merveille du dehors (des jardins dans le mirage)
21 janvier 2013



c’est la ville entière qu’ils nous avaient laissée, vide, et nous, au contraire : tout ce blanc qui emplit : de l’avoir espéré si différente ; et alors, quoi ? marcher un peu.

Devant la demeure, arrête-toi, pleure les ruines
Interroge les vestiges
« Où sont les bien-aimés ? par où partirent les chameaux ?
Combien et combien de déserts parcourus ? »

Le froid quand il tombe ainsi, qu’il ne prévient pas (c’est faux, déjà vendredi soir : mais très vite samedi avait tout effacé, que de la boue partout, de la slush noire qui disait le désastre), est un miracle — et c’est au réveil, partout, d’un seul regard, merveille au dehors de tout ce qui a été accompli par la neige — une grande page blanche, c’est là qu’on va, de nouveau.


Tels des jardins dans le mirage, tu les vois,
L’œil de l’égaré amplifiant le mirage.

Bien sûr, on sait à quoi la merveille est vouée : son destin de merveille, la slush, le gris de la boue, le sale des trottoirs usés par la ville bientôt — et pourtant ce matin, je ne vois que la majesté. Les parcs sont fermés, il faut tendre les mains à travers les grilles pour prendre en photo la virginité du ciel tombée parmi nous. Les gens restent sur le seuil, un peu, s’éloigne alors, cherche des endroits de la ville encore impeccables, il n’y en aura pas tant bientôt.


Ils s’en allèrent, cherchant à la source
Une eau aussi suave que la vie.

Cela n’existe pas, c’est comme pour dire une vérité incroyable, ou c’est comme l’enfance dans nos souvenirs : la neige, cela n’appartient qu’à un territoire imaginaire d’un passé toujours passé, et déjà enfant, mes souvenirs de neige ne sont qu’au passé, comme un souvenir que j’aurais pu vivre (descendre la colline) — sur les cheveux de tous, la couleur blanche du temps, cette vieillesse qui fait dire aux enfants, je suis plus sage que toi, je sais le tonnerre et l’éclair et le nom des rêves : toi tu regarderais cela de loin, comme de ne pouvoir le toucher. Mais soudain non, c’est la ville entière qui est là, et tu peux écrire avec elle sur les voitures, ou la rouler dans le poing, et la lancer.


Je le suivis et au vent de l’est
« Dressèrent-ils leurs tentes ? Offrirent-ils l’ombre à l’égaré ? »
Et le vent : « Je les laissai en plein désert, tentes plantées,
Chameaux pâtissant de la nocturne marche,
Voiles abritant la beauté de l’ardeur du midi.

La ville est si vide, ce matin-là, silencieuse dans le bruit des pas tus que tous s’efforcent de déposer avec le moins de poids possible ; et les voitures aussi au ralenti (j’ai des images de La Jetée de Marker qui me viennent quand je remonte la rue Tolbiac). C’est dimanche, il n’y a rien d’ouvert, mais la fermeture des magasins tombent justes encore : c’est juste, oui, que ce jour n’appartienne à rien d’autre qu’à lui, une bouffée. J’avance encore dans les rues vides, marche au milieu de la chaussée, il n’y a personne que moi, et le ciel tombe encore par centaines.


Lève-toi, suis-les à la trace, et que fièrement les chameaux t’y mènent !

C’est une façon d’avancer en soi aussi. et d’envisager son passé avec avenir. C’est une manière de dire : plus loin, je serai encore là (il suffit de ne pas glisser). Mon manteau blanc très vite, et c’est de l’eau sur moi qui ne sèche pas : le goût de la neige comme quand on a cinq ans.


Quand tu auras repéré les signes de l’indocile,
Gorges et montagnes traversées
Et feu de campement en vue,
Feu qui enflamme l’amour,
Descends de ton chameau, ne crains les lions,
La nostalgie en fera des lionceaux ! »

Ibn’ Arabî

C’est tout le jour la merveille d’un jour reclus, et la fatigue aussi, là : comme le début d’une fatigue plus grande (le soir, j’ouvre à peine l’œil pour écrire cela, dans le noir aussi noir que le blanc du jour tout le jour). Je lis des poèmes du désert : le désir des corps qui brûlent, épuise aussi : mais jamais inaltérés, non jamais — jusqu’à plus soif ; oh sur les lèvres la fièvre, et le silence. Je m’y enfonce aussi, je le sais bien. Marcher dans la neige ou le sable, c’est comme marcher dans la mer : le poids qu’on déplace est plus grand que nous, c’est une part de la matière vive des choses qu’on emporte sous le pas, c’est son mystère, sa loi : de pure joie c’est d’avancer en cela qui rend plus lent rejoindre. Derrière, quand on se retourne, il y a ces lignes d’écriture de nos pas à la surface de la terre, recouvertes si vite par tant de neige encore.


arnaud maïsetti - 21 janvier 2013

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