où vont les courses folles (malédictions du soleil)
9 août 2012




Dithyrambe au soleil (Bertrand Cantat, ’Chœurs’, 2011)

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Tout espoir
Honte à boire
Cendre noire
Comme elles disent
Le jour tombe
Sûr
Nulle armure
Aux blessures
Aux crocs des chiens
Comme elles disent
La nuit vient
Rhizomes des amours noires
Des glorieux étendards
Flac flac
Le vent raffole

Les places maudites de la BNF — on en a fait une liste, elle circule, la voilà. Ces places sont celles exposées au soleil : frappées par le soleil, dit le mot que j’ai lu ce matin. Ainsi là-bas le soleil est-il malédiction ; raison de plus, s’il m’en fallait une (autre), pour ne pas y aller. Suis incapable de bibliothèque : un silence faux, sorte de bruissement épars, un temps absent, des visages qui n’en sont pas, des murs si hauts, la ville à trente mètres du sol. Puis, le soleil maudit, donc. À la table de travail, ici, il n’y a que les livres dont j’ai besoin, ils ne sont pas tant. C’est une dizaines, et fins encore, blancs salis des heures de nuit à s’y brûler, cornés, certains arrachés à force de s’y perdre.

Il y a quelques jours, écrire plusieurs pages sur le soleil justement. Il y a cette image dans Quai Ouest, d’un soleil qui monte dans le ciel à toute vitesse, et quelques pages plus loin, la nuit totale ; et des rayons de lune. Il y a cette scansion dans Le Retour au désert des prières du salât de l’Islam, la beauté de leur nom qui nomme le parcours du soleil et appelle à Dieu —
SOBH, ‘ICHÂ, MAGHRIB… Enfin, il y a dans Zucco, cette messe noire au soleil, la liturgie cosmique de son union avec elle, le sexe du soleil qui descend sur le visage pour accomplir le drame — l’éclat de bombe atomique qui est le noir final, aveuglement renversé. Alors, lire, avec le sourire, que dans la bibliothèque, les noms des places sur lesquelles le soleil a le malheur de tomber.

À une page oubliée de ma mémoire (lue pourtant, il y a longtemps), un cheveu déposé sur elle comme marque-page, Barthes approche la tragédie de Racine en ces termes cosmiques. Si le drame ne pouvait durer que le temps d’une révolution de soleil, douze ou vingt-quatre heures, ce n’était pas caprice de censeurs, mais par nécessité métaphysique : la tragédie raconte le crime du soleil.

Inversement, ce qui est dénoncé dans le Soleil, c’est sa discontinuité. L’apparition quotidienne de l’astre est une blessure infligée au milieu naturel de la Nuit ; alors que l’ombre peut tenir, c’est-à-dire tenir, c’est-à-dire durer, le Soleil ne connaît qu’un développement critique, par surcroît de malheur inexorablement répété (il y a un accord de nature entre la nature solaire du climat tragique et le temps vendettal, qui est une pure répétition). Né le plus souvent avec la tragédie même (qui est une journée), le Soleil devient meurtrier en même temps qu’elle : incendie, éblouissement, blessure occulaire, c’est l’éclat (des Rois, des Empereurs). Sans doute si le soleil parvient à s’égaliser, à se tempérer, à se retenir, en quelque sorte, il peut retrouver une tenue paradoxale, la splendeur. Mais la splendeur n’est pas une qualité propre à la lumière, c’est un état de la matière : il y a une splendeur de la nuit.

Le soleil ni la mort, disait-on : les regarder en face, laisser la lumière se planter dans les yeux comme une tente au sommet des villes cimetières, comme un avion qui viendra lentement, amoureusement, le rejoindre et s’abîmer dans son corps ouvert pour lui seul à la jouissance simultanée des corps, tenir jusqu’à la malédiction joyeuse de tenir plus longtemps que lui ; intercepter sa course comme on repère sur le chemin les endroits où allonger le désir, puis quand on lève les yeux, après avoir regardé longtemps, on croit à la nuit, on a seulement les yeux crevés : aller jusque là pour voir les mots qui doivent survivre au soleil et à la mort, jusqu’à ce point de la nuit où elle se déchire en nuit si obscure que le soleil, quand il viendra, portera toute la force de l’obscurité pour hurler :

Où vont les courses folles
Où vont les courses folles
Contre la lumière
Soleil
Soleil
Creuset des larmes d’or
Dans la plaine la plaie pour la nuit brille encore
Pareil
Pareil
Aux chants des oiseaux morts
Aux sons des astres oubliés
A tous les coeurs dehors...

Soleil
Soleil


arnaud maïsetti - 9 août 2012

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