Jérémy Liron | tableaux noirs
18 septembre 2012



Jérémy Liron expose. À la galerie Gounod en ce moment "L’Inquitude" ; et au Patio, Opéra, dans le cadre d’une exposition proposée par Art Collector : "Le Récit Absent".

Il m’a demandé, le mois dernier, ainsi qu’à quelques autres, d’écrire sur son travail (encore) ; c’était au moment de l’installation des toiles, je passais : il m’a fait voir, rapidement, les tableaux qu’il avait eu le temps de placer aux murs, pas tous.

Là, il y avait deux grandes toiles, noires ; je les aurai vues quelques secondes, mais cela suffit évidemment, pour écrire, quelques semaines plus tard, les trois heures d’un trajet de train qui descendait vers Aix (décidément, l’écriture pour Jérémy(et avec son travail) ne sera qu’une question de déplacement, dans l’espace, et intérieurement).

Ce texte, donc, qui paraîtra, avec d’autres, dans un recueil édité aux éditions amis La Nuit Myrtide, de Dimitri Vazemsky — ce texte sur les deux tableaux noirs entr’aperçus au deuxième sous-sol du Patio, dans l’ancien abri, vide aujourd’hui : sauf, pour ces prochaines semaines, où est projetée en boucle la vidéo de La Mancha, et, tout près, en regard ou presque, dans un coin de mur, ces deux tableaux noirs.


Le bruit d’abord, des sirènes des pierres qui tombent comme de la pluie mais en plus noir et des flammes des flammes qui ne font pas de bruit sauf quand on ferme les yeux et qu’on voit qu’on imagine les corps qui là-haut oubliés enfermés dans les maisons appellent mais pour rien, le bruit qu’on imagine des corps les bouches ouvertes déjà pleines de cendres qui crient.

Tout se passe dans ce bruit.

Et le noir des yeux fermés sur les images qu’on voudrait conjurer mais qu’on ne fait qu’appeler ; tout se passe dans ces images — il ne faut pas essayer d’imaginer on ne pourrait pas, n’imaginez pas ; seulement pensez à ce bruit les à coups sourds et les craquements tout ce feu tombé du ciel avec toute la vitesse du ciel pour tomber juste sur la terre où dessous on se cache, aux abris, tout se passe dans ce bruit tombé, ce bruit qu’on n’entendra jamais, nous autres désormais que tout est fini et même l’histoire ; mais pensez à ce bruit que d’autres ont entendu : des bombes frappent la surface du sol comme des secondes, et les corps en bas, au deuxième sous-sol, à attendre que leur maison brûle et les corps qu’on a oubliés.

Le lieu, c’est un abri. On peut voir encore la peinture rouge qui indique : c’est par là.

À vingt mètres du sol peut-être, c’est là qu’on venait, dès les premières sirènes, en courant, et toujours on avait oublié quelque chose : de l’argent, une poupée, un frère. Une fois la porte close, que penser, et quoi faire, seulement fermer les yeux et les images venaient.

On est des années après, l’abri est toujours là, on ne sait jamais. Non, on sait très bien que non, qu’il est là parce que c’est difficile de détruire ce qui n’est pas construit, mais juste un lieu où les corps entassés attendaient que le bruit passe et le feu du ciel.

Il y a des voûtes comme dans les églises ; imaginez le bruit que cela pourrait faire des dizaines de gorges qui hurlent quand un bruit plus haut qu’un autre frappe, ou que le bruit se rapproche ; non, ne formez pas d’image, il n’y en a pas, il n’y a que le bruit, pas d’image, de toute manière, il fait noir, on se touche pour se voir, cela suffit pour la présence.

L’abri est une grotte ; le mot est faux : une grotte, on préférait qu’elle soit en hauteur, tenir à distance les bêtes et la nuit, et les chasseurs qu’on disposait au tour de garde des heures les plus sombres à la tranchée de la grotte, mais on savait bien qu’à cette hauteur, il n’y avait que des bêtes désespérées pour venir essayer de mordre ; on passait le temps. On posait parfois les mains sur les parois des grottes. On rêvait les chasses et les animaux.

En bas, l’abri n’est pas une grotte. La paroi est humide, et les mains trop rongées et la peur et le bruit trop présents pour penser à autre chose qu’à la peur, au bruit, aux sangs qu’on ronge encore en fermant les yeux (ne formez pas d’images).

Tout en bas, c’est là que j’ai vu les tableaux, je ne savais pas.

Moi, j’étais venu pour le lieu ; après avoir vu le grand espace vide, au premier étage, c’est tout en bas qu’on me conduit, parce que le lieu est encore plus étrange ; il l’est.

Je voudrais immédiatement lancer ma voix sur les murs pour l’essayer, pour l’entendre ; bien sûr, je n’ose pas : les voûtes peut-être, tout ce sacré qui impose le silence, et la terreur et la pitié. Alors, je me tais, j’avance, j’ai descendu les escaliers comme un gouffre avec ce geste qu’on fait pour ne pas tomber, et c’est toujours ce geste lorsque j’avance ici, dans les salles basses, les voûtes, le sacré d’église où on enterre les corps, les abris où on les entasse pour éviter que le bruit ne les recouvre c’est pareil.

Là que je vois les tableaux.

C’est sur le mur, à droite, je ne les vois pas tout de suite, les deux toiles noires. Il faut que je me retourne et le couloir est si étroit qu’on est immédiatement le dos posé sur la paroi nue, humide, pleine de traces de doigts invisibles, couvertes de l’absence de mains négatives qui se posent sur mon dos pour me soutenir et que je ne tombe pas, alors je ne tombe pas.

Je regarde les tableaux, deux toiles, non je n’en parlerai pas ; je n’essaie pas de les voir et pourtant : c’est la coulée noire sur chacune (ne formez pas d’image), c’est l’ombre partout, c’est de l’ombre au lieu de lumière et cela éblouit, c’est aussi des coupures sur les angles, c’est un immeuble droit comme on en voit dans nos villes en paix depuis que l’histoire est passée sur nous, et c’est aussi pourtant la frontalité de ce qui n’aura jamais d’avenir, c’est la ville quand elle se dresse à taille humaine et qu’on tende les doigts sur les coupures on verra les corps à ses pieds demandés qu’on les recouvre de monnaie, c’est aussi, je crois, je n’essaie pas de me souvenir, seulement de dire les mots, oui, les nuances de noirs dans les rêves quand on ne peut plus s’endormir, jamais, et qu’on s’effondre, qu’on va s’endormir ; c’est la toile, elle est deux fois sur le mur parce que le rêve a ses fantômes, et la loi du spectre est double.

Je ne m’en souviens plus mais du noir oui, et de tout ce bruit — est-ce qu’on parle de bruit en peinture, de marge de bruit je ne sais pas — mais ce n’est pas le bruit que la peinture portait, seulement ce qu’il venait peupler, partout, et dans le corps et dans le rêve longtemps après et même à l’écrire.

Des grandes toiles noires comme le cauchemar de toutes les autres et sans image ; un animal dont on verrait le ventre, ou l’intérieur des yeux quand ils se ferment.

C’est dans l’abri, une vision courte, parce qu’ensuite c’est marcher dans le lieu — mais c’est continuer les tableaux en soi —, être traversé immédiatement par les énergies — toujours les tableaux —, et remonter, et partir ; emporter avec soi non pas la vision des tableaux, seulement le bruit que cela faisait, dans l’abri où ils étaient posés, provisoirement et pour toujours quand il faudra s’en souvenir désormais.

Le bruit des tableaux comme le bruit de la pluie sur la toile de tente à l’aube ; le bruit des tableaux comme avancer seul à quinze ans dans une église le soir très tard, et qu’on a la clé, qu’on la serre dans le poing, qu’on a quinze ans sous les toiles des maîtres anonymes, et les statues l’encens Dieu mes pas sur le sol où il y a dessous les corps ; le bruit des tableaux comme la ville quand on lui en veut ; le bruit des tableaux peut-être aussi comme on ferme les yeux et que les bruits du dehors viennent, que la fatigue vaincra vite.

C’est deux grandes toiles noires, posées l’une à côté de l’autre, dans un abri qui ne sert plus qu’à cela, et qu’à elles, avant de retourner à l’inutilité de l’histoire, au passé, tout ce silence dont on fait les sous-sols de restaurant.

C’est une manière de nuit, féroce, intransigeante, une manière radicale de dire : c’est le cri de la ville quand on ferme les yeux ; une manière tendre d’en accepter les hurlements noirs ; une manière simple de solitude noire de la ville ; une manière sauvage de dire la ville intérieure qui nous peuple tous, enveloppe la ville le soir, quand il faut rentrer.

C’est le bruit de deux grandes toiles coulées de noir.


arnaud maïsetti - 18 septembre 2012

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