Entretien [2] | L’usage d’un site — effractions de la beauté
23 décembre 2012



Deuxième partie de l’entretien avec Adèle Ponticelli pour Le Monde.
Il y est question de l’usage de la musique, de l’image, ou des liens – des relations entre le réel et le net, entre le dehors et l’écriture.

Voir ici la première partie

image : dernières lumières sur Salon-de-Provence


Vous écrivez dans Sites et espaces littéraires : « Ce qu’inflige internet à cette répartition scénographique de l’espace : une condensation, et surtout un retournement. Désormais, il n’y a plus d’une part les moyens d’appréhension du réel, et d’autre part la surface où l’écrire : il n’y a plus le dehors et la surface même sur laquelle l’écrivain écrit : ce miroitement précisément des surfaces et des profondeurs. »
Si je comprends bien, le web fait partie intégrante du réel (il n’y a pas de dichotomie entre le réel et le virtuel sauf à penser le virtuel avec son sens latin – où en tout cas cette dichotomie traverse le web comme elle traverse le reste du monde), ce qui fait que, pour la première fois, le texte se mêle directement à son contexte ?

Oui — ce qu’invite à penser le net, c’est bien cette explosion, diffraction, ou interpénétration du réel, du symbolique et de l’imaginaire : l’écran est le support de nos textes, nos rêves, nos phrases qui voudraient inventer la réalité, la prolonger de mondes possibles, et en même temps, ou à la fois, et sur le même espace, là où nous parvient le bruit du monde : nouvelles à flux tendus, quotidiens d’information, dépôt de la mémoire de l’histoire, dictionnaires, bibliothèques, encyclopédies en mouvement.

Ajoutons à cela le lieu de nos courriers privés, notre musique, notre agenda, et on dispose au même espace, à même surface physique, de ce que vous nommez le contexte, et qui n’a simplement jamais été, dans l’histoire de la littérature, que l’élément du texte, comme l’élément même, fondamental et mouvant, du bruissement de la langue, si l’air, l’eau, la terre et le feu sont les éléments de la vie. 

Le web fait non seulement « partie intégrante du réel », pour reprendre votre phrase, mais il est surtout l’outil qui nous permet d’en faire usage, et de nous le réapproprier, de s’y mêler, oui, quitte à s’y perdre : le lieu où le réel devient une partie intégrante de nos vies. C’est pourquoi on vient le parler en son lieu même d’effraction.

Auteurs qui refusent internet : auteurs qui se coupent sciemment de l’énergie vitale qui composent les phrases désormais.

Comment traduisez-vous concrètement cette tension entre le texte et le contexte dans votre écriture de fiction ? Vous intégrez du son (de la musique dont vous n’êtes pas l’auteur ?) et des photos (dont vous êtes l’auteur ?), ce sont ces parts du réel que vous mêlez à l’écriture ? Y a-t-il d’autres « outils » que vous utilisez ou comptez utiliser (implémenter des vidéos, géolocaliser, utiliser google map, google street view…). Quel apport/nouveauté y voyez-vous ?

« Photo : impuissance à dire ce qui est évident. Naissance de la littérature ».
Je porte en moi cette phrase de Barthes, non pour m’autoriser la photographie (je sais combien cela exige, pour ne pas me dire photographe), mais faire de l’image un lieu d’incitation de l’écriture. Je ne sors plus dans les rues sans un appareil photo ; sans, je suis comme démuni, le réel passe sans que j’y assiste — étrange impression qui ne me quitte plus. Manière d’écrire, déjà ? Je ne sais pas. Je fais avec cette étrangeté, cette ignorance.

Quand il faudra écrire, ensuite, ce sera à partir d’une image : journal est l’écriture qui s’empare ainsi du jour, moins pour établir son bilan que pour le ressaisir dans son champ de force. Je sors avec un appareil photo, même sans intention de prendre des photos, et l’image arrive, malgré moi. Le texte ne dira rien de plus de la photo, seulement, il joue d’articulations secrètes, même à mes yeux. 

L’écriture a toujours joué pour moi d’incitations. Et l’incitation par excellence, parce que je suis de cette génération de l’image, c’est la photographie. Ou la vidéo, mais qui est dans mon site, plus rare, et généralement une photo en mouvement prise sur un temps plus long, paysage fixe sur ciel mouvant (j’ai l’incapacité physique à prendre autre chose que des villes, les visages, les portraits, me sont interdits : pourquoi ? je l’ignore.)

« Vérifier le réel » — c’est l’expression qui me vient souvent quand je dois y réfléchir : le trouver à sa place, ou le provoquer, comme un adversaire, comme on suscite un désir.

La musique est une autre incitation. Plus violente encore, sans doute.
 
Mais ni l’image ni la photo ne se mêle à l’écriture : il y a des articulations, des jeux d’échos, mais cela se joue sur des plans différents de l’être, je crois, alors on en dispose comme on peut : par incitations successives, pour mieux voir, pour mieux vivre, pour faire de cette vie une épaisseur de signes plus riches, de corps et d’expression plus nombreuses.

Je ne trouve pas dans les outils que vous citez (géolocalisation, etc.) un tel usage : je sais que d’autres l’utilisent merveilleusement. Je n’y vois pas, pour l’instant, d’incitations suffisamment essentiels pour m’en servir autrement que comme un gadget, alors je m’y refuse, naturellement.

Pour reprendre la référence à Deleuze, vous parlez du site comme d’nouvel espace littéraire, d’un territoire en rhizome, pour vous, qu’est-ce qu’écrire (une histoire) sans début ni fin ? Comment vous jouez-vous concrètement des frontières dans la fiction romanesque ?

C’est précisément en tant que rhizome que le site abolit les frontières des fictions : c’est parce que telles racines du site courent souterrainement sous lui pour rejoindre tels autres lieux improbables de ce même site, que les correspondances se jouent hors de tout souci générique. 

Il faudrait revenir sur le terme de fiction. Est-ce que c’est encore un mot qu’on peut utiliser ? Que je peux, moi, accepter ? Tout le site a à voir avec la vie, et que ce soit des notes critiques, l’écriture du journal, un récit, des phrases griffées depuis le rêve, des essais sur tel ou tel auteur, des recherches sur le théâtre, le fantastique, le contemporain, tout est pour moi de même nature, finissent par constituer un espace mental d’écriture. 

Fiction ? Oui, si on considère alors que le site est un monde possible, la création d’un univers autonome. 

Ou poème, si on veut affirmer l’exigence de fabrication absolue d’une langue, autre, étrangère et immédiatement reconnaissable. 

Ou texte, par opposition à l’œuvre close et définitive. 

Ou récit, si on veut, comme je le voudrais, faire de chaque endroit de ce site une manière de raconter à ma mesure ces expériences de vie et d’écriture, en relation toujours puisée au monde. 

Ou alors on dira site, et cela suffira : sans début ni fin, oui : chaque texte se prolongeant par un autre, des notes sur un film par un récit d’anticipation, et parce que le jour où j’ai vu ce film, il faisait telle lumière dehors, que j’ai prise en photo, écrite dans le journal, et qu’elle se posait de telle sorte sur tel visage, qui me disait tels mots, a engendré cet autre texte, qui n’a rien à voir avec le film, mais qui lui doit sa lumière, et la rencontre, et le désir.

Génétiques aberrantes de l’écriture, que j’accepte, et recueille. 

Pas de frontières, donc : mais un long et lent et violent et joyeux « assaut contre les frontières » (Kafka).

Quels rôles tiennent pour vous les liens hypertexte dans l’économie interne de l’écriture de fiction.

Aucun. Pour l’instant, l’hypertexte n’est pour moi qu’une manière d’ouvrir le texte à autre chose qu’à lui-même, surtout pour l’informer. Notes de bas de page utilisées en profondeur, seulement. Mais je me doute qu’il y a d’autres usages plus féconds, et matière à création en tant que telle. Il faudra l’écrire. Les recherches continuent.

Vous me dites, « internet n’est pas un geste neuf, simplement on radicalise (et encore) les plus anciennes pratiques, voilà tout ». La tenue d’un journal, le feuilleton, le carnet, les jeux d’écriture (cadavre exquis…), tous ses genres se voient relancés/radicalisés grâce à Internet. Selon vous et votre propre pratique, aucun genre nouveau n’a émergé, ou s’est radicalisé de façon telle que l’on puisse parler de nouveaux procédés romanesques ?

Impression d’abord qu’on renoue avec des formes déjà présentes dans la littérature - par exemple, on retrouve aujourd’hui émerveillés le vieux geste des formes brèves, déjà là dans la poésie latine que j’aime, de Catulle par exemple, et toujours éprouvé jusqu’aux récits fulgurants de Kafka, ou Bernhard. Ce geste, la littérature éditée l’avait quelque peu oublié à cause des impératifs de l’édition imprimée qui privilégie le roman, qui n’est plus un genre, mais la forme imposée — dictature du roman qui occulte toute la part vive de la création, appauvrit la langue dans des proportions qu’on ne mesure pas encore, terrifiante, suicidaire. 

Et puis, impression qu’on prolonge ces gestes en les trempant dans des métaux plus féroces encore, à l’image de ce monde dans lequel on entre dont on sent bien qu’il bascule. Métal d’une vie où l’idée même de la beauté est une violence : et si le site devait servir à cela, rien qu’à cela, travailler encore cette idée, faire usage de la beauté (toujours cette question usage), alors on n’aura pas vécu seulement pour rien.

La radicalité de ce mouvement, c’est précisément le brouillage de la fiction et de la vie, puisque le site est à lui-même sa propre fiction autonome comme je le disais, et la forme puisée à même la vie pour nommer la beauté. 

Cela permet d’avancer en profondeur dans une écriture que je dirai plus directe, comme on a parlé de cinéma direct. Ce qui est sûr, c’est qu’un site ne sert pas à mettre en ligne un roman par fragments. 

Maintenant, quant à prévoir les formes qui émergeront, je ne sais pas — on dispose de peu de recul. 

Mais puisque « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles », on n’a pas fini de prolonger nos sites, ni d’inventer des inconnus à la mesure qu’ils exigent de nous.


arnaud maïsetti - 23 décembre 2012

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