la roue du temps (shalom shabbat)
5 octobre 2012



Une chance de naître

LA CHEVELURE

La chance du jour de la nuit
tient à un cheveu Ah Combien
d’épreuves cycles confondus
pour une chevelure éprise

Edmond Jabès

il fait encore nuit, dehors comme toujours, la nuit répandue en désordre, et moi debout, à peine, moi marchant, à peine, moi avec mes mains minuscules frappant tous les mots, comme s’ils devaient ouvrir des portes (et la clé, où est-elle), je me retourne et tout autour la ville est restée là, et pourtant, oh ; le carrousel du manège est vide, à mes pieds la nuit que je relève encore, l’effondrement

hier aussi, mais davantage ; alors quand je me suis couché hier, il a fait tout seul, j’ai laissé la lumière allumée pour que la peine soit moins grande et que la solitude ne me laisse pas quelque part où je ne verrai même plus mon ombre

au réveil, il faisait jour, et la lumière de la lampe, je ne la voyais plus, confondue dans le jour, inutile ; je me suis levé, la douche chaude et les yeux fermés sur l’oubli du rêve déjà emporté dans la ville pour écrire encore, comme moi, écrire les mots qu’il reste avant qu’on n’en parle plus

toute la journée il n’a pas plu, pas une seule goutte dehors, et pourtant le ruissellement sur la vitre comme un visage que je porte ; dans le café, personne. Au fond, qui pour me voir, j’aurais pu partir sans payer. Il faut que je prenne mesure de mon propre silence aussi

ce soir, je m’effondre plus lourd encore de ce que j’ai abandonné comme ces phrases derrière moi, et j’ouvre ce livre parce qu’il le faut, que tout brûle en moi de cela, Jabès, lire cinq minutes me console de l’inconsolable : cette vie commence quelque chose de neuf comme jamais


LA BOUCHE

Merveille des minutes
que les lèvres colorent
Nous sommes deux à vivre
le désir des paroles

E. J.


j’aurais voulu laisser les pages de mon journal contretemps encore vierges comme un scorpion sous les dunes, dans la nuit qui attend que la chaleur revienne et la lumière du jour pour aller vite vite déposer ces traces infinies sur le sable comme on écrit avec le désir d’être ailleurs et qu’on s’éloigne pour rejoindre une autre nuit, et l’amour des dunes emportées sous le pas, j’aurais voulu revenir ici avec le sac déposé, le chemin accompli ; mais non : cela aurait été triché - peut-être que je laisserai ces pages vierges jusqu’au sac déposé, mais ce soir, il faut écrire, parce que la nuit dehors est là, que mes cheveux poussent, que le désir est profond et le jour à venir une promesse

et que cette promesse tient de la lumière et des marches de scorpion qu’on rêve, oui, qui ne vont nulle part, des marches comme auprès de qui ils sont le ciel même ; j’ai en souvenir la morsure du sable, quand on veut porter aux lèvres le pain laissé sur le sol, et le bruit de verre, et la joie surtout

la roue du temps n’est pas passée ce soir ; et pourtant si : c’est naître qu’il faut, à cela aussi

ce soir encore, mes pas d’animaux légers sur le sable, ici, pour dire : le chemin est le désert même, ce sont nos pas qui le dessinent, comme à la surface du corps quand les mains l’inventent de pur désir dans la lenteur, ou sur la page, quand ils disent, c’est par là.


MIROIR

Les réverbères dorment
allongés dans l’espace

Si faible pour le passant
est la lumière du songe

Ah la crue
belle nuit
qui déborde

E. J.


arnaud maïsetti - 5 octobre 2012

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