anticipations #51 | se venger
6 novembre 2012




C’était se venger qu’il fallait. L’idée au réveil, tout le monde l’avait eue. Il suffisait de regarder par la fenêtre, les trottoirs partout, les rues perpendiculaires et les voitures rangées, et les lumières sales, les regards qu’on croisait ou simplement le goût du café, les images sur les affiches : le temps qu’il faisait sur tout cela.

De la nuit, il ne restait rien — à peine de l’eau sur un sol qui ne sécherait jamais. C’était peut-être d’avant-hier, quelle importance ? Les mêmes vêtements servaient pour les mêmes tâches ; ils servaient pour des tâches différentes aussi, et les corps dedans, qui pour les habiter ? Bien sûr, il y avait les prénoms, les noms, le jour de sa naissance — mais fatalement, on finissait par rencontrer d’autres qui portaient aussi son propre prénom (et c’étaient encore d’autres aux prénoms différents qui étaient nés le même jour que soi : décidément, tout se dérobait).

Pour les visages, impossibles aussi de savoir : c’étaient toujours les mêmes, et tous pourtant se distinguaient. Des visages mutilés, voilà tout ce qu’il restait sur leurs visages ; à tous il manquaient un visage qui dirait l’absence de visage, et cela pourtant était seul ce qui était inacceptable. Dès qu’on parlait, on comprenait les mots. Et toujours c’était d’autres choses que les autres plaçaient dans ces mots — on se regardait de derrière les mots, parfois on se dressait sur la pointe des pieds pour voir mieux ce que cela voulait dire, mais non.

Il y avait beaucoup de jours.

Puis, ce décompte, mais qui se faisait à l’endroit. Le ciel était partout, et toujours quand on levait les mains, c’était impossible.

La pensée de la mort, on l’avait — quand elle nous quittait, c’était avec toutes les autres : on nous faisait un trou quelque part, on y jetait notre corps ; et par dessus une pierre gravée à notre nom et au jour de notre naissance, ce pouvait être au nom d’un autre avec le jour de naissance d’un autre : comment savoir. Du moins on trompait l’ennui d’un jour de plus, ou d’un jour de moins, cela aussi restait sans réponse.

Puis l’idée venait, était venue, mais où. Certains l’avaient écrite, mais c’était peut-être l’écrire qui l’avait suscitée, ou bien c’était du geste d’écrire qu’était enveloppée l’idée — je ne sais pas. L’idée (c’était le génie, la folie de l’idée) ne possédait aucun contenu précis pour déjouer le monde : elle déjouait le monde dans le simple fait de la formuler. Et ces formulations étaient infinies.

C’était se venger, tout simplement — évidemment, se venger de personne, de rien. L’idée était une blessure infligée à la syntaxe, l’intransitivité de l’idée bâtie contre la pensée.

On n’avait pas même à l’écrire. Il suffisait par exemple de trouver un corps contre lequel s’abattre derrière le rideau des cheveux, en lequel confier son propre corps, penché lentement vers lui, versé en lui. Il suffisait tout aussi bien de regarder la mer. Il suffisait de construire une maison avec ses mains, puis, plus tard, de la déplacer jusqu’à soi (il fallait d’abord la construire pour la déplacer ainsi). Il fallait trouver un arbre, un seul suffirait pour s’allonger et venir y confondre son ombre avec l’ombre de l’arbre, devenir l’ombre de l’arbre. Il suffisait parfois de faire tomber le soleil rien qu’en le regardant (être celui qui, regardant le soleil tomber, devient celui qui fait tomber le soleil). Il suffisait de veiller la nuit et de dormir le jour. Ou de dormir la nuit qui suivrait, pour veiller le jour.

C’était nommer son enfant d’un nom que d’autres avaient choisi pour nommer leur enfant : mais d’être celui-là, et à cette heure le seul.

Il arriverait qu’on regarde par la fenêtre, dehors, et que le jour vienne se poser sur soi, et dans le reflet de l’eau partout sur la terre, qu’on reconnaisse les visages. Il arriverait ce jour, la folie de ce jour qu’on adresserait à celui qui saurait le voir, et on dirait : que la nuit vienne maintenant, je saurai la voir.


arnaud maïsetti - 6 novembre 2012

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