Québec — Montréal | route
24 juillet 2012



Pour cause de route récente (et d’impossibilité matérielle à prendre des images sur celle-ci), je retourne au hasard sur mes photos de Québec, et tombe sur cette route entre le nord et le sud, par l’ouest — quelques heures de voiture, une paille à l’échelle du pays.

Je n’oublie pas que j’ai encore à raconter le chemin jusqu’à Québec, qu’il passe par Rabat, Paris, et Montréal, après Lausanne. Il me faudra sans doute laisser finir l’été (c’est une autre douleur, de repousser tout cela).

En attendant, je déposerai peut-être ici quelques images, et quelques textes : c’est un chemin aussi, que de le rejoindre, rejoindre celui qui a été suivi.

62 images de la route entre Québec (la ville) et Montréal (la Ville). Au volant, Mahigan ; la bande-son est celle des bruits du moteur et des premières chaleurs qui lui répondent.


Deux mains sur le volant, la route passe par la maîtrise qu’on lui impose, mais moi je me laisserai faire, simplement la voir, ce n’était pas si difficile, elle sera partout.

Devant : lignes. Les parallèles qui se rejoignent à l’infini (Montréal), et en travers de la route : seulement de l’horizon, droit comme le ciel ; là-bas, on devinerait sous les nuages, d’autres — des nuages de fumées, des signaux d’indiens, des alertes ou des chants, les poèmes qui se dessinent sans qu’on comprenne un traître mot, pas un traître.

Dernière : d’autres lignes, mais que je ne verrai plus — les ponts qu’on laisse dans le dos. Pourtant, inévitable de les retrouver aussi devant soi là-bas, parce que la route est son propre pont entre les deux villes sur lesquels marcher de tout son poids ; pour les rejoindre, en passer par le vide, et ce qu’on suspend au-dessus de lui pour pouvoir aller.

La direction, c’était simple : l’ouest, le soleil, l’accompagner dans sa chute (l’anticiper).

La route sera toujours la même, la terre n’imaginera rien d’autre qu’elle, cette direction tendue comme un bras.

Puis, si on oubliait, il y aurait toujours de ces panneaux étranges, inutiles, mais qui se dressaient pour dire (comme au milieu d’un couloir) : c’est tout droit.

D’autres panneaux m’avertissaient du lointain de cette terre — comme plus loin que la distance, mais dans le passé, les animaux fabuleux qui pourraient dans la seconde défiler par centaine pour fuir les Grands Dégels.

Excepté livraison locale, oui ; les livraisons locales de cerfs bondissants étaient ainsi autorisées : j’étais soulagé.

Les dessins racontaient les risques, mais avertissaient qui : les animaux, les automobilistes, ou leurs enfants ? Puis, qui risquait le plus ? Nous, on prenait le risque, oui.

La route allait parfois trop vite, on passait les panneaux sans les voir : est-ce que cela annulait les risques, ou les provoquait davantage ? La route continuait, semblable à de la route.

On rencontrait d’autres risques : j’imagine que jeter une boîte de conserve faisait peser sur moi le risque d’une peine de justice. Mais avec les images de cette boîte barrée et du marteau et de la somme (et du symbole magique du dollar), il y avait des récits plus larges qui se formaient dans la tête, plus incompréhensibles aussi, mais tout aussi possibles.

Des motel X cachés dans les bois, honteux d’exister eux-mêmes plus minuscules que la forêt.

Parmi les villes dont on passait à la hauteur sans apercevoir une seule habitation, il y avait des noms comme des oracles.

Et d’autres comme des mystères vaguement drôles.

L’imagination des peintres de panneaux d’information était pauvre, évidemment, et aussi pauvre qu’inefficace. Il fallait rêver à la place, et le rêve était aussi inefficace (et pauvre).

Au mois de mai, et sous trente degrés (celsius), le danger de verglas était faibles, mais le pays est sauvage, et le temps passe si vite sur la route.

J’aurais voulu savoir si c’était le panneau de bois qui était à louer, ou le terrain de mille hectares perdu au milieu de la terre (qu’en faire ? Le louer pour la puissance de posséder un champ, la joie d’y planter un chêne peut-être).

En gros, on y vendait des bureaux. Je sais (à peu près) ce qu’acheter du tissu en gros veut dire. Mais du bureau ? La vitesse a peut-être changé les lettres.

L’hésitation du monde. À remplir soi-même, selon l’inspiration du moment.

Des tôles en gros. Peut-être qu’on en faisait des bureaux. Comment savoir, on est passé si vite.

C’était donc là que naissaient en batterie les bus jaunes. Des centaines, peut-être plus : dans la vitesse de la voiture, ils semblaient se multiplier davantage, se donner naissance à vue d’œil, sage, immobile, prêt à semblablement prendre hordes d’enfants semblables sur les routes d’écoles semblables.

Sur les bords de la route, des compagnons de route, de bon style (et derrière, un bus seul exfiltré, ou évadé).

On en aura croisé de ces camions, plus immenses qu’immenses : et se faufiler au milieu d’eux, la voiture à hauteur des roues, légère dans le bruit des machines.

Et toujours la route, égale au ciel.

Parfois, des panneaux aux signes comme des énigmes, dont la précision disait assez la valeur et la logique, mais comment savoir ? Quel clé ?

En travaux, mais la route impeccable : la flèche indiquait peut-être le ciel.

Le ciel répondait qu’il était lui aussi intact — et pourtant, dans le reflet, on voyait la main qui avait décidé de la prendre, cette route : est-ce que les travaux étaient ceux qu’intérieurement on avait entrepris pour la suivre ?

Plus loin, Montréal, toujours autant à l’ouest (l’indication suffisait pour qu’on ne se perde jamais).

Le nom des localités. Des beautés pures. Des rivières qu’on saulte, compte par groupe de trois (et des loups parfois).

Mais surtout, des saints. La défiguration (l’insulte) des terres par les européens s’y lisait comme autant de cicatrice : des saints par milliers qui avaient fini par tout dire, tout nommer. Des saints qui n’ont vu de l’Ouest souvent qu’un morceau de ciel dans un vitrail sale, et qui avaient pourtant recouvert tout l’espace de ces terres. Et les noms anciens, oubliés.

Heureusement, de temps en temps, un peu de répit, des villes à inventer encore, au moins leur nom.

Pour se rendre aux USA, il fallait prendre la route de la Prairie. C’était tentant. La route ne se laissait pas faire pourtant.

Victoriaville. Là-bas, des perdrix battaient la forêt, et les grenouilles hurlaient plus fort que les coyottes (et les routes se levaient et descendaient forts) — Mais ici, c’était tout droit, et plus loin, on allait trop vite pour entendre aucun animal.

Enfin Montréal avait bien voulu finir par s’approcher de nous. On arrivait.


Il fallait franchir un dernier pont, adresser un dernier regard au vide, et retenir sa respiration pour sauter : la route s’arrêtait là.

Puis, au prochain virage, elle allait recommencer.


arnaud maïsetti - 24 juillet 2012

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