à une autre aube, d’autres soirs d’oubli. Sur le mur, il y a le chiffre du désir et de ce mouvement de retour et de relance, comme on se trouverait des raisons de croire la vie possible au retour de son enterrement, comme on trouverait matière de corps vive sous la chaux. Non, ce n’est pas malgré tout, c’est encore. Sur le mur, partout dans la ville, c’est ce mot, encore ; il se cache sous d’autres mais c’est le même : il dit je suis disparaître et revenir, il dit, où que j’aille, ce que rejoins encore : ce que je vais recommencer : il dit aussi : je suis là, puisque je peux lire la ville à travers lui et devenir en sa vie même le texte qui viendra la nommer. La ville, cette ouverture dans ma vie où le texte commence d’être ma vie. Encore. C’est le mot-clé, en corps, le maître-mot, qui ouvre lentement toutes les chairs, et tous les désirs de toutes mes vies. Au milieu de la musique si forte qu’elle devenait inaudible, sur ce mur (étrange comme sur l’image, il apparaît couverts de rides, comme l’index : empreintes digitales de la ville) ce n’était pas tout à fait encore : c’était enc•re — quelque chose comme de l’encre posée rue du Marais à travers le mot, mot-valise pour tous les départs. À la place du O, c’est ce point d’encre pour dire que le mot encre ne suffit pas, qu’il faut encore lui adjoindre un autre mot qui saura dire, encore, ce que je ne saurai jamais dire qu’en tant de mots vous l’oublierez. Mais je recommencerai encore.


arnaud maïsetti - 22 juin 2012

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