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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Gilles Deleuze &amp; F&#233;lix Guattari | Rhizome</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Toutes sortes de devenirs&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/rhizome-edited-1.png?1770740840' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
L'arbre impose sa forme imm&#233;diatement lisible : les racines enfouies qui soutiennent l'ensemble, le tronc qui s'&#233;l&#232;ve sur quoi balancent des branches qui se distribuent selon l'ordre balanc&#233; et immobile que l'&#339;il reconna&#238;t sans effort, de sorte que chaque &#233;l&#233;ment para&#238;t d&#233;pendre d'un point plus ancien que lui, et que l'ensemble donne l'impression d'une continuit&#233; gouvern&#233;e par son origine. Cette figure a longtemps orient&#233; nos mani&#232;res de comprendre &#8211; une &#233;vidence silencieuse : chercher ce qui fonde, pr&#233;c&#232;de, explique, revenir vers le point premier dont tout proc&#233;derait, persuad&#233;s que le sens se tient l&#224;, dans cette profondeur stable qui soutient sans se montrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette m&#234;me disposition qui a pr&#233;sid&#233; &#224; notre mani&#232;re de concevoir le livre, en le rapportant &#224; une source unique &#8212; l'auteur, le fond, l'intention, l'origine &#8212; comme si le texte devait n&#233;cessairement reconduire vers un centre qui l'aurait engendr&#233;, et comme si lire consistait &#224; remonter vers cette instance suppos&#233;e premi&#232;re, dans une logique de filiation qui reproduit, sans toujours le savoir, cette centralit&#233; paternaliste et patriarcale o&#249; l'ordre, l'origine et le sens se confondent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; force d'habiter cette forme, notre regard s'y est pli&#233;, au point que nous en venons &#224; ne plus reconna&#238;tre que des troncs, des ramifications, des hi&#233;rarchies discr&#232;tes, et &#224; attendre du monde qu'il se laisse ordonner selon cette architecture, quitte &#224; m&#233;conna&#238;tre ce qui s'y d&#233;robe, ce qui ne pousse pas vers le haut, ce qui ne se laisse pas reconduire &#224; une origine, et &#224; laisser s'installer, dans cette recherche d'un principe organisateur, les tentations d'un ordre qui rassure parce qu'il simplifie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'image alors s'&#233;puise, non parce qu'elle serait inexacte, mais parce qu'elle ne suffit plus, et qu'&#224; c&#244;t&#233; d'elle se d&#233;ploient d'autres croissances, d'autres circulations, qui ne partent de nulle part assignable, qui avancent par le milieu, se relient sans centre, se transforment en avan&#231;ant, comme si le sens, d&#233;sormais, demandait moins &#224; &#234;tre rapport&#233; &#224; une racine qu'&#224; &#234;tre suivi dans ces trajets o&#249; rien ne commence vraiment et o&#249; tout, pourtant, se met &#224; pousser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons des antidotes o&#249; puiser les forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. M.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;Gilles Deleuze, F&#233;lix Guattari, &lt;i&gt;Mille plateaux, &lt;/i&gt; &lt;br&gt;&#171; Introduction : rhizome &#187;, Les &#233;ditions de Minuit, p. 30-32.&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16710 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/30641130448_2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/30641130448_2.jpg?1770740772' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;R&#233;sumons les caract&#232;res principaux d'un rhizome : &#224; la diff&#233;rence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas n&#233;cessairement &#224; des traits de m&#234;me nature, il met en jeu des r&#233;gimes de signes tr&#232;s diff&#233;rents et m&#234;me des &#233;tats de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni &#224; l'Un ni au multiple. Il n'est pas l'Un qui devient deux, ni m&#234;me qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc. Il n'est pas un multiple qui d&#233;rive de l'Un, ni auquel l'Un s'ajouterait (n+1). Il n'est pas fait d'unit&#233;s, mais de dimensions, ou plut&#244;t de directions mouvantes. Il n'a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et d&#233;borde. Il constitue des multiplicit&#233;s lin&#233;aires &#224; n dimensions, sans sujet ni objet, &#233;talables sur un plan de consistance, et dont l'Un est toujours soustrait (n-1). Une telle multiplicit&#233; ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-m&#234;me et se m&#233;tamorphoser. &#192; l'oppos&#233; d'une structure qui se d&#233;finit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n'est fait que de lignes : lignes de segmentarit&#233;, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de d&#233;territorialisation comme dimension maximale d'apr&#232;s laquelle, en la suivant, la multiplicit&#233; se m&#233;tamorphose en changeant de nature. On ne confondra pas de telles lignes, ou lin&#233;aments, avec les lign&#233;es de type arborescent, qui sont seulement des liaisons localisables entre points et positions. &#192; l'oppos&#233; de l'arbre, le rhizome n'est pas objet de reproduction : ni reproduction externe comme l'arbre-image, ni reproduction interne comme la structure-arbre. Le rhizome est une antig&#233;n&#233;alogie. C'est une m&#233;moire courte, ou une antim&#233;moire. Le rhizome proc&#232;de par variation, expansion, conqu&#234;te, capture, piq&#251;re. &#192; l'oppos&#233; du graphisme, du dessin ou de la photo, &#224; l'oppos&#233; des calques, le rhizome se rapporte &#224; une carte qui doit &#234;tre produite, construite, toujours d&#233;montable, connectable, renversable, modifiable, &#224; entr&#233;es et sorties multiples, avec ses lignes de fuite. Ce sont les calques qu'il faut reporter sur les cartes et non l'inverse. Contre les syst&#232;mes centr&#233;s (m&#234;me polycentr&#233;s), &#224; communication hi&#233;rarchique et liaisons pr&#233;&#233;tablies, le rhizome est un syst&#232;me acentr&#233;, non hi&#233;rarchique et non signifiant, sans G&#233;n&#233;ral, sans m&#233;moire organisatrice ou automate central, uniquement d&#233;fini par une circulation d'&#233;tats. Ce qui est en question dans le rhizome, c'est un rapport avec la sexualit&#233;, mais aussi avec l'animal, avec le v&#233;g&#233;tal, avec le monde, avec la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de l'artifice, tout diff&#233;rent du rapport arborescent : toutes sortes de &#171; devenirs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes en m&#234;me temps sur une mauvaise voie, avec toutes ces distributions g&#233;ographiques. Une impasse, tant mieux. S'il s'agit de montrer que les rhizomes ont aussi leur propre despotisme, leur propre hi&#233;rarchie, plus durs encore, tr&#232;s bien, car il n'y a pas de dualisme, pas de dualisme ontologique ici et l&#224;, pas de dualisme axiologique du bon et du mauvais, pas de m&#233;lange ou de synth&#232;se am&#233;ricaine. Il y a des n&#339;uds d'arborescence dans les rhizomes, des pouss&#233;es rhizomatiques dans les racines. Bien plus, il y a des formations despotiques d'immanence et de canalisation, propres aux rhizomes. Il y a des d&#233;formations anarchiques dans le syst&#232;me transcendant des arbres, racines a&#233;riennes et tiges souterraines. Ce qui compte, c'est que l'arbre-racine et le rhizome-canal ne s'opposent pas comme deux mod&#232;les : l'un agit comme mod&#232;le et comme calque transcendants, m&#234;me s'il engendre ses propres fuites ; l'autre agit comme processus immanent qui renverse le mod&#232;le et &#233;bauche une carte, m&#234;me s'il constitue ses propres hi&#233;rarchies, m&#234;me s'il suscite un canal despotique. Il ne s'agit pas de tel ou tel endroit sur la terre, ni de tel moment dans l'histoire, encore moins de telle ou telle cat&#233;gorie dans l'esprit. Il s'agit du mod&#232;le, qui ne cesse pas de s'&#233;riger et de s'enfoncer, et du processus qui ne cesse pas de s'allonger, de se rompre et reprendre. Autre ou nouveau dualisme, non. Probl&#232;me de l'&#233;criture : il faut absolument des expressions anexactes pour d&#233;signer quelque chose exactement. Et pas du tout parce qu'il faudrait passer par l&#224;, et pas du tout parce qu'on ne pourrait proc&#233;der que par approximations : l'anexactitude n'est nullement une approximation, c'est au contraire le passage exact de ce qui se fait. Nous n'invoquons un dualisme que pour en r&#233;cuser un autre. Nous ne nous servons d'un dualisme de mod&#232;les que pour atteindre &#224; un processus qui r&#233;cuserait tout mod&#232;le. Il faut &#224; chaque fois des correcteurs c&#233;r&#233;braux qui d&#233;font les dualismes que nous n'avons pas voulu faire, par lesquels nous passons. Arriver &#224; la formule magique que nous cherchons tous PLURALISME=MONISME, en passant par tous les dualismes qui sont l'ennemi, mais l'ennemi tout &#224; fait n&#233;cessaire, le meuble que nous ne cessons pas de d&#233;placer.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La Passion Rabelais | Nuits Magn&#233;tiques</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Comment entendre et faire entendre pour aujourd'hui la langue de Rabelais, sa violence et sa joie, qui sauraient terrasser la b&#234;tise sale de l'&#233;poque ? L'automne 1988, Christine Robert et Fran&#231;ois Bon proposent une s&#233;rie d'&#233;missions pour France Culture &#8212; quatre moments de 52 minutes, diffus&#233;es les 6 et 8 d&#233;cembre. &lt;br class='autobr' /&gt;
France Culture avait alors cette tradition d'exp&#233;rimentations radiophoniques &#8212; ainsi de ces Nuits Magn&#233;tiques, pour lesquelles est propos&#233; ce voyage dans Rabelais : au vif des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/rabelais-gargantua-pantagruel-fragonard-gallimard.jpg?1770331693' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='91' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Comment entendre et faire entendre pour aujourd'hui la langue de Rabelais, sa violence et sa joie, qui sauraient terrasser la b&#234;tise sale de l'&#233;poque ? L'automne 1988, Christine Robert et Fran&#231;ois Bon proposent une s&#233;rie d'&#233;missions pour France Culture &#8212; quatre moments de 52 minutes, diffus&#233;es les 6 et 8 d&#233;cembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;France Culture avait alors cette tradition d'exp&#233;rimentations radiophoniques &#8212; ainsi de ces &lt;i&gt;Nuits Magn&#233;tiques&lt;/i&gt;, pour lesquelles est propos&#233; ce voyage dans Rabelais : &lt;i&gt;au vif des voix &#224; l'instant o&#249; elles se risquent,&lt;/i&gt; trois com&#233;diennes &#8212; Claude Degliame, Ros&#233;liane Goldstein et Laurence Mayor &#8212; vont explorant &#224; m&#234;me ce langage, et avec les compagnons &#233;crivains, Michel Chaillou et Val&#232;re Novarina, et le chercheur Michael Screech, traversent ensemble la langue de Rabelais et ce qui en elle charrie notre monde. Autour, on peut voir (il suffit de fermer les yeux) la Devini&#232;re elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ans plus tard, Fran&#231;ois Bon &#233;crira cette si n&#233;cessaire &lt;i&gt;Folie Rabelais&lt;/i&gt; &#8212; et voir aussi sur &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5229&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Tiers-Livre&lt;/a&gt; pour les traces de cette &#233;mission, l'aventure qu'elle fut en elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;pose ici les &#233;missions et leur retranscription, &#224; l'occasion de la cr&#233;ation du spectacle inou&#239; de Malte Schwind &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/article/malte-schwind-avec-rabelais-lorsqu-il-n-y-a-plus-de-larmes-a-pleurer&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Rien plus qu'un peu de moelle&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; d'apr&#232;s Rabelais &#8212; quelques jours apr&#232;s la disparition de Val&#232;re Novarina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, voix d'hier, pour maintenant, qui nous aident &#224; r&#233;entendre, dans la langue de Rabelais, ce qui aujourd'hui encore nous traverse, nous secoue et nous rel&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_16694 spip_document spip_documents spip_document_audio spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende&#034; data-legende-len=&#034;152&#034; data-legende-lenx=&#034;xxx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;div class=&#034;audio-wrapper&#034; style='width:400px;max-width:100%;'&gt; &lt;audio class=&#034;mejs mejs-16694 &#034; data-id=&#034;839128eca937c68c10600d293316c00f&#034; src=&#034;IMG/mp3/nuitsrabelais-2.mp3&#034; type=&#034;audio/mpeg&#034; preload=&#034;none&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;loop&#034;:false,&#034;audioWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;duration&#034;:9558}' controls=&#034;controls&#034; &gt;&lt;/audio&gt; &lt;/div&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Nuits magn&#233;tiques - La passion Rabelais : -1 : Pantagruel, -4 : Le Tiers-Livre (1&#232;re diffusion : 06 et 08/12/1988)
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;div class='spip_doc_credits '&gt;Christine Robert &amp; Fran&#231;ois Bon
&lt;/div&gt;
&lt;/figcaption&gt;&lt;div class=&#034;base64javascript102544228369dde9687188c6.64868133&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzcyNzk1ODQwJyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3NzI3OTU4NDAnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16687 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/121278.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/121278.jpg?1770331457' width='500' height='282' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sentateur, habituellement, entre sans d&#233;tour dans le vif du sujet. Je devrais donc vous annoncer imm&#233;diatement, puisque c'est le sujet, une s&#233;rie sur Rabelais. Mais est-ce vraiment le sujet ? Et un sujet se laisse-t-il prendre, sans autre forme de proc&#232;s, dans les rais de son &#233;nonc&#233; ? Poser une question, c'est d&#233;j&#224; y r&#233;pondre. Inutile par cons&#233;quent de vouloir vous rassurer en vous d&#233;conseillant de vous munir de feuilles de papier et de plume Sergent-Major.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un cours d'histoire litt&#233;raire ni des exercices d'explication de textes que nous allons vous infliger cette semaine. Le mot qui annoncera le mieux la couleur, ce sera le mot &#171; passion &#187;. Sans lui d'ailleurs, y a-t-il une communication possible ? Encore faut-il savoir qui est habit&#233; par une passion au point de donner vie &#224; un sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est l&#224; que, m'autorisant un d&#233;tour, je dois vous pr&#233;senter Fran&#231;ois Bon. Vous le connaissez comme &#233;crivain depuis quelques ann&#233;es. Vous avez lu de lui, aux &#233;ditions de Minuit, &lt;i&gt;Sorties d'usine&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Limite&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le crime de Buzon&lt;/i&gt; et tout r&#233;cemment &lt;i&gt;D&#233;cor ciment&lt;/i&gt;. Des livres tr&#232;s diff&#233;rents, mais o&#249; toujours des exclus &#8212; ceux &#224; qui notre soci&#233;t&#233; ne donne pas le beau r&#244;le, ceux &#224; qui le monde n'a pas laiss&#233; de destin &#8212; ont la parole, comme si l'&#233;crivain, en nous mettant &#224; l'&#233;coute de leur langue, tentait de faire cracher sa v&#233;rit&#233; au r&#233;el. Cela ne vous rappelle rien, cette d&#233;marche ? Nous y avons vu une telle analogie avec la n&#244;tre que nous avons propos&#233; &#224; Fran&#231;ois Bon de s'int&#233;resser aux moyens d'expression radiophonique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a commenc&#233; par produire une s&#233;rie dans &lt;i&gt;Nuits Magn&#233;tiques&lt;/i&gt; &#8212; c'&#233;tait en 1985 &#8212; et cette premi&#232;re s&#233;rie s'intitulait &lt;i&gt;De l'autre c&#244;t&#233; de la D&#233;fense&lt;/i&gt;. Voici aujourd'hui une nouvelle exp&#233;rience &#8212; &#171; exp&#233;rience &#187; est d'ailleurs le mot qui convient. Pas question en effet d'appliquer les recettes apprises il y a trois ans : toutes les habitudes sont mauvaises &#224; la radio. &lt;i&gt;La Passion Rabelais&lt;/i&gt;, ce sera un journal, un journal parl&#233; qui vous donnera des nouvelles de la langue, comme si, sur fond de violence &#8212; toute la violence du monde &#8212;, cette langue, la langue de Rabelais, n'avait pas fini de dire son actualit&#233;. L'actualit&#233;, bien s&#251;r, exige le direct et ses contraintes sp&#233;cifiques : pas de reportage, pas de montage, le vif du sujet uniquement. Et le vif du sujet, ce sera le vif des voix &#224; l'instant m&#234;me o&#249; elles se risquent. Voix de com&#233;diennes : Claude Degliame, Ros&#233;liane Goldstein et Laurence Mayor. Voix d'&#233;crivains : Michel Chaillou, Val&#232;re Novarina. &#201;galement des habitants de ce village de Touraine o&#249; naquit Rabelais. Et toutes ces voix nous aideront &#224; entendre l'&#233;tonnante lisibilit&#233; d'une &#339;uvre qui a &#233;t&#233;, il faut bien le dire, d'une certaine mani&#232;re tenue &#224; distance, &#224; l'&#233;cart, exclue, marginalis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#339;uvre vieille comme le monde, c'est vrai, mais peut-&#234;tre finalement moins us&#233;e que lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nuits magn&#233;tiques&lt;/i&gt;, Fran&#231;ois Bon, Christine Robert : &lt;i&gt;La Passion Rabelais.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16688 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/francois-rabelais-les-songes-drolatiques-de-pantagruel-ou-sont-contenues-plusieurs-figures-de-l-invention-de-maistre-francois-rabelais-9763-67c31ca7aa0d2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/francois-rabelais-les-songes-drolatiques-de-pantagruel-ou-sont-contenues-plusieurs-figures-de-l-invention-de-maistre-francois-rabelais-9763-67c31ca7aa0d2.jpg?1770331547' width='500' height='401' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Oh, plus outre, oh, cr&#233;ateur de nouvelles formes comme est le feu parmi les brandes, infatigable et strident, &#224; grand renfort de baisicle, pratiquant l'art dont on peut lire lettre non affarante. Si ne le croyez, je ne m'en soucis, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on lui dit et qu'il trouve par &#233;crit. Car le temps est dangereux, ce ne sont pas faribolles et je m'en donne &#224; cent mille panneries de beaux diables corps et &#226;mes tripes et boyaux en cas que j'en mente en toute l'histoire d'un seul mot.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce soir : &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Et le premier fut Charles Brott, qui engendra Sarah Brott, qui engendra Faribrott, qui engendra Hurtali, qui f&#251;t beau mangeurs de soupe et r&#233;gna autant du d&#233;luge, qui engendra Fracassus, lequel premier de ce monde joua au d&#233; avec ses B&#233;sicles, dont naqui Eragus, qui engendra Apemouche, qui premier inventa de fumer les langues de boeuf &#224; la chemin&#233;e car auparavant le monde les salait comme ont fait les jambons, qui engendra ga&#239;off, lequel avait les couillons de peuple et le vie de cormier, qui engendra m&#226;che-foin, qui engendra br&#251;le-fer, qui engendra Galafre, qui engendra Falourdin, qui engendra Roboastre, qui engendra Foutanon, qui engendra Akelbach, qui engendra vie de grain, qui engendra grand gosier, qui engendra gargantua, qui engendra le noble Pantagruel mon ma&#238;tre. J'entends bien que, lisant ce passage, vous faites en vous-m&#234;me un doute bien raisonnable et demandez comment est-il possible que, ainsi soit, vu que, au temps du d&#233;luge, tout le monde p&#233;rit, fors No&#233; et sept personnes avec lui dedans l'arche, au nombre desquels n'est point mys ledict Hurtali ? Aussi n'y eut-il pu entrer, car il &#233;tait trop grand. Mais il &#233;tait dessus &#224; cheval, jambes de &#231;a, jambes de l&#224;, comme sont les petits enfants sur les chevaux de bois. On y s'est le fa&#231;on sauva &#224; tr&#232;s Dieu la dite arche de Perrier, car il lui baillait le branle avec les jambes, et du pied la tournait o&#249; il voulait, comme on fait du gouvernail d'un navire. Ceux qui dedans &#233;taient lui envoyaient vivre par une chemin&#233;e insuffisante, comme Jean reconnaissant le bien qu'il leur faisait, et quelquefois parlementaient ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Voil&#224; donc un livre qui commence comme la cr&#233;ation du monde. Un livre gigogne, qui s'embo&#238;te sur lui-m&#234;me comme le fait sa lign&#233;e de g&#233;ants. Mais un livre qui ne supporte pas de se savoir cach&#233; sous le papier. L'anonyme qui signe d'un anagramme &#8212; Alcofribas &#8212; semble crever soudain les pages, &#233;merger d'un seul coup au travers, comme dans une machinerie de th&#233;&#226;tre on voit le bonimenteur appara&#238;tre. Voil&#224; l'art, le grand art de Rabelais. Ce n'est pas le d&#233;lire de cette liste, ni l'accumulation, mais bien l'apparition, tout au milieu du premier chapitre du livre, d'Alcofribas lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En acceptant cette objection &#8212; Hurtali qui n'&#233;tait pas dans l'arche de No&#233; &#8212;, nous acceptons qu'on y fasse boniment du reste. Nous acceptons et la liste et le bonimenteur ; le d&#233;lire passe et s'impose. Et comment r&#233;sister quand on nous met sous la dent, avec Hurtali, une image tout de suite d'un pur plastique, toute venue de l'&#233;merveillement d'enfance : &#171; comme les enfants sur les chevaux de bois, jambes de &#231;&#224;, jambes de l&#224; &#187; ? Le tour est jou&#233;, et cette exp&#233;rience inou&#239;e de la langue ouverte. Comment des mots si simples vous restent-ils dans la t&#234;te, &#224; pleines architectures et sym&#233;tries ? Comment cela vous reste-t-il dans le r&#234;ve, jusqu'&#224; l'hypnose ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Quand Pantagruel fut n&#233;, qui fut bien esbahy et perplex ce fut Gargantua son pere : car voyant d'ung coust&#233; sa femme Badebec morte &amp; de l'aultre son fils Pantagruel n&#233;, tant beau &amp; grand, Il ne s&#231;avoit que dire ny que faire. Et le doubte qui troubloit son entendement estoit, assavoir mon s'il debvoit pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la ioye de son fils ? D'ung cost&#233; &amp; d'aultre il avoit d'argumens sophisticques qui le suffocquoient : car il les faisoit tresbien in modo et figura, mais il ne les pouvoit souldre. Et par ce moyen demouroit empestr&#233; comme ung Millan prins au lasset. Peureray ie, disoit il ? Ouy : car pourquoy ? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy &amp; cela qui fut au monde. Jamais ie ne la verray, iamais ie n'en recouvreray une telle : ce m'est une perte inestimable. O mon dieu, que te avoys ie faict pour ainsi me punir ? que ne m'envoyas tu la mort &#224; moy premier qu'&#224; elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir ? Ha Badebec ma mignonne, ma mye, mon petit con (toutefois elle en avoyt bien trois arpens &amp; deux sexter&#233;es) ma tendrette, ma braguette, ma savatte, ma pantoufle iamais ie ne te verray. Ha faulce mort tant tu me es malivole, tant tu me es oultrageuse de me tollir celle a laquelle immortalit&#233; appartenoit de droict. Et ce disant pleuroit comme une vache : mais tout soubdain ryoit comme ung veau, quand Pantagruel luy venoit en memoire. Ho mon petit fils, disoit il : mon couillon, mon peton, que tu es ioly : &amp; tant ie ie suis tenu &#224; dieu de ce qu'il me a donn&#233; ung si beau fils tant ioyeux, tant ryant, tant ioly. Hohohoho que ie suis ayse, beuvons ho laissons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume ceste chandelle, ferme ceste porte, envoyez ces pauvres, tiens ma robbe, que ie me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les comeres.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Ce que j'ai trouv&#233; dans Rabelais, c'&#233;tait le rire, la com&#233;die. Et tous les travaux que j'ai faits sur Rabelais ont eu pour objet de montrer la profondeur et la largeur de sa vision comique. Seulement, il y a une tendance &#224; croire qu'un auteur comique est moins profond qu'un auteur tragique. Mais expliquer une plaisanterie vieille de plusieurs si&#232;cles, cela peut repr&#233;senter un travail aust&#232;re, situ&#233; dans les grandes biblioth&#232;ques du monde. Je n'ai cependant jamais oubli&#233; que nous sommes en face non seulement d'un grand auteur comique, mais du plus grand auteur comique du monde moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis vou&#233; &#224; expliquer cette com&#233;die que je consid&#232;re comme un aspect de ce qu'on appelait &#224; l'&#233;poque &#171; la folie de l'&#201;vangile &#187;. C'est un rire profond&#233;ment chr&#233;tien, comme le rire chr&#233;tien l'&#233;tait au XVIe si&#232;cle, c'est-&#224;-dire &#8212; gr&#226;ce surtout &#224; l'influence d'&#201;rasme &#8212; un rire p&#233;n&#233;tr&#233; des influences de Lucien, o&#249; Platon jouait un grand r&#244;le, o&#249; toute la litt&#233;rature classique gr&#233;co-latine contribuait non seulement comme source mais comme enrichissement &#224; la conception m&#234;me. Mais si vous lisez &lt;i&gt;L'&#201;loge de la folie&lt;/i&gt; d'&#201;rasme comme une simple &#339;uvre litt&#233;raire, vous tombez dans le vide. Cela fait partie de toute une th&#233;ologie &#224; laquelle &#201;rasme avait d&#233;vou&#233; sa vie. Et c'est un fait important, il me semble, que l'une des rares lettres que nous avons &#233;crites par Rabelais est celle qu'il avait &#233;crite &#224; &#201;rasme lorsque lui, Rabelais, avait quitt&#233; ses ordres ill&#233;gitimement et &#233;tait nomm&#233; professeur de m&#233;decine et chef de la section m&#233;decine &#224; l'H&#244;tel-Dieu de Lyon. Il a &#233;crit &#224; &#201;rasme pour lui dire : &#171; Vous n'&#234;tes pas seulement mon p&#232;re spirituel, mais vous &#234;tes aussi ma m&#232;re ; je vous dois tout. &#187; Et je crois que ce qu'il rappelait l&#224;, c'est ce qu'il devait &#224; &#201;rasme &#8212; comprenez-le bien &#8212; une certaine conception du rire. Ce n'est pas un rire identique, leur fa&#231;on de s'exprimer est bien diff&#233;rente, mais la structure, l'arri&#232;re-pens&#233;e, la th&#233;ologie, la philosophie du rire pr&#233;sentent des analogies &#233;troites chez les deux auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Michael Screech est n&#233; le 26 mai 1926 &#224; Plymouth, une nuit de gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, pr&#233;cise-t-il. Mobilis&#233; &#224; 18 ans pendant les bombardements de Londres, il est envoy&#233; au Japon. Le premier soldat japonais qu'il aura interrog&#233; lisait Rabelais dans la grande traduction de Kazuo Watanabe. D&#233;mobilis&#233; en 1948, il se consacre au XVIe si&#232;cle dont il est l'un des meilleurs sp&#233;cialistes. Son &#233;dition de Rabelais chez Droz &#224; Gen&#232;ve fait r&#233;f&#233;rence aujourd'hui. Chercheur au prestigieux College d'Oxford, il publie en 1972, chez Gerald Duckworth, un&lt;/i&gt; Rabelais &lt;i&gt;en anglais qui est sans doute, parmi les livres consacr&#233;s &#224; l'&#339;uvre dans son ensemble, l'un des plus essentiels. Il a fallu quinze ans pour qu'une maison d'&#233;dition fran&#231;aise entreprenne la traduction du livre de Michael Screech. Rabelais&#8230; en France, on le conna&#238;t si bien.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Il est probable que Rabelais avait vers cinquante ans lorsqu'il a commenc&#233; &#224; publier son &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;. Sinon cinquante ans, au moins quarante ans. Ce n'&#233;tait pas un homme jeune. &#201;videmment, au XVIe si&#232;cle, quarante ans &#233;quivalait presque &#224; cinquante ans maintenant. Si Rabelais avait &#233;crit &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; &#224; cinquante ans, c'&#233;tait d&#233;j&#224; un homme assez &#226;g&#233; pour l'&#233;poque. Mais en tout cas, il n'a pas publi&#233; cela jeune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans un sens un roman &#224; tiroirs. Si vous &#233;crivez un livre avec des &#233;pisodes et que vous faites venir des lettres, ou que vous faites faire une pri&#232;re &#224; un moment donn&#233;, vous cr&#233;ez un moment o&#249; vous pouvez dire ce que vous voulez. Lorsque vous avez la lettre de Gargantua &#224; son fils, vous avez un chapitre tr&#232;s dense o&#249; vous parlez de l'&#233;ducation &#8212; d'ailleurs dans le contexte des id&#233;es des l&#233;gistes sur l'&#233;ducation de l'&#233;poque &#8212;, et vous pouvez quitter compl&#232;tement le fil de l'histoire. Une lettre qui arrive change tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'attirerai l'attention sur un autre fait. Si vous regardez la page de titre du &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, vous verrez que la page de titre m&#234;me fait allusion &#224; &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de Thomas More. Eh bien, ce livre, &#224; l'&#233;poque, premi&#232;rement, n'existait qu'en latin. Ce n'&#233;tait pas un livre &#233;crit en fran&#231;ais. Un livre adress&#233; par un grand humaniste anglais &#224; un public europ&#233;en &#8212; &#233;crit en Angleterre, mais imprim&#233; &#224; Paris et &#224; B&#226;le. Et Rabelais, dans un livre qu'on s'obstine &#224; consid&#233;rer comme un livre populaire, fait allusion, &#224; la page de titre m&#234;me, &#224; l'un des livres les plus difficiles et les plus &#224; la mode, &#233;crits en latin, de son &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour parler un peu de cette page de titre du &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, nous n'avons qu'un seul exemplaire de ce que nous croyons &#234;tre la premi&#232;re &#233;dition. &#201;videmment, il a pu y avoir des &#233;ditions ant&#233;rieures compl&#232;tement perdues. Mais la premi&#232;re &#233;dition de Pantagruel se pr&#233;sente comme une &#339;uvre de droit. Il y a un encadrement en bois. Et cet encadrement, on peut en trouver d'autres exemplaires dans mon coll&#232;ge &#224; Oxford. Il y a quatre livres qui datent de la m&#234;me &#233;poque et qui ont non seulement un encadrement semblable, mais le m&#234;me encadrement. Et cet encadrement donnait &#224; toute une s&#233;rie de livres une sorte de marque : c'&#233;tait la marque des livres de droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Rabelais &#8212; il n'est pas tr&#232;s facile de savoir comment il a mis la main dessus, ou son &#233;diteur a mis la main dessus &#8212; a pu avoir entre ses mains cet encadrement. Il s'en est servi pour &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, de sorte que &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; se pr&#233;sentait au public, premi&#232;rement, comme une satire des &#339;uvres de droit, et deuxi&#232;mement, comme une sorte d'analogue comique &#224; &lt;i&gt;L'Utopie&lt;/i&gt; de Thomas More. Thomas More, dont tout le monde parlait &#224; l'&#233;poque &#8212; n'oublions pas que c'&#233;tait au moment o&#249; il allait trouver le supplice en Angleterre. L'ami d'&#201;rasme, peut-&#234;tre le seul Anglais vraiment connu par ses &#233;crits sur le continent &#224; ce moment-l&#224;. Rabelais attache son livre, apparemment populaire, &#224; des tendances de la haute culture de son &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pantagruel existait avant Rabelais. C'&#233;tait un petit nain, probablement breton, dont le devoir &#233;tait de visiter les gens qui avaient trop bu le soir et de jeter dans leur gorge du sel pour leur donner &#8212; qu'est-ce que vous dites en fran&#231;ais ? &#8212; une gueule de bois. Eh bien, Rabelais prend ce nain et il en fait un g&#233;ant : d&#233;j&#224; amusant. Puis, au lieu de lui donner le nom traditionnel &#171; Penthagruel &#187; (P-E-N-T-H-A-G-R-U-E-L), il a donn&#233; &#171; Pantagruel &#187; (P-A-N-T-A-G-R-U-E-L).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, &#171; Penthagruel &#187; est breton, parce que c'est par le pr&#233;fixe pen qu'on reconna&#238;t les noms bretons. Et en anglais, on dit : par Pol, Tre et Pen ont reconna&#238;t les hommes de Cornouailles. &#171; Pantagruel &#187;, m&#233;tamorphos&#233; en &#171; Pantagruel &#187;, c'est autre chose. Rabelais rappelait, dans une explication amusante, amus&#233;e, en disant que &lt;i&gt;Panta&lt;/i&gt; vient du grec et &lt;i&gt;gruel &lt;/i&gt; de l'Agar&#232;ne, de l'arabe. Et cela aurait plu aux gens de l'&#233;poque, parce que justement &#201;rasme avait attaqu&#233; l'un des grands savants de l'&#233;poque parce qu'il avait confondu dans l'&#233;tymologie des noms de langues. Et &#201;rasme avait insist&#233; pour dire qu'on cherchait dans une seule langue l'&#233;tymologie des mots. Donc ce &#171; Pantagruel &#187; qui a l'allure grecque est une plaisanterie pour les gens instruits de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; Mon amy dont viens tu &#224; ceste heure ? De l'alme inclyte &amp; celebre academie, que l'on vocite Lutece. Qu'est-ce &#224; dire ? C'est de Paris. Tu viens doncques de Paris ? Et &#224; quoy passez vous le temps vous aultres messieurs estudians audict Paris ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous transfetons la Sequane au dilucule &amp; crepuscule, nous deambulons par les compites &amp; quadriviez de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale &amp; comme verisimiles amorabunds captons la benevolence de l'omniiuge omniforme &amp; omnigene sexe feminin. Certaines diecules nous invisons les lupanares, et en ecstase Venereicque inculcons nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et bren bren qu'est-ce que veult dire ce fol. Ie croy qu'il nous forge icy quelque langaige diabolicque, &amp; qu'il nous cherme comme enchanteur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seigneur, mon genie n'est point apte nate &#224; ce que dit ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre Vernacule Gallicque, mais vicecersement ie gnave opere &amp; par veles &amp; rames ie me enite de le locupleter de la redundance latinicome.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par dieu ie vous apprendray &#224; parler. Mais devant responds moy, dont es tu.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'origine primeve de mes aves &amp; ataves fut indigene des regions lemovicques.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ientends bien. Tu es Lymousin pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens &#231;a que ie te donne ung tour de peigne. Tu escorches le latin, par sainct Iehan ie te feray escorcher le renard : car ie te escorcheray tout vif.&lt;br class='autobr' /&gt;
V&#233;e dicou gentilastre. Ho sainct Marsault adiouda mi, hau hau laissas aquau au nom de dious, et ne me touquas grou.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sainct Alipentin corne my de bas, quelle cyvette. Au diable soit le mascherabe tant il put.&lt;br class='autobr' /&gt;
A ceste heure parles tu naturellement.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : On est au chapitre 6 de &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, tout pr&#232;s encore de l'ouverture, et d'un coup la langue s'est brouill&#233;e, comme une distorsion sous la langue qu'on reconna&#238;t encore. Comique, de toute fa&#231;on : chez Rabelais, tout est toujours lisible tel quel et ob&#233;it strictement &#224; son projet. Rien de plus qu'un ridicule &#233;tudiant latinisant, mais aussi bien plus. Soudain, le fouillis d'une langue &#224; la surface de la peau, o&#249; l'on cherche la sienne contre la langue impos&#233;e. Bruissement sonore du monde qu'on entend, qui r&#233;sonne de partout &#224; la fois ; bruit faux du monde du dehors ; bruits et paroles qu'on repousse parce qu'ils font mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant Rabelais parle de sa vie m&#234;me : on en trouve la trace dans ses universit&#233;s o&#249; il fait passer Pantagruel. Mais ce fouillis de langue ne donne pas de prise. N'a-t-on, au bord d'&#233;crire pareille &#339;uvre, que cette mis&#232;re dans la t&#234;te ? Et Pantagruel, le petit d&#233;mon qui assoiffe la gorge &#8212; l'organe vif de la voix &#8212;, est celui qui prend, d&#232;s ce moment, dans une incroyable tautologie, la fausse langue &#224; la gorge. Une boucle se ferme qui contient tout le livre. &#171; Parler naturellement &#187; : du livre de foire, on a bris&#233; la premi&#232;re coquille. En secouant l'&#233;tudiant limousin, en lui cassant sa langue emprunt&#233;e, c'est le chemin, pour n'importe qui, de l'acc&#232;s &#224; sa propre langue qui s'&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; : Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs, compos&#233; par Pepin, La Couillebarine des preux, Les Hanebanes des evesques, L'apparition de saincte Gertrude &#224; une nonain de Poissy estant en mal d'enfant, Ars honeste petandi in societate per M. Ortuinum, Le moustardier de penitence, Le Culot de discipline, La savate de humilit&#233;, Le Tripiez de bon pensement, Le Chaudron de magnanimit&#233;, Les Hanicrochemens des confesseurs, Les Lunettes des romipetes, Maioris de modio faciendi boudinos, La cornemuse des prelatz, Cacatorium medicorum, Le Ramonneur d'astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de chirurgie, Antidotarium anime. M. Coccaius de patria diabolorum.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#171; Rabelais est lumineusement incompr&#233;hensible &#187;, dit Val&#232;re Novarina, &#171; un chaos tr&#232;s n&#233;cessaire aujourd'hui o&#249; il y a un myst&#232;re de la langue qu'on voudrait nous enlever &#187;. Par son travail dans l'int&#233;rieur des mots, ses cadences prises brutes &#224; la Bible, la richesse plastique de sa langue, Val&#232;re Novarina est sans doute celui qui, aujourd'hui, s'avance le plus loin dans la vieille mine rabelaisienne.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16689 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242807.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242807.jpg?1770331547' width='500' height='360' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;VAL&#200;RE NOVARINA : Lire Rabelais, c'est une navigation tr&#232;s &#233;puisante, tr&#232;s fatigante. C'est red&#233;couvrir sous la langue fran&#231;aise toute une profondeur respir&#233;e qu'on voulait nous faire oublier, tout un orchestre int&#233;rieur et des muscles chanteurs qui ne travaillaient plus. Il y a une esp&#232;ce de d&#233;gringolade de la parole et de retour de la parole au chaos des consonnes. C'est-&#224;-dire que parler est catastrophique &#8212; &#231;a veut dire que parler, c'est animal d'abord. Il y a de vraies paroles qui sont ancr&#233;es dans quelque chose d'animal et de terriblement physique, et qui viennent d'un chaos, d'un chaos de la langue incompr&#233;hensible. Sous les mots, sous les mots qu'on s'&#233;change, il y a un boucan incompr&#233;hensible. Et dans Rabelais, on sent ce boucan affleurer, ce magma de la langue qui est notre chair en m&#234;me temps ; on sent &#231;a tout pr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et parler est catastrophique parce que parler est dangereux &#8212; et aussi tout notre malheur. Notre salut vient du fait qu'on soit les animaux qui parlent. Si on ne parlait pas, on brouterait seulement et tout irait bien. C'est pour &#231;a que parler, c'est une catastrophe. Une catastrophe qui nous entra&#238;ne &#224; parler, et on se tire de &#231;a en parlant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, on a l'impression que la langue est compl&#232;tement atomique, qu'il y a une esp&#232;ce de noyau &#224; partir duquel, tout d'un coup, &#231;a peut exploser dans un sens ou dans l'autre. Une esp&#232;ce de quelque chose de lucr&#233;cien, une esp&#232;ce de mat&#233;rialisme spirituel en m&#234;me temps. C'est-&#224;-dire qu'il y a des blocs &#8212; comme des blocs d'antimati&#232;re &#8212; dans Rabelais. Il y a des blocs de non-communicabilit&#233;, il y a des grands blocs incompr&#233;hensibles, et il y a au contraire des &#233;num&#233;rations tr&#232;s claires et des r&#233;cits tr&#232;s simples. Et puis, tout d'un coup, il y a des esp&#232;ces de caillots de langue qui apparaissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est comme un corps, avec des moments, des endroits o&#249; &#231;a circule, o&#249; il y a le flux du r&#233;cit, puis des moments o&#249; il y a flux de choses, des blocs charri&#233;s, des choses tr&#232;s myst&#233;rieuses qui sont difficiles pour nous quand on le lit &#8212; parce qu'une grande partie du vocabulaire nous &#233;chappe. Mais c'&#233;tait tr&#232;s difficile aussi pour les gens de son &#233;poque. Il fait appel sans arr&#234;t &#224; de l'italien francis&#233;, du latin ; il puise dans toutes les langues de l'Europe, toutes les langues de la M&#233;diterran&#233;e : l'h&#233;breu, le grec, etc. C'est Ezra Pound et Joyce au XVIe si&#232;cle. Moi, je pense qu'il &#233;tait tr&#232;s difficile &#224; lire vraiment, aussi, pour les gens de l'&#233;poque. &#199;a demande un affrontement physique, une sorte de petite partie de boxe, parfois, de le lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut se lancer et ne pas avoir peur du noir, ne pas avoir peur de la descente dans les mots, parce qu'il y a quelque chose d'incompr&#233;hensible dans la parole. Si la parole est r&#233;duite simplement &#224; l'&#233;change des id&#233;es et &#224; la communication, c'est la fin de tout. On r&#233;apprend qu'il y a plusieurs langues, qu'on est travers&#233; par plusieurs langues. Il n'y a pas simplement la langue du Quai d'Orsay ou la langue d'Amyot. Peut-&#234;tre que c'est particulier au fran&#231;ais aussi : il y a quand m&#234;me ce courant de voyage en langues dans la litt&#233;rature fran&#231;aise. Je ne sais pas, par exemple, si &#231;a existe chez les Allemands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce courant existe, ce courant de revendication d'une langue fran&#231;aise plurielle &#8212; pas la langue de Paris enferm&#233;e dans le dictionnaire, mais le fran&#231;ais comme une immense machine &#224; fabriquer du fran&#231;ais, aussi un immense r&#233;servoir germinatif, un creuset alchimique, un endroit d'o&#249; recuire, d'o&#249; faire refleurir du fran&#231;ais sans arr&#234;t. Parce que c'est sans arr&#234;t du fran&#231;ais, ce que fait Rabelais, mais c'est du fran&#231;ais nourri d'anglais, d'italien, d'allemand, etc. Et les langues &#8212; moi, c'est &#231;a qui m'int&#233;resse dans la litt&#233;rature &#8212;, c'est la force germinative d'une langue. Qu'une langue puisse sans arr&#234;t rena&#238;tre de ses cendres, rena&#238;tre d'elle-m&#234;me, et que chacun doive la recr&#233;er sans cesse.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Lettre de Gargantua.&lt;/i&gt; Ientends &amp; veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes lettres, &amp; la Chaldeicque &amp; Arabicque pareillement : &amp; que tu formes ton stille, quant &#224; la Grecque, &#224; l'imitation de Platon, quant &#224; la Latine, &#224; Ciceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiengne en memoire presente, &#224; quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, &amp; Musicque, Ie t'en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq &#224; six ans : poursuys le reste, &amp; de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy l'Astrologie divinatrice, et art de Lucius comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la philosophie. Et quant &#224; la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t'y adonne curieusement, qu'il n'y ait mer, ryviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres arbustes &amp; fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient &amp; midy, riens ne te soit incongneu. Puis songneusement revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, &amp; Latins, sans contemner les Thalmudistes &amp; Cabalistes, &amp; par frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Pour l'ath&#233;isme de Rabelais, je crois que c'est une affaire du pass&#233;. On devrait peut-&#234;tre &#233;tudier en d&#233;tail comment c'&#233;tait quand &#171; Rabelais ath&#233;e &#187;, entre guillemets, &#233;tait le Rabelais qu'on pr&#233;f&#233;rait trouver. &#201;videmment, une fois que Rabelais a &#233;t&#233; mis &#224; l'index du concile de Trente, il &#233;tait mal vu par les catholiques romains, du moins en th&#233;orie. Mais premi&#232;rement, les d&#233;crets du concile de Trente n'&#233;taient pas enregistr&#233;s en France, ce qui n'est pas tr&#232;s connu. On a pr&#233;f&#233;r&#233; publier Rabelais avant cette date, d'ailleurs, et toujours apr&#232;s cette date, soit &#224; l'&#233;tranger, soit par des &#233;diteurs anonymes ou pseudonymes. Mais dans d'autres pays, surtout en Angleterre, en Allemagne, on adorait Rabelais parce qu'on avait justement un catholique anti-papiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me dans cette id&#233;e de l'immortalit&#233; perp&#233;tu&#233;e par le nom et la semence &#8212; &#231;a, c'est tout &#224; fait dans l'esprit d'&#201;rasme. Si vous mettez &#231;a dans le contexte th&#233;ologique &#8212; et Rabelais cite justement la Bible, on ne l'a pas remarqu&#233; dans les &#233;ditions &#8212;, juste avant de parler de cette &#171; immortalit&#233; &#187;, Rabelais commence, si vous vous rappelez, par l'&#233;loge du mariage, le mariage l&#233;gitime. Il met l'accent sur &#171; l&#233;gitime &#187;. Et par le mariage l&#233;gitime, vous avez la semence de l'homme qui assure l'immortalit&#233;, entre guillemets, de l'homme &#8212; c'est-&#224;-dire de l'esp&#232;ce humaine &#8212;, jusqu'au moment o&#249; le Christ aura donn&#233; &#224; Dieu son P&#232;re son royaume pacifique. &#199;a, c'est une citation simple.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Des langues &#233;trang&#232;res &lt;/i&gt;. Junker Gotte geb euch gl&#252;ck unnd hail. Zuvor lieber iuncker ich las euch wissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch verdrustlich zuhoeren, unnd mir zu erzelenwer.&lt;br class='autobr' /&gt;
A quoy respondit Pantagruel. Mon amy ie n'entends point ce barragouyn, &amp; pourtant si voulez qu'on vous entende parlez aultre langaige.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lors dist le compaignon. Adoni scholom lecha : im ischar harob habdeca bemeherah thithen li kikar lehem, cham cathub laal al adonai cho nen ral.&lt;br class='autobr' /&gt;
A quoy respondit Epistemon. Autant de l'ung comme de l'aultre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Adoncques le compaignon luy respondit : Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albras. Nin porth zadilrim almucathin milko prim al elmim enthoth dal heben enfouim : kuth im aldim alkatim nim broth dechoth porth min michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dansrikim lupaldar im holdemoth. Nin hur diavolth mnarbothim dal goulch pal frapin duch im scoth pruch galeth dal chinon, mir foultrich al conin butbathen doth dal prim.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ie croy que c'est langaige des Antipodes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Compere, ie ne s&#231;ais si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entends note.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ientends ce me semble, dist Pantagruel : car ou c'est langaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dea mon amy, ne s&#231;avez vous parler fran&#231;oys ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Si fois tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy : c'est ma langue naturelle et maternelle, car ie suis n&#233; et ay est&#233; nourry ieune au iardin de France, cette Touraine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Seigneur, mon vray et propre nom de baptesme, est Panurge, et voulentiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus merveilleuses, que celles de Ulysses. Mais pour ceste heure iay necessit&#233; bien urgente de repaistre, dentz agues, ventre vuyde, gorge seiche, appetit strident, tout y est deliber&#233; si me voulez mettre en oeuvre, ce sera basme de me veoir briber, pour Dieu donnez y ordre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Il n'y a sans doute pas d'&#233;nonciations raisonnables qui puissent rendre compte de cette marche forc&#233;e qu'a le &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; en ses premiers chapitres. Mais il est pr&#233;cis&#233;ment question de g&#233;ants, et Rabelais ne marche pas comme nous. Il marche plut&#244;t comme on d&#233;chire et laisse en cours de route tout ce qui n'est pas exactement au point central, d'o&#249; il triture, malaxe, arrache. Reste la langue, comme on tombe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; est un monstrueux d&#233;sordre, ce d&#233;sordre a une rigueur, une logique, mais r&#233;trospective. On regarde ce qui s'est pass&#233;, ce qui vient de na&#238;tre. On en reprend un &#233;clat, et cela repart pour une boucle qui repousse les bords de la premi&#232;re, du dedans. On avance &#224; reculons, mais dans une immensit&#233; donn&#233;e ainsi &#224; d&#233;couvrir toute enti&#232;re. Chaque page en est le t&#233;moignage pr&#233;cis : mani&#232;re de cogner et voir ce qui se passe, faire r&#233;cit des &#233;clats du choc en plein centre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi Rabelais, pas &#224; pas, se hisse comme hors de son propre livre pour faire d&#233;ferler sur nous ses blocs organis&#233;s de paroles. Apr&#232;s la liste des livres fous de la librairie Saint-Victor &#8212; chacun s'autorisant pourtant un titre r&#233;el du temps &#8212;, voici dans le livre m&#234;me encore une forme &#233;crite : lettre envoy&#233;e &#224; Pantagruel pour son &#233;ducation, une langue grave, limpide, lettre du p&#232;re. Puis, soudain, Panurge. Un coup de poing dans le livre : Rabelais a ouvert son gouffre. Non plus la langue chosifi&#233;e de l'&#233;tudiant, non plus les livres sur les &#233;tag&#232;res, et non plus la lettre qu'on tient dans les mains, mais la parole en tant que telle entre dans l'&#339;uvre, et les deux ne se dissocieront plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des bavards &#8212; parce qu'il ne manque pas les livres tristes sur Rabelais &#8212; d&#233;nombrent treize langues ainsi utilis&#233;es par Panurge, dont quatre d'invention. Ils font simplement l'erreur d'exclure la derni&#232;re, pourtant strictement identique quant au texte quatorze fois r&#233;p&#233;t&#233;. C'est du fond de l'&#233;clatement, langue des antipodes, langue de l'utopie, parler du cul, qu'on a rejoint la langue fran&#231;aise &#8212; &#233;trang&#232;re. Et quelle ampleur elle prend alors !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce le seul hasard si c'est ici qu'est prononc&#233;, quant &#224; la langue, le mot &#171; maternelle &#187; ? Un grand livre s'est toujours reconnu &#224; la conscience qu'il a partout de lui-m&#234;me, et Rabelais le tout premier. Et quelle mise en sc&#232;ne : aux franges de la ville, de loin, par le chemin du pont de Charenton, l'apparition &#224; Pantagruel &#8212; comme &#224; Rabelais lui-m&#234;me, peut-&#234;tre &#8212; son personnage de Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rencontre de Panurge.&lt;/i&gt; Se pourmenant hors de la ville, devisant et philosophant, rencontra ung homme beau de stature &amp; elegant en tous lineamans du corps, mais pitoyablement navr&#233; en divers lieux, &amp; tant mal en ordre&#8230; qu'il sembloit ung cueilleur de pommes du pays du Perche.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un homme comme la langue, telle que Rabelais la prend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VAL&#200;RE NOVARINA : Ce sont des moments toniques quand m&#234;me de la langue fran&#231;aise, des moments o&#249; elle sort un peu de ses gonds, o&#249; elle est en &#233;tat d'incandescence, de consumation. De consumation par le souffle qu'on y met, parce que c'est &#231;a : ces textes de Rabelais ne peuvent vivre que si on leur donne notre souffle &#224; nous, si on se lance dedans, si on les fait vivre en soufflant dedans. Sinon, c'est lettre mort, ce n'est rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#233;puisant &#224; lire, c'est tr&#232;s difficile. &#199;a demande de tomber compl&#232;tement dedans, d'y aller carr&#233;ment. On ne peut pas lire &#231;a en diagonale, du bout des l&#232;vres ou comme le journal : ce n'est pas possible. Mais je pense que c'est le cas de la plupart des &#339;uvres litt&#233;raires&#8230; C'est &#231;a qui m'int&#233;resse : cette chose tr&#232;s violente quand m&#234;me qu'est la lecture, qui est proche du th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est-&#224;-dire que le lecteur est un acteur. M&#234;me s'il ne lit pas &#224; haute voix, il est oblig&#233; d'entrer compl&#232;tement dans le texte qu'il lit. Il doit tout apporter compl&#232;tement : son souffle, tomber dans les pi&#232;ges, dans les trous, dans les embuscades rythmiques. C'est en y allant carr&#233;ment qu'il va pouvoir faire le parcours. Il ne faut pas avoir le vertige, rester au bord et ne pas oser y aller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour lire Rabelais, il faut se lancer dedans et traverser des moments difficiles, des blocs de choses incompr&#233;hensibles. Mais l'oralit&#233;, elle est dans notre cerveau. L'oralit&#233;, ce n'est pas forc&#233;ment... il n'est pas n&#233;cessaire de le lire vraiment &#224; haute voix. Je pense qu'on peut faire une esp&#232;ce de m&#226;chage des sons, mental. Quand on lit vraiment, il y a des bouches dans le cerveau qui appr&#233;hendent les voyelles ; il y a une sensation musicale tr&#232;s physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oralit&#233;, &#231;a ne veut pas dire forc&#233;ment qu'on entend parler &#224; haute voix sur un th&#233;&#226;tre. Il y a une oralit&#233; int&#233;rieure &#224; l'esprit, une oralit&#233; m&#234;me dans notre pens&#233;e, c'est-&#224;-dire un rapport au corps et au d&#233;roulement des choses dans le temps. C'est une grande composition musicale, Rabelais, quand m&#234;me&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Panurge, paradoxe : &#224; peine invent&#233; par un chemin si pr&#233;cis, si cher pay&#233;, dispara&#238;t. Incoh&#233;rence du &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, na&#239;vet&#233; de r&#233;cits &#224; tiroirs ? Plut&#244;t, dans cet &#233;clatement conquis de la langue, le besoin maintenant d'aller y voir, d'ouvrir tout grand des fen&#234;tres, ne pas laisser &#224; la promesse le temps de s'&#233;vanouir, &#224; la folie le temps de se retirer. Quelque chose que jamais peut-&#234;tre la langue fran&#231;aise ne red&#233;couvrira, tant elle va &#234;tre marqu&#233;e l&#224; de l'&#233;motion de ce premier moment o&#249; l'on foule le nouveau, et l'&#233;merveillement infini de Rabelais lui-m&#234;me, avanc&#233;e dans la folie, la langue folle de ses plaidoiries de Baisecul et Humevesne. Le r&#233;cit saura bien apr&#232;s rattraper Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;D&#233;but de la plaidoirie.&lt;/i&gt; Or en ceste propre saison estoit ung proces pendant en la court entre deux gros seigneurs, desquelz l'ung estoit monsieur de Baisecul demandeur d'une part, l'aultre monsieur de Humevesne defendeur de l'autre. Desquelz la controverse estoit si haulte &amp; difficile en droict, que la court de Parlement n'y entendoit que le hault Allemant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Messeigneurs, les deux seigneurs qui ont ce proces entre eulx, sont ilz encore vivans ? De quoy diable donc servent tant de fatrasseries de papiers ? Ne vault il pas beaucoup mieulx les ouyr de leur vive voix que lire ces babouyneries icy ?&lt;br class='autobr' /&gt;
A quoy aulcun d'entre eulx contredisoit, comme vous s&#231;avez qu'en toute compaignie il n'y a plus de folz que de sages, et la plus grande partie surmonte tousjours la meilleure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Somme tous les papiers furent bruslez, &amp; les deux gentilzhommes personnellement convoquez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Estes vous qui avez ce grand different entre vous deux ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ouy monsieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lequel de vous est demandeur ?&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est moy.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or mon amy, comptez moy de poinct en poinct vostre affaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Donc commen&#231;a en la maniere que s'ensuyt. Monsieur il est vray que une bonne femme de ma maison portoit vendre des oeufz au march&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Couvrez vous Baisecul.&lt;br class='autobr' /&gt;
Grand mercy monsieur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais a propos passoit entre les tropicques vers le zenith diametralement oppos&#233; es Troglodytes, par autant que les mons Rhiph&#233;es avoient eu celle ann&#233;e grande sterilit&#233; de happelourdes, moyennant une sedition meue entre les Barragouyns &amp; les Accoursiers pour la rebellion des Souisses, qui s'estoient assemblez iusques au nombre de troys, six, neuf, dix, pour aller &#224; l'aguillanneuf, le premier trou de l'an, que l'on donne la souppe aux boeufz, &amp; la clef du charbon aux filles, pour donner l'avoine aux chiens. Car les marroufles avoient i&#224; bon commencement &#224; danser l'estrindore au diapason ung pied au feu &amp; la teste au meillieu comme disoit le bon Ragot.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ha messieurs Dieu modere tout &#224; son plaisir, &amp; contre fortune la diverse ung chartier rompit son fouet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Car la memoire souvent se pert quand on se chausse au rebours sa dieu guard de mal.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout beau mon amy, tout beau, parlez &#224; traict &amp; sans cholere, ientends le cas poursuyvez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or monsieur, c'est bien ce que l'on dit, qu'il faict bon adviser aulcunesfoys les gens. Or ladicte bonne femme, au plus pres du lieu ou l'on vent les vieulx drapeaux, dont usent les painctres de Flandres, quand ilz veullent bien &#224; droict ferrer les cigalles, &amp; m'esbahys bien fort comment le monde ne pont veu qu'il faict si beau couver.&lt;br class='autobr' /&gt;
Icy voulut interpeller &amp; dire quelque chose le seigneur de Humevesne.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et ventre sainct Antoine, t'appartient il de parler sans commandement ? Ie sue icy de ahan, pour entendre la procedure de vostre different, &amp; tu me viens encore tabuster. Poursuyvez Baisecul, &amp; ne vous hastez point.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Plaidoirie de Humeven&lt;/i&gt;. Lors commen&#231;a le seigneur de Humevesne ainsi que s'ensuyt. Monsieur &amp; messieurs, si l'iniquit&#233; des hommes estoit aussi facilement veue en iugement categoricque comme on congnoit mousches en laict, le monde ne seroit pas tant mang&#233; de ratz, &amp; y auroit des aureilles maintes sur terre, qui en ont est&#233; rong&#233;es trop laschement. Car doibs ie endurer que &#224; l'heure que ie mange ma souppe sans mal penser ny mal dire l'on me vieigne ratisser &amp; tabuster le cerveau &amp; me sonner l'antiquaille, disant, qui boit en mangeant sa souppe, quand il est mort il ne voit goutte.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais maintenant le monde est tout detrav&#233; de louschetz des balles de lucestre : l'ung se desbauche, l'aultre se cache le muzeau pour les froidures hyvernales.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et quand le soleil est couch&#233;, toutes bestes sont &#224; l'umbre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Messieurs ne croyez pas que au temps que ladicte bonne femme englua la pochecuilliere pour le record du sergeant mieulx apanaiger &amp; que la fressure boudinalle tergiversa par les bourses des usuriers, il y eust rien meilleur &#224; soy garder des Caniballes, que prendre une liasse d'oignons li&#233;e de troys cens avez mariatz, &amp; quelque peu d'une fraize de veau, du meilleur alloy que ayent les alkymistes et bien luter &amp; calciner les pantoufles mouflin mouflart avecques belle saulce de raballe et soy mucer en quelque petit trou de taulpe, saulvant tousiours les lardons. Concluant comme dessus avecques despens, dommaiges, et interetz.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Jugement de Pantagruel.&lt;/i&gt; Comment Pantagruel equitablement iugea d'une controverse merveilleusement obscure et difficile si iustement que son iugement fut dit plus admirable que celluy de Salomon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Veu que le soleil decline bravement de son solstice estivale, pour mugoter les bilves&#233;es qui ont eu mat du pion par les malvexations des lucifuges nicticorraces qui sont au mesocome du climat diasome d'ung crucificque &#224; cheval bandant une arbaleste au rein, le demandeur eut iuste cause de calfater le gallion que la bonne femme boursouffloit, ung pied chauss&#233; &amp; l'aultre nu, le remboursant bas &amp; roit en sa conscience d'autant de baguenaudes, comme il y a de poil en dix huict vaches, &amp; autant pour le brodeur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais en ce qu'il met sus au defendeur, qu'il feust saccacrappateur, fromager, &amp; caqueneur de mornie, qui n'a est&#233; trouv&#233; vray, comme bien l'a deduict le dict defendeur, la court le condemne en troys verres de caillebotte asimentee, preloritantee, godes de pisser, comme est la coustume du pays, envers le dict defendeur, payable &#224; la my aoust en may.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le dict defendeur sera tenu de fournir de foin &amp; d'estouppe &#224; l'embouchement des chaussetrappes guturales embrelicoqu&#233;es de gueuleveaux bien linez &#224; poyvre pertuy. Et amys comme devant, sans despens, &amp; pour cause.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : &#171; Interminable s&#233;rie de coq-&#224;-l'&#226;ne &#187;, dit la Pl&#233;iade. &#171; Salade de locutions &#187;, dit Droz. Et pourtant, l'incroyable marche en avant d'une invention, de la langue qui se fabrique elle-m&#234;me, une mont&#233;e en pression. Mais cela se distend &#224; coups de proverbes, et dessous la langue, ses suites d'ombres : les mots &#171; s&#233;dition &#187;, &#171; r&#233;bellion &#187;, &#171; nuit &#187; &#8212; un glissement s'est fait. Au cours des trois plaidoiries, la plastique et le rythme ont command&#233; au sens. Dans la premi&#232;re, quand il le domine, elle cesse. Humevesne, quand il r&#233;pondra, partira lui de cet &#233;tat &#224; l'envers de la langue, et cela ne marche plus &#224; coups de disjonctions : cela se ronge. D'autres fant&#244;mes surgissent au travers des mots : d&#233;bauche, mati&#232;re f&#233;cale, usurier avec cannibale, alchimiste et astrologue, des expressions comme &#171; vivez en souffrance &#187;, et dangereuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rabelais vient d'inventer ses caves. La libert&#233; prise avec le sens a fait surgir tout un grouillement, et la r&#233;ponse de Pantagruel peut basculer dans une organisation de rythme et de plastique qui peut, un temps, s'explorer elle-m&#234;me sans se pr&#233;occuper d'aucun sens. C'est m&#234;me le comique revendiqu&#233; du chapitre, et tout retombe sur ses pieds. Mais dans ce que Rabelais aura arrach&#233; au non-sens par ses trois plaidoiries dans leur ordre serr&#233;, il puisera &#224; pleine main. Des trappes, d&#233;sormais ouvertes au fond des mots : il suffit de se pencher et d'ouvrir. Ainsi va Pantagruel dans ses farces, escalier g&#233;ant o&#249; tout compte.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; Vous aultres gens de l'aulte monde tenez pour chose admirable. Representez vous un monde haut, donnez y allegorie &amp; intelligence tant grave que vouldrez, &amp; y ravasser vous &amp; tout le monde, ainsi que vouldrez. N'en fault &#224; plaisir, &#244; chose grande, chose admirable. Le monde ne faict plus que resver. Il approche de sa fin. Or tenez. Des nopces, des nopces, des nopces. Car voyez le pont aux asnes de logicque. Voyez le trebuchet. Voyez la difficult&#233; de pouvoir exprimer pour les abismes erigez au dessus des nus.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Portrait de Panurge. Panurge estoit de stature moyenne nu trop grand ny trop petit, et avoit le nez ung peu aquillin faict &#224; manche de rasouer. Et pour lors estoit de l'aage de trente &amp; cinq ans ou environ, fin &#224; dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard, &amp; subiect de nature &#224; une maladie qu'on appeloit en ce temps l&#224;, faulte d'argent, c'est douleur non pareille : toutesfois il avoit soixante &amp; troys manieres d'en trouver tousiours &#224; son besoing, dont la plus honnorable &amp; la plus commune estoit par fa&#231;on de larrecin furtivement faict, malfaisant, bateur de pavez, ribleur s'il y en avoit en Paris.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bougettes de Panurge&lt;/i&gt;. Et en son saye y avoit plus de vingt &amp; six petites bougettes &amp; fasques tousiours pleines, l'une d'ung petit deaul de plomb, &amp; d'ung petit cousteau affil&#233; comme une aiguille de peletier, dont il couppoit les bourses. En l'aultre ung tas de cornetz tous plains de pusses &amp; de poux, qu'il empruntoit des guenaulx de sainct Innocent &amp; les gettoit &#224; tout belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucr&#233;es damoiselles qu'il trouvoit. En l'aultre deux ou troys mirouers ardens, dont il faisoit enrager aulcunesfois les hommes et les femmes, &amp; leur faisoit perdre contenance &#224; l'esglise, car il disoit qu'il n'y avoit qu'ung antistrophe entre femme folle &#224; la messe, &amp; femme molle &#224; la fesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En l'aultre avoit tout plain de forme pulveris&#233;e bien subtilement, &amp; l&#224; dedans mettoit ung mouchenet beau &amp; bien ouvr&#233;, qu'il avoit desrob&#233; &#224; la belle lingi&#233;re du Palays, en luy ostant ung poulx dessus son sein, lequel toutesfoys il y avoit mis. Et quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sur le propous de lingerie, &amp; leur mettoit la main au sein, demandant, Et cest ouvraige, est il de Flandres ou de Haynault ? Et puis tiroit son mouchenet, disant, Tenez, tenez, voyez cy de l'ouvraige, elle est de Foutignan ou de Foutaraby. Et le secouoit bien fort &#224; leurs nez, &amp; les faisoit esternuer quatre heures sans repos. Cependant il pettoit comme ung roussin, &amp; les femmes rioient &amp; luy disoient, Comment, vous pettez Panurge ? Non foy, disoit il, madame, mais ie me accorde au contrepoinct de la musicque que vous sonnez du nez.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Il y a quelque chose de difficile dans l'acc&#232;s &#224; &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, en ce qu'il va ainsi d'une marche in&#233;gale. Pourtant, dans les pires farces de Panurge, c'est avec les plumes dont on &#233;crit que Rabelais jette puce et poux, ce qui gratte et d&#233;mange, sur son public. Et pour faire perdre contenance &#224; l'ordre en repr&#233;sentation, il le repr&#233;sente simplement dans l'&#233;glise : des miroirs ardents. Le livre toujours se disant lui-m&#234;me, jusque dans son rapport &#224; ses lecteurs, charriant donc, comme de la lave sur son magma de langue neuve, les cro&#251;tes arrach&#233;es &#224; la vieille terre f&#233;odale, soulev&#233;es, emport&#233;es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Rabelais ne reviendra plus &#224; ce premier degr&#233; de la farce, et la maniera depuis cette zone du magma, dessous. Mais &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, plus fragile, maladroit, n'est pas &#224; prendre avec des pincettes, morceau par morceau. Comme aux sculptures des cath&#233;drales, aux supplices en place publique du Moyen &#194;ge, quelque chose nous reste inacceptable ou simplement inaccessible. Et ce Moyen &#194;ge-l&#224;, tout fantastique, survit aussi dans Rabelais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VAL&#200;RE NOVARINA : Je n'ai pas lu tout Rabelais, j'en garde pour plus tard, mais de temps en temps je vais y regarder. Je crois qu'il ne faut pas lire forc&#233;ment les livres toujours int&#233;gralement. Il y a des livres qu'on se met en r&#233;serve et on va mettre trente ans &#224; les lire, d'autres qu'on lira ligne &#224; ligne. Je ne l'ai pas lu, je ne l'ai jamais lu d'un trait. Devant des textes comme Rabelais, je me sens quand m&#234;me en sympathie, en terrain un peu... en terrain un peu... je ne sais pas. Parce que moi aussi, quand j'&#233;cris, &#231;a part souvent... Enfin au d&#233;but, c'est quand m&#234;me le rythme, ce sont des choses pas claires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors des choses s'&#233;claircissent, deviennent lisibles, mais il y a parfois une esp&#232;ce de battement : tout se pr&#233;sente d'une mani&#232;re un peu obligatoire. Il faut que... Je ne peux pas... Je suis oblig&#233; de passer par des tunnels, par des tentatives de travail dans le noir, compl&#232;tement avec les mains, compl&#232;tement manuelles, sans savoir, dans l'angoisse, et sans penser du tout faire un livre. Je suis oblig&#233; de repasser l&#224;-dedans et je ne peux pas choisir de br&#251;ler les &#233;tapes ni de passer tout de suite &#224; quelque chose de plus... Je ne sais pas, il y a une sorte de passage oblig&#233; par certaines choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Quand tu &#233;cris, est-ce que tu es conscient que &#231;a va faire rire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VAL&#200;RE NOVARINA : Eh bien, pas du tout. Je suis m&#234;me tr&#232;s surpris au th&#233;&#226;tre &#8212; on voit &#231;a &#8212; parce que les gens rient parfois. Non, je ne me rends pas compte. Mais les gens rient parce qu'&#224; un moment il y a des concentrations : c'est une mani&#232;re de... c'est une d&#233;charge nerveuse. &#199;a peut se traduire en rire ou en larmes, ce n'est pas le probl&#232;me. Mais j'ai assez peu l'impression que tel moment est comme... Au contraire, c'est plut&#244;t constamment douloureux, constamment la description de choses tr&#232;s douloureuses. Et puis, une fois expuls&#233;, pris en relais par d'autres lecteurs, acteurs, etc., alors on peut en rire et &#231;a soulage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, je suis tout &#224; fait partisan de la catharsis par la litt&#233;rature. Il y a une purification des choses par le rire. Bon, le rire, le comique se fabrique avec des choses proches de la folie quand m&#234;me, souvent. C'est une sorte de mime de choses vraiment de la folie quand m&#234;me, dans l'&#233;criture et dans le... et peut-&#234;tre particuli&#232;rement dans le comique. Des choses qui pourraient &#234;tre l'enfermement complet et qui ne le sont pas finalement, parce que les gens parcourent &#231;a, ils viennent d&#233;nouer &#231;a. Mais l'&#339;uvre pourrait &#234;tre compl&#232;tement referm&#233;e sur elle-m&#234;me comme un tombeau d&#233;finitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Mais il est tr&#232;s difficile de savoir combien de gens lisaient Rabelais quand m&#234;me. On sait que Rabelais &#233;tait lu &#224; la Cour. On sait que lorsque Fran&#231;ois Ier a entendu dire que Rabelais &#233;tait h&#233;r&#233;tique, il a fait lire ses livres par le meilleur anagnoste &#8212; le meilleur lecteur du royaume &#8212;, qui &#233;tait l'&#233;v&#234;que de Sens. Il me semble qu'on doit se souvenir, lorsqu'on parle de Rabelais comme d'un livre grivois, que son texte ne contient aucun mot qu'un &#233;v&#234;que ne puisse lire en public devant son roi, qui &#233;tait entour&#233; de toutes les dames de la cour, en m&#234;me temps &#233;videmment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la Cour, est-il lu ? J'ai publi&#233; tr&#232;s r&#233;cemment une bibliographie de tous les exemplaires de toutes les &#233;ditions de Rabelais qu'on puisse retrouver dans le monde entier, et on est frapp&#233; par le fait que ces livres appartiennent assez souvent aux gens de cour : au roi d'Angleterre, au roi de France, &#224; Gabriel d'Estr&#233;es. D'autres appartenaient aux grandes biblioth&#232;ques des j&#233;suites, etc. Rabelais &#233;tait tr&#232;s lu dans la haute soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce qu'il &#233;tait aussi lu par le grand public ? Ou est-ce que, dans des soir&#233;es, celui qui savait lire lisait Rabelais &#224; ceux qui ne savaient pas lire ou n'avaient pas enti&#232;rement ? C'est une id&#233;e romantique qui est tr&#232;s tentante. Mais imaginez-vous, &#224; un moment donn&#233;, un homme qui n'a pas une &#233;ducation tr&#232;s d&#233;velopp&#233;e essayant de lire &#8212; seulement de prononcer &#8212; l'&#233;pisode de Bridoye dans le &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt; ? Est-ce qu'il saurait comment r&#233;soudre ces abr&#233;viations latines ? Ou si vous prenez la liste des livres satiris&#233;s dans &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, les livres satiris&#233;s sont des livres &#233;crits en latin. L'un des premiers, c'est &lt;i&gt;Bragheta Juris&lt;/i&gt;. Eh bien, le mot &#171; Bragheta &#187; aurait fait rire, mais est-ce que les gens auraient connu le livre &lt;i&gt;Parcardia casuum juristarum &lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Combat contre Loupgarou.&lt;/i&gt; Ce faict voyant Pantagruel que Loupgarou approchoit la gueulle ouverte, vint contre luy hardiment &amp; s'escrya &#034;A mort ribault &#224; mort&#034;. Puis luy getta de sa barque, qu'il portoit &#224; sa ceincture, plus de dix &amp; huit cacques de sel, dont il luy emplit &amp; gorge &amp; gouzier. Quoy voyant Pantagruel desploya ses bras &amp; comme est l'art de la hasche, luy donna du gros bout de son mast, en estoc au dessus de la mamelle. Ce que voyant Pantagruel, luy court sus, &amp; luy vouloit avaler la teste tout net. Disant, Meschant &#224; ceste heure te hascheray ie comme chair &#224; patez, luy frappa du pied ung grand coup contre le ventre, qu'il le getta en arriere &#224; iambes redindaines, &amp; vous le trainoit ainsi &#224; l'escorche cul plus d'ung trait d'arc. Et Pantagruel print Loupgarou par les deux pieds, &amp; du corps de Loupgarou arm&#233; d'enclumes frappoit parmy ces geans armez de pierre de taille, &amp; les abattoit comme ung ma&#231;on faict de couppeaulx, que nul n'arrestoit devant luy qu'il ne ruast contre terre. Finablement voyant que tous estoient mors, getta le corps de Loupgarou tant qu'il peut contre la ville, &amp; en tombant du coup tua ung chat brusl&#233;, une chatte mouill&#233;e, une canne petiere, &amp; ung oyson brid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Le plus marquant, il me semble, c'est la pri&#232;re de Pantagruel avant la guerre contre Loupgarou, o&#249; vous avez une densit&#233; th&#233;ologique frappante. Vous &#234;tes dans le contexte de l'histoire &#8212; un peu grivois et en tout cas pas tr&#232;s profond. Et puis vous avez une pri&#232;re ancr&#233;e non seulement dans des textes bibliques, mais dans une interpr&#233;tation de ces textes qu'on pouvait lire en latin dans d'immenses tomes, si on voulait, publi&#233;s par Lef&#232;vre d'&#201;taples ou par &#201;rasme. Ce qui repr&#233;sente, je suppose, d&#233;j&#224; une volont&#233; de propagande. Et je crois que Rabelais &#233;tait en effet un auteur qui faisait de la propagande, mais il ne faisait pafs que cela !&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pri&#232;re de Pantagruel&lt;/i&gt;. Seigneur dieu qui tousiours a est&#233; mon protecteur &amp; mon servateur, tu voys la destresse en laquelle ie suis maintenant. Riens icy ne me amene, sinon zele naturel comme tu as conced&#233; es humains de garder &amp; defendre soy, leurs femmes, enfans, pays, &amp; famille. Car tu es le tout puissant, qui en ton affaire propre, &amp; o&#249; ta cause propre est tir&#233;e en action, te peulx defendre trop plus qu'on ne s&#231;auroit estimer : toy qui as milliers de centaines de millions de legions d'anges, duquel le moindre peut occire tous les humains, &amp; tourner le ciel &amp; la terre &#224; son plaisir, comme bien appareut en l'arm&#233;e de Sennacherib. Doncques s'il te plaist &#224; ceste heure me estre en ayde comme en toy seul est ma totalle confiance &amp; espoir, Ie te fays veu que par toutes contr&#233;es tant de ce pays de Utopie que d'ailleurs o&#249; ie auray puissance &amp; auctorit&#233;, Ie feray prescher ton sainct Evangile, purement, simplement, &amp; entierement, si que les abuz d'ung tas de papelars &amp; faulx prophetes, qui ont par constitutions humaines &amp; inventions deprav&#233;es envenim&#233; tout le monde, seront d'entour moy extermin&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;MICHAEL SCREECH : Ah oui, &#171; exterminer &#187; veut dire &#224; l'&#233;poque &#8212; n'oubliez pas &#8212; chasser hors des fronti&#232;res. &lt;i&gt;Exterminare&lt;/i&gt;, c'est le latin. Et je crois que vous avez l&#224; justement l'influence de Luther. Luther ne croyait pas que les th&#233;ologiens avaient le droit de tuer qui que ce soit. Si vous n'&#233;tiez pas d'accord avec quelqu'un, vous ne vous tourniez pas vers le bourreau pour d&#233;cider la question. Mais on peut, dans certains cas, exterminer les gens, c'est-&#224;-dire les chasser hors des fronti&#232;res. Et je crois que vous avez l&#224; &#8212; et pour d'autres raisons aussi &#8212; une th&#233;ologie nettement luth&#233;rienne dans cette lettre, dans cette pri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui aurait frapp&#233; les gens de l'&#233;poque, je crois, c'est la notion qu'on doit aider Dieu et ne pas l'aider dans certaines circonstances. Et lorsque Pantagruel, dans ses pri&#232;res, insiste pour dire que Dieu ne veut nulle &lt;i&gt;coadjutorie&lt;/i&gt; dans certaines circonstances, cela aussi est luth&#233;rien. Plus tard, Rabelais met l'accent sur le devoir, en effet, d'aider Dieu. Mais la notion d'aider Dieu est une id&#233;e complexe, parce que si Dieu est tout-puissant, en quel sens peut-il avoir besoin ou d&#233;sirer m&#234;me l'aide de l'homme ? Et plus tard, Rabelais pr&#233;f&#232;re &#8212; avec Lef&#232;vre d'&#201;taples d'ailleurs &#8212; remplacer le mot &#171; aider &#187; par &#171; coop&#233;rer &#187;. On peut coop&#233;rer avec Dieu ; l'aider, c'est un peu plus ambigu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Pri&#232;res, d&#233;tresse, &#171; tourner le ciel et la terre &#224; son plaisir &#187;, menaces, d&#233;prav&#233;es, proph&#232;tes. Voil&#224; &#224; quoi nous a men&#233;s, au terme de Pantagruel, la farce. Rabelais a constitu&#233; son orgue : en voil&#224; l'ultime registre. D&#233;sormais, il lui faut rejouer, et rejouer plus fort. Construction d&#233;lib&#233;r&#233;e, rigoureuse et la plus simple : repartir du m&#234;me endroit, en creusant plus fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;coutez le texte qui vient. Il est l'un des plus magiques, des plus secrets, sous sa simplicit&#233; m&#234;me, de toute notre langue. Derni&#232;re marche du &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, mais comme une &#233;l&#233;vation o&#249; le fantastique trouve son &#233;vidence par ce fonctionnement o&#249; le plus simple vient imposer le plus &#233;trange. Raison d'&#234;tre de l'escalier g&#233;ant que nous avons descendu tout au long du livre. On entre dans le monde du dedans, l'autre moiti&#233; du monde, dans la bouche m&#234;me du g&#233;ant, pays oubli&#233; dont Rabelais nous dit avoir oubli&#233; le nom. Mais nous, nous le reconnaissons : c'est le pays de &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a fait un livre pour cr&#233;er le corps d'un g&#233;ant et, comme un peintre entre dans sa toile, voil&#224; que dans le corps du g&#233;ant on d&#233;couvre ce que le monde r&#233;el aurait interdit si le livre n'y avait fait place : le pays de l'enfance. Chercher dans les grands livres, il n'en est pas qui ne marche ainsi &#224; reculons, comme on va dans le sommeil. &#201;cluse qui s'ouvre lentement de Rabelais &#224; lui-m&#234;me. Et dans la bouche du g&#233;ant, dans l'exploration de la voix apr&#232;s qu'elle a repouss&#233; le monde : le pays d'enfance, tout le livre &#224; venir de &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;. &#201;coutez l'un des textes les plus magiques et secrets de notre langue.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une arm&#233;e, &amp; de ce que l'auteur veit dedans sa bouche.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adoncq tous se mirent en ordre comme deliberez de donner l'assault. Mais au chemin passans une grande campaigne, furent saisys d'une grosse houz&#233;e de pluye. A quoy ilz commencerent &#224; se tremousser &amp; se serrer l'ung l'aultre. Ce que voyant Pantagruel leur fist dire par les capitaines que ce n'estoit riens, &amp; qu'il voyait bien au dessus des nues que ce ne seroit qu'une petite venue : mais &#224; toutes fins qu'ilz se missent en ordre &amp; qu'il les vouloit couvrir. Lors se mirent en bon ordre &amp; bien serrez. Adoncques Pantagruel tira la langue seulement &#224; demy, &amp; les en couvrit comme une gelline faict ses poulletz.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce pendant ie qui vous fays ces tant veritables contes, m'estoys cach&#233; dessoubz une feuille de Bardane, qui n'estoit point moins large que l'arche du pont de Monstrible : mais quand ie les veiz ainsi bien couverts ie m'en allay &#224; eulx rendre &#224; l'abrit : ce que ie ne peuz tant ilz estoient comme l'on dit, au bout de l'aulne fault le drap. Doncques le mieux que ie peu ie montay dessus &amp; cheminay bien deux lieues sus sa langue, tant que ie entray dedans sa bouche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais o dieux &amp; desses, que veiz ie l&#224; ? Iuppiter me confonde de la fouldre trisulque si ien mens. Ie y cheminois comme l'on faict en Sophie &#224; Constantinople, &amp; y veiz de grans rochiers, comme les monts des Dannoys, ie croy que c'estoient les dentz : &amp; de grans prez, de grans foretz, &amp; de fortes &amp; grosses villes non moins grandes que Lyon ou Poictiers. Et le premier que y trouvay, ce fut ung bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday. Mon amy que fays tu icy ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ie plante, dist il, des choux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et &#224; quoy ny comment ? dys ie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ha monsieur, dist il, chascun ne peut avoir les couillons aussi pesans qu'ung mortier, ilz ne povent pas estre tous riches. Ie gaigne ainsi ma vie : &amp; les porte vendre au march&#233; en la cit&#233; qui est icy derriere.&lt;br class='autobr' /&gt;
Iesus (dys ie) il y a icy ung nouveau monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Certes (dist il) il n'est mie nouveau : mais l'on dit bien que hors d'icy il y a une terre neufve o&#249; ilz ont et soleil et lune et tout plain de belles besoingnes, mais cestuy cy est plus ancien.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voire mais (dis ie) mon amy, dont vous viennent ces pigeons icy ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Sire (dist il) ilz viennent de l'aultre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors, je pensais que, quand Pantagruel baillait, les pigeons &#224; pleine vol&#233;e entra&#238;daient dans sa gorge, pensant que fut un Colombier. De l&#224; partant, passer entre les rochers qui &#233;taient ses dents, et fi que je montais sur une, et l&#224; trouver les plus beaux lieux du monde, beaux grands jeux de paumes, belles galeries, belles prairies, force vignes et une infinit&#233; de cassines &#224; la mode italique par les champs pleins de d&#233;lices, et l&#224; de mourir bien quatre mois, et ne fions que telle chair pour l'or. Puis trouver une petite bourgade &#224; la d&#233;val&#233;e, j'ai oubli&#233; son nom. o&#249; je fis encore meilleur cher que jamais et gagner quelques peu d'argent pour vivre. Savez-vous comment ? A dormir ! Car l'on loue les gens &#224; journ&#233;e pour dormir et gagner cinq et six sols par jour, mais ceux qui ronflent bien, fort, gagnent bien sept sols et demi. L&#224;, commencez &#224; penser qu'il est bien vrai ce que l'on dit, que la moiti&#233; du monde ne sait comment l'autre vit.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Avec la participation de Val&#232;re Novarina, est venu sp&#233;cialement d'Oxford &#224; Paris Michael Screech. Les textes &#233;taient dits par Claude Degliame, Ros&#233;liane Goldstein et Laurence Mayor. &#192; la r&#233;gie : Myron Nerson, assist&#233; de Claude Niort. &lt;i&gt;La Passion Rabelais&lt;/i&gt;, une &#233;mission propos&#233;e par Christine Robert et Fran&#231;ois Bon.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_16693 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/french_school_-_illustration_from_gargantua_and_pantagruel_by_franois_rabelais__engraving__-__meisterdrucke-911912_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/french_school_-_illustration_from_gargantua_and_pantagruel_by_franois_rabelais__engraving__-__meisterdrucke-911912_.jpg?1770331872' width='500' height='414' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nuits magn&#233;tiques&lt;/i&gt;. &lt;i&gt;La Passion Rabelais&lt;/i&gt;, une &#233;mission de Christine Robert et Fran&#231;ois Bon. &lt;i&gt;Le Tiers Livre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pantagrueline Prognostication&lt;/i&gt;. Ce que nous voyons encores de iour en iour par France, o&#249; le premier propos qu'on tient &#224; gens fraischement arrivez sont. Quelles nouvelles ? s&#231;avez vous rien de nouveau ? Qui dict ? qui bruyt par le monde ? Et tant y sont attentifz, que souvent se courroussent contre ceulx qui viennent de pays estranges sans apporter pleines bougettes de nouvelles, les appellant veaulx &amp; idiotz.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voulant doncques satisfaire &#224; la curiosit&#233; de tous bons compaignons, iay revolv&#233; toutes les Pantarches des cieulx, calcul&#233; les quadratz de la Lune, crochet&#233; tout ce que iamais penserent tous les astrophiles, hypernephelistes, Anemophylaces, Uranopetes, &amp; Ombrophores. Tout le tu autem ay icy en peu de chapitres redig&#233;, vous asseurant que ie n'en dis sinon ce que ien pense, &amp; n'en pense sinon ce que en est, &amp; n'en est aultre chose pour toute verit&#233; que ce qu'en lirez &#224; ceste heure.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dun cas vous advertys. Que si ne croyez le tout vous me faictes un maulvais tour, pour lequel ycy ou ailleurs serez tres griefvement puniz.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or mouchez voz nez petitz enfans : &amp; vous aultres vieux resveurs affutez voz bezicles &amp; pesez ces motz au pois du Sanctuaire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Passion Rabelais&lt;/i&gt; : le &lt;i&gt;Tiers Livre des faits et dits h&#233;ro&#239;ques du bon Pantagruel&lt;/i&gt;. En direct avec Claude Degliame, Ros&#233;liane Goldstein et Laurence Mayor.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pronostic&lt;/i&gt;.Ceste ann&#233;e seront tant d'ecclipses du Soleil &amp; de la Lune que iay peur (&amp; non &#224; tort) que noz bourses en patiront inanition &amp; nos sens perturbation. Saturne sera retrograde. Venus directe. Mercure insconstant. Et un tas d'aultres planetes ne iront pas &#224; vostre commendement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dont pour ceste ann&#233;e les chancres iront de coust&#233;, &amp; les cordiers &#224; reculons, les pusses seront noires pour la plus grande part, le ventre ira devant, le cul se assoira le premier.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceste ann&#233;e les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guieres : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, &amp; les sains mieulx que les malades.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz &amp; canars, mourront &amp; ne sera sy cruelle mortalit&#233; entre les cinges &amp; dromadaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vieillesse sera incurable ceste ann&#233;e &#224; cause des ann&#233;es pass&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La plus grande folie du monde est de penser qu'il y a des astres pour les Roys, Papes, &amp; gros seigneurs, plustost que pour les pauvres &amp; souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient est&#233; cr&#233;ez depuis le temps du deluge.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tenant doncques pour certain que les astres se soucient aussi peu des Roys comme gueux, &amp; des riches comme des maraux, ie laisseray es aultres folz pronosticqueurs &#224; parler des Roys &amp; riches, &amp; parleray des gens de bas estat.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et premierement des gens soubmis &#224; Saturne, comme gens despourveuz d'argent, ialoux, resveurs, mal pensans, soubsonneux, preneurs de taulpes, usuriers, tanneurs de cuirs, fondeurs de cloches, rataconneurs de bobelins, gens melancholicques, n'auront en ceste ann&#233;e tout ce qu'ilz voudroient bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Iupiter comme cagotz, caffars, botineurs, porteurs de rogatons, abbreviateurs, scripteurs, copistes, bulistes, chatemittes, torticollis, barbouilleurs de papiers, esperrucquetz, maminotiers, patenostriers, notaires, promoteurs, se porteront selon leur argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Mars comme bourreaux, meurtriers, adventuriers, sergeans, arracheurs de dens, bouchiers, faulx monnoieurs, medicins de trinquenique, ramonneurs de chemin&#233;e, alchimistes, coquassiers, seront fort subiectz &#224; recepvoir quelque coup de baston &#224; l'embl&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
A Sol comme beuveurs, enlumineurs de museaulx, ventres &#224; poulaine, brasseurs de biere, boteleurs de foing, portefaix, faulcheurs, recouvreurs, degresseurs de bonnetz, emboureurs de batz, generalement tous portans la chemise nou&#233;e sur le dos : seront sains &amp; alaigres &amp; n'auront la goutte es dentz quand ilz seront de nopces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] A Venus comme putains, maquerelles, marioletz, bougrins, bragars, napleux, eschancrez, ribleurs, chamberieres dhostelerie, nomina mulierum desinentia in iere, ut lingiere, advocatiere, taverniere, buandiere, frippiere seront ceste ann&#233;e en reputation. Les nonnains &#224; poine concepvront sans penetration virile.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais allez vous pendre, ia ne sera aultre lune que celle laquelle dieu crea au commencement du monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
En toute ceste ann&#233;e ne sera qu'une Lune, encores ne sera elle poinct nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Souvenez-vous : la fin de &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;. Alcofribas, les lettres en d&#233;sordre du nom de l'auteur, entre dans le corps m&#234;me de son g&#233;ant. Il se d&#233;couvre dans ce pays d'un autre monde, le pays int&#233;rieur, une suite de possibilit&#233;s quasi initiatiques du r&#233;cit. Pantagruel, maladroit, in&#233;gal, mais avec, sur son paysage de farce, un escalier dans la langue. Un escalier qui donne sur rien et qui reste l&#224;, au milieu, comme si Rabelais lui-m&#234;me &#233;tait &#233;tonn&#233; de cette magie neuve du Verbe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; reprend la donne : livre d'une seule venue et &#226;pre, secret, avec des vertiges de construction qui emp&#234;chent de le r&#233;duire &#224; une quelconque des directions qu'il indique dans les conflits du temps ou leur symbole. Les &#233;ditions fran&#231;aises courantes, dans un touchant ensemble et par le bon sens de ces hommes savants, pr&#233;tendent faire lire &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; avant &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, l'achever avant le tremplin, sous pr&#233;texte qu'il s'agit de l'histoire du p&#232;re. Pourtant, &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; cite &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, s'y r&#233;f&#232;re. Surtout, on n'y comprend plus rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MADAME CHEMIN (mus&#233;e Rabelais) : Fin novembre, La Devini&#232;re, maison natale et mus&#233;e Rabelais. C'est l&#224; qu'on a entrepos&#233; aussi les traductions &#233;trang&#232;res ; vous les avez vues. Alors il y en a peut-&#234;tre trois qui sont un petit peu plus &#8212; je ne dirais pas exceptionnelles &#8212; peut-&#234;tre un peu plus rares, qu'on a un peu plus de mal &#224; trouver, qui sont sous le plan de Paris. Il y a une traduction en japonais, une traduction en h&#233;breu, et puis une traduction en ukrainien qui est relativement rare parce qu'elle a &#233;t&#233; imprim&#233;e en Ukraine. Comme il y a pas mal d'ann&#233;es qu'on n'imprime plus en Ukraine, elle est relativement rare.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la beaut&#233; du livre, il y a de tr&#232;s belles &#233;ditions. Les &#233;ditions Michel de L'Orme-Moret qui sont magnifiques. Il y a les &#233;ditions... qui &#233;dite en Suisse. Je ne me souviens plus de son nom. Droz ? Non, ce n'est pas... Je ne me souviens plus de son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, en &#233;dition d'art &#8212; ce qu'on peut appeler une &#233;dition d'art &#8212;, ou des &#233;diteurs qui diffusent uniquement par bibliophilie, on en trouve pas mal de tr&#232;s belles &#233;ditions. Apr&#232;s, on re&#231;oit les &#233;ditions classiques : la Pl&#233;iade, Garnier... Actuellement &#8212; c'est une opinion tout &#224; fait personnelle &#8212;, celle que je trouve la plus pratique, mais vraiment pratique, pour un prix raisonnable pour un livre, ce sont les &#233;ditions int&#233;grales du Seuil, qui sont moiti&#233; fran&#231;ais ancien, moiti&#233; fran&#231;ais moderne. Parce qu'elles sont pratiques, je dis bien, c'est un point de vue pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on veut une traduction en fran&#231;ais moderne, disons que c'est la meilleure. Mais bon, c'est certain que &#231;a enl&#232;ve le style, &#231;a enl&#232;ve la saveur du texte, &#231;a enl&#232;ve... C'est normal. S'il faut &#234;tre logique, il y a des expressions qui n'existent plus ou des mots qui n'existent plus qu'il a fallu remplacer par des expressions enti&#232;res : &#231;a casse le rythme, c'est normal. Bon, puis ce sont les images en plus... rien n'est pareil. Mais &#231;a donne peut-&#234;tre une possibilit&#233; aux gens de le lire d'abord en fran&#231;ais moderne et d'y revenir en fran&#231;ais ancien. C'est peut-&#234;tre un palier pour que les gens lisent Rabelais ensuite dans le texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que le premier mot des gens, c'est : &#171; le langage utilis&#233; par Rabelais, la langue du XVIe si&#232;cle, &#231;a leur para&#238;t &#234;tre un barrage insurmontable &#187;. &#199;a offre peut-&#234;tre une &#233;tape. La premi&#232;re fois que je l'ai lu, je l'ai lu dans le texte. Bon, j'ai eu des probl&#232;mes comme tout le monde, c'est ind&#233;niable. J'ai fait de nombreux retours aux r&#233;f&#233;rences, aux lexiques. Et puis, &#224; force de le lire, on s'habitue &#224; ce vocabulaire et on finit par... M&#234;me si on n'est pas toujours capable de donner une d&#233;finition tr&#232;s exacte des mots, on a une id&#233;e de ce qu'ils veulent dire et on finit par comprendre le texte. Mais &#231;a peut &#234;tre un palier, une &#233;dition mixte comme celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un endroit que j'aime le mieux... J'aime bien une phrase, mais j'ai s&#251;rement &#233;corch&#233; parce que je n'arrive pas &#224; la mettre de t&#234;te. Une phrase de Rabelais quand il dit qu'il ne b&#226;tit que sur des pierres vives : les hommes. J'aime beaucoup cette phrase, entre autres. Ce sont plus des petites choses comme &#231;a, par-ci par-l&#224;, que des passages entiers. Mais j'aime en particulier cette phrase.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Qui ne proc&#232;de pas soi-m&#234;me &#224; la mise en ordre, lire &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; apr&#232;s &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt;, se bloque dans Rabelais, ne va pas plus loin. C'est d'un assassinat en douceur qu'il s'agit, pareil &#224; ces braves &#233;ditions traduites en fran&#231;ais moderne, comme si Rabelais n'&#233;tait pas encore en avant de nous-m&#234;mes. On ne peut lire les Dipsodes apr&#232;s Picrochole ; et le Tiers Livre, le Quart Livre restent des massifs m&#233;connus, voire ignor&#233;s. Quand l'&#339;uvre de Rabelais est d'une seule venue, un seul mouvement vers ce que Rabelais appelait le &#171; grand peut-&#234;tre &#187; : remettez les livres dans l'ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Th&#233;l&#232;me, la fin ouverte et comme fig&#233;e de &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;, devient tout naturellement le centre g&#233;ographique de l'&#339;uvre, et il n'y a plus qu'&#224; tourner la page pour ouvrir le gouffre tout neuf, le prochain livre. Ce soir : le Tiers Livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;, en finissant sur Th&#233;l&#232;me, inscrivait l'utopie dans le monde, mais une utopie close, emmur&#233;e. Panurge n'y avait pas sa place ; c'est chez lui qu'on se retrouve. Th&#233;l&#232;me figeait le monde &#224; l'envers. Le Salmigondin de Panurge : l'utopie devient le r&#234;ve d'un instant, quelque chose d'entrevu au passage. On se retrouve du bon c&#244;t&#233; de la vie, l&#224; o&#249; &#231;a grouille, o&#249; &#231;a mange. Et d&#233;marre la nouvelle boucle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui s'&#233;crit dans le Tiers Livre, c'est encore la m&#234;me percussion. Mais cette fois, comme &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;, mais mental. Une guerre non plus en Touraine, mais dans la t&#234;te. Comme &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt;, mais mental ; une guerre non plus en Touraine, mais dans la t&#234;te ; un travail de dissociation o&#249; le g&#233;ant garde taille humaine, mais peu &#224; peu incarnera un g&#233;ant besoin de savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, encore un escalier dans un paysage immobile, et quatre cercles d&#233;crits entre les mondes et les signes pour explorer du dedans l'espace cette fois d&#233;nud&#233; de la parole. Moins connu, le &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt; en tire l'avantage d'&#234;tre moins faussement connu. Plaisir plus corrosif, acide, o&#249; les figures de la mort commencent &#224; affleurer sous les mots et appellent la hantise.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Panurge dilapide&lt;/i&gt;. Donnant Pantagruel ordre au gouvernement de toute Dipsodie, assigna la chastellenie de Salmiguondin &#224; Panurge, valent par chascun an 6789106789. Royaulx en deniers certains, non comprins l'incertain revenu des Hanetons, &amp; Cacquerolles, montant bon an mal an de 2345768. &#224; 2435769. moutons &#224; la grande laine. Quelques foys revenoit &#224; 1234554321. Seraphz : quand estoit bonne ann&#233;e de Cacquerolles, &amp; Hanetons de requeste. Mais ce n'estoit tous les ans. Et se gouverna si bien &amp; prudentement monsieur le nouveau chastellain, qu'en moins de quatorze iours il dilapida le revenu certain &amp; incertain de sa Chastellenie pour troys ans. Non proprement dilapida, comme vous pourriez dire en fondations de monast&#232;res, erections de temples, bastimens de collieges &amp; hospitaulx, ou iectant son lard aux chiens. Mais despendit en mille petitz banquetz &amp; festins ioyeulx, ouvers &#224; tous venens, mesmement bons compaignons, ieunes fillettes, &amp; mignonnes gualoises. Abastant boys, bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenent argent d'avance, achaptant cher, vendent &#224; bon march&#233;, &amp; mangeant son bled en herbe.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Rabelais a mis dix ans pour publier son &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;. Il a donc pr&#232;s de soixante ans maintenant, dix ans de voyages en Italie, dix ans de diplomatie &#224; suivre les fr&#232;res Du Bellay et &#224; partager leurs fortunes politiques. Ils sont les conseillers les plus &#233;clair&#233;s de Fran&#231;ois Ier, lequel n'a pas toujours envie d'&#234;tre &#233;clair&#233;, et Jean Du Bellay est le premier responsable de sa politique ext&#233;rieure. Il portera m&#234;me la charge de n&#233;gociations secr&#232;tes avec les Turcs pour contenir Charles Quint. On lui confiera aussi &#8212; et Rabelais est toujours dans l'affaire &#8212; la fortification de Paris quand la ville sera menac&#233;e. Dix ans comme m&#233;decin personnel de Guillaume Du Bellay, r&#233;dacteur de ses m&#233;moires ou de livres techniques aujourd'hui disparus. Pour nous, dix ans de silence de l'abstracteur de quintessence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces dix ans, on les sent dessous chaque ligne du &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, dans les luminosit&#233;s, les audaces d'&#233;criture. Ce sont dix ans d'une exp&#233;rience dure de la vie, comme la mort de son fils Th&#233;odule, ou la disparition de son patron, Guillaume Du Bellay. Dix ans &#224; d&#233;pendre des autres, et au bout du compte, la possibilit&#233; pour la premi&#232;re fois de signer de son nom son livre &#8212; &lt;i&gt;Pantagruel&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; &#233;taient rest&#233;s anonymes. Quand Rabelais publie son &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, il est trop hasardeux de pr&#233;tendre que la suite de l'&#339;uvre est d&#233;j&#224;, sinon &#233;crite, du moins &#233;bauch&#233;e. Pourtant, cette id&#233;e d'un voyage qui ne finit pas, d'une travers&#233;e du monde et des mers vers un oracle symbolique, une utopie qu'on n'atteindrait pas pour ne pas la figer comme Th&#233;l&#232;me, est pr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a l'impression, au moment o&#249; ce voyage pourrait &#234;tre entrepris, que Rabelais d'un geste suspend tout. Une immobilit&#233; o&#249; il faudrait d'abord d&#233;brouiller ce que veut dire parler. Et dans cette immobilit&#233;, quatre cercles, avant que tous ne s'&#233;branlent. Premier cercle : la parole pure, la rh&#233;torique. Discours de Panurge, le discours &#224; la louange des pr&#234;teurs et des emprunteurs. Et ce mouvement, qui &#233;tait d&#233;j&#224; celui de Gargantua, devient incessant, chose qu'on pousse &#224; bout et qui se fige. Mais ce qui s'y met &#224; nu, de fa&#231;on neuve, c'est la seule question : le d&#233;fi de la question faite &#224; la vie, et qui lui refuse toute r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#201;loge des b&#226;tisseurs&lt;/i&gt; : Je ne b&#226;tis que pierres vives, ce sont hommes ! Repr&#233;sentez-vous un monde autre ! Je me perds en cette contemplation. Aux mondes heureux, aux gens de cestuy-mondes heureux ! Et les beaux b&#226;tisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont &#233;crits en mon livre de vie !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, dernier cercle : l'oreille perc&#233;e &#224; la juda&#239;que, et y attacha un petit anneau d'or &#224; ouvrage de tauche, au chaton duquel &#233;tait une puce ench&#226;ss&#233;e &#8212; et &#233;tait la puce noire, afin que nul n'en dout&#226;t. C'est belle chose, &#234;tre en tout cas bien inform&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16690 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242808.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242808.jpg?1770331548' width='500' height='359' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Panurge en philosophe&lt;/i&gt;. Print quatre aulnes de bureau : s'en acoustra comme d'une robbe longue &#224; simple cousture : desista porter le hault de ses chausses : &amp; attacha des lunettes &#224; son bonnet. En tel estat se presenta davant Pantagruel : lequel trouva le desguisement estrange, mesmement ne voyant plus la belle &amp; magnificque braguette, en laquelle il souloit comme en l'ancre sacre constituer son dernier refuge contre to' naufraiges d'adversit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment Panurge se conseille &#224; Pantagruel pour s&#231;avoir s'il se doibt marier.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seigneur vous avez ma deliberation entendue, qui est me marier, si de malencontre n'estoient tous les trouz fermez, clous, &amp; bouclez. Ie vous supply par l'amour, que si longtemps m'avez port&#233;, dictez m'en vostre advis.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis (respondit Pantagruel) qu'une foys en avez iect&#233; le dez, &amp; ainsi l'avez decret&#233;, &amp; prins en ferme deliberation, plus parler n'en fault, reste seulement la mettre &#224; execution.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voyre mais (dist Panurge) ie ne la vouldrois executer sans vostre conseil &amp; bon advis.&lt;br class='autobr' /&gt;
I'en suis (respondit Pantagruel) d'advis, &amp; vous le conseille.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez, que mon meilleur feust tel que ie suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvellet&#233;, i'aymerois mieulx ne me marier poinct.&lt;br class='autobr' /&gt;
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voire mais (dist Panurge) vouldriez vo' qu'ainsi seulet ie demeurasse toute ma vie sans compaignie coniugale ? Vous savez qu'il est escript, Veh soli. L'homme seul n'a iamais tel soulas qu'on veoyd entre gens mariez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si (dist Panurge) ma femme me faisoit coqu, comme vous s&#231;avez qu'il en est grande ann&#233;e, ce seroit assez pour me faire trespasser hors les gonds de patience. I'ayme bien les coquz, &amp; me semblent gens de bien, &amp; les hante voluntiers : mais pour mourir ie n'en vouldroys estre. C'est un poinct qui trop me poingt.&lt;br class='autobr' /&gt;
Poinct doncques ne vous mariez : (respondit Pantagruel) Car la sentence de Senecque est veritable hors toute exception. Ce qu'&#224; aultruy tu auras faict, soys certain qu'aultruy te fera.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dictez vous, demanda Panurge, cela sans exception ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans exception il le dict, respondit Pantagruel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ho ho (dist Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l'aultre. Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu'un aveugle de baston (Car il faut que le virolet trote, aultrement vivre ne s&#231;auroys) n'est ce le mieulx que ie me associe quelque honneste &amp; preude femme, qu'ainsi changer de iour en iour avecques continuel dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire ? Car femme de bien oncques ne me feut rien. Et n'en desplaise &#224; leurs mariz.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si (dist Panurge) Dieu le vouloit, &amp; advint que i'esposasse quelque femme de bien, &amp; elle me bastist, ie seroys plus que tiercelet de Iob, si ie n'enrageois tout vif. Car l'on m'a dict, que ces tant femmes de bien ont communement maulvaise teste, ausi ont elles bon vinaigre en leur mesnaige. Ie l'auroys encore pire, &amp; luy batteroys tant &amp; trestant la petite oye, ce sont braz, iambes, teste, poulmon, foye, &amp; ratelle : tant luy deschicqueterois ses habillemens &#224; bastons rompuz, que le grand Diole en attendroit l'ame damn&#233;e &#224; la porte. De ces tabus ie me passerois bien pour ceste ann&#233;e, &amp; content serois n'y entrer poinct.&lt;br class='autobr' /&gt;
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voire mais, dist Panurge, estant en estat tel que ie suis, quitte, &amp; non mari&#233;. Notez que ie diz quitte en la male heure. Car estant bien fort endebt&#233;, mes crediteurs ne seroient que trop soigneux de ma paternit&#233;. Mais quitte, &amp; non mari&#233;, ie n'ay personne qui tant de moy se souciast, &amp; amour tel me portast, qu'on dist estre amour coniugal. Et si par cas tombois en maladie, traict&#233; ne serois qu'au rebours. Le saige dict. L&#224; o&#249; n'est femme, i'entends merefamiles, &amp; en mariage legitime, le malade est en grand estrif. I'en ay veu claire experience en papes, legatz, cardinaulx, evesques, abbez, prieurs, prebstres, &amp; moines. Or l&#224; iamais ne m'auriez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] Mais si, dist Panurge, estant malade &amp; impotent au debvoir de mariage, ma femme impatiente de ma langueur, &#224; aultruy se abandonnoit, &amp; non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast de ma calamit&#233;, &amp; (que pis est) me desrobast, comme i'ay veu souvent advenir : ce seroit pour m'achever de paindre, &amp; courir les champs en pourpoinct.&lt;br class='autobr' /&gt;
Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voire mais, dist Panurge, ie n'aurois iamais aultrement filz ne filles legitimes, es quelz i'eusse espoir mon nom &amp; armes perpetuer : es quelz ie puisse laisser mes heritaiges &amp; acquetz, (i'en feray de beaulx un de ces matins, n'en doubtez, &amp; d'abondant seray grand retireur de rantes) avecques les quelz ie me puisse esbaudir, quand d'ailleurs serois meshaign&#233;, comme ie voys iournellement vostre tant bening &amp; debonnaire p&#232;re faire avecques vous, &amp; font tout gens de bien en leur serail &amp; priv&#233;. Car quite estant, mari&#233; non estant, estant par accident fasch&#233;, en lieu de me consoler, advis m'est que de mon mal riez.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : &lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, premier cercle. La parole pouss&#233;e &#224; son terme et la rh&#233;torique &#224; sa limite. Du coup, une premi&#232;re fragilit&#233; reconquise. Panurge, au terme du &#034;mariez-vous donc&#034;, a fini d'&#234;tre seulement le verbe. De son assurance et sa d&#233;brouillardise, rien n'a surv&#233;cu. Il n'a plus d'assurance et de d&#233;brouillardise qu'en parole. Pour le reste, maintenant, on a son portrait : foireux, pleurard, englu&#233; dans la contemplation complaisante de lui-m&#234;me. Panurge s'est soudain &#8212; au terme du &#034;mariez-vous, point donc ne vous mariez&#034; &#8212; toute la faiblesse de l'homme dans le monde. La force, la r&#233;flexion, le doute sont pour Pantagruel. Mais le monde, on n'est pas pr&#234;t &#224; le rejoindre. On est encore en Salmigondinois, pays d'utopie. Il a fallu traverser la mer dans Pantagruel pour y atteindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On va partir vers le monde. D'abord on va explorer ces signes. Fantastique coh&#233;rence de Rabelais. Les premiers signes dont disposera Panurge viendront du rapport m&#234;me de cette phrase dite &#224; ce qu'elle est phrase mat&#233;rielle, phrase du livre. Chez Rabelais, le livre toujours se raconte lui-m&#234;me en train de se faire. On ouvrira un livre, on confie sa vie &#224; l'arbitraire d'une page, au mot des autres, alors incapables de sens univoque. Coh&#233;rence de Rabelais, qu'on traite ensuite du hasard et des nombres, et que hasard et nombre, pour signifier, doivent se renvoyer encore au livre. Troisi&#232;me essai d'interpr&#233;tation, au bout des rh&#233;toriques du Tiers Livre, comme encore &#224; rares pages tout pr&#232;s du livre, on fera r&#234;ver Panurge, on parlera des songes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tiers Livre&lt;/i&gt;, premier cercle : incapacit&#233; des signes, s'ils n'ont pas &#233;t&#233; tremp&#233;s dans le monde, s'ils ont &#233;t&#233; laiss&#233;s cantonn&#233;s aux livres, au hasard, aux r&#234;ves. Et fantastique incoh&#233;rence de Rabelais. On l&#232;ve la t&#234;te, on d&#233;cide d'aller consulter la Sibylle voisine, et du Salmigondinois, &#224; l'autre bout du monde, nous voil&#224; en Touraine. L'utopie de Panurge n'&#233;tait qu'une distraction, une absence. &#192; chercher les signes r&#233;els, on a l'obligation du monde, m&#234;me si on retrouve cette vall&#233;e imaginaire de Gargantua, le pays prot&#233;g&#233; de l'enfance. &#192; preuve qu'il s'agit encore d'un r&#234;ve et du r&#234;ve du pays d'enfance : de Chinon &#224; Panzoust, il y a six kilom&#232;tres et leur chemin fut de trois journ&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Critique des conseils&lt;/i&gt;. &#034;Vostre conseil (dist Panurge) semble &#224; la chanson de Ricochet : Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, &amp; redictes contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Ie ne s&#231;ay es quelles me tenir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aussi (respondit Pantagruel) en vos propositions tant y a de Si, &amp; de Mais, que ie n'y s&#231;aurois rien fonder ne rien resouldre. N'estez vous asceur&#233; de vostre vouloir ? Le poinct principal y gist : tout le reste est fortuit &amp; dependent des fatales dispositions du Ciel. Il se y convient mettre &#224; l'adventure, les oeilz bandez, baissant la teste.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or voyez cy que vous ferez, si bon vous semble. Aportez moy les oeuvres de Virgile, &amp; par troys foys avecques l'ongle les ouvrant, explorerons par les vers du nombre entre nous convenus, le sort futur de vostre mariage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ie vous grupperay au cruc. Et s&#231;avez que luy feray ? Cor bien ce que feist Saturne au Ciel son p&#232;re. Ie vous luy coupperay les couillons tout rasibus du cul. Il ne s'en fauldra un pelet.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout beau fillol (dist Pantagruel) tout beau. Ouvrez pour la seconde foys.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il denote (dist Pantagruel) qu'elle vous battera dos &amp; ventre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Au rebours (repondist Panurge) C'est de moy qu'il prognosticque, &amp; dict, que ie la batteray en Tigre si elle me fasche. Martin baston en fera l'office. En faulte de baston, le Diable me mange, si ie ne la mangeroys toute vive.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il denote (dist Pantagruel) qu'elle vous desrobera.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vous voit bien en poinct. Vous serez coqu, vous serez battu, vous serez desrob&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenons par autre voie de divination. Quelle ? Bonne, antique et authentique. C'est par songe. Je le veux. Faudra-t-il peu ou beaucoup souper ce soir ? Je ne le demande sans cause, car si bien et largement je ne soupe, je ne dors rien qui vaille, la nuit ne fait que ravasser, et autant songe creux que pour l'or &#233;tait mon ventre. Point souper serait le meilleur, mais ne useront de temps extr&#234;me et rigoureuse di&#232;te. Vous mangerez bonne paume, croustimanie et bergamote.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Comment Pantagruel conseille &#224; Panurge de conferer avecques une Sibylle de Panzoust.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous soubvieigne que Alexandre le grand : ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, praesens les Satrapes quelque foys refusa audience &#224; un compaignon, puys en vain mille &amp; mille foys s'en repentit. Que luy eust coust&#233; ouyr &amp; entendre ce que l'homme avoit invent&#233;. Nature me semble non sans cause nous avoir form&#233; aureilles ouvertes, n'y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict es oeilz, langue, &amp; aultres issues du corps. La cause ie cuide estre, affin que tousiours toutes nuyctz, continuellement, puissions ouyr : &amp; par ouye perpetuellement aprendre : car c'est le sens sus tous aultres plus apte es disciplines.&lt;br class='autobr' /&gt;
Leur chemin feut de troys iourn&#233;es. La troizi&#232;me &#224; la crouppe de une montaigne soubs un grand &amp; ample Chastaignier leurs feut monstr&#233;e la maison de la vaticinatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans difficult&#233; ilz entr&#232;rent en la case chaumine, mal bastie, mal meubl&#233;e, toute enfum&#233;e. Au coing de la chemmin&#233;e trouv&#232;rent la vieille. La vieille estoit mal en poinct, mal vestue, mal nourrie, edent&#233;e, chassieuse courbass&#233;e, roupieuse, languoureuse, &amp; faisoit un potaige de choux verds, avecques une couane de lard iausne, &amp; un vieil savorados.&lt;br class='autobr' /&gt;
La vieille resta quelque temps en silence pensifve &amp; richinante des dens, puys s'assit sus le cul d'un boisseau, print en ses mains troys vieulx fuseaulx, les tourna &amp; vira entre ses doigtz en diverses mani&#232;res : puys esprouva leurs poinctes, le plus poinctu retint en main, les deux aultres iecta soubs une pille &#224; mil. Apr&#232;s print ses devidou&#232;res, &amp; par neuf foys les tourna, au neufvi&#232;me tour consydera sans plus toucher le mouvement des devidou&#232;res, &amp; attendit leur repous perfaict.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuys ie veidz qu'elle deschaussa un de ses esclos, (nous les nommons Sabotz) mist son davantau sus sa teste, comme les prebstres mettent leur amict quand ilz voulent messe chanter : puys avecques un antique tissu riol&#233;, piol&#233;, le lia soubs la guorge. Ainsi affeubl&#233;e tira un grand traict du bourrabaquin, print de la couille belini&#232;re trois carolus, les mist en trois coques de noix, &amp; les posa sus le cul d'un pot &#224; plume, feist trois tours de balay par la chemin&#233;e, iecta on feu demy fagot de brui&#232;re, &amp; un rameau de laurier sec. Le consydera brusler en silence, &amp; veid que bruslant ne faisoit grislement ne bruyt aulcun. Adoncques s'escria espovantablement, sonnant entre les dens quelques motz barbares &amp; d'estrange termination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mode que Panurge dit &#224; Epistemon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par la vertus Dieu ie tremble, ie croy que ie suys charm&#233;, elle ne parle poinct Christian. Voyez comment elle me semble de quatre empans plus grande, que n'estoit lors qu'elle se capitonna de son davantau. Que signifie ce remuement de badiguoinces ? Que pretend ceste iectigation des espaulles ? A quelle fin fredonne elle des babines, comme un Cinge demembrant escrevisses ? Les aureilles me cornent, il m'est advis que ie oy Proserpine bruyante : les Diables bien toust en place sortiront. O les laydes bestes. Fuyons. Serpe Dieu ie meurs de paour. Ie n'ayme poinct les Diables. Ilz me faschent &amp; sont mal plaisans. Fuyons. Adieu ma Dame, grand mercy de vos biens. Ie ne me marieray poinct, non. Ie y renonce des &#224; prasens comme allors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi commen&#231;oit escamper de la chambre, mais la vieille anticipa, tenente le fuseau en sa main : &amp; sortis en un courtil pr&#232;s sa maison. L&#224; estoit un Sycomore antique : elle l'escroulla par troys fois, &amp; sus huyct feueilles qui en tomb&#232;rent, sommairement avecques le fuseau escrivit quelques briefz vers. Puys les iecta au vent, &amp; leurs dist.&lt;br class='autobr' /&gt;
Allez les chercher si voulez, trouvez les si povez, le sort fatal de vostre mariage y est descript.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ces parolles dictes, se retira en sa tesni&#232;re, &amp; sus le perron de la porte se recoursa robe, cotte, &amp; chemise iusques aux escelles, &amp; leurs monstroit son cul.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;FRAN&#199;OIS BON : Reste que la question chaque fois r&#233;it&#233;r&#233;e n'a pas de r&#233;ponse, ou plut&#244;t re&#231;oit toujours la m&#234;me double r&#233;ponse. Comment disposer de son propre sort, et comment outrepasser la r&#233;ponse de prime abord donn&#233;e par Pantagruel : &#171; Soyez assur&#233; de votre propre vouloir, et vous y tenez &#187; ? Le livre sur Rabelais, les notes des &#233;ditions courantes, nous rebattent les oreilles de cette fameuse querelle des femmes. Et alors ? N'est-ce pas la mani&#232;re m&#234;me de Rabelais, depuis ses premi&#232;res lignes, d'attraper les vieux d&#233;mons, les dossiers en poussi&#232;re et de secouer &#231;a d'un bon coup de rire ? Que ses ma&#238;tres, ses amis, quelqu'un qu'il estime comme le fontaineblien Tiraqueau, soient intervenus, doctes, dissertateurs, grands connaisseurs dans cette tr&#232;s s&#233;rieuse querelle des femmes, ne devait que l'aider &#224; entrer dans son vieil habit du buveur des prologues, qui chausse lunettes pour apercevoir ses lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie de Rabelais dans la querelle des femmes, cherchez-la si vous voulez, trouvez-la si vous pouvez. Il y a &#224; la fin de Gargantua, le bon Gargantua, qui sort de son livre, soudain, pour venir dans celui-ci donner son avis. Mais quand Rabelais, tout en attrapant, en pleine farce, l&#226;che : &#171; Et si le signe vous f&#226;che, &#244; combien vous f&#226;cheront les choses signifi&#233;es ! &#187; Ou encore : &#171; Tout vrai &#224; tout vrai consonne. &#187; Ou plus loin dans le m&#234;me passage, &#233;crivant soudain : &#171; Rien de moins, c'est abus de dire que nous ayons langage naturel. Les langages sont par institution arbitraire et convenance des peuples. Les voix ne signifient naturellement mais &#224; plaisir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qu'on insiste : &#171; Je ne vous dis ce propos sans cause &#187;, et que ce registre s'&#233;crit sur toute la surface du Tiers Livre. Voil&#224; le seul th&#232;me, le th&#232;me permanent sous la farce de ce mariage de Panurge l'immariable. Et quand la sorci&#232;re de Panzoust s'&#233;criera, &#233;pouvantablement sonnant entre les dents mots barbares et d'&#233;tranges terminations, nous ne les entendrons pas ces mots. Nous ne les entendrons qu'au Quart Livre. Ici, on nous les montre seulement. On nous montre les mots du monde, et c'est Panurge qui prend peur. C'est lui, par la sorci&#232;re, qu'on r&#233;entend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de la Sibylle, suite du cercle. Signes du monde quand la parole y interroge. Le langage des muets, l'as des cabres. Signes contre paroles et pas d'interp&#233;n&#233;tration. Au contraire, des coups. Et le livre glisse. On croit que Rabelais joue, et soudain on ne sait plus. La satire et la farce sont l&#224;, toujours, au premier plan, sur toute la surface du tableau. Mais la mort aussi est l&#224;, et le secret. Et ce sont symboles d'un autre culte, des coques, des bijoux bizarres. C'est d'une pure aventure mentale qu'il s'agit. Et avec Raminagrobis, vieux po&#232;te fran&#231;ais, le troisi&#232;me cercle du Tiers Livre. Ceux dont la parole s'ouvre aux signes et les communique, m&#234;me si cette communication reste marqu&#233;e de son myst&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MICHEL CHAILLOU : Les fanatiques de Rabelais ne sont pas si nombreux. C'est l&#224; o&#249; on voit &#8212; c'est Pantagruel qui parle &#8212; o&#249; on voit justement cette esp&#232;ce d'&#233;vidence du secret du monde qui parle par la bouche de Pantagruel. C'est &#231;a, regardez : &#171; Je ne pensais, dit Pantagruel, jamais rencontrer homme tant obstin&#233; en sa pr&#233;hension, comme je vous vois. &#187; Ce &#171; comme je vous vois &#187; est d'une na&#239;vet&#233; extraordinaire. Il a la na&#239;vet&#233; des plus grands, parce que c'est l&#224; o&#249; se trouve le g&#233;nie. &#171; Comme je vous vois. Pour toutefois votre doute &#233;claircir... &#187; Le &#171; toutefois &#187;, la d&#233;licatesse de Pantagruel dans le &#171; toutefois &#187;. &#171; Pour toutefois votre doute &#233;claircir, suis d'avis... &#187; C'est merveilleux, c'est une all&#233;gresse, une suavit&#233;, une douceur. On a l'impression qu'il joint les mains et qu'il ne veut surtout pas heurter son interlocuteur. &#171; Suis d'avis que remuons toutes pierres. &#187; C'est-&#224;-dire qu'il n'y a rien qui reste, que vous ne compreniez pas. &#171; Entendez ma conception &#187;, et faites-moi le plaisir de m'&#233;couter. &#171; Les cygnes &#187; &#8212; on sent qu'il &#233;tend d&#233;j&#224; les ailes de sa pens&#233;e, comme les cygnes peuvent les &#233;tendre en prenant leur vol &#8212; &#171; qui sont oiseaux sacr&#233;s &#224; Apollon, ne chantent jamais sinon quand ils approchent de leur mort. &#187; C'est pourtant une phrase tr&#232;s simple, elle n'est pas finie. Puis alors Rabelais va faire cette esp&#232;ce d'allusion &#233;rudite : &#171; M&#234;mement au M&#233;andre (fleuve de Phrygie) &#187; &#8212; &#171; M&#234;mement au M&#233;andre &#187;, &#231;a m&#233;andre beaucoup &#8212; &#171; (fleuve de Phrygie) &#187;. Alors j'aime beaucoup la parenth&#232;se. Il emploie beaucoup de parenth&#232;ses parce que la parenth&#232;se pour moi c'est l'art du roman, c'est la digression, c'est tout ce qu'on veut. C'est la phrase dans la phrase, celle qui lutte pour arriver &#224; la surface et qui est englob&#233;e par les autres. Et peut-&#234;tre que toute la vie est en parenth&#232;se. Mais je veux dire, la phrase en parenth&#232;se, c'est l'apart&#233;, c'est... Toutes les r&#233;ussites, m&#234;me quand il n'y a pas de parenth&#232;ses, sont en parenth&#232;se. Pantagruel est en parenth&#232;se dans le monde, puisqu'il n'est pas un homme, il est plus qu'un homme, il est une sorte de dieu b&#233;n&#233;fique. Alors, il dit &#8212; la parenth&#232;se : &#171; Pour ce qu'Aelianus et Alexandre &#233;crivent en avoir ailleurs vu plusieurs mourir, mais nul chanter mourant. &#187; Ce &#171; nul chanter mourant &#187; est magnifique, ce n'est pas &#171; chanter mourir &#187;, c'est &#171; chanter mourant &#187; : il chante en mourant et la mort devient presque un chant. On ne peut pas imaginer la mort de Pantagruel &#224; cause de &#231;a, parce que la mort n'ose m&#234;me pas s'en approcher. Ce n'est pas possible. C'est pour &#231;a qu'il n'est pas humain en fait. C'est autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De mode que chant de cygne est pr&#233;sage certain de sa mort prochaine. &#187; Il donne des explications mais qui sont presque indignes, il s'en passerait. On sent qu'il dit : &#171; Bon, d'accord, vous savez que de mode que chant de Signe est pr&#233;sage certain de sa mort prochaine. Et ne meurt que pr&#233;alablement n'ait chant&#233;. &#187; Il nous rappelle &#224; nous que c'est &#231;a. On dit que le cygne ne meurt qu'une fois qu'il a chant&#233;. Mais c'est tout. Mais lui, &#231;a ne l'int&#233;resse pas tellement, &#231;a. Parce qu'on devrait le savoir, il n'a m&#234;me pas besoin de le dire, mais il le pr&#233;cise parce qu'il est gentil. &#192; ce moment-l&#224;, il vient &#224; ce qui l'int&#233;resse plus : &#171; Semblablement, les po&#232;tes qui sont en protection d'Apollon, approchant de leur mort, ordinairement deviennent proph&#232;tes et chantent par apolline inspiration, vaticinant des choses futures. &#187; Po&#233;sie, proph&#233;tie.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16689 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242807.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242807.jpg?1770331547' width='500' height='360' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pantagruel sur les signes&lt;/strong&gt; Ie ne pensoys (dist Pantagruel) iamais rencontrer homme tant obstin&#233; &#224; ses apprehensions comme ie vous voy. Pour toutesfoys vostre doubte esclarcir, suys d'advis que mouvons toute pierre. Entendez ma conception. Les cycnes, qui sont oyseaulx sacrez &#224; Apollo, ne chantent iamais, si non quand ilz approchent de leur mort : mesmement en Meander fleuve de Phrygie, de mode que chant de Cycne est praesaige certain de sa mort prochaine, &amp; ne meurt que praealablement n'ayt chant&#233;. Semblablement les po&#235;tes qui sont en protection de Apollo, approchans de leur mort ordinairement deviennent proph&#232;tes, &amp; chantent par Apolline inspiration vaticinans des choses futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I'ay d'adventaige ouy dire que tout homme vieulx, decrepit, &amp; pr&#232;s de sa fin, facilement divine des cas advenir. Et me souvient que Aristophanes en quelque comedie appelle les gens vieulx Sibylles. Car comme nous estans sur le moule, &amp; de loing voyans les mariniers &amp; voyagiers dedans leurs naufz en haulte mer, seulement en silence les considerons, &amp; bien prions pour leur prosp&#232;re abourdement : mais lors qu'ilz approchent du havre, &amp; par parolles &amp; par gestes les saluons, &amp; congratulons de ce que &#224; port de saulvet&#233; sont arrivez : aussi les Anges, les Heroes, les bons Daemons (scelon la doctrine des Platonicques) voyans les humains prochains de mort, comme de port tresceur &amp; salutaire : port de repous, &amp; de tranquillit&#233;, hors les troubles &amp; sollicitudes terrienes, les saluent, les consolent, parlent avecques eulx, &amp; i&#224; commencent leurs communicquer art de divination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ie le veulx (respondit Panurge). Allons y Epistemon de ce pas : de paour que mort ne le praevieigne. Veulx tu venir fr&#232;re Ian ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ie le veulx (respondit fr&#232;re Ian) bien voluntiers, pour l'amour de toy couillette. Car ie t'ayme du bon du foye.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sus l'heure feut par eulx chemin prins, &amp; arrivans au logis po&#235;ticque trouv&#232;rent le bon vieillart en agonie, avecques maintient ioyeulx, face ouverte, &amp; reguard lumineux. Panurge le saluant luy mist on doigt Medical de la main gausche en pur don un anneau d'or, en la palle duquel estoit un sapphyr oriental, beau &amp; ample : Puys &#224; l'imitation de Socrates luy offrit un beau coq blanc, lequel incontinent pos&#233; sus son lict la teste elev&#233;e en grande alaigresse secoua son pennaige, puys chanta en bien hault ton. Cela faict Panurge requist courtoisement dire &amp; exposer son iugement sus le doubte du mariage praetendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Adoncques escrivit ce que s'ensuyt.&lt;br class='autobr' /&gt;
Prenez l&#224;, ne la prenez pas. Si vous la prenez, c'est bien faict. Si ne la prenez en effect, Ce sera oeuvr&#233; par compas.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puys leurs bailla en main, &amp; leurs dist.&lt;br class='autobr' /&gt;
Allez enfans en la guarde du grand Dieu des cieulx, &amp; plus de cestuy affaire ne de aultre que soit, ne me inquietez. I'ay ce iourd'huy, qui est le dernier &amp; de May &amp; de moy, hors ma maison &#224; grande fatigue &amp; difficult&#233; chass&#233; un tas de villaines, immondes, &amp; pestilentes bestes, noires, guarres, fauves, blanches, cendr&#233;es, grivol&#233;es : les quelles laisser ne me vouloient &#224; mon aise mourir : &amp; par fraudulentes poinctures, gruppemens harpyacques, importunitez freslonnicques, toutes forg&#233;es en l'officine de ne s&#231;ay quelle insatiabilit&#233;, me evocquoient du doulx pensement on quel ie acquies&#231;ois contemplant, &amp; voyans &amp; i&#224; touchant &amp; guoustant le bien, &amp; felicit&#233;, que le bon Dieu a praepar&#233; &#224; ses fid&#232;les &amp; esleuz en l'aultre vie : &amp; estat de immortalit&#233;. Declinez de leur voye, ne soyez &#224; elles semblables : plus ne me molestez, &amp; me laissez en silence, ie vous supply.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ie croy par la vertus Dieu, qu'il est Hereticque, ou ie me donne au Diable. Il mesdict des bons p&#232;res mendians Cordeliers, &amp; Iacobins, qui sont les deux hemisph&#232;res de la Christiant&#233;, &amp; par la gyrognomonique circumbilivagination desquelz comme par deux filopendoles coelivages, tout l'Antonomatic matagrobolisme de l'eclise Romaine, soy snetente emburelucoqu&#233;e d'aulcun baraguouinage d'erreur ou de haeresie, homocentricalement se tremousse. Mais que tous les Diables luy ont faict, les paouvres Diables de Capussins, &amp; Minimes ? Ne sont ilz assez maigres les paouvres Diables ? Ne sont ilz assez enfumez &amp; perfumez de mis&#232;re &amp; calamit&#233; les paouvres couillons extraictz de Ichthyophagie ? Est il, fr&#232;re Ian, par ta foy, en estat de salvation ? Il s'en va par Dieu damn&#233; comme une serpe &#224; trente mille hott&#233;es de Diables. Mesdire de ces bons &amp; vaillans piliers d'eclise ? Appellez vous cela fureur po&#235;ticque ? Ie ne m'en peuz contenter : il p&#232;che villainement, il blasph&#232;me contre la religion. I'en suys fort scandalis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son ame s'en va &#224; trente mille charret&#233;es de Diables. S&#231;avez vous o&#249; ? Cor Bieu mon amy droict dessoubs la scelle pers&#233;e de Proserpine, dedans le propre bassin infernal, on quel elle rend l'operation fecale de ses clyst&#232;res, &#224; coust&#233; guausche de la grande chauldi&#232;re, &#224; trois toises pr&#232;s les gryphes de Lucifer, tirant vers la chambre noire de Demiourgon. Ho le villain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ho, ho, ie me abuse, &amp; me esguare en mes discours. Le Diable me emport si ie y voys. Vertus Dieu, la chambre est desi&#224; pleine de Diables. Ie les oy desi&#224; soy pelaudans &amp; entrebattans en Diable, &#224; qui humera l'ame Raminagrobidicque, &amp; qui premier de broc en bouc la portera &#224; messer Lucifer. Houstez vous de l&#224;. Ie ne y vois pas. Le Diable me emport si ie ny voys. Qui s&#231;ait s'ilz useroient de qui pro quo, &amp; en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouvre Panurge quitte ? Ilz y ont maintes foys failly estant safran&#233; &amp; endebt&#233;. Houstez vous de l&#224;. Ie ne y vois pas. Ie meurs par Dieu de male raige de paour. Soy trouver entre Diables affamez ? entre Diables de faction ? entre Diables negocians ? Houstez vous de l&#224;. Le Diable me emport si ie y voys. S'il est damn&#233;, &#224; son dam. Pour quoy mesdisoit il des bons p&#232;res de religion ? Pour quoy les avoit il chass&#233; hors sa chambre, sus l'heure que il avoit plus de besoing de leur ayde, de leurs devotes pri&#232;res, de leurs sainctes admonitions ? Pour quoy par testament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouvres gens qui n'ont que leur vie en ce monde ? Y aille qui vouldra aller. Le Diable me emport si ie y voys. Si ie y allois, le Diable me emporteroit. Cancre. Houstez vous de l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu as la metaposcopie &amp; physionomie d'un coqu. Ie diz coqu scandal&#233; &amp; diffam&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce faulx traict que ie voy icy au dessus du mons Iovis, oncques ne feut qu'en la main d'un coqu.&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus vray n'est verit&#233; qu'il est certain que seras coqu bien tost apr&#232;s que seras mari&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Icy i'en ay d'abondant asceurance nouvelle. Et te afferme que tu seras coqu. D'adventaige seras de ta femme battu, &amp; d'elle seras desrobb&#233;. Car ie trouve la septiesme maison en aspectz tous malings, &amp; en batterie de tous signes portans cornes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ie seray (respondit Panurge) tes fortes fiebvres quartaines, vieulx fol : sot : mal plaisant que tu es. Quand tous coquz s'assembleront, tu porteras la bani&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voulez vous (dist Her Trippa) en s&#231;avoir plus amplement la verit&#233; par Pyromantie, par A&#235;romantie, par Hydromantie ? Dedans un bassin plein d'eau ie te montreray ta femme future brimballant avecques deux rustres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand (dist Panurge) tu mettras ton nez en mon cul, soys recors de deschausser tes lunettes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par Catoptromantie il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en un mirouoir brisgoutant aussi apertement que si ie te la monstroys en la fontaine du temple. Par Coscinomantie. Ayons un crible &amp; des forcettes, tu voyras Diables. Par Alphitomantie &amp; par Alevromantie meslant du froment avecques de la farine. Par Astragalomantie. I'ay ceans les proiectz tous pretz. Par Tyromantie. I'ay un fromaige de Brehemont &#224; propous. Par Gyromantie ie te feray icy tournoyer force cercles, les quelz tous tomberont &#224; gausche ie t'en asceure. Par Sternomantie. Par Libanomantie. Il ne fault qu'un peu d'encent. Par Ceromantie. L&#224; par cire fondue en eaue tu voiras la figure de ta femme &amp; de ses taboureurs. Par Capnomantie. Sus des charbons ardens nous mettrons de la semence de Pavot &amp; de Sisame. O chose gualante ! Par Tephramantie. Tu voiras la cendre en l'a&#235;r figurante ta femme en bel estat. Par Stichomantie. Par Onomatomantie. Comment as tu nom ? (Maschemerde respondit Panurge) ou bien par Alectryomantie, par l'art de Aruspiscine, par Extispicine, ou bien par Necromantie ? Ie vous feray soubdain resusciter quelqu'un peu cy devant mort, lequel nous en dira le totage. Ou si avez paour des mors, comme ont naturellement tous coquz, ie useray seulement de Sciomantie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; : Va (respondit Panurge) fol enraig&#233; au Diable : &amp; te faiz lanterner &#224; quelque Albanoys, si auras un chapeau poinctu. Diable que ne me conseillez tu aussi bien tenir une Esmeraulde, ou la pierre de Hy&#232;ne soubs la langue ? ou me munir de langues de Puputz, &amp; de coeurs de Ranes verdes ? A trente Diables soit le coqu, cornu, marrane, sorcier au Diable, enchanteur de l'Antichrist. Allons. Laissons icy ce fol enraig&#233;, mat de cath&#232;ne, ravasser tout son saoul avecques ses diables privez. Tien moy un peu ioyeulx mon bedon. Ie me sens tout matagrabolis&#233; en mon esprit, des propous de ce fol endiabl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Escoute couillon mignon.&lt;br class='autobr' /&gt;
Couillon moignon, c. de renom, couillon paillart, guallart, palpable, batable, Arabesque, c. d'algamala, verniss&#233;, lyripipi&#233;, tonnant, absolu, sigillatif, baltoquet, desir&#233;, farcy, iolly, c. oval, c. claustral, c. convulsif, repercussif, de haulte lisse, secourable, redoubtable, martel&#233;, c. effren&#233;, c. entass&#233;, c. bouffy, c. poudrebif, c. gigantal, magistral, goulu, membru, laict&#233;, madr&#233;, trouss&#233;, entrelard&#233;, c. d'audace, c. lascif, c. forcen&#233;, resolu, courtoys, sifflant, urgent, brusquet, fallot, c. belutant, c. poupin, c. dallidalot, c. roussinant, c. fulminant, c. aromatisant, c. pimpant, c. farfouillant, c. culbutant, fr&#232;re Ian mon amy, me doibs ie marier ou non ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Marie toy de par le Diable, marie toy, &amp; carillonne &#224; doubles carrillons de couillons. Ie diz &amp; entends le plus toust que faire pourras. D&#232;s huy au soir faiz en crier les bancs &amp; le challit. S&#231;aiz tu pas bien, que la fin du monde approche ? Nous en sommes huy plus pr&#232;s de deux trabutz &amp; demie toise, que n'estions avant hier. Vouldrois tu bien qu'on te trouvast les couillons pleins au iour du iugement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Escoute (dist fr&#232;re Ian) l'oracle des cloches de Varenes. Que disent elles ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ie les entends, (respondit Panurge). Escoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t'en trouveras, veras, veras. Marie, marie. Ie te asceure que ie me marieray : tous les elemens me y invitent. Ce mot te soit comme une muraille de bronze.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre deffier, de ma paternit&#233; : comme ayant peu favorable le roydde Dieu des iardins. Ie te supply me faire ce bien de croire, que ie l'ay &#224; commandement, docile, benevole, attentif, obeissant en tout &amp; par tout. Il ne luy fault que lascher les longes, ie diz l'aiguillette, luy monstrer de pr&#232;s la proye : &amp; dire, hale compaignon. Et quand ma femme future seroit aussi gloute du plaisir Venerien, que fut oncques Messalina, ou la marquise de Oinsestre en Angleterre, ie te prie croire, que ie l'ay encores plus copieux au contentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ie t'entends (dist fr&#232;re Ian) mais le temps matte toutes choses. Il n'est le marbre ne le Porphyre, qui n'ayt sa vieillesse &amp; decadence. Desi&#224; voy ie ton poil grisonner en teste. Ta barbe par les distinctions du gris, du blanc, du tann&#233;, &amp; du noir, me semble une Mappemonde. Reguarde icy. Voy l&#224; Asie. Icy sont Tigris &amp; Euphrates. Voy l&#224; Afrique ? Icy est la montaigne de la Lune. Voydz tu les paluz du Nil ? De&#231;a est Europe. Voydz tu Thel&#232;me ? Ce touppet icy tout blanc, sont les monts Hyperbor&#233;es. Par ma soif mon amy, quand les neiges sont es montaignes : ie diz la teste &amp; le menton, il n'y a pas grand chaleur par les val&#233;es de la braguette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tes males mules (respondit Panurge). Tu n'entends pas les Topiques. Quand la neige est sus les montaignes : la fouldre, l'esclair, les lanciz, le mau lubec, le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeste, tous les Diables, sont par les vall&#233;es. Tu me reproches mon poil grisonnant, &amp; ne consyd&#232;re poinct comment il est de la nature des pourreaux, es quelz nous voyons la teste blanche, &amp; la queue verde droicte &amp; vigoureuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est qu'aulcune qui vueille (dist fr&#232;re Ian). Diz Couillon flatry. C. moisy. c. rouy. c. poitry d'eaue froyde. c. transy. c. avall&#233;. c. fen&#233;. c. esren&#233;. c. hallebren&#233;. c. prostern&#233;. c. engrou&#233;. c. ecrem&#233;. c. supprim&#233;. c. retif. c. moulu. c. dissolu. c. chaumeny. c. pendillant. c. appellant. c. guavasche. c. esgren&#233;. c. incongru. c. forbeu. c. lantern&#233;. c. embren&#233;. c. amadou&#233;. c. exprim&#233;. c. chetif. c. putatif. c. vermoulu. c. courbatu. c. morfondu. c. dyscrasi&#233;. c. disgrati&#233;. c. esgoutt&#233;. c. demanch&#233;. c. vesneux. c. malandr&#233;. c. farineux. c. gangreneux. c. croustelev&#233;. c. guoguelu. c. niebl&#233;. c. gers&#233;. c. de Ratepenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Viens &#231;a, couillot hault, escoute, que me disent les cloches &#224; ceste heure que sommes plus vrais. Marie, poinct, Marie, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie, Marie, poinct, Marie, poinct, Marie, poinct, tu t'en repentiras, pentiras, pentiras, coquerasseras.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;missions ont &#233;t&#233; diffus&#233;es pour la premi&#232;re fois le 6 et le 8 d&#233;cembre 1988.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_16691 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242809.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/les_songes_drolatiques_de_pantagruel_ou_sont_contenues_plusieurs_figures_de_l_invention_de_maitre_franc_ois_rabelais_met_dp242809.jpg?1770331549' width='500' height='360' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ecrire | Quand comment</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Notes sur l'insomnie qui en r&#233;sulte&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/tempimage8zqe1w.jpg?1758484539' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Kafka. N'&#233;crit qu'&#224; partir de onze heures du soir, repousser la nuit jusqu'o&#249; elle c&#232;de, jusqu'&#224; trois ou quatre heures du matin &#8211; pour &lt;i&gt;Le Verdict&lt;/i&gt;, six heures du matin : et le r&#233;cit fut entrepris et achev&#233; d'une hal&#232;te : le plus souvent, rien que d'atroce maux de t&#234;te, et quelques lignes avort&#233;es sur le cahier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beckett. Tard le soir dans des cahiers d'&#233;colier et le plus grand silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balzac. Se l&#232;ve vers une heure du matin et travaille jusqu'&#224; huit heures, reprend apr&#232;s une sieste, jusqu'&#224; seize heures &#8212; debout, entour&#233; de ses papiers entass&#233;s et de ses tasses de caf&#233; &#8212; cinquante tasses par jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hemingway. Commence &#224; &#233;crire &#224; l'aube, vers cinq heures et demie ; travaille jusqu'&#224; midi, note chaque jour le nombre de mots produits. Le reste de la journ&#233;e : lecture, p&#234;che, alcool.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Murakami. Se l&#232;ve &#224; quatre heures, &#233;crit cinq ou six heures, puis court dix kilom&#232;tres ou nage. Se couche vers neuf heures du soir : ce rythme r&#233;p&#233;t&#233; chaque jour comme, dit-il, une mani&#232;re de se mettre en &#233;tat d'hypnose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hugo. Se l&#232;ve t&#244;t et &#233;crit plusieurs heures le matin. &#192; Guernesey, la journ&#233;e commence par une baignade en mer. &#201;crit debout face &#224; une fen&#234;tre ouverte sur la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Proust. &#201;crit dans son lit, surtout l'apr&#232;s-midi et la nuit, souvent jusqu'&#224; quatre heures du matin. Sa chambre, capitonn&#233;e de li&#232;ge, est ferm&#233;e aux bruits et &#224; la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rimbaud. &#201;crit par instants hallucin&#233;s ; souvent le soir, jusque tard dans les caf&#233;s, ou la nuit dans les chambres d'h&#244;tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski. &#201;crit la nuit press&#233; par les d&#233;lais. Il dicte ses textes &#224; Anna Grigorievna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Woolf. &#201;crit le matin, trois heures chaque jour. Quand elle a achev&#233;, note la date et le nombre de mots dans son journal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joyce. &#201;crit lentement, souvent l'apr&#232;s-midi, parfois une seule phrase dans la journ&#233;e. Souvent dict&#233;e &#224; Nora ou &#224; des amis. Ses cahiers remplis de variantes, ratures, listes de mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Flaubert. Travaille la nuit, &#224; Croisset. Hurle les phrases ensuite, pour en &#233;prouver la r&#233;sistance. Avance par pages arrach&#233;es, refus&#233;es, r&#233;&#233;crites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faulkner. &#201;crit t&#244;t le matin, avant d'aller travailler &#224; la centrale &#233;lectrique ou sur ses terres. Travaille sur des tables branlantes, dans des carnets, boit, recommence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche. &#201;crit en marchant. Ses carnets toujours dans la poche, il compose dans la montagne, &#224; Sils-Maria, debout, le corps pris dans la marche. Ses textes sont dict&#233;s par le rythme des pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tchekhov. M&#233;decin le jour, il &#233;crit la nuit. Il r&#233;dige vite, dans les intervalles, entre deux patients. Ses nouvelles tiennent de la fatigue et de l'odeur de l'h&#244;pital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pasolini. &#201;crit le matin, tr&#232;s t&#244;t, s'&#233;gare dans le jour. La nuit, il corrige, monte, r&#233;&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simon. &#201;crit &#224; la table, cahiers devant lui, heures enti&#232;res de ratures. Lenteur, reprises. &#192; peine quelques lignes dans une journ&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pessoa. Employ&#233; de bureau le jour, &#233;crit ses po&#232;mes et fragments le soir, dans les caf&#233;s de Lisbonne. Cherche son nom, les cahiers remplis d'identit&#233;s qui se croisent, se saluent &#224; peine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duras. Dicte aussi ses livres : hurle les phrases &#224; travers les immenses pi&#232;ces de Neauphle le Ch&#226;teau &#224; Yann Andr&#233;a qui saisit les mots &#224; la vol&#233;e et les tape &#224; la machine ; ivres tous les deux au dernier degr&#233; : ce qui s'invente de l'un &#224; l'autre et par l'ivresse, on ne saura pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yourcenar. &#201;crit en voyage, dans les trains, les h&#244;tels et sur des feuilles volantes qu'elle classe ensuite. Emporte partout ses manuscrits dans une vieille serviette de cuir. &lt;i&gt;Hadrien&lt;/i&gt; na&#238;t entre Bruges et Rome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Queneau. Chaque matin, de neuf heures &#224; midi, dans son appartement de Neuilly. Compte ses vers. L'apr&#232;s-midi, il peint ou se prom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ponge. &#201;crit peu mais longtemps : des ann&#233;es parfois pour un po&#232;me bref. Prend des notes sur les objets, les accumule, les retourne. Dans sa maison du Bar-sur-Loup, observe jusqu'&#224; l'&#233;puisement du regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celan. &#201;crit debout, face &#224; la fen&#234;tre de son appartement parisien. Souvent la nuit, dans le silence de la rue de Longchamp.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Perec. &#201;crit partout : dans les caf&#233;s, les trains, les salles d'attente. Carnet &#224; port&#233;e de main, note, classe, inventorie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Claudel. &#192; son pupitre, dans sa maison de Brangues. Le jour au Consulat, la nuit compose ses drames, arpente sa chambre, d&#233;clame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Artaud. Par crises. &#192; Rodez dans sa cellule couvre des cahiers entiers de dessins et de mots, griffonne sur les murs, crache sur les pages et les perfore, cherche le passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Breton. La nuit rue Fontaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michaux. Entre deux voyages dehors et dedans dans de petits carnets qu'il emporte partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kolt&#232;s. Le matin, le t&#233;l&#233;phone d&#233;branch&#233;. Au Nicaragua, sans t&#233;l&#233;phone au bord du lac Atitl&#225;n, il pose devant lui trois portraits : celui de Dostoievski, de James Dean, et de sa m&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Kafka ne mourra pas</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/kafka-ne-mourra-pas</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;L'impossible&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_1396.jpg?1733258662' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Au pli de la biographie monumentale de Reiner Stach, j'en resterai &#224; jamais au mois de mai 1924, quelques jours avant les derniers. Ces jours de mai qui sont peut-&#234;tre les plus atroces, quand l'espoir encore existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre bascule de la page 816 &#224; la page 865. Aux jours de mai succ&#232;dent les notes savantes du savant auteur. Et entre ? Rien. Dans le pli de cette vie non &#233;crite, il n'y a que la mort. Et la mort n'existe pas. Mon &#233;dition fautive est la plus juste. Mon &#233;dition fautive est la plus v&#233;ritable et je la tiendrai pour seule vraie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dira bien s&#251;r que c'est un cahier qui en serait la cause. Que ce n'est l&#224; qu'un souci d'assemblage. Que l'imprimeur aura &#233;t&#233; distrait, le fabricant n&#233;gligent, l'&#233;diteur &#8212; les impeccables &#233;ditions du Cherche-Midi &#8212; peu regardant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je sais bien, pour avoir compuls&#233; dans le d&#233;tail les XII cahiers et les innombrables liasses compos&#233;es rageusement et dans le plus grand d&#233;sordre par K., que non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'ami Max Brod, il ne cessait de dire que tout &#233;tait impossible : contenter son p&#232;re, se marier ou se rendre chaque jour &#224; l'Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt f&#252;r das K&#246;nigreich B&#246;hmen et r&#233;diger ses rapports d'assurance, venir &#224; bout d'un de ses romans : impossible, tout. Max souriait, il disait que si tout, vraiment &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; &#233;tait impossible, le travail au bureau et l'&#233;criture, la vie, alors pourquoi le simple fait de manger ne serait-il pas impossible lui aussi ? Or, il mangeait &#8212; si peu, et sans plaisir certes, mais il levait la fourchette de temps en temps, ce qui &#233;tait bien la preuve qu'au moins une chose n'&#233;tait pas impossible. Mais &lt;i&gt;c'est vrai&lt;/i&gt;, lui r&#233;pondait Franz, &lt;i&gt;c'est vrai. Sans doute le d&#233;sir de perfection n'est qu'une petite partie de mon grand n&#339;ud gordien, mais chaque partie est aussi le tout en l'occurrence, et donc ce que tu dis est vrai. Mais cette impossibilit&#233; existe bel et bien : cette impossibilit&#233; de manger. Sauf qu'elle n'est pas aussi grossi&#232;rement visible que l'impossibilit&#233;, par exemple, de me marier.&lt;/i&gt; Impossible, tout l'est &#8212; manger y compris, mais ce n'est qu'un d&#233;tail. Tout est dans cette vie impossible, et avant tout l'&#233;criture, et avant tout ce que l'&#233;criture affronte. C'est le projet de chaque texte qu'il &#233;crivit, l'enjeu m&#234;me : c'est pourquoi en chacun, l'impossible se produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible donc que Kafka puisse jamais mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le trois juin mille neuf-cent vingt-quatre n'arrivera pas. Pas dans ce livre que je tiens entre mes mains o&#249; la vie s'&#233;crit en lettres pleines, pr&#233;cises et fatales ; o&#249; la vie est cette t&#226;che impossible qui s'accomplit, ligne &#224; ligne, jusqu'&#224; fabriquer cette &#339;uvre impossible o&#249; l'impossible est &#224; sa t&#226;che jusqu'&#224; repousser la mort entre deux pages oubli&#233;es, volantes et introuvables.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_13418 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_1400.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_1400.jpg?1733258638' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Partage des eaux &amp; Estuaires | &#201;critures et vies</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/partage-des-eaux-estuaires-ecritures-et-vies</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Colloque &#224; Rimouski : &#171; R&#233;cits des eaux : confluences des savoirs entre raison, &#233;motions et cr&#233;ation &#187; &#8211; mai 2022&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2845.png?1651510588' class='spip_logo spip_logo_right' width='97' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Du 25 au 28 mai 2022 est organis&#233; le colloque &#171; R&#233;cits des eaux : confluences des savoirs entre raison, &#233;motions et cr&#233;ation &#187;, &#224; Rimouski, par Camille Deslauriers, Kateri Lemmens et Dany Rondeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je regrette de ne pouvoir &#234;tre au bord du fleuve &lt;i&gt;personnellement&lt;/i&gt;, je proposerai, &#224; distance, quelques approches autour de l'&#233;criture entre la vie et sa r&#233;invention &#8212; sous l'image offerte par le colloque des eaux et de leur ligne de partage.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;sentation du colloque &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est une baleini&#232;re qui fut pour moi Yale et Harvard &#187;, &#233;crit Herman Melville dans son chef-d'&#339;uvre qui fait de la poursuite du sens un absolu d&#233;vorant, tentaculaire, avide. De la philosophie &#224; la c&#233;tologie, l'&#339;uvre phare de Melville traverse les disciplines et les savoirs, toise l'infini et en fait sa qu&#234;te, comme si la qu&#234;te elle-m&#234;me, &#224; l'image d'une mer sans fin, ne devait conna&#238;tre aucune limite. Ce colloque vise &#224; appr&#233;hender et &#224; raconter l'eau (fleuves, mers, rivi&#232;res, bassins hydrographiques, lacs, ruisseaux, glace de mer, banquise, etc.) en pensant les rapports entre la science, la philosophie, l'&#233;thique, la psychologie, la cr&#233;ation et la litt&#233;rature. Il cherchera pr&#233;cis&#233;ment &#224; penser et &#224; dire ces rapports que peuvent r&#233;aliser les maillages et les rencontres disciplinaires lorsque l'on cherche &#224; mieux saisir un ou des ph&#233;nom&#232;nes, sans perdre de vue la complexit&#233; de nos mani&#232;res d'&#234;tre, de r&#233;fl&#233;chir, d'appr&#233;hender et de sentir. Que peuvent nous r&#233;v&#233;ler les jumelages, les croisements, les hybridations disciplinaires non seulement sur les ph&#233;nom&#232;nes appr&#233;hend&#233;s, mais bien aussi nos modes d'&#234;tre, de sentir, de penser et d'exprimer ? Ainsi, peut-&#234;tre en raison de la complexit&#233; des menaces qui p&#232;sent sur l'environnement et les &#233;cosyst&#232;mes, peut-&#234;tre en raison d'une amorce de retournement de la science vers l'expressivit&#233; et la singularit&#233; conf&#233;r&#233;es aux disciplines artistiques, on voit &#233;merger des &#339;uvres et des projets de recherche qui int&#232;grent la cr&#233;ation &#224; la science et &#224; la cr&#233;ation une approche de ph&#233;nom&#232;nes scientifiques ou des &#233;l&#233;ments appartenant aux autres humanit&#233;s ou encore aux r&#233;flexions &#233;thiques, politiques ou philosophiques et m&#234;me psychologiques, notamment lorsque vient le temps d'appr&#233;hender des enjeux de compr&#233;hension et d'interpr&#233;tation des mers, fleuves, lacs et rivi&#232;res. Que nous disent l'art, la philosophie et la litt&#233;rature sur l'&#233;co-anxi&#233;t&#233; li&#233;e aux mers, aux cours d'eaux ou aux &#233;tendues d'eaux, &#224; la dynamique de la banquise ou encore sur les enjeux de notre compr&#233;hension de ces derniers &#224; l'heure de l'anthropoc&#232;ne ? Comment des approches comme la g&#233;opo&#233;tique, l'&#233;copo&#233;tique, la ph&#233;nom&#233;nologie, l'herm&#233;neutique, la s&#233;miotique, la philosophie, les humanit&#233;s environnementales ou encore l'&#233;thique peuvent-elles nourrir ces potentialit&#233;s d'exploration et d'expression ? Comment les paroles, &#339;uvres et t&#233;moignages des Premi&#232;res Nations impliquent-ils des connaissances et des savoirs actifs et habit&#233;s des &#233;l&#233;ments aquatiques et glaciaires et comment les racontent-ils ? Comment les &#233;crivain.e.s et les artistes comprennent-ils et racontent-ils la pens&#233;e, la science et surtout les &#233;motions dans les &#339;uvres portant l'eau et ses manifestations physiques et g&#233;ophysiques ? D&#232;s lors, quels processus, protocoles, dialogues, d&#233;placements de la science &#224; la cr&#233;ation ? Et comment les pratiques et les genres de la cr&#233;ation litt&#233;raire (essai, po&#233;sie, fiction narrative, th&#233;&#226;tre, etc.) explorent &#224; leur mani&#232;re ces &#233;changes, transpositions, questionnements ? Quelles notions peuvent, en retour, nous permettre d'appr&#233;hender ces passations de savoir ou les rapports au monde exprim&#233;s &#224; l'occasion de tel projets de recherche-cr&#233;ation ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ma proposition de communication&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;center&gt;Partage des eaux &amp; Estuaires
&lt;br&gt;&#201;critures et Vies&lt;/center&gt;&lt;/strong&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes dans les m&#233;andres de la lagune de Lagos, immense et incompr&#233;hensible zone hydrographiques de l'Afrique Occidentale &#8212; hydrographique : litt&#233;ralement, ce qui s'&#233;crit par l'eau, texte trac&#233;s des creusements du fleuve sur la terre, r&#233;cits de l'eau par quoi se constituent le langage d'&#233;prouv&#233; de signification, mais non pas de sens, des &#233;l&#233;ments. Le sens, on le sait, il va toujours vers le plus large. Les fleuves de l'Ogun et Osun se r&#233;pandent, comme si la terre &#233;tait &#224; ce point du monde &#233;ventr&#233;e : entre les bras &#233;cartel&#233;s des fleuves, la ville de Lagos semble &#233;parpill&#233;, discontinu, saupoudr&#233; sur la terre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les eaux qui ont pris leur source pr&#232;s de 300 km plus au nord d&#233;vale le monde jusque l&#224;, enserrant Lagos et sa banlieue interminable, ses faubourgs sans d'autres horizons qu'eux-m&#234;mes. La sc&#232;ne est donc ici, mais o&#249; ? C'est la lagune. Qu'est-ce &#224; dire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes en 1977. Nous sommes toujours en 1977 quand nous ne savons pas o&#249; et quand nous sommes. Le dramaturge &#8212; il ne l'est pas encore tout &#224; fait &#8212; fran&#231;ais (mais il aura toujours au fond honte de l'&#234;tre) Bernard-Marie Kolt&#232;s est l&#224;, parmi la lagune, c'est-dire nulle part, et d'ailleurs il se cherche litt&#233;ralement. Il est venu ici pour se trouver : ailler ailleurs voir s'il n'y est pas et en effet, il n'y et pas : il n'y a que de l'eau. Mais quelle eau au juste ? Kolt&#232;s est venu au fond du monde (&#171; &#224; pr&#233;sent je suis au fond du monde &#187; avait lui aussi constat&#233; Rimbaud au c&#339;ur d&#233;chirant de Sa Saison en Enfer, au bord du fleuve de l'oubli et de la mort), au fond du monde moins pour &#171; chercher du nouveau et trouver de l'inconnu &#187;, que pour arracher la mati&#232;re d'une pi&#232;ce qu'il r&#234;ve, sur les folies meurtri&#232;res des politiques coloniales fran&#231;aises, sur le pillage et la mise &#224; mort de l'Afrique par les vell&#233;it&#233;s racistes de l'imp&#233;rialisme bourgeois, il est venu l&#224; pour mettre &#224; l'&#233;preuve de la r&#233;alit&#233; sa pens&#233;e nourrie de marxisme les quelques ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes et voir si elle allait r&#233;sistait. Elle ne r&#233;siste pas &#224; la complexit&#233; terrifiante de ce r&#233;el ici r&#233;pandue en d&#233;sordre dans les marais qui l'entourent. Sa vie, qu'il aurait voulu d&#233;di&#233;e &#224; une cause (la R&#233;volution) par l'&#233;criture, s'est comme noy&#233;e ici avec ses th&#233;ories.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Non, vraiment, la lutte des classes n'est ni une chose simple, ni m&#234;me pr&#233;visible [&#233;crit-il dans une lettre &#224; son mentor en &#233;criture et en politique, l'homme de th&#233;&#226;tre Hubert Gignoux] ; les voies de la lutte des classes sont imp&#233;n&#233;trables ! Comment croire une r&#233;volution possible dans les marais de l'incoh&#233;rence, de la corruption, de la morale (apparente) du profit et de la servitude accept&#233;e. Tout est l&#224; pour que l'explosion ait lieu, et l'explosion semble impossible. Les lois des antagonismes sociaux sont si peu m&#233;caniques que... on finit par douter de leur existence.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Les mar&#233;es de l'incoh&#233;rence sont ceux de la situation politique, enchev&#234;tr&#233;es dans des contradictions sans fins, et de sa vie m&#234;me, qui perd ici une part de sa raison d'&#234;tre, et m&#234;me de sa r&#233;alit&#233; : jusqu'&#224; douter de sa propre existence. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ces pens&#233;es, Kolt&#232;s les formule l&#224; dans cet espace qui n'est pas seulement le d&#233;cor et le t&#233;moin, l'&#233;l&#233;ment r&#233;v&#233;lateur comme en chimie de cette v&#233;rit&#233; terrible, qui lui arrache ses illusions et le plonge, le plongera &#224; jamais dans une sorte de d&#233;sespoir lucide, d'obstination &#224; regarder le monde en face, de douceur intraitable &#224; l'&#233;gard du r&#233;el, non, ce n'est pas seulement un r&#233;seau hydrographique, une &#233;tendue d'eau qui l'entoure et dans lequel il est intellectuellement pi&#233;g&#233;, c'est aussi et surtout une m&#233;taphore &#8212; m&#233;taphore qui propose tout &#224; la fois un lieu et une formule (pour le dire avec les mots de Rimbaud), une formule de conjuration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car Kolt&#232;s poursuit cette lettre et &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Je pensais &#224; cela dans la lagune, r&#233;gion qui n'est ni la mer ni la terre, lieu myst&#233;rieux, d&#233;routant, incompr&#233;hensible, o&#249; il faut, pour s'assurer que l'on est bien quelque part, arracher au passage une motte de terre et l'&#233;craser dans sa main, plonger son bras dans l'eau et ensuite le l&#233;cher pour sentir qu'il est sal&#233; ; alors seulement, dans cet espace apparemment si abstrait, on peut croire qu'il est &#224; la fois fait de mer et de terre, et qu'&#224; un moment donn&#233;, en avan&#231;ant encore au milieu de l'ind&#233;cision de la lagune, un jour, on aper&#231;oit le grand large.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que c'est que le monde ? C'est une mati&#232;re brutale, &#233;l&#233;mentale, physique et sensible, sensorielle. D&#232;s lors, pour se rep&#233;rer dans le monde, et s'orienter dans son existence, Kolt&#232;s d&#233;couvre qu'il n'y a qu'une fa&#231;on de le faire : boire le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il raconte ce geste (dans lequel on peut lire la conjonction du geste politique et du geste d'&#233;criture : &#224; la fois une m&#233;taphore et une action physique concr&#232;te, qui rejoue celui de l'enfance) : plonger sa main dans l'eau, et go&#251;ter l'eau. Car c'est toujours ce que fait instinctivement un enfant quand il d&#233;couvre la mer ou qu'il nage dans un fleuve. Pour la conna&#238;tre, il la boit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Je songe &#224; cette phrase de Mao Zedoug, dans son livre &lt;i&gt;De la pratique&lt;/i&gt;, essai sur les enjeux de l'exp&#233;rience, o&#249; il &#233;crit d'une simplicit&#233; presque &#233;mouvante dans sa v&#233;rit&#233; : &#171; Si l'on veut conna&#238;tre le go&#251;t d'une poire, il faut la transformer : en la go&#251;tant. [&#8230;] Toutes les connaissances authentiques sont issues de l'exp&#233;rience imm&#233;diate. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Boire l'eau, ce n'est pas l'absorber pour l'abolir, c'est la transformer en corps, c'est la faire n&#244;tre, en tant qu'on va devenir autre, c'est arracher sa force et poursuivre le cours du fleuve : c'est devenir soi-m&#234;me le lit du fleuve). &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais l'exp&#233;rience de Kolt&#232;s est plus complexe encore : c'est que l'eau de la lagune n'est pas de l'eau de mer, ni de l'eau du fleuve. C'est d&#233;j&#224; de l'eau sal&#233;e alors que la mer n'est pas en vue. C'est une mer sans mer, d&#233;pourvue de large : c'est un fleuve alt&#233;r&#233;e, au sens o&#249; l'alt&#233;ration na&#238;t de l'alt&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il s'agit d'une exp&#233;rience politique autant que mystique, c'est parce que renouer aux forces &#233;lementaire du monde, renouer &#224; l'enfance, renouer &#224; cette confiance aveugle dans la sensation (toucher la motte de terre et l'&#233;craser dans sa main ; l&#233;cher ; sentir le sel ; go&#251;ter&#8230;), permet de se rep&#233;rer dans l'ordre des choses, ou plut&#244;t le d&#233;sordre du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, o&#249; est-on, o&#249; est-il ? Pour le savoir, il lui faut faire un autre geste : &#171; avancer encore au milieu de l'ind&#233;cision de la lagune &#187;. Marcher dans l'ind&#233;cision du fleuve mer, ce n'est pas aller quelque part dans la certitude du but, c'est placer dans le geste d'aller la foi que le pas fera se lever l'horizon, et que c'est par la marche que s'invente le chemin &#8212; chemin qui est ici litt&#233;ralement le cours du fleuve, le cheminement de l'eau. Et ce chemin, au terme de la marche d&#233;voile davantage qu'un point d'arriv&#233;e, qu'une borne ou une but&#233;e du voyage : il fait se dresser l'horizon comme large, grand large, espace sans limite, ni fronti&#232;re : &#171; l'univers, &#233;crivait le physicien Hawkins, est un espace ferm&#233; sans bords ni fronti&#232;res &#187;. On pourrait ajouter : un large, un grand large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La saisie de notre situation dans le monde se joue ainsi dans le corps. Et c'est qui la constitue comme acte d'&#233;criture : essai de localisation, de d&#233;signation, d'exposition du corps &#224; la blessure &#8212; et d'en all&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car l&#224; r&#233;side peut-&#234;tre le secret de la m&#233;taphore : l'eau figure ici le lieu o&#249; se nomme la fonction de l'&#233;criture comme espace de sensation physique, d'action sur le monde qui puise dans le monde les forces de d&#233;signer o&#249; nous sommes dans l'ordre des choses et de l'histoire, plut&#244;t d'ailleurs que qui nous sommes dans une perspective plus pauvrement identitaires et essentialiste. O&#249; nous sommes et vers o&#249; nous allons : voil&#224; ce que peut dire l'estuaire pourvu qu'il invite &#224; agir sur lui non pour d&#233;tourner le cours, mais pour s'y inscrire comme une des forces qui le parcourt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Au c&#339;ur de ce monde &#224; la d&#233;rive, le seul recours pour se rep&#233;rer est la sensation physique du monde : arracher un peu d'herbe pour savoir s'il s'agit de la terre ou de la mer, reconna&#238;tre qu'on ne peut d&#233;m&#234;ler les choses et qu'il ne s'agit pas de deux &#233;l&#233;ments distincts, mais d'un troisi&#232;me, fabriqu&#233; par la nature singuli&#232;re de l'espace. Le monde a invent&#233; ici une mani&#232;re neuve de se faire, qui entrelace tant les mati&#232;res qu'il devient illisible, mais dont l'illisibilit&#233; devient le graph&#232;me du r&#233;el, sa syntaxe, le propre de son r&#233;cit : un po&#232;me.&lt;br class='autobr' /&gt;
De fait, impossible de ne pas penser &#224; un autre po&#232;me de Rimbaud, qui s'av&#232;re &#234;tre l'un de ses tous premiers, dont le titre propose d&#233;j&#224;, d&#232;s l'enfance de l'&#233;criture (Rimbaud n'a pas seize ans) le programme d'une vie : &lt;i&gt;Sensations&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Par les soirs bleus d'&#233;t&#233; j'irai dans les sentiers, &lt;br&gt;
Picot&#233; par les bl&#233;s, fouler l'herbe menue : &lt;br&gt;
R&#234;veur, j'en sentirai la fra&#238;cheur &#224; mes pieds. &lt;br&gt;
Je laisserai le vent baigner ma t&#234;te nue &lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;L'approche est similaire : sentir la terre pour s'y orienter, faire de l'exp&#233;rience du monde avant tout une exp&#233;rience sensible, o&#249; la marche, m&#234;me r&#234;v&#233;e, m&#234;me pos&#233;e dans l'avenir d'un r&#233;cit de fiction, est une mani&#232;re de rejoindre et faire du texte l'espace de la sensation et de l'orientation. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sensatin de l'espace qui r&#233;sonnera &#224; distance avec la sensation du temps dans un des derniers po&#232;mes de Rimbaud : qui chante la joie indicible des retrouvailles et l'accomplissement du monde.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Elle est retrouv&#233;e !&lt;br&gt;
&#8211; Quoi ? &#8211; l'&#201;ternit&#233;.&lt;br&gt;
C'est la mer m&#234;l&#233;e&lt;br&gt;
Au soleil&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;La compr&#233;hension du r&#233;el ne peut se fonder que sur une telle perception radicale du monde, physique, m&#233;taphysique, sensorielle, sensuelle. Et la marche (chez Kolt&#232;s comme chez Rimbaud, l'homme aux semelles de vent) y est ici la m&#233;taphore et l'attitude &#233;thique face &#224; l'existence, en m&#234;me tant que pratique concr&#232;te d'&#233;prouver le temps et l'espace, cette seule fa&#231;on de frayer une voie dans la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;trange que cette image de la lagune incertaine existait d&#233;j&#224; avant la rencontre avec l'eau, dans une lettre de 1975, au d&#233;tour d'un po&#232;me d&#233;pos&#233; dans une lettre (Kolt&#232;s n'a laiss&#233; aucun po&#232;me, except&#233; quelques tr&#232;s rares dans de tr&#232;s rares lettres : par exemple celui-ci &#171; Et j'ai r&#234;v&#233; que nous &#233;tions lagune / ou marais / ou boue / endormie dans la lumi&#232;re de l'aube . &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exp&#233;rience n'a pas lieu dans n'importe quel lieu : la lagune de Lagos, cet espace de la r&#233;v&#233;lation, est un estuaire qui seul est capable d'allier les contraires &#8212; alliance d'une tr&#232;s puissance f&#233;condit&#233; agricoles et civilisationnelles depuis les premiers jours de l'Humanit&#233;. Ce territoire de la s&#233;paration (s&#233;paration dans laquelle r&#232;gne le contraire de l'hostilit&#233; : c'est l&#224; aussi une le&#231;on politique), consonne avec un autre espace de la s&#233;paration et de l'alliance, qu'est la ligne de partage des eaux, qui pourrait offrir une semblable image tout &#224; la fois concr&#232;te et m&#233;taphorique d'une perception de l'&#233;criture comme sensation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ligne de partage des eaux d&#233;signe cette fronti&#232;re entre deux bassins versants : de part et d'autre, l'eau s'&#233;coule suivant deux directions oppos&#233;es : elle mat&#233;rialise une s&#233;paration irr&#233;ductible, puissante, fatale. Mais cette s&#233;paration est aussi ligne &#8212; d&#233;signation du lieu commun o&#249; quelque chose a lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part l'&#233;criture, et d'autre part la vie. Non comme deux &#233;l&#233;ments distincts, mais comme deux revers : ou comme les deux surfaces d'une m&#234;me page (il est impossible, on le sait, de lire le recto et le verso en m&#234;me temps). Cette ligne de partage par o&#249; s'&#233;coule de part et d'autre l'exp&#233;rience est celle qui lie et d&#233;chire l'&#233;criture et la vie.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La vie se vit d'un c&#244;t&#233; et elle s'&#233;crit &#224; l'inverse, c'est-&#224;-dire que j'ai le sentiment que les choses, les exp&#233;riences que je vis et les gens que je c&#244;toie &#224; partir du moment o&#249; je les &#233;cris, je les mets &#224; mort en quelque sorte. C'est d'ailleurs un peu le probl&#232;me, le seul probl&#232;me que je me pose en tant qu'&#233;crivain : c'est que quand je vis des exp&#233;riences et quand je rencontre des gens, je sais qu'un jour ou l'autre, ils vont me servir de p&#226;ture. Je vais m'en servir pour les &#233;crire, si je peux dire. Et &#224; partir de ce moment-l&#224;, je ferai une &#339;uvre de mort, vis-&#224;-vis de cette exp&#233;rience v&#233;cue et vis-&#224;-vis de ces gens que j'ai rencontr&#233;s. Non pas que j'&#233;prouve un sentiment de culpabilit&#233; vis-&#224;-vis de cela. Mais disons que j'&#233;prouve une certaine difficult&#233; &#224; doser l'existence d'une part et &#224; lui garder son ind&#233;pendance par rapport &#224; l'&#233;criture, et d'un autre c&#244;t&#233; &#224; continuer &#224; &#233;crire. Et je sens des deux c&#244;t&#233;s, &#224; la fois du c&#244;t&#233; de l'existence et &#224; la fois du c&#244;t&#233; de l'&#233;criture, une attirance pour vivre l'un et l'autre d'une mani&#232;re enti&#232;re et je sais tr&#232;s bien que ce n'est pas possible.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;L'impossible n'est &#224; ce titre pas le terminus de l'&#233;criture, mais sa condition : ce qui rend possible le grand large. C'est l'espace dans quoi l'&#233;criture elle-m&#234;me fraie, et ce qu'elle op&#232;re, vivant, dans le c&#339;ur des choses : ce qu'elle d&#233;chire. Entre l'&#233;criture et la vie existe une impossible fusion : ce pourrait &#234;tre comme une d&#233;finition &#8212; l'&#233;criture ce n'est pas la vie, c'est ce qui nomme du dehors les possibles de la vie ; et la vie ne peut s'&#233;prouver que quand elle ne s'&#233;crit pas &#8212; pourvu qu'elle soit l'appui de l'&#233;criture, elle aussi, la condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ecriture et vie : partage, en tant que s&#233;paration et jonction : l'une venant quand l'autre s'interrompt &#8211; car si l'&#233;criture a lieu, c'est au lieu m&#234;me o&#249; la vie cesse d'avoir lieu. Et cependant, ce &#171; contraire de la vie &#187; ne peut se produire aussi qu'au nom de la vie. Car si c'est de la vie que na&#238;t l'&#233;criture, c'est &#171; pour qu'au retour du silence une langue naisse &#187;, &#233;crivait H&#246;lderlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est dans la vie que se puise la soif d'&#233;criture, que rien n'&#233;tanchera que l'&#233;criture, qui donnera, en recourt cette soif de vivre. Penser les relations de l'&#233;criture et de la vie se fait moins en termes de dialectique, ou d'opposition, que de partage : de lignes de partage.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire, c'est ne plus mettre au futur la mort d&#233;j&#224; pass&#233;e, &#233;crivait Blanchot, mais accepter de la subir sans la rendre pr&#233;sente et sans se rendre pr&#233;sent &#224; elle, savoir qu'elle a eu lieu, bien qu'elle n'ait pas &#233;t&#233; &#233;prouv&#233;e, et la reconna&#238;tre dans l'oubli qu'elle laisse, et dont les traces qui s'effacent appellent &#224; s'excepter de l'ordre cosmique, l&#224; o&#249; le d&#233;sastre rend le r&#233;el impossible et le d&#233;sir ind&#233;sirable.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;La mort n'est pas l'avenir de l'&#233;criture : &#233;crire commence quand la mort a eu lieu, quand une exp&#233;rience a &#233;t&#233; &#233;prouv&#233;e et qu'elle a fini, qu'elle est morte et que depuis cette mort on va l'&#233;crire : n'est-ce pas ce que dit la ligne de partage qui laisse toujours en amont l'origine pour aller sans cesse vers au-del&#224; de lui qui est l'aval.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un mot qui dit l'emportement de la mort, qui dit tout &#224; la fois l'ex&#233;cution et la vie en appel, qui dit ce qui toujours aura lieu parce qu'il a eu lieu, qui dit le d&#233;sir non comme trace d'un manque, mais comme geste d'accomplissement : comme signe abolissant le dehors et le dedans pour t&#233;moigner de la vitalit&#233; toujours recommenc&#233; de la vie. C'est la soif.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les pigeons qui tremblent dans la prairie ,&lt;br class='autobr' /&gt;
Le gibier, qui court et qui voit la nuit ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les b&#234;tes des eaux, la b&#234;te asservie ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les derniers papillons ... ont soif aussi.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Arthur Rimbaud, L'Enfer de la soif&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Arthur Rimbaud, &lt;i&gt;L'Enfer de la soif&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pierre Michon, l'assomption d'un nom m&#233;morable</title>
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		<dc:subject>_Pierre Michon</dc:subject>
		<dc:subject>_histoires &amp; Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>_r&#234;ves et terreurs</dc:subject>
		<dc:subject>_raconter bien</dc:subject>
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		<dc:subject>_1001 nuits</dc:subject>
		<dc:subject>_R&#233;volution</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Communication au colloque &#224; l'Universit&#233; d'Amsterdam sur &#171; le retour &#224; la narration &#187;, organis&#233;e par Sabine Van Wesemael et Suze Van der Poll, janvier 2014.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_1001-nuits" rel="tag"&gt;_1001 nuits&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_revolution" rel="tag"&gt;_R&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton1285.jpg?1386172247' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1285.jpg?1386172258&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;i&gt;Note du 13 janvier : &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mercredi et pour trois jours, &lt;a href=&#034;http://www.uva.nl/en/home&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#224; l'Universit&#233; d'Amsterdam&lt;/a&gt;, se tient un colloque sur les &#233;critures contemporaines, et sur la question du &#171; Retour &#224; la narration &#187;, journ&#233;es organis&#233;es par Sabine Van Wesemael et Suze Van der Poll (programme en bas de page).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Occasion pour moi de prolonger une r&#233;flexion engag&#233;e sur deux fronts : le r&#233;cit, et la prose de Pierre Michon, d&#233;j&#224; entreprises &#224; &lt;a href=&#034;http://carnets.contemporain.info/moyens/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec&lt;/a&gt; (&lt;a href=&#034;http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article781&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur les enjeux des moyens du r&#233;cit&lt;/a&gt;), et Paris (sur ceux du &lt;a href=&#034;http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article842&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;monologue&lt;/a&gt;). Mani&#232;re aussi d'aller plus avant, pour moi, sur la question de l'Histoire, ou comment s'articule &#224; elle les outils pour la dire, la fable qu'il faudrait pour en prendre mesure afin de non seulement lui appartenir, mais l'inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Michon comme un fa&#231;on, de biais, de lire ce qui me semble moins aujourd'hui un retour, qu'une mani&#232;re de recourir &#224; l'Histoire : pas vraiment un repli, une retraite, mais une conqu&#234;te oui, et si cela doit prendre la voie de l'histoire de minuscules d'anc&#234;tres, ou de Rimbaud, ou derni&#232;rement de la R&#233;volution (surtout de la R&#233;volution : lieu o&#249; d&#233;cider qu'ici commencerait notre histoire et l'histoire de l'histoire), ce serait toujours geste de morsure sur sa propre histoire, dans la langue qui nomme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur toutes ces questions, pr&#233;texte aussi (quel est le biais de quoi ?) de chercher en moi et plus loin les fabriques de l'histoire : comment raconter, quelle vie, de quelles exp&#233;riences t&#233;moigner pour traverser l'histoire ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;
R&#233;sum&#233; &lt;/center&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Des &lt;i&gt;Vies minuscules&lt;/i&gt; &#224; la fable majuscule que repr&#233;sente ce th&#233;&#226;tre consid&#233;rable de l'Histoire qu'est la R&#233;volution fran&#231;aise dans &lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt;, le romancier Pierre Michon dessine depuis trente ans, via nombre de r&#233;cits faisant retour sur l'Histoire, l'itin&#233;raire singulier d'une &#339;uvre prise dans les feux crois&#233;s de l'intime et du collectif, travaillant dans une &#233;criture elle-m&#234;me creuset de la m&#233;moire perdue de la langue (o&#249; le somptueux du style fait violence &#224; notre temps m&#234;me, somptuaire du langage) les rapports de force entre la modestie des corps &#8211; leurs origines et la fragilit&#233; des existences &#8211;, contre la puissance de l'Histoire : ces moments de fatalit&#233; qui fondent le sens des destin&#233;s humaines. C'est ainsi que peut se lire ce retour (qui ne cesse de faire retour) &#224; l'Histoire dans son &#339;uvre, qui est aussi un recours technique &#224; la fabrication de l'histoire : double polarit&#233; pour une m&#234;me exigence, celle de raconter pr&#233;cis&#233;ment ces jeux de force entre l'infime et l'immense aux points d'intensit&#233; qui en jaillissent : entre Balzac et Rimbaud, dont Michon serait moins l'h&#233;ritier que l'ex&#233;cuteur testamentaire (le fils prodigue, c'est-&#224;-dire aussi en partie le traitre). Un retour aux narrations du XIXe s., qui en traverse les proc&#233;d&#233;s pour mieux les imploser : retour en spirale, donc. Dans ses derniers r&#233;cits, l'Histoire n'y est pas d&#233;cor ou support, mais surface et enveloppe narrative : sc&#232;ne o&#249; des acteurs plus que des personnages, et des voix plut&#244;t que des corps, surgissent pour s'effacer devant la pr&#233;sence r&#233;elle du corps mystique et glorieux de l'Histoire. Narration monologu&#233;e ou dialogisme adress&#233; d'une fable qui est l'all&#233;gorie de toutes les autres histoires ? Michon travaille &#224; l'atelier de la langue, refusant la fresque au lieu m&#234;me o&#249; elle est pourrait agir pour &#339;uvrer dans le r&#233;cit en prise directe sur ceux qui le font : ekphrasis lyrique de la narration, o&#249; comment le retour &#224; l'Histoire, celle qui est cens&#233;e avoir &#233;t&#233; &#233;crite pour toujours, peut &#234;tre l'espace imaginaire de sa r&#233;appropriation et la possibilit&#233; politique de son invention.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;big&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pierre Michon | l'assomption d'un nom m&#233;morable
&lt;p&gt;l'art miraculeux de l'&#339;uvre prose&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;&lt;/big&gt;
&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;
&lt;br /&gt;&#8212; Exil&#233; ici, j'ai eu une sc&#232;ne o&#249; jouer les chefs-d'&#339;uvre dramatiques de toutes les litt&#233;ratures. Je vous indiquerais les richesses inou&#239;es. J'observe l'histoire des tr&#233;sors que vous trouv&#226;tes. Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi d&#233;daign&#233;e que le chaos. Qu'est mon n&#233;ant, aupr&#232;s de la stupeur qui vous attend ?&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;Arthur Rimbaud, &#8216;Vies', &lt;i&gt;Illuminations&lt;/i&gt;&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Rien ne m'entiche comme le miracle. A-t-il bien eu lieu ? Il est vrai : ce penchant &#224; l'archa&#239;sme, ces passe-droits sentimentaux quand le style n'en peut mais, cette volont&#233; d'euphonie vieillotte, ce n'est pas ainsi que s'expriment les morts quand ils ont des ailes, quand ils reviennent dans le verbe pur et la lumi&#232;re. Je tremble qu'ils s'y soient obscurcis davantage&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, &#171; Vie de la petite morte &#187;, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;D'un tel miracle &#8212; celui de cette prose qui est aussi du r&#233;cit et de son &#233;criture, acte qui engage tout entier la narration dans son mouvement en lequel r&#233;side &#224; la fois un renouement et un adieu &#8212; dire d'embl&#233;e qu'il est croyance, suspendue &#224; la question d'un &lt;i&gt;avoir lieu&lt;/i&gt; inquiet qui n'aura d'autre r&#233;ponse que sa formulation, puisque le lieu (et la formule) de cette question, c'est le r&#233;cit lui-m&#234;me. Miracle, c'est-&#224;-dire geste devant ce qui ne saurait se r&#233;soudre hors son accomplissement ou qu'aucune preuve ne pourrait garantir, et dont seule l'ex&#233;cution, souveraine et fragile, pourrait attester le vrai, c'est-&#224;-dire le &lt;i&gt;r&#233;el&lt;/i&gt;. Dire aussi que cette phrase porte l'art po&#233;tique qu'il accomplit, que dans le r&#233;cit qui se raconte ici, se formule aussi ce qui seul pourrait permettre de le raconter. Dire enfin que le miracle de cette prose, sa croyance comme moyen de la vivre au lieu m&#234;me du r&#233;cit, mise &#224; l'&#233;preuve de l'&#233;criture, mise en question de l'exp&#233;rience qu'elle exige, dans l'articulation de la vie et de la mort, de la lumi&#232;re et de l'ombre, du r&#233;cit d'une part dont l'art en prose est son incarnation horizontale, &lt;i&gt;dur&#233;e&lt;/i&gt;, contre une langue pure d'autre part rendue &#224; son &#233;clat vertical, c'est-&#224;-dire &#224; la po&#233;sie surgie et effac&#233;e en son instant &#8212; que ce miracle donc d'une telle mise en tension ne peut avoir lieu qu'au tremblement singulier d'un auteur terrifi&#233; par ce qu'il accomplit : produire l'effacement. Faire tenir par et dans la narration le surgissement d'une pr&#233;sence est impossible et &lt;i&gt;c'est pourquoi&lt;/i&gt; ce geste est sans cesse tent&#233;, recommenc&#233;, vague &#233;chou&#233;e infiniment d'une mer qui croit encore qu'elle est capable de se rejoindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#233;criture de Pierre Michon est ce miracle, c'est aussi parce qu'elle organise ce coup de force comme d'un seul &#233;lan qui assemble et juxtapose les conditions de son surgissement avec l'effet qu'elle suscite aupr&#232;s de son lecteur : quelque chose comme d'une reconnaissance fragile, menac&#233;e toujours de se rompre devant le somptuaire de sa r&#233;alisation &#8212; reconnaissance, mot qui vaut aussi bien quand il s'agit d'admettre l'&#233;vidence myst&#233;rieuse de l'inconnu r&#233;v&#233;l&#233;e telle qu'en lui-m&#234;me, comme de v&#233;rifier le visage d'un mort. Reconna&#238;tre un mort, c'est une mani&#232;re peut-&#234;tre de dire le mouvement d'une telle &#233;criture : non pour dire la mort et chanter sa disparition, mais pour chercher dans le regard achev&#233; et clos ce qui a produit la vie, l'&#233;nergie qui maintient dans l'&#234;tre celui qui la reconna&#238;t : face &#224; un mort, c'est l&#224; seul qu'on sait qu'on est vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Miracle de cette prose sur laquelle p&#232;se ainsi cependant comme la menace d'une mort au lieu m&#234;me qui a pr&#233;sid&#233; &#224; sa naissance : prose en laquelle dignit&#233; et pudeur et violence en regard du monde se fondent pour s'&#233;crire, en m&#234;me temps qu'un r&#233;cit qui n'est finalement qu'un d&#233;p&#244;t de chair bris&#233;e sur le spectacle de son apparition qui l'efface. Violence en regard du monde et des formes qu'il se donne pour se lire et &#234;tre lu : &lt;i&gt;l'archa&#239;sme&lt;/i&gt; d'un style tel qu'il s'admet, se reconna&#238;t lui-m&#234;me, l'est d'autant plus que ce monde (notre monde) ne cesse de faire de la communication son minist&#232;re, celui de l'art et celui du pouvoir, o&#249; seul importe la transitivit&#233; efficace d'un message, sa lisibilit&#233; imm&#233;diate en termes de savoir et d'une connaissance imm&#233;diate. La prose de Pierre Michon ne cesse pas de travailler contre cette imm&#233;diatet&#233;, contre cette id&#233;ologie de la communication neutre au nom de l'efficacit&#233;, mais elle le r&#233;alise avec les moyens d'une autre imm&#233;diatet&#233;, avec les forces d'une autre lisibilit&#233;, les &#233;nergies d'une autre fa&#231;on de concevoir le passage du verbe &#8212; au nom de ce monde. C'est en effet en faisant porter sur l'&#233;criture tout le poids de cette prose, en confondant dans ce art d'&#233;crire la possibilit&#233; de la parole, cherchant au plus haut l'incandescence sous la fusion du &lt;i&gt;dit&lt;/i&gt; et du &lt;i&gt;dire&lt;/i&gt;, produisant le spectacle d'une parole qui ne cesse de s'exhiber telle, jouant de la r&#233;tention comme puissance de d&#233;livrance, que Michon travaille, pour ainsi dire, contre son temps, et ce faisant &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; ce monde, pour une part lui r&#233;pondant, r&#233;pondant de ce monde. Car comme deux forces s'appuient l'une contre l'autre pour jouer des &#233;quilibres paradoxaux et s'&#233;riger, l'&#233;criture de Michon trouve ici mati&#232;re &#224; sa contemporan&#233;it&#233;, une contemporan&#233;it&#233; probl&#233;matique &#8212; et en cela &#233;minemment contemporaine &#8212;, qui consiste &#224; se rendre pr&#233;sente, &#224; travailler au pr&#233;sent malgr&#233; la forme que le pr&#233;sent se donne &#224; lui-m&#234;me (en syntaxe de la vitesse), &#224; faire se dresser ce qu'il faudra bien nommer avec lui la &lt;i&gt;pr&#233;sence r&#233;elle&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;
&lt;b&gt;&lt;i&gt;L'&#339;uvre en prose&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;L'art du r&#233;cit de Pierre Michon serait, d&#232;s les &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, pos&#233; ainsi en ces termes : un miracle, qui voudrait tenir &#224; part &#233;gal la qu&#234;te d'un &lt;i&gt;r&#233;cit&lt;/i&gt; &#8212; celle qui au plus haut est celle de vies : &lt;i&gt;raconter&lt;/i&gt; la vie comme vie &lt;i&gt;v&#233;cue&lt;/i&gt; : chiasme d&#233;cisif, &#233;quation puissante &#8212;, et celle d'une &lt;i&gt;langue&lt;/i&gt; qui serait capable de demeurer intacte d'une fiction toujours susceptible de recouvrir ce qui la produit. L&#224; o&#249; se tient le miracle est dans cette double postulation, baudelairienne presque, entre l'enfer d'un r&#233;cit lin&#233;aire comme projet narratif, et le ciel d'une langue pure et &lt;i&gt;lumineuse&lt;/i&gt;, d'anges, ces &#171; morts quand ils ont des ailes &#187;. Dans le paysage o&#249; surgit &#8212; et o&#249; intervient &#8212; l'&#233;criture de Pierre Michon, parler d&#232;s lors de &lt;i&gt;retour &#224; la fiction&lt;/i&gt; n'a de sens que dans cette dialectique joyeuse et terrible, simple en apparence et vieille, &#171; vieillotte &#187; aussi, entre prose et po&#233;sie, travers&#233;e, mise en pi&#232;ces. C'est que Michon, s'il op&#232;re un tel retour, ne se r&#233;signe pas &#224; une retraite, un repli &#8212; plut&#244;t comme dans d'autres &#233;critures qu'il reconna&#238;tra fr&#232;res&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il faut citer notamment parmi les plus remarquables et consid&#233;rables d'entre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, cherche les moyens d'une conqu&#234;te, voire d'une reconqu&#234;te. La fiction, entendue de mani&#232;re minimale, comme la production d'un r&#233;cit &#8212; travaill&#233;e par les enjeux de vrai et de faux, non comme des valeurs, mais des seuils franchis dans un sens et dans l'autre &#8212; est de retour contre le formalisme des ann&#233;es 1960 et 1970 qui pr&#233;c&#233;daient (un formalisme de la forme surtout), mais en tant qu'ici elle est retourn&#233;e par la forme et avec elle d&#233;voilant le r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art de la fiction int&#233;resse en somme Pierre Michon comme elle int&#233;resse les plus grands prosateurs qui l'ont travaill&#233;e de l'int&#233;rieur, c'est-&#224;-dire qui l'ont travaill&#233;e contre elle (Proust, Faulkner, Joyce, C&#233;line, pour ne citer que quelques exemples disparates qui n'ont parfois que peu &#224; voir avec la po&#233;tique revendiqu&#233;e par Michon, mais semblables toutes dans le m&#234;me d&#233;sir de contester la forme de la fiction par des moyens formels). Dans un entretien t&#233;l&#233;vis&#233;e de 1998 &#8212; en compagnie de Jean &#201;chenoz et de Pierre Bergounioux &#8212;, Michon s'en explique avec force clart&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pierre Michon : Cette cat&#233;gorie fourre tout du roman, que moi je revendique aussi, nous n'avons pas de raison de la laisser aux mis&#233;rables. Cette cat&#233;gorie-l&#224; a &#233;t&#233; d&#233;finie au si&#232;cle dernier pour des ouvrages extr&#234;mement novateurs, &#224; partir de Diderot, disons. Et maintenant, c'est une cat&#233;gorie pour les ouvrages au contraire conventionnels. Et pourquoi ne pas reprendre ce label pour les ouvrages qui ne seraient plus conventionnels, c'est-&#224;-dire : l'&#339;uvre en prose.
&lt;br/&gt;Quelques uns parmi nous croient que l'histoire des formes continuent, qu'on peut insuffler quelque chose encore au roman, enfin &#224; ce qu'on appelait le roman, que ce soit dans le sens de l'intrigue comme va Jean [&#201;chenoz], il me semble, d'apr&#232;s ce que tu disais tout-&#224;-l'heure, ou dans le sens du &#171; plus de prose &#187;, comme moi-m&#234;me je m'efforce de faire, mais enfin nous pensons que cette forme-l&#224; n'est pas close une fois pour toute, sur des histoires de &#171; un tel veut coucher avec une telle, mais malheureusement il a un fils d'un premier mariage, etc. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Miracle de Pierre Michon en ceci qu'il choisit l&#224; o&#249; est la &lt;i&gt;r&#233;action&lt;/i&gt; l'espace m&#234;me de la reconqu&#234;te, refusant d'adosser le travail de la langue contre le r&#233;cit (la fiction), mais au contraire, envisageant radicalement le roman (la fiction) comme structure enveloppante au sein de laquelle sera possible la langue. R&#233;cit, roman : fiction ? &lt;i&gt;L'&#339;uvre en prose&lt;/i&gt;, dit Michon &#8212; il faudrait &#233;videmment d&#233;finir plus avant ce qu'ici trop rapidement on assimile, et bien s&#251;r la fiction ne recouvre pas le roman : du moins dirons-nous ici que le roman est l'espace technique d'un r&#233;cit fictionnel. Loin donc de &lt;i&gt;revenir&lt;/i&gt; &#224; la fiction contre le travail de la langue, ou de travailler la langue contre la fiction, Michon cherche une sorte de synth&#232;se dynamique qu'il trouve d&#232;s &lt;i&gt;Vies minuscules&lt;/i&gt; et nomme sous ce terme d'&lt;i&gt;&#339;uvre en prose&lt;/i&gt; &#8212; en tant qu'elle est un surcro&#238;t de prose : un &#171; plus de prose &#187; &#8212; qui pourrait presque d&#233;signer un genre neuf, o&#249; &lt;i&gt;l'&#339;uvre&lt;/i&gt; ferait signe vers l'&#233;laboration formelle d'une &lt;i&gt;langue&lt;/i&gt; con&#231;ue en ponction verticale du verbe, et la &lt;i&gt;prose&lt;/i&gt; vers le r&#233;cit, sa ligne horizontale orient&#233;e en trame. En cela, r&#233;pondant &#224; la d&#233;finition de la litt&#233;rature par Maurice Blanchot (&#171; mise en r&#233;flexion du langage &#187;), l'&#339;uvre de Michon double cette proposition en &#233;laborant le langage aussi comme mise en r&#233;flexion du r&#233;cit, dans le langage, et du langage dans le r&#233;cit. Formalisme ? Pierre Michon pourrait fait siens les mots que prononce apr&#232;s lui (et avec lui) Jean &#201;chenoz, lors de cette m&#234;me &#233;missions :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean &#201;chenoz &#8212; Je suis tr&#232;s attach&#233; au formalisme. Et je tiens &#224; cette id&#233;e, je tiens &#224; cette pratique, la fa&#231;on dont un objet est construit, et la fa&#231;on dont il progresse. La fa&#231;on dont il est structur&#233;, agenc&#233; jusque dans ses d&#233;tails, me parait au moins aussi importante que le propos. C'est cela le &#171; plus de prose &#187; : l'id&#233;e d'une prose romanesque qui transcende des formes au fond h&#233;t&#233;roclite, et c'est l&#224; que cela passe .&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Formalisme, c'est-&#224;-dire r&#233;volution permanente, fid&#233;lit&#233; &#224; la guerre civile incessante que m&#232;ne le roman contre lui-m&#234;me : radicale introspection d'une forme qui ne peut s'&#233;laborer qu'en se contestant de l'int&#233;rieur, et depuis toujours ainsi peut se lire son histoire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;p&gt;Pierre Michon &#8212; Apr&#232;s tout, les romans de Chr&#233;tien de Troyes en vers &#233;taient tout le contraire de la convention, c'&#233;tait des nouveaut&#233;s. Flaubert &#233;tait de la nouveaut&#233;, Sthendhal &#224; sa fa&#231;on aussi, et Balzac sans soute. Quand j'entends les gens dire &#171; le vieux roman balzacien &#187;, mais comment cela ? Plus personne n'en fait ! Balzac seul l'a fait. Maintenant il y a des romans, si on pense &#224; Anatole France : de type francien ; si on pense &#224; Paul Bourget : de type bourgetien, mais des romans balzaciens je n'en vois pas. Il y a des romans, beaucoup de romans, qui ont pris le chemin du mauvais roman, de la fin du si&#232;cle dernier, qu'on n'a pas lus, pas plus qu'on n'a pas lus le mauvais roman de notre si&#232;cle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Idem.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Fid&#233;lit&#233;, oui, et pour cela il s'agit de ne jamais faire d'une forme acquise une forme &#224; h&#233;riter, mais toujours habiter son mouvement : &#234;tre fid&#232;le &#224; son histoire seulement dans sa trahison. Nul retour &#224; la fiction possible, d&#232;s lors, s'il faut entendre par retour une reprise : le retour est toujours un d&#233;tour qui en d&#233;placerait les termes &#8212; exc&#233;derait &#224; la fois la force pour s'en d&#233;livrer. S'il y a retour, c'est en vertu de cette loi : que le neuf est autant un crit&#232;re qu'un appui, un &#233;lan. &lt;i&gt;L'archa&#239;sme&lt;/i&gt; de la langue de Michon en ce sens est sa modernit&#233; : la r&#233;&#233;criture d'une langue dans un temps et un monde qui n'est plus capable de l'entendre, l'inou&#239; &#8212; la langue que parlent les r&#233;cits de Michon, si nette et franche plong&#233;e dans la radicalit&#233; m&#234;me de son histoire, langue fran&#231;aise tremp&#233;e dans l'&#233;clat m&#234;me de son langage, devient, au plus haut, &lt;i&gt;&#233;trang&#232;re&lt;/i&gt;, et en cela force de novation pour le fran&#231;ais ainsi d&#233;visag&#233;, envisag&#233; de nouveau &#224; l'envers de &lt;i&gt;notre&lt;/i&gt; langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt; de Pierre Michon figurerait une double transgression, une double reconqu&#234;te, une double attaque aussi des canons anciens, apte &#224; op&#233;rer cette novation singuli&#232;re qui exc&#232;de de beaucoup la seule formule de &lt;i&gt;retour &#224; la fiction&lt;/i&gt; &#224; laquelle on r&#233;duit parfois son entreprise &#8212; syntagme qui pourrait en effet sous-entendre qu'il s'agit d'en &lt;i&gt;rabattre&lt;/i&gt; vers la fiction, de &lt;i&gt;conc&#233;der&lt;/i&gt; quelque chose &#224; la fiction, et d'op&#233;rer un &lt;i&gt;compromis&lt;/i&gt; avec l'art d'&#233;crire en faveur d'un r&#233;cit. Double transgression, l'&#339;uvre en prose de Michon (sous-titr&#233;, il est vrai, &lt;i&gt;roman &lt;/i&gt;par son &#233;diteur Gallimard) affecte d'un double coefficient &#224; la fois la fiction et la langue : la fiction par la langue, et la langue par la fiction. &#338;uvre &#233;minemment narrative en effet, et fictionnelle, elle se propose de conter huit vies, sorte de totalit&#233; excessive et modeste, r&#233;cit des mille et une nuits assembl&#233;e en une seule semaine m&#233;taphorique &#8212; sept &lt;i&gt;jours&lt;/i&gt; auxquels s'ajoute un, superf&#233;tatoire et essentiel, qui d&#233;borde la totalit&#233; pour ne pas en faire une cl&#244;ture &#8212;, mais la fiction est d'embl&#233;e, par provocation, attaqu&#233;e en son nerfs : ces vies ne seront que &lt;i&gt;minuscules&lt;/i&gt;, des hommes de rien, des conqu&#233;rants du r&#233;el &#224; leur &#233;chelle insignifiante mais dont la fiction, par le seul geste de s'en saisir en histoires, charrie leur m&#233;moire en destin, &#171; destins splendides ou d&#233;sastreux, ou les deux ensemble, comme les destins sont dans les pays du seul dire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, (&#171; Vie d'Antoine Peluchet &#187;), op. cit., p. 62.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces vies de peu r&#233;pond l'autre provocation : celle qui choisit &#8212; en contraste &#8212; pour raconter cette prose majuscule et somptueuse d'une langue, br&#251;lante et charg&#233;e, &#233;paisse d'un verbe tenue au plus haut : &#171; Rien, pour lire cette histoire, ne me convenait mieux que la proximit&#233; des chairs souffrantes dans les draps p&#226;les, sous le rire vainqueur de juillet. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, (&#171; Vie du P&#232;re Foucault &#187;), op. cit., p. 184.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Un &lt;i&gt;plus de prose&lt;/i&gt; en forme de violence inflig&#233;e &#224; la langue, qui &#224; chaque phrase arr&#234;te le r&#233;cit pour concentrer ses &#233;nergies sur sa propre production : l&#224; o&#249; la langue &#233;labore une s&#233;ries de pr&#233;sents arr&#234;t&#233;s et fixe l'imaginaire sur le verbe, l&#224; &#233;galement se d&#233;livre l'histoire. Singulier paradoxe, des temps et des dur&#233;es, qui cependant s'accomplit dans la phrase, et non pas seulement avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une autre violence, un autre impossible &#233;quilibre &#8212; tenue &#8212; a lieu, un autre miracle : celui de la fiction elle-m&#234;me, qui ne cesse d'&#234;tre d&#233;bord&#233;e. C'est d'abord l'enjeu de la m&#233;moire (trou&#233;e, manquante, incompl&#232;te) qui n'en finit pas de faire peser sur ces vies pos&#233;es comme v&#233;ritables la suspicion de la reconstruction, et du faux ; c'est &#233;galement la question de la restitution, d'un narrateur &#224; la fois omnipr&#233;sent et d&#233;rob&#233; ; c'est enfin le jeu &#224; la puissance de l'auteur sur ces vies de biais, qui ne sont qu'une mani&#232;re miraculeuse et miracul&#233;e de se raconter : &#171; Qui, si je n'en prenais ici acte, se souviendrait d'Andr&#233; Dufourneau, faux noble et paysan perverti, qui fut un bon enfant, peut-&#234;tre un homme cruel, eut de puissants d&#233;sirs et ne laissa de trace que dans la fiction qu'&#233;labora une vieille paysanne disparue ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, (&#171; Vie d'Andr&#233; Dufourneau &#187;), op. cit., p. 32.&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Jeu avec le vrai et le faux, avec l'oubli et sa reformulation, avec l'auteur et la parole confi&#233;e &#224; celui qui saura l'&#233;crire, pour endosser la part du faux et du vrai, toutes travers&#233;es par la v&#233;rit&#233; de la fiction d&#233;pos&#233;e en signe et trace du pass&#233; (sa preuve au pr&#233;sent), avec l'autorit&#233; de celui qui dit &lt;i&gt;je&lt;/i&gt;, d&#233;positaire des r&#233;cits et des vies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que finalement, derni&#232;re puissance de la fiction, ultime retour et retournement, avatar dernier du miracle impossible, l'&#233;criture finit par produire la confusion de la vie et du r&#233;cit : quand la vie est morte d'avoir &#233;t&#233; v&#233;cue, ne reste plus en effet que cet objet mort d'&#234;tre tenu vivant par un lecteur qui l'accomplirait apr&#232;s sa fin, revivant infiniment l'exp&#233;rience de son r&#233;cit, si le r&#233;cit est capable de dire &#224; la fois le processus qui raconte et ce qui est racont&#233;. Tenant ce livre sous les yeux, c'est la mort qu'enfin je r&#233;ussis &#224; tenir en arri&#232;re, et la vie qui devant moi se dit et se raconte, s'&#233;prouve aussi, se r&#233;alise &#8212; comme un r&#234;ve &#8212;, fait de la fiction la vie seconde, quand la vie r&#233;elle, profond&#233;ment &lt;i&gt;pr&#233;sente&lt;/i&gt;, est ce qui se dresse en moi, et en phrases. Ainsi la pr&#233;sence r&#233;elle de la fiction est lev&#233;e : sa vie dress&#233;e dont il a fallu qu'elle meure pour s'accomplir en &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fiction, loin d'&#234;tre ce faux qui prend l'allure du vrai, est plut&#244;t le jeu du faux avec le/du vrai, pour que l'un et l'autre, non ne s'annulent (et l'&#339;uvre ainsi hors de toute responsabilit&#233;, pourrait tout se permettre), mais convergent pour mieux inventer le possible de la langue et du monde : cr&#233;ation de la possibilit&#233; d'une vie &lt;i&gt;r&#233;invent&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;p&gt;Pierre Michon &#8212; C'est l'effet de prose, l'effet d'art, l'effet de r&#233;el sur le lecteur, et &#231;a c'est du grand art. Et l'art est rare. L'effet de r&#233;el, &#231;a veut dire quelque chose qui ne soit pas du d&#233;calque du r&#233;el, quelque chose qui ne soit pas une histoire r&#233;elle, racont&#233;e, mais quelque chose qui cr&#233;e du r&#233;el &#224; partit de l'&#233;crit, &#224; partir de la prose, &#224; partir de l'art. C'est tout. Cela a toujours &#233;t&#233; &#231;a l'&#233;criture, &#231;a a toujours &#233;t&#233; &#231;a l'art, depuis qu'il en existe. [&#8230;] C'est rare. Ces choses-l&#224; sont rares, et il est bon qu'elles soient rares. Comme disait Buffon (qu'est-ce qu'il disait Buffon &#224; propos de l'or ?) &#8212; il disait : &#171; l'or est rare car il est extr&#234;me, et il est rare pour la raison m&#234;me qu'il est extr&#234;me &#187; ! (rires) &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;er du r&#233;el &#224; partir de l'&#233;criture : op&#233;ration d'alchimie &lt;i&gt;du verbe&lt;/i&gt; &#8212; raret&#233; en lequel r&#233;side son prix &#8212; est sa facult&#233; qui ajoute un surcro&#238;t de r&#233;el par la fiction : tel est le miracle de l'&#339;uvre en prose. La fiction ne fait retour que pour traverser les fausses exigences du vrai, et fabriquer v&#233;ritablement un faux racont&#233;, des vies invent&#233;es &#8212; plus ou moins fabriqu&#233;es comme des inventions &#8212; pour &#233;laborer des exp&#233;riences r&#233;elles de vie. Le lieu du roman, peut-&#234;tre est-ce l&#224; son privil&#232;ge et sa t&#226;che, sa mission parmi les hommes, serait ainsi d'&#233;laborer le temps : l'avenir ainsi constitu&#233; dans le pass&#233; de son &#233;criture (puisque ce qu'on lit a toujours d&#233;j&#224; &#233;t&#233; &#233;crit) aura &#233;t&#233; l'avoir lieu du temps et le lieu de l'invention o&#249; il pourra se r&#234;ver.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il existe un portrait du jeune Faulkner, qui comme lui &#233;tait petit, o&#249; je reconnais cet air hautain &#224; la fois et ensommeill&#233;, l'&#339;il pesant mais d'une gravit&#233; fulgurante et noire, et, sous une moustache d'encre qui jadis d&#233;roba la crudit&#233; de la l&#232;vre vivante comme le fracas tu sous la parole dite, la m&#234;me bouche am&#232;re et qui pr&#233;f&#232;re sourire. Il s'&#233;loigne du pont, s'allonge sur sa couchette, y &#233;crit les mille romans dont est fait l'avenir et que l'avenir d&#233;fait ; il vit les jours les plus pleins de sa vie ; l'horloge des roulis contrefait celle des heures, du temps passe et de l'espace varie, Dufourneau est vivant comme ce dont il r&#234;ve ; il est mort depuis longtemps ; je n'abandonne pas encore son ombre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, (&#171; Vie d'Andr&#233; Dufourneau &#187;), op. cit., p. 274.&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ce sont d&#232;s lors les cat&#233;gories anciennes du roman et de la po&#233;sie qui sont dispers&#233;es : &#171; La po&#233;sie, la prose, sont une. Ce n'est pas nouveau, tout &#231;a est &#233;vident. Tout ceux qui font fi de la connaissance po&#233;tique de leur temps, sont des mauvais prosateurs bien &#233;videmment&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Phrase qui r&#233;pond directement aux propos tenus par &#201;chenoz quelques instants avant :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean &#201;chenoz &#8212; Cette pr&#233;sence-l&#224;, de la po&#233;sie, alors je ne sais pas quel statut de la po&#233;sie dans la prose romanesque, moi elle me para&#238;t tout le temps [pause] l'urgence, je veux dire quelques chose comme une ligne de cr&#234;te entre la prose et la po&#233;sie, et ligne de cr&#234;te qui n'est pas commode &#224; tenir parce qu'en m&#234;me temps&#8230; en m&#234;me temps&#8230; ce n'est pas une position tenable. Mais n'emp&#234;che les outils po&#233;tiques&#8230; moi j'ai ce sentiment, de fa&#231;on tr&#232;s pr&#233;somptueuse peut-&#234;tre, non pas dans le r&#233;sultat obtenu, mais dans le travail que les outils po&#233;tiques que je le veuille ou non sont toujours sollicit&#233;s. [&#8230;] J'ai pris longtemps un plaisir de lecture tr&#232;s grand &#224; lire un ouvrage qui s'appelle Notes et formules de l'ing&#233;nieur, o&#249; on apprend &#224; construire des ponts. en fait, la nostalgie de ma vie, c'est que j'aurais voulu construire des ponts. et en fait, j'ai le sentiment un peu absurde que &#233;crire des livres, ce n'est pas si loin que de construire des ponts. Non pas du tout qu'il y ait un pont entre le lecteur et l'auteur, la question n'est pas du tout l&#224;, mais l'id&#233;e d'un &#233;quilibre paradoxale est une bizarrerie absolue&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Idem.&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;quilibre paradoxal, tenu entre la fiction et l'autobiographie, mais surtout entre la prose narrative et la langue pure, est l'espace m&#234;me de d&#233;ploiement de l'&#233;criture pour Michon, &#201;chenoz, ou Quignard, qui disait, en partage :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pascal Quignard &#8212; Ce qui m'ennuie dans le mot de roman, pour le prendre, &#231;a voudrait dire que tout ce qui sera contenu dans ce livre sera faux ; et ce qui m'ennuie dans le mot essai, ou dans le mot autobiographique, c'est que tout ce qui y sera contenu sera vrai &#8212; pourquoi voulez vous &#224; l'avance que je confisque une part de moi de ce que je voudrai dire de mon exp&#233;rience ? Je veux &#224; la fois le faux, &#224; la fois le le vrai, pouvoir dire je, il, nous, pouvoir utiliser tout le pronominal &#8212; malheureusement chaque genre use d'un fragment seulement de la ressource pronominale. C'est un peu comme si on avait demand&#233; pendant des si&#232;cles &#224; des compositeurs, &#224; certain de composer en la majeur, d'autre en ut, d'autres en si b&#233;mol. Nous n'avons pas besoin de genre, pour des raisons d'authenticit&#233; &#224; l'&#233;gard de ce que nous voulons vivre de nous. &#201;crire, c'est vivre, c'est penser quelque chose, ce n'est pas correspondre &#224; quelque chose qui devrait &#234;tre fait&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Idem.&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;center&gt;
&lt;b&gt;&lt;i&gt;L'assomption d'un nom m&#233;morable&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Il est une invention de Michon, singuli&#232;re et de nouveau miraculeuse, de nouveau provocatrice &#224; l'&#233;gard de l'art d'&#233;crire &#8212; car toujours semble-t-il le geste de composition, en sa racine, et pour Michon une mani&#232;re d'agression, de sacril&#232;ge, l&#224; o&#249; la convention risque de se figer, mani&#232;re d'intervenir dans le corps textuel sutur&#233; pour l'&#233;prouver de nouveau &#224; vif : et sur tout cela, le sourire joyeux d'un homme qui sait aussi la malice, le profanateur qui conna&#238;t le salut du rire. L&#224; o&#249; agit l'&#233;criture de Michon est au lieu m&#234;me o&#249; la vie se donne comme r&#233;cit, comme si la fiction pour Michon ne pourrait agir seulement dans les territoires o&#249; par convention elle se r&#233;pand : l'Histoire. C'est toujours l&#224;, dans l'Histoire, que l'histoire de Michon surgit et agit, en ses plis, ses &#233;paisseurs o&#249; l'oubli fermente, que l'oubli f&#233;conde : comme si l'Histoire &#233;tait pour l'&#233;crivain l'&#233;l&#233;ment dans lequel &#339;uvrer, que l'&#339;uvre affronte aussi comme pour s'y mesurer. &#201;crire serait ainsi tracer ce double geste amont et aval : en amont, s'insinuer dans l'Histoire pass&#233;e ; en aval, inventer le r&#233;el au-devant.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; son pied [il s'agit d'un ch&#234;ne], me dit Claudette, Charlotte Corday avait jadis fait v&#339;u de tuer le tueur de rois avant de s'&#233;loigner en petit fichu dans l'aube mouill&#233;e d'Auge, vers la mort d'un autre et la sienne, le couperet et le salut. J'attirai Claudette, l'embrassai, lui touchai la gorge ; j'imaginais ce faisant Charlotte, d&#233;mente et raisonneuse, son mince paquet de voyage nou&#233; en mouchoir, obtuse, entretenant l'obtuse &#233;corce d'histoires d&#233;cousues de reines profan&#233;es, de massacres en septembre, de poignard et de mandat divin : comme un auteur, pensais-je, qui ne sait de quoi il parle ni pour qui, mais s'autorise de la prof&#233;ration de mots creux pour r&#233;clamer des cieux un statut unique, et dans la mort d&#233;sastreuse, l'assomption d'un nom m&#233;morable. L'arbre aveugle ruisselait.&lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;pit de cet illustre mod&#232;le et de son public feuillu, je n'&#233;crivis rien&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, (&#171; Vie de Claudette &#187;), op. cit., p. 274.&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Accomplir l'&lt;i&gt;assomption du nom m&#233;morable&lt;/i&gt; : tel pourrait &#234;tre le programme, l'&#233;pique et le lyrique d'une prose qui va s'inscrire dans les f&#234;lures de l'Histoire &#8212; Vies d'hommes peu illustres &#224; qui il aurait manqu&#233; la rencontre avec l'&#233;v&#233;nement pour appartenir &#224; la m&#233;moire des livres d'Histoire, mais dont ce rendez-vous manqu&#233; est pr&#233;cis&#233;ment ce qui justifie leur &#233;criture dans l'histoire du livre de Michon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, op. cit.&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; abb&#233;s reclus qui fabriquent la terre avec de la mer, et qui travaillent ainsi &#224; l'oubli de leur nom pour l'&#233;ternit&#233; du nom de dieu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Abb&#233;s, Lagrasse, Verdier, 2002.&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; po&#232;te enfant qui souffle &#224; hauteur d'&#233;paules de Dante et de Shakespeare, que l'Histoire a con&#231;u comme f&#233;tiche et embl&#232;me d'un Po&#232;te majuscule, tandis que lui fuyait les hommes d'ici, fuyant une m&#232;re au continent d&#233;vor&#233; par le p&#232;re, les villes, l'occident mort&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Rimbaud le fils, Paris, Gallimard, 1991.&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; tous r&#233;cits d'Histoire qui prennent pied sur elle pour mieux la &lt;i&gt;d&#233;calquer&lt;/i&gt;, r&#234;ver &#224; partir d'elle ce que l'Histoire n'a pas su &#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'Histoire, il est un moment qui est l'Histoire &#224; elle-seule, toute enti&#232;re rassembl&#233;e, et qui est l'Art comme souffle d'Histoire au moment o&#249; elle a lieu et traverse &#8212; peut-&#234;tre parce que ce moment est le th&#233;&#226;tre de l'Histoire quand l'Histoire a lev&#233; des th&#233;&#226;tres en guise d'&#233;chafauds, puisque les &#233;chafauds &#233;taient son th&#233;&#226;tre. Moment d'invention du temps, d'invention d'autres hommes, moment o&#249; ce qui s'inventait &#233;tait l'Histoire aussi, comme mise en r&#233;flexion de lui-m&#234;me &#8212; une mise en r&#233;flexion de la litt&#233;rature aussi, et de l'Art du temps, si la litt&#233;rature est cet art qui fabrique du temps : d&#232;s lors qu'il s'agit de donner naissance au temps, ce moment est bien le pli d&#233;sirable de la litt&#233;rature telle que Michon l'entend, et le retour &#224; la fiction prend tout son sens quand la fiction fait retour ici dans l'Histoire originaire et terminus : la R&#233;volution Fran&#231;aise. Elle est l'&#233;ternelle retour de toute fiction, la source et sa propre fin inachevable. La figure de Charlotte Corday &#233;tait premi&#232;re &#8212; peut-&#234;tre parce qu'elle est l'assassin de l'assassin des rois : une mise en r&#233;flexion &#224; la puissance. C'est que l'art ne peut se faire seulement ici, &#339;uvre de mort pour se donner vie, on l'a vue : assassiner le temps dans les plis oubli&#233;s de cette Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt; signe ainsi l'&#339;uvre majuscule, rapide et dense, dans l'apparence mineure que rev&#234;t toute litt&#233;rature pour Michon, mais dont le programme po&#233;tique, ce formalisme manifeste, met en r&#233;flexion &#224; la fois l'Histoire, l'Art, et l'&#233;criture de Michon. De quoi s'agit-il ? D'un peintre, qui fut c&#233;l&#232;bre pour avoir commis la toile repr&#233;sentant l'irrepr&#233;sentable : le portrait des membres du Comit&#233; du Salut Public de l'An I. Irrepr&#233;sentable, parce que ce Comit&#233; qui exer&#231;ait le Pouvoir en fait, ne pouvait l'exercer en droit, puisqu'il se forma contre le principe m&#234;me du Pouvoir, et au nom de l'&#201;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puissante &lt;i&gt;r&#233;flexion&lt;/i&gt; sur la R&#233;volution et sur la nature du politique au lieu de sa repr&#233;sentation ; singuli&#232;re entreprise de raconter une vie &#233;galement, celle de Corentin, le peintre sacril&#232;ge ; majestueux trompe-l'&#339;il enfin, puisque si, dans ce r&#233;cit, tout est vrai, une chose du moins ne l'est pas : le centre pr&#233;cis&#233;ment du r&#233;cit, la figure de ce peintre, et son tableau, enti&#232;rement &lt;i&gt;fictif&lt;/i&gt;. Fictif certes, mais &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt; &#8212; si cela n'avait pas &#233;t&#233; rendue impossible par ce simple fait capricieux que la commande de la toile n'a pas eu lieu &lt;i&gt;en v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt; : trou noir de l'Histoire qui a rendu possible la fiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; du jeu, merveilleux, avec lequel s'amuse &#233;videmment Pierre Michon (qui s'&#233;tait r&#233;jouie de savoir que nombre de lecteurs &#8212; ob&#233;issant &#224; l'injonction que le narrateur ne cesse de formuler dans son adresse th&#233;&#226;trale insens&#233;e &#8212; s'&#233;taient rendus au Louvre pour contempler la toile que sur toutes les pages du r&#233;cit on ne manque pas non seulement de d&#233;crire, mais de souligner combien elle est fameuse et bien connue de tous : le r&#233;el ici fait retour sur la fiction), l'auteur concentre l&#224; ses ressources po&#233;tiques au service d'une profonde mise en tension des codes narratives, et des enjeux historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution, espace/temps d'une m&#233;moire qui a donn&#233; naissance &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt; &#224; notre temps et aussi un th&#233;&#226;tre o&#249; se r&#233;fl&#233;chit ce temps et o&#249; s'est jou&#233; la Grande Sc&#232;ne de l'Histoire ; mais singuli&#232;rement Michon s'en saisit pour d&#233;jouer la tentation de la fresque : l&#224; o&#249; l'Histoire pourrait conduire &#224; un r&#233;cit d'Histoire, l'auteur prend le parti minimal d'une adresse, th&#233;&#226;tralit&#233; d'un r&#233;cit destin&#233;. Ce &lt;i&gt;monsieur&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;o&#249; en est la nuit ?&lt;/i&gt;) qui scande le texte figure ainsi le don de l'Histoire rompue en deux pour &#234;tre livr&#233;e et d&#233;livr&#233;e, don, c'est-&#224;-dire pr&#233;sent. &#192; la possibilit&#233; &#233;pique du roman quand il vient intercepter l'Histoire, Michon pr&#233;f&#232;re la prise lyrique d'un chant perdu, &#233;l&#233;gie des corps et des voix qui se sont ab&#238;m&#233;s dans un gouffre qu'il ne s'agit pas de comprendre, mais de nommer et de repr&#233;senter : indicible retournement, puisque ce qu'il s'agit d'&#233;crire, c'est une toile invisible, ce qu'il s'agit de d&#233;crire, c'est l'absence m&#234;me de signe que l'&#233;criture vient recouvrir. Le vieil adage de l'&lt;i&gt;ut pictural poesis&lt;/i&gt; est pris d&#232;s lors au pied de la lettre : au lieu o&#249; la peinture se d&#233;robe vient l'&#233;criture qui ne pourra seulement dire la forme/force de cette peinture qui n'a jamais eu lieu que dans le r&#233;cit imaginaire qu'on nous confie comme un secret, une cl&#233; pour une porte introuvable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire est ainsi d&#233;sign&#233;e comme manquante, perdue, effac&#233;e &#8212; impossible. Comme une plaie (l'image du saint fouillant de ses doigts la blessure du Christ) qu'il s'agit d'ouvrir davantage, afin d'en v&#233;rifier la trace sur soi, et dans ce &lt;i&gt;trou&lt;/i&gt; de l'Histoire poser son corps d'&#233;criture pour en prolonger le d&#233;sir et le r&#234;ve. D&#232;s lors ce qui se dresse, au terme de ce parcours, c'est bien la lev&#233;e d'une pr&#233;sence qui ne soit pas celle du factuel born&#233; des signes d&#233;j&#224; tout constitu&#233;s dans le pass&#233;, morceaux de r&#233;alit&#233; achev&#233;s puisqu'accomplis pour toujours : au contraire. Dans l'image terminale du r&#233;cit, la narration fait retour &#224; une fiction &#233;ternelle puisqu'originaire : celle des peintures rupestres de Lascaux, leur &#233;nigme. Bien s&#251;r, on peut songer au sacr&#233; de ces signes, bien s&#251;r on peut d&#233;chiffrer tel ou tel animal sous les silhouettes qui se laissent voir &#8212; et encore, la grotte est d&#233;sormais ferm&#233;e : trou noir d'une Histoire perdue, sous nos pas &#8212; mais comment saisir la nature et la port&#233;e de ces gestes ? Litt&#233;rature de pure forme, sans mot : ultime provocation de Michon qui &#233;rige en paradigme absolue de l'art des traces dessin&#233;es sur la pierre avant tout langage et qui sont, dans la fusion du geste et de la mati&#232;re, le langage m&#234;me qui n'en a pas besoin.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et puisque nous nous y sommes, vous et moi, c'est soudain devant n'importe quelle b&#234;tes divines que nous nous tenons ici, pas seulement les chevaux mais toutes, les b&#234;tes cornues, les b&#234;tes qui aboient, les autres b&#234;tes rugissantes qui se retournant soudain bondissent sur le roi dans les chasses de Ninive, les grandes menaces frontales qui nous ressemblent et ne sont pas nous. Celles qu'on a peintes au commencement de tout, avant l'Assyrien et saint Jean, avant l'invention de la charrerie et de la cavalerie, bien avant Corentin et le pauvre G&#233;ricault, au temps des grandes chasses, au temps des gibiers idol&#226;tr&#233;s et redout&#233;s, divins, tyranniques, sur les murs profonds des cavernes.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est Lascaux, Monsieur. Les forces. Les puissances. Les commissaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et les puissances dans la langue de Michelet s'appellent l'Histoire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Les Onze, Lagrasse, Verdier, 2009, p. 137. (Derniers mots du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; .&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;sence lev&#233;e de l'Histoire et de l'Art : &lt;i&gt;pr&#233;sence r&#233;elle&lt;/i&gt; que fait se lever &#224; son tour Pierre Michon dans un geste &#224; la fois de retour sur l'Histoire et d'invention de son r&#234;ve ; geste qui ressortit d'une mystique de l'&#233;criture bien plus que d'une r&#233;flexion anthropologique, &#233;videmment. Miracle de Pierre Michon : dans l'&#233;quilibre paradoxal du r&#233;cit &#8212; qui ne saurait &#234;tre qu'une dur&#233;e &#8212;, de la langue &#8212; qui ne peut &#234;tre qu'un &#233;clat &#8212;, du vrai &#8212; dont la port&#233;e d&#233;&#231;oit &#8212;, du faux &#8212; dont le jeu peut lasser &#8212;, il y aurait ultimement comme la tension vers un pr&#233;cipit&#233; de temps et d'affect o&#249; la fiction ne pourrait avoir lieu qu'au lieu de l'Histoire quand elle fait d&#233;faut, et o&#249; le temps s'arrache &#224; la dur&#233;e qui &#233;chappe, pour s'inscrire dans la pr&#233;sence d'une langue qui lib&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le d&#233;sir de la grandeur. Il cesse d'appartenir &#224; l'instant, le sel des heures se dilue, et dans l'agonie du pass&#233; qui toujours commence, l'avenir se l&#232;ve et aussit&#244;t se met &#224; courir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pierre Michon, Vies Minuscules, op. cit., p. 10.&#034; id=&#034;nh2-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, &#171; Vie de la petite morte &#187;, Paris, Gallimard, 1984, r&#233;&#233;d. Folio, p. 314.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il faut citer notamment parmi les plus remarquables et consid&#233;rables d'entre eux, celles de Pierre Bergounioux, Pascal Quignard, Jean &#201;chenoz, Fran&#231;ois Bon&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux malfaiteurs' &#187;, 1998, vid&#233;o, 26'. R&#233;alisation Jos&#233; Chidlovsky, avec Jean-Baptiste Harang et Jean-Claude Lebrun, et la participation de Pierre Michon, Jean Echenoz, Pierre Bergounioux, Pascal Quignard et Fran&#231;ois Bon. En ligne sur le site personnel de Fran&#231;ois Bon, tierslivre.net, &#224; cette adresse : &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/media/lab/zazie.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.tierslivre.net/media/lab/zazie.htm&lt;/a&gt; [visionn&#233;e le 2 d&#233;cembre 2013&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Idem&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, (&#171; Vie d'Antoine Peluchet &#187;), op. cit., p. 62.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, (&#171; Vie du P&#232;re Foucault &#187;), op. cit., p. 184.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, (&#171; Vie d'Andr&#233; Dufourneau &#187;), op. cit., p. 32.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux malfaiteurs' &#187;, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, (&#171; Vie d'Andr&#233; Dufourneau &#187;), op. cit., p. 274.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? : &#8216;les nouveaux malfaiteurs' &#187;, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Idem.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Idem.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, (&#171; Vie de Claudette &#187;), op. cit., p. 274.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Abb&#233;s&lt;/i&gt;, Lagrasse, Verdier, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Rimbaud le fils&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt;, Lagrasse, Verdier, 2009, p. 137. (Derniers mots du livre)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pierre Michon, &lt;i&gt;Vies Minuscules&lt;/i&gt;, op. cit., p. 10.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? &#187; (1998)</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/qu-est-ce-qu-elle-dit-zazie-1998</link>
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		<dc:date>2013-12-01T18:49:58Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Pierre Michon</dc:subject>
		<dc:subject>_Fran&#231;ois Bon</dc:subject>
		<dc:subject>_raconter bien</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;criture du r&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>_Chantier critique</dc:subject>
		<dc:subject>_Jean &#201;chenoz</dc:subject>
		<dc:subject>_Pascal Quignard</dc:subject>
		<dc:subject>_Pierre Bergounioux</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Retranscription de l'&#233;mission : &#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? &#187; de 1998. Notes sur le roman&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_pierre-michon" rel="tag"&gt;_Pierre Michon&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_francois-bon" rel="tag"&gt;_Fran&#231;ois Bon&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_raconter-bien" rel="tag"&gt;_raconter bien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecriture-du-recit" rel="tag"&gt;_&#233;criture du r&#233;cit&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_chantier-critique" rel="tag"&gt;_Chantier critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_jean-echenoz" rel="tag"&gt;_Jean &#201;chenoz&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_pascal-quignard" rel="tag"&gt;_Pascal Quignard&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_pierre-bergounioux" rel="tag"&gt;_Pierre Bergounioux&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton1280.png?1385923741' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='107' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Pour recherche personnelles, et en vue d'un &lt;a href=&#034;http://www.fabula.org/actualites/colloque-international-sur-le-retour-a-la-narration-the-return-of-the-narrative_55919.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;colloque prochain&lt;/a&gt; sur les &#233;critures narratives, en janvier, au cours duquel je parlerai du r&#233;cit de Pierre Michon, je mets ci-dessous la retranscription de la premi&#232;re partie de l'&#233;mission &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article856&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ? Les Nouveaux Malfaiteurs &#187;&lt;/a&gt;, qu'on peut &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/media/lab/zazie.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;regarder directement&lt;/a&gt; sur le Tiers Livre de Fran&#231;ois Bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Au menu&lt;/i&gt;, le d&#238;ner Echenoz / Michon et dialogue sur le roman, des entretiens avec Pierre Bergounioux (qui avait rat&#233; son train pour les rejoindre), Fran&#231;ois Bon (en biblioth&#232;que), et Pascal Quignard (sur fond noir).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retranscriptions sans le bruit de la soupi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/ni30DDG_9qw&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette cat&#233;gorie fourre tout du roman, que moi je revendique aussi, nous n'avons pas de raison de la laisser aux mis&#233;rables. Cette cat&#233;gorie-l&#224; a &#233;t&#233; d&#233;finie au si&#232;cle dernier pour des ouvrages extr&#234;mement novateurs, &#224; partir de Diderot, disons. Et maintenant, c'est une cat&#233;gorie pour les ouvrages au contraire conventionnels. Et pourquoi ne pas reprendre ce label pour les ouvrages qui ne seraient plus conventionnels, c'est-&#224;-dire : l'&#339;uvre en prose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques uns parmi nous croient que l'histoire des formes continuent, qu'on peut insuffler quelque chose encore au roman, enfin &#224; ce qu'on appelait le roman, que ce soit dans le sens de l'intrigue comme va Jean [&#201;chenoz], il me semble, d'apr&#232;s ce que tu disais tout-&#224;-l'heure, ou dans le sens du &#171; plus de prose &#187;, comme moi-m&#234;me je m'efforce de faire, mais enfin nous pensons que cette forme-l&#224; n'est pas close une fois pour toute, sur des histoires de &#171; un tel veut coucher avec une telle, mais malheureusement il a un fils d'un premier mariage, etc. &#187;, &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean &#201;chenoz&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis tr&#232;s attach&#233; au formalisme. Et je tiens &#224; cette id&#233;e, je tiens &#224; cette pratique, la fa&#231;on dont un objet est construit, et la fa&#231;on dont il progresse. La fa&#231;on dont il est structur&#233;, agenc&#233; jusque dans ses d&#233;tails, me parait au moins aussi importante que le propos. C'est cela le &#171; plus de prose &#187; : l'id&#233;e d'une prose romanesque qui transcende des formes au fond h&#233;t&#233;roclite, et c'est l&#224; que cela passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'effet de prose, l'effet d'art, l'effet de r&#233;el sur le lecteur, et &#231;a c'est du grand art. Et l'art est rare. L'effet de r&#233;el, &#231;a veut dire quelque chose qui ne soit pas du d&#233;calque du r&#233;el, quelque chose qui ne soit pas une histoire r&#233;elle, racont&#233;e, mais quelque chose qui cr&#233;e du r&#233;el &#224; partit de l'&#233;crit, &#224; partir de la prose, &#224; partir de l'art. C'est tout. Cela a toujours &#233;t&#233; &#231;a l'&#233;criture, &#231;a a toujours &#233;t&#233; &#231;a l'art, depuis qu'il en existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout, les romans de Chr&#233;tien de Troyes en vers &#233;taient tout le contraire de la convention, c'&#233;tait des nouveaut&#233;s. Flaubert &#233;tait de la nouveaut&#233;, Sthendhal &#224; sa fa&#231;on aussi, et Balzac sans doute. Quand j'entends les gens dire &#171; le vieux roman balzacien &#187;, mais comment cela ? Plus personne n'en fait ! Balzac seul l'a fait. Maintenant il y a des romans, si on pense &#224; Anatole France : de type francien ; si on pense &#224; Paul Bourget : de type bourgetien, mais des romans balzaciens je n'en vois pas. Il y a des romans, beaucoup de romans, qui ont pris le chemin du mauvais roman, de la fin du si&#232;cle dernier, qu'on n'a pas lus, pas plus qu'on n'a pas lus le mauvais roman de notre si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Bergougnioux :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[seul, dans un train]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour dire les chose crument, le monde a &#233;t&#233; d&#233;senchant&#233;. C'est ce que proph&#233;tisait Max Weber lorsqu'il disait que la connaissance rationnelle d&#233;senchante le monde.Le romanesque a disparu, et la raison en est bien simple, c'est que d&#233;sormais nous savons approximativement ce que sont les causes qui gouvernent &#224; notre insu ou en connaissance de cause, nos actes, nos fins, nos aspirations : et par le fait, le romanesque a disparu du monde. L'ombre et le myst&#232;re qui faisaient le charme des romans de jadis, puisqu'ils &#233;taient des r&#233;v&#233;lations, se sont dissip&#233;s. La lumi&#232;re qui baigne notre temps est une lumi&#232;re bl&#234;me ; une lumi&#232;re sans ombre. Lorsque le roman ne tient pas compte de cela, de l'existence hors de lui, hors de sa sph&#232;re, d'une connaissance savante du monde social, par le fait il devient superflu, pl&#233;onastique : &#224; quoi bon lire puisque ce qu'il y a dans les pages est pr&#233;visible, productible ? Il pouvait &#234;tre extr&#234;mement s&#233;duisant pour des lecteurs du 19&#232;me s. de r&#234;ver sur la destin&#233;e de Rastignac, de Vautrin, ou de la duchesse de Langeais &#8212; aujourd'hui, nous savons que le jeunes ambitieux iront &#224; l'ENA, que les hors-la-loi ou les voyous finiront en prison et que les duchesses exerceront un m&#233;tier dans la communication.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Fran&#231;ois Bon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[dans une biblioth&#232;que]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde grouille d'histoires et en m&#234;me temps ces histoires ont une qualit&#233; autre. Elles ne sont plus &#171; Fabrice &#224; Waterloo &#187;, elles sont comme sont les individus dans ce monde tr&#232;s h&#233;t&#233;roclite, tr&#232;s dissoci&#233;, o&#249; le statut de l'&#233;criture aussi s'est d&#233;plac&#233;. Par contre, ce qui n'a pas chang&#233;, c'est la force de langage. Si je veux &#234;tre radical dans mon exp&#233;rience d'&#233;crire, forc&#233;ment ce sont des choses comme &#231;a singuli&#232;re, isol&#233;, que j'ai. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours cette image qui me hante, cet &#233;crit biblique [&#8230;], qu'est la lamentation de J&#233;r&#233;mie : ce type qu'on enferme dans une citerne, et donc qui ne voit plus rien, et qui proph&#233;tise la ruine de la ville au dehors, et du coup la parole englobe cette esp&#232;ce de ville et nous l'emm&#232;ne aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me fascine chez Michon, Bergounioux, Kolt&#232;s, Novarina, c'est de voir comment en aveugle chacun trouve un territoire tr&#232;s exigu ; ce territoire il nous fait violence, et pourtant il se passe quelque chose &#8212; quelque chose qui est une esp&#232;ce d'ad&#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon [sur &lt;i&gt;Prison&lt;/i&gt;, de Fran&#231;ois Bon]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un moment extraordinaire dans Prison, c'est ce moment o&#249; il prend un auto-stoppeur, il remonte de Bordeaux vers Paris&#8230; il conduit trop vite dans le brouillard&#8230; et c'est absolument merveilleux&#8230; il &#233;coute les Rolling Stones&#8230; c'est un moment &#8212;non pas un moment nihiliste, il n'est pas nihiliste ; non pas un moment cynique, il n'est pas cynique &#8212;, mais c'est un moment o&#249; ce qu'on appelait jadis la m&#233;taphysique lui tombe dessus, ou est-ce l'au-del&#224; ? Qu'est-ce qui lui tombe dessus (sourire) ? Voil&#224; un effet de r&#233;el, voil&#224; un grand effet de r&#233;el : c'est ce moment o&#249;, dans le bouquin de Fran&#231;ois, il conduit vers Paris. Et c'est de la prose. C'est de la pure prose.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pascal Quignard&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'ennuie dans le mot de roman,pour le prendre, &#231;a voudrait dire que tout ce qui sera contenu dans ce livre sera faux ; et ce qui m'ennuie dans le mot essai, ou dans le mot autobiographique, c'est que tout ce qui y sera contenu sera vrai &#8212; pourquoi voulez vous &#224; l'avance que je confisque une part de moi de ce que je voudrai dire de mon exp&#233;rience ? Je veux &#224; la fois le faux, &#224; la fois le le vrai, pouvoir dire je, il, nous, pouvoir utiliser tout le pronominal &#8212; malheureusement chaque genre use d'un fragment seulement de la ressource pronominale. C'est un peu comme si on avait demand&#233; pendant des si&#232;cles &#224; des compositeurs, &#224; certain de composer en la majeur, d'autre en ut, d'autres en si b&#233;mol. Nous n'avons pas besoin de genre, pour des raisons d'authenticit&#233; &#224; l'&#233;gard de ce que nous voulons vivre de nous. &#201;crire, c'est vivre, c'est penser quelque chose, ce n'est pas correspondre &#224; quelque chose qui devrait &#234;tre fait.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenez Bergounioux par exemple. N'importe quel &#233;crivain de l'Ohio dirait : je suis tout seul, je suis tr&#232;s malherueux, et je chasse le cerf. Bergounioux dit non, moi je ne chasse pas le cerf, simplement mes anc&#234;tres, &#224; l'&#233;poque magdal&#233;niennes, ont chass&#233; le cerf, ou l'auroch. Grande &#233;l&#233;gance de Bergounioux, grande pudeur, grande d&#233;cence : voil&#224; ce qu'est la litt&#233;rature : c'est ne pas se mettre en cause soi-m&#234;me, c'est de dire : ce n'est pas moi qui chasse le cerf, ce sont mes vieux anc&#234;tres, ou mes descendants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Echenoz&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette pr&#233;sence-l&#224;, de la po&#233;sie, alors je ne sais pas quel statut de la po&#233;sie dans la prose romanesque, moi elle me para&#238;t tout le temps [&lt;i&gt;pause&lt;/i&gt;] l'urgence ; je veux dire quelques chose comme une ligne de cr&#234;te entre la prose et la po&#233;sie, et ligne de cr&#234;te qui n'est pas commode &#224; tenir parce qu'en m&#234;me temps&#8230; en m&#234;me temps&#8230; ce n'est pas une position tenable. Mais n'emp&#234;che les outils po&#233;tiques&#8230; moi j'ai ce sentiment, de fa&#231;on tr&#232;s pr&#233;somptueuse peut-&#234;tre, non pas dans le r&#233;sultat obtenu, mais dans le travail que les outils po&#233;tiques que je le veuille ou non sont toujours sollicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La po&#233;sie, la prose, sont une. Ce n'est pas nouveau, tout &#231;a est &#233;vident. Tout ceux qui font fi de la connaissance po&#233;tique de leur temps sont des mauvais prosateurs bien &#233;videmment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jean Echenoz&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand je vois dans les petits trait&#233;s de Quignard ce texte sur la lecture, la lecture silencieuse, ce n'est &#233;videmment pas un travail d'ordre romanesque, ni d'ordre po&#233;tique, je ne sais pas ce que c'est, je dis que je le lis dans la m&#234;me tension que je lirais un roman qui me satisferait. Dans la m&#234;me tension, et dans le m&#234;me suspens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pris longtemps un plaisir de lecture tr&#232;s grand &#224; lire un ouvrage qui s'appelle &lt;i&gt;Notes et formules de l'ing&#233;nieur,&lt;/i&gt; o&#249; on apprend &#224; construire des ponts. En fait, la nostalgie de ma vie, c'est que j'aurais voulu construire des ponts. et en fait, j'ai le sentiment un peu absurde que &#233;crire des livres, ce n'est pas si loin que de construire des ponts. Non pas du tout qu'il y ait un pont entre le lecteur et l'auteur, la question n'est pas du tout l&#224;, mais l'id&#233;e d'un &#233;quilibre paradoxale est une bizarrerie absolue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Pierre Michon&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est rare. Ces choses-l&#224; sont rares, et il est bon qu'elles soient rares. Comme disait Buffon (qu'est-ce qu'il disait Buffon &#224; propos de l'or ?) &#8212; il disait : &#171; l'or est rare car il est extr&#234;me, et il est rare pour la raison m&#234;me qu'il est extr&#234;me &#187; ! (rires) Et voil&#224;, c'est la v&#233;rit&#233;. C'est les sciences, c'est Buffon. Pour la litt&#233;rature, il me semble que c'est pareil. Je ne vois pas pourquoi les lois qui s'appliquent &#224; la mati&#232;re inanim&#233; (on parle comme Bergou l&#224;), ne s'appliqueraient pas &#233;galement &#224; la mati&#232;re anim&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ramifications et devenirs actuels du Speak White de Mich&#232;le Lalonde </title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/ramifications-et-devenirs-actuels-du-speak-white-de-michele-lalonde</link>
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		<dc:date>2013-06-09T10:53:09Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_politiques &amp; commune</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;critures &amp; r&#233;sistances</dc:subject>
		<dc:subject>_Chantier critique</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;crire</dc:subject>
		<dc:subject>_Qu&#233;bec</dc:subject>
		<dc:subject>_Mich&#232;le Lalonde</dc:subject>
		<dc:subject>_lyrisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Communication au colloque organis&#233; &#224; Cergy Pontoise sur les &#171; Situations des po&#233;sies de langue fran&#231;aise &#187;, mai 2013&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_politiques-commune" rel="tag"&gt;_politiques &amp; commune&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecritures-resistances" rel="tag"&gt;_&#233;critures &amp; r&#233;sistances&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_chantier-critique" rel="tag"&gt;_Chantier critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecrire" rel="tag"&gt;_&#233;crire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_quebec" rel="tag"&gt;_Qu&#233;bec&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_michele-lalonde" rel="tag"&gt;_Mich&#232;le Lalonde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_lyrisme" rel="tag"&gt;_lyrisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton1079.jpg?1370774535' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1079.jpg?1370774544&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Intervention le 30 mai dernier &#224; Cergy Pontoise &lt;a href=&#034;http://www.u-cergy.fr/fr/laboratoires/labo-crtf/actualite/manifestations-des-annees-precedentes/calendrier-2012-2013/appels-a-contribution-crtf.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Situations des po&#233;sies de langue fran&#231;aise &#187;&lt;/a&gt;, dans la matin&#233;e consacr&#233;e aux po&#233;sies des Nords. Grand merci aux organisateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte doit beaucoup &#224; deux personnes : &#224; Mahigan Lepage et Kateri Lemmens. Mahigan Lepage, pour m'avoir rendu sensible &#224; ces questions de langue &#224; Montr&#233;al m&#234;me (&#244; &lt;a href=&#034;http://depanneurlepickup.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le Pick-up&lt;/a&gt;), et m'avoir parl&#233; de ce po&#232;me qui est devenu important pour moi. Kateri Lemmens, de m'avoir invit&#233; &#224; l'UQ&#192;R pour animer un atelier d'&#233;criture, que j'aurais conduit justement &#224; partir des questions suscit&#233;es par ce texte. C'&#233;tait il y a tout juste un an. Et un an plus tard, impression qu'en suis au tout d&#233;but du chemin commenc&#233; au Qu&#233;bec.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;images : manifestations &#224; Montr&#233;al, le 18 mai 2012&lt;/center&gt;&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;speak white&#8232;&lt;br/&gt;c'est une langue universelle&#8232;&lt;br/&gt;nous sommes n&#233;s pour la comprendre&#8232;&lt;br/&gt;avec ses mots lacrymog&#232;nes&#8232;&lt;br/&gt;avec ses mots matraques&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;J'ai pass&#233; quelques semaines au Qu&#233;bec au printemps dernier, apr&#232;s et pendant les manifestations &#233;tudiantes, au cours desquelles, &#224; Montr&#233;al, &#224; Qu&#233;bec, et dans d'autres villes de la r&#233;gion comme &#224; Victoriaville, les forces de police avaient fait usage de tir de flashball et de gaz lacrymog&#232;nes sur des foules d'&#233;tudiants et d'enseignants pacifiques qui d&#233;fendaient le droit &#224; l'&#233;ducation contre la hausse excessive des tarifications et la lib&#233;ralisation du service publique de l'enseignement sup&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'invitation g&#233;n&#233;reuse de Kateri Lemmens, Je m'&#233;tais rendu &#224; Rimouski pour conduire une apr&#232;s-midi durant un atelier d'&#233;criture avec les &#233;tudiants en cr&#233;ation de l'UQ&#192;R, et dans la ville, sur certains murs et sur toutes les l&#232;vres, les matraques et les lacrymog&#232;nes, les mots qu'il faut pour le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais apport&#233; avec moi un texte, et j'avais conduit l'atelier sur son incitation : ce po&#232;me de Mich&#232;le Lalonde, &lt;i&gt;Speak White&lt;/i&gt;, &#233;crit en 1968. Dans l'atmosph&#232;re d'&#233;bullition politique et intellectuelle que vivait le Qu&#233;bec alors, et dans les traces laiss&#233;es sur les &#233;tudiants par la fatigue des veilles et des marches, des r&#233;unions et des lectures qui agitaient les id&#233;es sans parfois les fixer, j'avais &#233;t&#233; surpris de voir ces &#233;tudiants se saisir de la langue de Mich&#232;le Lalonde &#224; l'endroit m&#234;me o&#249; elle activait des tensions f&#233;condes d'interpellation du monde &#8211; de r&#233;quisition du r&#233;el : l&#224; o&#249; finalement l'enjeu de l'engagement de la jeunesse dans ce printemps qu'on disait &lt;i&gt;&#233;rable&lt;/i&gt;, portait non pas seulement sur des questions de frais de scolarit&#233;, mais des enjeux plus profonds qui pouvaient par exemple les opposer &#224; Toronto et au Canada anglophone, que ce soit sur le choix d'un mod&#232;le &#233;conomique ou de soci&#233;t&#233;, ou sur la question plus large et enveloppante de l'identit&#233; (non pas d'identit&#233; nationale ou de repli identitaire, mais d'invention de soi aussi, de son avenir choisi en fonction d'une histoire con&#231;ue comme commune) &#8211; sur la question de ce que l'on nomme aujourd'hui le vivre ensemble, l'&#234;tre ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l&#224; o&#249; le discours politique s'arr&#234;te, l&#224; o&#249; justement le politique ne pouvait saisir de ce mouvement que des revendications sous la forme de &lt;i&gt;mesures&lt;/i&gt; &#224; prendre ou &#224; refuser, l&#224; o&#249; par cons&#233;quent le politique ne pouvait que parler la langue du discours lib&#233;ral pour se faire entendre, le po&#233;tique prenait le relais, et plut&#244;t qu'un t&#233;moin, &lt;i&gt;traversait&lt;/i&gt; ce discours pour en retour l'envisager dans ce qu'il sous-tendait, le d&#233;visageait aussi dans sa violence, et vengeait enfin peut-&#234;tre en nommant le champ de force que la politique, dans l'angle mort de sa perception, &#233;tait incapable de consid&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la langue po&#233;tique, ou si l'espace po&#233;tique de la langue a un sens, et je l'ai vu notamment dans les textes des &#233;tudiants ce jour-l&#224;, c'&#233;tait dans la saisie de cet espace : la po&#233;sie et le lyrisme ne figurant pas l'au-del&#224; politique d'une langue &lt;i&gt;haute&lt;/i&gt;, langue d&#233;barrass&#233;e du monde, trop &#233;lev&#233;e en regard des basses consid&#233;rations des &lt;i&gt;int&#233;r&#234;ts humains&lt;/i&gt;, mais au contraire, l'espace d'un feu crois&#233;, o&#249; la prise de parole lyrique, est &lt;i&gt;saisie&lt;/i&gt; de la parole politique, l&#224; o&#249; le monde fait probl&#232;me et l&#224; o&#249; la langue en intensit&#233; s'y affronte, o&#249; ce qui s'active dans la langue fait retour sur ce qui constitue la communaut&#233; &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; la communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si la po&#233;sie est bien l'activit&#233; d'une solitude, la recherche dans une langue qui est la sienne &#233;labor&#233; seulement dans/par une singularit&#233; inali&#233;nable, c'est aussi la mise en tension de solitudes en partage, parce que la langue que l'on parle est celle par laquelle on s'entend et signe d'une appartenance &#8211; je pense notamment &#224; cette phrase de Derrida, qui pourrait ici assigner la t&#226;che politique de la po&#233;sie, et qui r&#233;sonnait, au printemps dernier, &#224; Qu&#233;bec, &#224; travers ou avec les mots de Mich&#232;le Lalonde, dans les &#233;crits des &#233;tudiants et dans les textes de certains po&#232;tes ou &#233;crivains qu&#233;b&#233;cois alors : ces mots de Derrida, qui r&#233;sonnaient aussi pour le fran&#231;ais que je suis, tissant comme une parole commune, par-del&#224; les communaut&#233;s diff&#233;rentes, au-del&#224; des diff&#233;rences &#233;videmment qui demeurent entre langue de France et langue du Qu&#233;bec, mais &#224; travers l'exigence commune aussi de la langue radicale que l'on parle : ces mots de Derrida dans &lt;i&gt;politiques de l'amiti&#233;&lt;/i&gt; qui nomme cette inscription politique de la litt&#233;rature :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faisons-nous et qui sommes-nous, nous qui vous appelons &#224; partager, &#224; participer et &#224; ressembler ? Nous sommes d'abord, comme amis, des amis de la solitude, et nous vous appelons &#224; partager ce qui ne se partage pas, la solitude. Des amis tout autres, des amis inaccessibles, des amis seuls parce qu'incomparables et sans commune mesure, sans r&#233;ciprocit&#233;, sans &#233;galit&#233;. Sans horizon de reconnaissance donc. Sans parent&#233;, sans proximit&#233;, sans &lt;i&gt;oikeiotes&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cette bien trop longue pr&#233;sentation,je voudrais qu'on entende le po&#232;me de Michel Lalonde, dans son enregistrement du 27 mars 1970, film&#233; par Jean-Claude Labrecque, lue &#224; l'occasion de la c&#233;l&#232;bre Nuit de la Po&#233;sie &#8211; le po&#232;me avait &#233;t&#233; lu une premi&#232;re fois lors d'un spectacle politique en 1968, mais interdiction avait alors &#233;t&#233; faite de filmer ou d'enregistrer. Il s'agit donc ici de la version de 1970.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;420&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;http://www.youtube.com/embed/sCBCy8OXp7I&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;Speak White &#8211; une insulte : mais laquelle ? il me semble impossible de comprendre la complexit&#233; du dispositif po&#233;tique mis en place par Mich&#232;le Lalonde (et l'enjeu de ses ramifications apr&#232;s 1970&#8230;) sans prendre la mesure de la nature de cette insulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Parler blanc &#187;, c'est, au XIXe s., parler la langue du ma&#238;tre, et dans cet &#233;trange transfert, qu'on dirait m&#233;tonymique, de la couleur vers la langue (avec comme vecteur, l'autorit&#233; totalitaire du majeur, au sens o&#249; Deleuze et Guattari emploient ce terme), le Ma&#238;tre est Anglais, et l'esclave, le mineur, le &lt;i&gt;n&#232;gre&lt;/i&gt;, parle Fran&#231;ais. L'insulte &#233;tait banale et entendue sur les chantiers, dans les usines, o&#249; les cadres anglophones imposaient leurs lois jusque dans la parole, mais elle avait aussi cours, de fa&#231;on peut-&#234;tre plus spectaculaire, &#224; la Chambre des communes, &#224; la fin du XIXe s. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'insulte raciste n'a (il me semble) plus court aujourd'hui, m&#234;me si en d&#233;cembre 1999, des militants avaient tendus une banderole sur le pont qui s&#233;pare le Qu&#233;bec et l'Ontario&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ici la br&#232;ve telle qu'on pouvait la d&#233;couvrir le 9 d&#233;cembre 1999 sur le site (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'insulte tombe en d&#233;su&#233;tude &#224; partir des ann&#233;es 60, Mich&#232;le Lalonde s'en ressaisit justement au moment o&#249; elle pourrait para&#238;tre obsol&#232;te pour la r&#233;activer &#8211; et dans le contexte tr&#232;s singulier, si puissant, de la fin des ann&#233;es 60 de la R&#233;volution tranquille, ce po&#232;me peut se lire comme un manifeste politique et lyrique sur la place du Qu&#233;bec dans la conf&#233;d&#233;ration, et surtout en tant que peuple et espace nomm&#233;s par une langue capable de nommer le monde, il est plus largement encore une mise en r&#233;flexion de la po&#233;sie comme arme capable de produire une saisie du Qu&#233;b&#233;cois en langue parl&#233;e par un peuple et poss&#233;dant une histoire. Une sorte de d&#233;fense et illustration de la langue qu&#233;b&#233;coise &#8211; un geste politique en acte et en mot. &lt;br class='autobr' /&gt;
Intituler ce po&#232;me &lt;i&gt;Speak White&lt;/i&gt; joue alors dans le double sens contradictoire que manipulent bien des communaut&#233;s mineures (proc&#233;d&#233;s bien &#233;tudi&#233;s aujourd'hui, je pense &#224; ce qui s'est jou&#233; dans la s&#233;mantique homophobe ou raciste, et comment les communaut&#233; homosexuels et Noirs ont utilis&#233; le mot de l'insulte en terme pour les sur-qualifier eux-m&#234;mes). &lt;i&gt;Speak White&lt;/i&gt;, ce serait une mani&#232;re de reprendre &#224; son compte cette insulte, pour &#233;crire, en quelques vers, un manifeste produisant sa contre-insulte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, dans le contexte de 1968, le po&#232;me se veut un &#233;cho et un soutien au livre de Pierre Valli&#232;res, &lt;i&gt;N&#232;gres d'Am&#233;rique&lt;/i&gt; 2, qui venait alors d'&#234;tre saisi par la Police. Un comit&#233; d'aide avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233;, et fut organis&#233;, &#224; l'initiative de Pauline Julien et Gaston Miron, un spectacle &#171; Chansons et po&#232;mes de la R&#233;sistance &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc largement contre le pouvoir central anglophone que ce texte est bien s&#251;r con&#231;u, et &#233;crit. &#171; Les Qu&#233;b&#233;cois sont un peuple sans histoire et sans litt&#233;rature &#187;, disait le rapport sur &lt;I&gt;Les affaires de l'Am&#233;rique du Nord britannique&lt;/i&gt;, ou rapport Durham r&#233;dig&#233; en 1838, pr&#233;lude au projet, plus tard r&#233;alis&#233;, d'union des deux provinces du Bas et du Haut Canada, et qui fut re&#231;u comme une insulte par les Qu&#233;b&#233;cois : phrase &#224; laquelle &#224; distance de l'histoire, mais pr&#233;cis&#233;ment pour en signer la vacuit&#233;, r&#233;pond &#171; la langue b&#232;gue d'un peuple inculte &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Parole b&#232;gue qui fait &#233;cho &#224; ce que disait Mandelstam de son propre rapport (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un texte militant d'une cause, fondateur, revendicateur ? Tr&#232;s vite, le po&#232;me devient en effet un &#233;tendard du Mouvement souverainiste. Il est publi&#233; dans la revue Socialisme et gagne rapidement le statut de symbole, &#224; la fois lieu de formulation d'une identit&#233;, et preuve de cette identit&#233; : un signe en m&#234;me temps qu'une trace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se lit pourtant plus profond&#233;ment dans ce po&#232;me autre chose. Il travaille un mouvement qu'on pourrait dire centrip&#232;te, et non centrifuge : non pas tourn&#233; sur la communaut&#233; de laquelle il &#233;mane, mais cherchant partout o&#249; c'est possible dans la langue, des dynamiques de d&#233;territorialisations : c'est avec le Qu&#233;bec, l'appel &#224; une &#233;mancipation de toutes les autorit&#233;s de discours qui nient la singularit&#233; des langues et des hommes, dans les colonies fran&#231;aises, ou les anciennes colonies fran&#231;aises, comme dans tous les endroits du monde o&#249; une telle violence symbolique (et pas seulement symbolique) se fait : la communaut&#233; de fr&#232;res d'une m&#234;me histoire bafou&#233;e, au sein m&#234;me de la langue (comme au Congo, au Viet-Nam, en Afrique du Nord)&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;speak white&#8232;&lt;br/&gt;tell us again about Freedom and Democracy&#8232;&lt;br/&gt;nous savons que libert&#233; est un mot noir&#8232;&lt;br/&gt;comme la mis&#232;re est n&#232;gre&#8232;&lt;br/&gt;et comme le sang se m&#234;le &#224; la poussi&#232;re des rues d'Alger ou de Little Rock&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C'est un appel &#224; la communaut&#233; de ces peuples entre eux, jusqu'&#224; l'affirmation terminale, qui n'est qu'un point de d&#233;part des luttes &#224; venir : &lt;i&gt;nous ne sommes pas seuls.&lt;/i&gt; Nous ne sommes pas seuls &#224; &#234;tre &#233;trangers dans la langue que nous parlons. Nous ne sommes pas seuls &#224; &#234;tre ni&#233;s dans notre langue. Nous ne sommes pas seuls &#224; dire que nous ne sommes pas seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend en ce sens pourquoi Mich&#232;le Lalonde ne d&#233;fend pas la puret&#233; de la langue fran&#231;aise, et son texte en ce sens est d'une complexit&#233; plus grande qu'il pourrait n'y para&#238;tre. C'est au contraire contre la puret&#233; originelle que s'&#233;crit ce texte :&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;parlez un fran&#231;ais pur et atrocement blanc&#8232;&lt;br/&gt;comme au Vi&#234;t-Nam au Congo&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Deux blancheur sont renvoy&#233;es dos-&#224;-dos : celle de l'anglais et celle du fran&#231;ais : c'est que le qu&#233;b&#233;cois est d'une double minorit&#233; : minorit&#233; dans la langue majeure anglaise, et minorit&#233; dans la langue majeure fran&#231;aise, pour reprendre les concepts forg&#233;s par Deleuze et Guattari dans leur essai sur Kafka.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Mineur ne qualifie plus certaines litt&#233;ratures, mais les conditions r&#233;volutionnaires de toute litt&#233;rature au sein de celle qu'on appelle grande (ou &#233;tablie). Mais celui qui a le malheur de na&#238;tre dans le pays d'une grande litt&#233;rature doit &#233;crire dans sa langue (cf. Kafka, le juif tch&#232;que qui &#233;crit en allemand) : &#233;crire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver son propre patois, son tiers-monde &#224; soi, son d&#233;sert &#224; soi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On rappellera bri&#232;vement les trois dynamiques de la litt&#233;rature mineure (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ici, le Qu&#233;b&#233;cois a le malheur, et et donc ce bonheur, d'&#233;crire dans cette double minorit&#233;. Mich&#232;le Lalonde revendique cette minorit&#233; &lt;i&gt;&#224; la puissance&lt;/i&gt;, aussi, et avec force, un certain h&#233;ritage culturel et m&#233;tiss&#233; : la langue qui se parle ici n'est pas un fran&#231;ais originel vers lequel il faudrait tendre pour renouer aux racines utopiques, historiques, non &#8211; mais l&#224; o&#249; se joue la singularit&#233; de la langue, c'est lorsqu'elle travaille la langue en pr&#233;cipice intime d'une histoire, qui est &lt;i&gt;aussi&lt;/I&gt; am&#233;ricaine, dans une terre qui n'est pas l'Europe, et qui s'est invent&#233;e dans des croisements multiples, un rapport tiers au monde et au verbe, qui n'est ni celui de l'anglais, ni celui du fran&#231;ais d'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;I&gt;Speak White&lt;/I&gt; est donc un texte complexe, qui s'inscrit dans une histoire elle-m&#234;me complexe et ouverte, et dont le devenir lui-m&#234;me est &#233;minemment fractur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1980, un auteur de th&#233;&#226;tre, Marco Micone, qui se pr&#233;sente (sur son site) comme un &#171; francophone ayant l'italien comme langue maternelle &#187;, publie un po&#232;me intitul&#233; &lt;I&gt;Speak What&lt;/I&gt;, qui sera l'objet de nombreuses controverses et r&#233;v&#232;lera des fractures au sein m&#234;me des d&#233;fenseurs de la souverainet&#233; du Qu&#233;bec et de la d&#233;fense de la langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;cente r&#233;&#233;dition de &lt;I&gt;L'Anthologie de la po&#233;sie Qu&#233;b&#233;coise&lt;/I&gt; par Mailhot et Nevpeu, a introduit celui de Marco Micone. Les &#233;diteurs parlent de ce dernier comme d'un texte &#171; embl&#233;matique de la nouvelle identit&#233; qu&#233;b&#233;coise &#187;. Il a &#233;t&#233; inscrit au programme des &#233;coles, et soutenu par le Minist&#232;re de l'&#233;ducation du Qu&#233;bec &#8211; on peut en lire un extrait par exemple dans la r&#233;cent &lt;i&gt;Histoire de la litt&#233;rature qu&#233;b&#233;coise&lt;/i&gt;, parue en 2008 aux &#233;ditions Bor&#233;al.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or que dit ce po&#232;me ? Sur le m&#234;me patron rythmique, et adoptant une scansion similaire, &#224; tel point qu'il ne me semble pas excessif de parler &#224; son propos de pastiche (voire, de plagiat assum&#233; &#8211; l'auteur revendique une conception de la litt&#233;rature comme faite &#171; de suite d'emprunts, de r&#233;&#233;critures, de recyclages et de contaminations &#187; ), il para&#238;t si ce n'est en opposition, du moins en profonde dissension avec le po&#232;me de Mich&#232;le Lalonde. J'en lis ici des extraits :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est si beau de vous entendre parler &lt;br&gt;de La Romance du vin &lt;br&gt;et de L'Homme rapaill&#233; &lt;br&gt;d'imaginer vos coureurs des bois &lt;br&gt;des po&#232;mes dans leurs carquois [&#8230;]&#8232;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;speak what now &lt;br&gt;nos parents ne comprennent d&#233;j&#224; plus nos enfants &lt;br&gt;nous sommes &#233;trangers &#224; la col&#232;re de F&#233;lix &lt;br&gt;et au spleen de Nelligan [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;speak what &lt;br&gt;comment parlez-vous dans vos salons hupp&#233;s &lt;br&gt;vous souvenez-vous du vacarme des usines &lt;br&gt;and of the voice des contrema&#238;tres &lt;br&gt;you sound like them more and more [&#8230;] &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;speak what now&#8232;&lt;br&gt;que personne ne vous comprend &lt;br&gt;ni &#224; St-Henri ni &#224; Montr&#233;al-Nord &lt;br&gt;nous y parlons la langue du silence &lt;br&gt;et de l'impuissance [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;speak what &lt;br&gt;&#171; productions, profits, et pourcentages &#187; &lt;br&gt;parlez-nous d'autres choses&#8232;&lt;br&gt;des enfants que nous aurons ensemble [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;R&#233;pondant presque point par point &#224; Mich&#232;le Lalonde, il lui reproche semble-t-il un militantisme de salon, un enfermement dans l'autarcie revendicatrice, une cl&#244;ture d'un entre-soi qui finalement se retournerait contre la volont&#233; &#233;mancipatrice qui l'avait fond&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;&#233;criture, Mich&#232;le Lalonde et ses d&#233;fenseurs, comme Ga&#235;tan Dostie, l'ont douloureusement re&#231;ue &#8211; et ce fut l'occasion de violentes r&#233;parties, d'&#233;changes d'insultes sur lesquels on ne reviendra pas. Mich&#232;le Lalonde refuse depuis de laisser publier son po&#232;me dans les m&#234;mes ouvrages que le dramaturge. Elle a m&#234;me rompu avec son &#233;diteur, lorsqu'il est devenu celui de Marco Micone. Elle refuse &#233;galement de figurer dans les m&#234;mes recueils que le po&#232;me de Micone, ce qui produit cette absurdit&#233; : dans l'anthologie Maillot / Nepveu on peut lire la r&#233;&#233;criture, et non le po&#232;me originel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; What &#187; surtout du titre a cristallis&#233; bien des tensions : l'injure se retournait contre la premi&#232;re, et s'adressait &#224; la langue m&#234;me qui avait voulu se d&#233;faire pour se lib&#233;rer : &lt;i&gt;chat&lt;/i&gt;, cela revenait &#224; dire que tout ce mouvement n'avait produit qu'une langue incompr&#233;hensible, inapte &#224; l'ouverture qu'elle se proposait, un &lt;I&gt;quelque chose&lt;/i&gt; qui ne trouvait ni finalit&#233;, ni consistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La o&#249; finalement le texte de Lalonde cherchait un devenir r&#233;volutionnaire par del&#224; la langue mineure dans la minorit&#233; m&#234;me de la langue, Micone ne lisait qu'un probl&#232;me de colonis&#233;s embourgeois&#233;s, et en palimpseste d&#233;tournait chaque proposition pour les renverser au nom d'un multiculturalisme bon teint qui finalement n'a rien &#224; voir avec la solidarit&#233; active que travaillait Lalonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des malentendus aux contradictions &#8211; ce sont deux mani&#232;res de revendiquer la langue qu&#233;b&#233;coise qui s'affrontent, ou se confrontent. En 1980, le probl&#232;me s'&#233;tait d&#233;plac&#233;, cette fois sur la question des migrants, et Micone reprend le questionnement de Lalonde en le produisant sur cet enjeu. Ce faisant, il attaquait profond&#233;ment le po&#232;me de 1968 : en disant, dans le sillon m&#234;me de Lalonde qu'il ne comprenait plus la langue revendiqu&#233;e par les souverainistes issus de la R&#233;volution Tranquille, n'&#233;tait-ce pas une violence, une insulte, une provocation agissant en r&#233;cusation, au nerfs m&#234;me qui la constituait alors ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier avatar, ou prolongement &#8211; &lt;i&gt;Speak Red&lt;/i&gt; : sur un texte de Catherine C&#244;t&#233;-Ostiguy, et dans un film r&#233;alis&#233; par Jean-David Marceau, des &#233;tudiants, pendant le mouvement du printemps dernier, r&#233;citent un po&#232;me qui dit l'opposition aux mesures entreprises par le gouvernement f&#233;d&#233;ral. L&#224; o&#249; justement le texte de Lalonde s'arr&#234;tait, sur les questions au pr&#233;sent de son &#233;nonciation d'un contenu politique &#224; donner &#224; la d&#233;fense de la langue, le &lt;i&gt;Speak Red&lt;/i&gt; s'en saisit, parle dans sa bouche pourrait-on dire, pour le faire parler, apr&#232;s lui, et en lui, engageant la lutte avec le monde que le po&#232;me matriciel avait initi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;http://www.youtube.com/embed/zkbBeQ21d1c&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;p&gt;C'est comme si &lt;i&gt;Speak White&lt;/i&gt; avait fourni une matrice, po&#233;tique, lyrique, politique, une sorte de sillon &#224; prendre et reprendre (et n'est-ce pas le sens premier de la po&#233;sie ?), dans son sens et en son contraire, aux risques des contradictions, paroles successives le creusant &#224; chaque passage d'une profondeur insoup&#231;onn&#233;e, autorisant pour ainsi dire la langue &#224; forer dans ces endroits de passage et de bascule aux soubresauts du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &lt;i&gt;Speak White&lt;/i&gt; est une prise de parole, c'est aussi &#224; une incitation majeure d'une reprise au lieu o&#249; la parole fut entreprise qu'elle invite. Nous ne sommes pas seuls, disait le texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques jours par d&#233;cret minist&#233;riel, la litt&#233;rature est devenue une option dans le nouveau programme &lt;i&gt;culture et communication&lt;/i&gt; au C&#233;geps : changement de nom, ou v&#233;ritable renoncement &#224; l'approche des arts comme arts, de la langue comme rapport au monde et au verbe, et non comme vecteur d'une information &#224; transmettre ? &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#224; o&#249; un texte comme celui de Mich&#232;le Lalonde peut donner des armes, c'est quand il d&#233;signe le point d'articulation de la langue et de l'histoire, non pas dans la diffusion d'une connaissance, d'une communication d'un donn&#233;, mais dans la t&#226;che de nomination : celle d'une structure de pouvoir, celle d'une relation &#224; la vie et &#224; l'histoire (celle qu'on choisit, voire invente) par la langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi invite le texte de Lalonde, c'est aussi &#224; une pratique en acte de la langue dans cette t&#226;che incessante de nomination, celle du temps pr&#233;sent en tant qu'il peut &#234;tre celui du temps &#224; venir, parce qu'il aura &#233;t&#233; celui d'un temps pass&#233; qui demeure l'utopie du r&#233;el possible, l'autre nom de ce qu'est le politique, quand il reste apr&#232;s le polissage des convenances, que le cri et que l'insulte pour rester digne.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;mais pour vous dire&#8232;&lt;br&gt; l'&#233;ternit&#233; d'un jour de gr&#232;ve&#8232;&lt;br&gt; pour raconter&#8232;&lt;br&gt; une vie de peuple-concierge&#8232;&lt;br&gt; mais pour rentrer chez nous le soir&#8232;&lt;br&gt; &#224; l'heure o&#249; le soleil s'en vient crever au-dessus des ruelles&#8232;&lt;br&gt; mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui&#8232;&lt;br&gt; chaque jour de nos vies &#224; l'est de vos empires&#8232;&lt;br&gt; rien ne vaut une langue &#224; jurons&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ici la br&#232;ve telle qu'on pouvait la d&#233;couvrir le 9 d&#233;cembre 1999 sur le site de Radio-Canada : &#171; Des employ&#233;s du minist&#232;re f&#233;d&#233;ral des travaux publics ont enlev&#233; une banderole de mauvais de go&#251;t sur le pont interprovincial. On pouvait lire sur la banderole accroch&#233;e du c&#244;t&#233; qu&#233;b&#233;cois du pont : &#171; Bienvenue &#224; Ottawa : From this point speak white ! &#187; La banderole a &#233;t&#233; install&#233;e durant la nuit et a &#233;t&#233; enlev&#233;e vers 8 h 15. Bien en vue, les automobilistes et les pi&#233;tons en direction d'Ottawa qui franchissaient le pont ce matin &#224; l'heure de pointe ne pouvaient pas la rater. Quatre jeunes franco-ontariens ont t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; la salle des nouvelles de Radio-Canada pour dire qu'ils ont install&#233; la banni&#232;re sur le pont interprovincial ce matin. Ils disent qu'ils ont pos&#233; ce geste pour d&#233;noncer le fait que les Jeux de la Francophonie risquent de se tenir dans une ville unilingue anglaise. Ils ajoutent que l'expression &#171; SPEAK WHITE &#187; &#233;tait employ&#233;e il y a 100 ans &#224; l'endroit des francophones qui traversaient de 'Hull &#224; Ottawa. Le groupe de militants dit pr&#233;parer d'autres coups d'&#233;clat. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Parole b&#232;gue qui fait &#233;cho &#224; ce que disait Mandelstam de son propre rapport &#224; sa langue et son histoire : &#171; Ma m&#233;moire est non pas d'amour mais d'hostilit&#233; et elle travaille non pas &#224; reproduire mais &#224; &#233;carter le pass&#233; &#8211; pour un intellectuel de m&#233;diocre origine, la m&#233;moire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu'il a lus, et sa biographie est faite (&#8230;) L&#224; o&#249; chez les g&#233;n&#233;rations heureuses, l'&#233;pop&#233;e parle en hexam&#232;tre et en chronique, chez moi se tient un signe de b&#233;ance, et entre moi et le si&#232;cle g&#238;t un ab&#238;me, un foss&#233; rempli du temps qui bruit. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle &#233;tait b&#232;gue de naissance et cependant elle avait quelque chose &#224; dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains, p&#232;se le b&#233;gaiement de la naissance ; nous avons appris non pas &#224; parler mais &#224; balbutier, et ce n'est qu'en pr&#234;tant l'oreille, au bruit croissant du si&#232;cle et une fois blanchi par l'&#233;cume de sa cr&#234;te, que nous avons acquis une langue. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On rappellera bri&#232;vement les trois dynamiques de la litt&#233;rature mineure pour Deleuze et Guattari : &lt;br /&gt;&#8212; Le premier consiste &#224; affecter la langue d'un fort coefficient de d&#233;territorialisation : &#171; L'allemand de Prague est une langue d&#233;territorialis&#233;e, propre &#224; d'&#233;tranges usages mineurs. (Dans un autre contexte aujourd'hui, ce que les Noirs, peuvent faire avec l'am&#233;ricain) &#187;.
&lt;br /&gt;&#8212; Le deuxi&#232;me caract&#232;re de la litt&#233;rature mineure, c'est que tout y est politique. C'est le branchement de l'individu sur l'imm&#233;diat-politique. &#171; Dans les grandes litt&#233;ratures l'affaire individuelle (familiale, conjugale) tend &#224; rejoindre d'autres affaires non moins individuelles, le milieu social servant d'environnement et d'arri&#232;re-fond. (&#8230;) La litt&#233;rature mineure est tout &#224; fait diff&#233;rente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est imm&#233;diatement branch&#233;e sur la politique. (&#8230;) C'est en ce sens que le triangle familial se connecte aux autres triangles, commerciaux, &#233;conomiques, bureaucratiques, juridiques, qui en d&#233;terminent les valeurs
&lt;br /&gt;&#8212; Le troisi&#232;me (et dernier) caract&#232;re de la litt&#233;rature mineure, c'est que tout prend une valeur collective. Il s'agit de &#171; l'agencement collectif d'&#233;nonciation. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pierre Michon, monologues pour temps pr&#233;sent</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/pierre-michon-monologues-pour-temps-present</link>
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		<dc:date>2012-09-10T15:08:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Pierre Michon</dc:subject>
		<dc:subject>_histoires &amp; Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>_Chantier critique</dc:subject>
		<dc:subject>_adresses &amp; monologues</dc:subject>
		<dc:subject>_Pascal Quignard</dc:subject>
		<dc:subject>_Jean-Marie Gleize</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Communication lors du colloque &#171; Monologue, formes et pratiques &#187;, &#224; l'universit&#233; Paris VII &#8211; 10-12 septembre 2013&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_histoires-histoire" rel="tag"&gt;_histoires &amp; Histoire&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_pascal-quignard" rel="tag"&gt;_Pascal Quignard&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_jean-marie-gleize" rel="tag"&gt;_Jean-Marie Gleize&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton929.jpg?1462113039' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='95' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Communication dans le cadre du colloque &#171; Monologue, formes et pratiques &#187;, qui a lieu du 10 au 12 septembre &#224; l'Universit&#233; Paris VII. Programme &lt;a href=&#034;http://www.univ-paris-diderot.fr/DocumentsActu/600N/File/colloques/MonologuerCOLLO.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;O&#249; en est la nuit, Monsieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais elle n'a pas boug&#233;. Ils sont toujours l&#224; dans niv&#244;se dans cette sacristie que la lanterne carr&#233;e seule &#233;claire, vu que le feu est mort. Ils sont sous le triple &#233;cran de la nuit, niv&#244;se, la Terreur, le feu &#233;teint. On n'entend plus les chevaux. Corentin est toujours debout, il a fini de boucler le sac et le soup&#232;se, il n'est pas encore devant la sacro-sainte toile des &lt;i&gt;Onze&lt;/i&gt;, &#224; vrai dire il n'y pense pas, il pense que c'est lourd, que c'est bien ; il pense &#224; des sacs pareils jadis passant de la main de Marigny &#224; la sienne, il pense &#224; la beaut&#233; &#233;vanouie de maman-putain et &#224; celle de plus durable de l'or ; il pense que tout cela est une belle et payante farce.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;P. Michon, &lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt;&lt;/center&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;O&#249; en est la nuit, Monsieur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; en est-on, nous, de cette Nuit ? Et quels textes seraient capables de mesurer en nous sa mont&#233;e ? Quelle parole possible pour passer la Nuit ? Quelle solitude de quel monologue pour notre pr&#233;sent, et notre pr&#233;sence &#224; lui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour tenter de r&#233;pondre &#224; cette question (en fait, pour essayer de localiser cette question, et la nuit qu'elle &#233;voque, qu'elle &#233;nonce), que je ferai un pari, une hypoth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviendrai ensuite sur cet extrait, livr&#233; ici expr&#232;s hors de tout contexte, texte que je laisse en suspens suivant en cela le mouvement de ce r&#233;cit, sid&#233;rant et &#233;nigmatique, qui fait se dresser la pr&#233;sence r&#233;elle de l'Histoire comme en son absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce pari pour en revenir &#224; lui, c'est celui de consid&#233;rer le monologue non pas comme une &#233;nonciation, une forme po&#233;tique et litt&#233;raire particuli&#232;re au milieu de beaucoup d'autres, mais plut&#244;t et au contraire comme une force qui transcende sa nature propre : comme un champ de forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui de la litt&#233;rature elle-m&#234;me qui trouverait l&#224; un espace de formulation de sa possibilit&#233; et de son rapport au monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'il est une prise de parole qui est sa condition et son acte (une reproduction du geste de l'&#233;criture en tant que telle) ; parce qu'il est ce geste vertical d'une puis&#233;e dans la langue, et horizontal de sa jet&#233;e (une reformulation des tensions qui animent la relation critique dans la lecture) ; parce qu'il est l'espace d'une solitude et le temps de son effraction (l'inscription de soi comme territoire et de l'autre comme dur&#233;e de r&#233;ception) ; parce qu'enfin il est une violence faite au convention (la parole solitaire n'existe pas) &#8212; le monologue (c'est le pari) est cet &#233;nonc&#233;, cette &#233;nonciation, qui rejoue (&#233;nonce) le proc&#232;s litt&#233;raire en tant que tel, et celui du monde : une puissance de mise en r&#233;flexion de la litt&#233;rature sur le monde, comme si c'&#233;tait l&#224;, et l&#224; seulement, que la litt&#233;rature se donnait pour t&#226;che de se raconter comme force d'&#233;mergence, l&#224; qu'elle s'attachait &#224; r&#233;pondre du monde en questionnant sa possibilit&#233;, parce que le mouvement du monologue se superpose au mouvement m&#234;me de sa propre naissance. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; chaque &#233;poque revient ainsi la n&#233;cessit&#233;, la t&#226;che m&#234;me, d'inventer pour elle-m&#234;me la langue qui saura le mieux nommer son temps, d&#233;visager son propre reflet pour le traverser et rejoindre son histoire : en reprendre possession. Le monologue, ce serait le regard et le miroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Position d'&#233;criture radicale, il est ce dispositif de narration qui spectacularise la solitude de la prise de parole, et une proc&#233;dure qui convoque &#224; son tribunal l'ensemble des forces de mise &#224; demeure du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Creuset de langages, travers&#233;e des genres, explosion de l'int&#233;rieur des vieilles cat&#233;gories formelles, genre de tous les genres, telle pourrait &#234;tre l'inqui&#233;tude du monologue qui outrepasse les d&#233;terminismes acad&#233;miques, se constitue en roman, th&#233;&#226;tre et po&#233;sie tout &#224; la fois, c'est-&#224;-dire dans le souci de n'&#234;tre r&#233;duit &#224; rien de cela &#8211; parole prise &#224; cette violence de l'&#233;criture en relation directe avec la parole quand on vient la parler dans sa bouche (Rimbaud), et qu'elle se constitue litt&#233;ralement en monologue, se fondant sur la solitude pour &#233;laborer de l'int&#233;rieur sa n&#233;cessit&#233; et son urgence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;caution d'usage : en ce sens, je n'essaierai &#233;videmment pas de chercher une essence du monologue, ou &#224; constituer des d&#233;terminations du monologue. J'en chercherai les puissances, les modes d'&#234;tre : ce que Deleuze appelle l'&#233;thique : en posant la question : ce que peut un corps ? Ici, la question : qu'est-ce que peut le monologue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dire o&#249; en est la nuit, au moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit donc ce texte, &lt;i&gt;Les Onze. &lt;/i&gt; Un monologue ? Un r&#233;cit, un roman &#8212; il me semble une force exemplaire, paradigme m&#234;me, de ce que peut la litt&#233;rature au pr&#233;sent. (j'insiste, non ce qu'elle est : ce texte n'est pas exemplaire de la litt&#233;rature, un embl&#232;me, un symbole). De quoi s'agit-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est monologue dans la mesure o&#249; il est parole toute tiss&#233;e dans le temps de sa prof&#233;ration, temps de la narration et temps racont&#233; &#233;gal &#224; z&#233;ro, un homme parle &#224; un autre, dans l'ininterruption fondamental du monologique, mais c'est justement &#224; un autre, confiant au silence de l'autre la parole, tandis que l'autre garde le silence (il garde le silence comme un berger son troupeau). Silence sur lequel s'appuie l'autre et qui relance sans cesse la parole. Monologue en cela, radicalit&#233; de la parole prononc&#233;e que partage tout monologue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais monologue du temps pr&#233;sent, pour temps pr&#233;sent. C'est un peu provocateur que je ferai de ce texte, d'une langue si profond&#233;ment classique, qui tient des Sermons de Bossuet et de la prose taill&#233;e dans le vers aussi ; texte du temps pr&#233;sent et qui raconte pourtant le c&#233;l&#232;bre tableau des Onze, o&#249; est repr&#233;sent&#233; le Comit&#233; de salut public qui, en 1794, instaura le gouvernement r&#233;volutionnaire de l'an II et la politique qu'on appela de Terreur ; texte du temps pr&#233;sent et qui se termine sur une image qui conjoint Lascaux et le tableau de Fran&#231;ois-&#201;lie Corentin, l'auteur du fameux tableau. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; O&#249; en est la nuit, Monsieur ? &#187; demande le locuteur des Onze, presque autant parce qu'il est inquiet de son avanc&#233;e dans la parole, que parce qu'il souhaite pouvoir dater la progression de son discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette nuit que fait se dresser ce locuteur dans la parole, devient imm&#233;diatement, par le seul fait de le lire, et d'&#234;tre ainsi adress&#233; par le texte, la nuit de la lecture, et de fait, le monde dans laquelle elle s'inscrit. Et de fait, cette nuit est cette articulation de ce dedans du texte au dehors qui nous enveloppe et l'un et l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'autre pari : que ce texte plus que nul autre dise ce rapport : qu'il n'est pas pauvrement image du monde (quelle id&#233;e fade, Deleuze encore), mais articulation, relation, espace de mise en examen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut alors rappeler ce que dit le monologue et pourquoi seul un monologue peut le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc le monologue rapporte les conditions de cr&#233;ation de ce tableau : l'histoire du peintre, d'o&#249; il vient, ses origines modestes, la sauvagerie tranquille dans laquelle il a grandi, s'est form&#233; &#224; la peinture, &#224; l'&#233;criture en image d'un monde, ce qu'on appelle mim&#232;sis, repr&#233;sentation qui n'est rien d'autre pour lui que la seule forme possible de l'art. Le monologue se poursuit et raconte l'histoire, &#224; ce monsieur qui veut bien &#233;couter, et dont le r&#233;cit par la force des choses nous attribue le r&#244;le, qu'on endosse dans ce temps ind&#233;termin&#233; o&#249; le r&#233;cit se passe (la nuit, seulement), il dit dans des phrases aussi ample qu'oratoire, les conditions de cr&#233;ation du tableau des Onze : Billaud, Carnot, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Bar&#232;re, Lindet, Saint-Just, Saint-Andr&#233;, le risque de ce tableau, et &#224; travers lui, raconte la R&#233;volution et la Terreur &#8212; o&#249; comment ce tableau (et son r&#233;cit) d&#233;signe l'Histoire dans son comble (ce lieu o&#249; elle se pr&#233;cipite, o&#249; elle est le pr&#233;cipit&#233; pur) : r&#233;fl&#233;chit le sacril&#232;ge de ce geste de repr&#233;senter ce qui ne se repr&#233;sente pas, l'Histoire en marche, tigres alt&#233;r&#233;s de sang, une repr&#233;sentation &#224; la nation qui prend le risque de faire des h&#233;ros ceux qui n'agissaient que pour la Vertu et l'&#201;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et racontant ce tableau, le r&#233;cit raconte aussi l'Histoire, prend le m&#234;me risque de faire de l'Histoire une image : d'en arr&#234;ter la courbe et le mouvement, d'en fixer les termes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais justement : le texte se fonde sur une sorte de ruse de l'Histoire. Sa condition d'&#233;nonciation est justement ce qui l'emp&#234;che de demeurer un r&#233;cit qui retrouverait l'image de l'histoire &#8212; c'est au contraire pour en produire une qu'il se dit, qu'il se donne &#224; lire comme parole dite, adresse. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout dans le texte de Michon est authentique, et l'analyse des forces en pr&#233;sence de ce mois de janvier 1794 est nourrie de lecture de Michelet, abondamment cit&#233;, les tensions et probl&#233;matiques politiques, les figures qui traversent le texte sont historique, tout, donc, est r&#233;elle, son sujet est vrai, sauf, ce qui est l'objet du texte : le tableau, et son peintre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit qu'&#224; sa parution certains lecteurs parcouraient le Louvre le livre &#224; la main pour chercher le tableau, le tableau &#171; &#224; l'&#233;preuve des balles, &#224; l'&#233;preuve des souffles des dix mille hommes de toute la terre qui les voient chaque jour. [&#8230;] Vous les voyez ? On a du mal &#224; les saisir tous &#224; la fois dans le m&#234;me regard maintenant, avec ces reflets sur la vitre derri&#232;re quoi on les a mis au Louvre &#187;. Le tableau est une fiction, et son peintre aussi. Et c'est justement elle qui permet l'histoire, qui permet qu'on la voit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je parlais de Bossuet : autre monologue d'un autre temps &#233;crit dans la radicalit&#233; de son pr&#233;sent. Le sermon sur la Mort.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Vous serez peut-&#234;tre &#233;tonn&#233;s que je vous adresse &#224; la mort pour vous instruire de votre &#234;tre, et vous croirez que ce n'est pas bien repr&#233;senter l'homme que de le montrer o&#249; il n'est plus ; mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se pr&#233;sente &#224; nous dans le tombeau, vous accorderez ais&#233;ment qu'il n'est point de plus v&#233;ritable interpr&#232;te ni de plus fid&#232;le miroir des choses humaines.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;L'absence descelle la pr&#233;sence morte en nous de l'histoire :&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les Onze ne sont pas de la peinture d'Histoire, c'est de l'Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Michon parle-t-il du tableau ou soudain de son livre (qui parle le m&#234;me nom ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nom de l'histoire, et au lieu o&#249; elle est absente, fausse, fictive, le monologue vient la prononc&#233;e, raconter la possibilit&#233; l&#224; o&#249; elle aurait pu avoir lieu, s'il n'y avait pas l'histoire qui a eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a comme une m&#233;lancolie sauvage dans ce texte, celle de n'avoir pas m&#234;me vu l'Histoire (l'esprit du monde (le &lt;i&gt;Welt-Geist&lt;/i&gt;)) pass&#233; en armure sous notre fen&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Michon, que l'on r&#233;duit aux vies minuscules, ne peut raconter que la majuscule de l'histoire seulement dans son effacement que l'&#233;criture vient non pas seulement suppl&#233;er, comme s'il s'agissait de faire croire que la fiction &#233;tait la v&#233;rit&#233; &#8212; mais raconter en tant que tel. Il n'y a pas ici, on le voit, fiction depuis la v&#233;rit&#233; historique, un peu &#224; la mani&#232;re d'un Littel, mais la volont&#233; de faire se dresser la Pr&#233;sence R&#233;elle de l'Histoire au terme du r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce devant quoi, on est, c'est devant le monologue comme fabrication de la pr&#233;sence de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monologue pour ce temps pr&#233;sent, dans son rapport &#224; l'histoire : dispositif qui &#233;nonce m&#233;taphoriquement, et directement (la force de la m&#233;taphore r&#233;side dans son refus de s'expliquer, de s'&#233;tablir m&#234;me comme m&#233;taphore), au c&#339;ur de cette adresse d'une Histoire qui se donne en partage et qui n'existe pas. Dont seul existe la fiction de sa croyance au second niveau de l'adresse, quand le personnage adress&#233; devient ce que nous sommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt; &#8212; une forme-force, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il exhibe une histoire qui se d&#233;robe ; donne le change au roman et au th&#233;&#226;tre, pour mieux &#233;vacuer l'un et l'autre dans l'usage d'une parole directe ; ne fait tenir la possibilit&#233; de son r&#233;cit qu'au moyen de sa langue, et d'une histoire fant&#244;me, qui gratte comme un membre amput&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'espace de la litt&#233;rature contemporaine pourrait &#234;tre celui-l&#224; : j'ai bien conscience qu'il ne s'agit pas, loin de la loin, d'une litt&#233;rature majoritaire. Mais cette minorit&#233;-ci, textes de seuils et d'intensit&#233;, aux fronti&#232;res des genres et de la croyance, dressent l'histoire comme manque pour en &#233;crire, parce que notre g&#233;n&#233;ration n'a connu de l'histoire que des textes qui en racontaient la fin &#8212; passer la nuit, c'est une mani&#232;re de l'occuper, de l'habiter, de la franchir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler dans cette nuit, tenir le monologue (monologue dialogique, adress&#233;, polyphonique, qui fait entendre voix d'un auteur et d'un monde, d'une communaut&#233; minoritaire qui en partage l'&#233;change et le territoire politique d'une appartenance en aval, produite par la litt&#233;rature), c'est d'une certaine mani&#232;re l'exigence &#233;thique de ces r&#233;cits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cet autre texte, &lt;i&gt;Les Ombres Errantes&lt;/i&gt; de Pascal Quignard (2002), scand&#233; par cette phrase, en latin : &lt;i&gt;ubi umbra sunt ?&lt;/i&gt; O&#249; sont les ombres ? Cette m&#234;me question du lieu, adress&#233;. C'est la question &#233;l&#233;giaque par excellence : o&#249; est l'histoire ? O&#249; est-elle pass&#233;e, en nous ? P. Quignard interroge l'histoire des derniers empereurs romains pour, non pas chercher les correspondances avec le pr&#233;sent, mais la parole qui saura rejoindre le temps pr&#233;sent : temps d'une fin qui n'en finit pas, et o&#249; l'adresse ne cesse pas de ne pas arriver &#224; en finir avec la fin, puisqu'elle fait durer le temps, dans cette pr&#233;sence absolue d'une parole donn&#233;e conjointement au r&#233;cit qui se forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cette question dont se charge la litt&#233;rature contemporaine, et c'est pr&#233;cis&#233;ment lorsqu'elle se constitue en monologue qu'elle se donne la possibilit&#233; du contemporain, parole de solitude et de l'&#233;change, terme peut-&#234;tre de notre monde de la communaut&#233; d&#233;s&#339;uvr&#233;e, sans &#339;uvre et sans commune mesure, hors la langue peut-&#234;tre qui sera la distance et l'instrument de cette mesure de la distance entre nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contemporain de son geste et de sa parole, le monologue, plus que jamais dans l'histoire peut-&#234;tre, et des textes importants de ces derni&#232;res ann&#233;es disent que c'est peut-&#234;tre parce que le monologue construit la solitude comme &#233;change, que le monologue pourra &#234;tre le comble de notre Histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre (et dernier texte) monologique (plus ou moins autobiographique), &lt;i&gt;Tarnac, un acte pr&#233;paratoire,&lt;/i&gt; ici encore &#224; la fronti&#232;re du r&#233;cit et du po&#232;me, texte incantatoire, non pas manifeste, mais adresse aussi &#224; celui qui saura l'entendre, Jean-Marie Gleize &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Voici notre pr&#233;sent. &#192; peine, &#224; travers ces cercles humides, apercevons-nous, en g&#233;missant, le ciel. Par intervalles, nous cessons de le voir. Quelques anciens ont dit que les chr&#233;tiens n'avaient pas de temple.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Quels monologues pour le temps pr&#233;sent ? des adresses qui posent une voix sur le monde comme pour le parler : paroles pour affronter notre Histoire, proche et lointaine, dont le lointain n'est qu'une saisie du proche ; monologue r&#233;volutionnaire et r&#233;sistante ; qui dans le biographique tisse des l'histoire commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mani&#232;res de d&#233;fier l'Histoire pour s'en inventer une : trois exemples inexemplaires pour conjurer la solitude et r&#234;ver une communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; en est la Nuit ? Puissance du monologue qui ne cherche pas l'identification (l'adresse qui force une reconnaissance par l'identit&#233;, qui voudrait dire = nous sommes pareil), mais qui invente, d&#233;figure l'autre, fait voir la nuit, non plus celle, nuit obscure des mystiques &#233;tape avant la r&#233;v&#233;lation, mais dans notre monde, quelque chose qui tiendrait d'un territoire de l'histoire : o&#249; le ciel vide est une page, arrach&#233;e peut-&#234;tre, une adresse &#224; un tu dont le silence est plein, qui reste &#224; &#233;crire, apr&#232;s l'Histoire :&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Alors que devient l'image ? Elle se d&#233;tache et tombe &#224; la vitesse du vent. Ici par temps d'orage le vent soulevait les charpentes et les brisait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu voulais photographier la nuit. Tu voyais le haut des arbres se d&#233;tacher sur le ciel et c'&#233;tait comme les dents d'une scie. Tu as tir&#233; au hasard, lanc&#233; tes mains vers l'acier dur et froid qui coupait le ciel. Tu as pens&#233; : &#171; il n'y a plus rien entre Dieu et nous &#187;. &lt;/p&gt;
&lt;center&gt;J.M. Gleize, &lt;i&gt;Tarnac&lt;/i&gt;&lt;/center&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Positions et vitesses du r&#233;cit contemporain</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/article/positions-et-vitesses-du-recit-contemporain</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Chantier critique</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;critures num&#233;riques</dc:subject>
		<dc:subject>_litt&#233;rature monde</dc:subject>
		<dc:subject>_assaut contre les fronti&#232;res</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Communication au colloque organis&#233; &#224; Laval, Qu&#233;bec, sur &#171; les moyens du r&#233;cit contemporains &#187;, organis&#233; par Ren&#233; Audet et Mahigan Lepage, mai 2012&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/notes-questions-lirecrire/chantier-ecritures-litterature/" rel="directory"&gt;CHANTIER | &#201;CRITURES &amp; LITT&#201;RATURE&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_chantier-critique" rel="tag"&gt;_Chantier critique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecritures-numeriques" rel="tag"&gt;_&#233;critures num&#233;riques&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_litterature-monde" rel="tag"&gt;_litt&#233;rature monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_assaut-contre-les-frontieres" rel="tag"&gt;_assaut contre les fronti&#232;res&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton781.jpg?1574154732' class='spip_logo spip_logo_right' width='97' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Projet de communication pour le colloque &#171; Les moyens du r&#233;cit contemporain &#187; &#8211; Un atelier de r&#233;&#64258;exion et de cr&#233;ation : Ville de Qu&#233;bec, 17-18 mai 2012 (sous la responsabilit&#233; de Ren&#233; Audet et Mahigan Lepage) ; CRILCQ, Universit&#233; Laval&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&#171; Sur les passerelles de l'ab&#238;me (et les toits des auberges) &#187; | &lt;br/&gt; Positions et vitesses du r&#233;cit contemporain &lt;/center&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Projet / proposition &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit : le nom que l'on pourrait donner non &#224; un genre d&#233;termin&#233; &#233;tabli selon des crit&#232;res de techniques narratives, mais &#224; une position d'&#233;criture. D&#233;croch&#233;es des conventions romanesques naissent des narrations plong&#233;es dans l'exp&#233;rience m&#234;me qui les exige et les &#233;crit : construisant de l'int&#233;rieur et pour eux seuls les outils capables de produire leur langue et leur rapport au monde, des r&#233;cits s'&#233;tablisent hors de tout cadre g&#233;n&#233;rique, de toute forme donn&#233;e, de toute cl&#244;ture &#233;tablie sur le plan sensible comme sur le plan physique du livre, par exemple dans des sites en ligne qui figurent le juste terme de ce moyen neuf : espaces (territoires), positions (corps d'&#233;criture) et constructions permanentes (agencements dynamiques). &lt;a href=&#034;https://www.desordre.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Philippe De Jonckheere&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.liminaire.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre M&#233;nard&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.fgriot.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fred Griot&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;https://www.la-grange.net&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Karl Dubost&lt;/a&gt; ; les collectifs ; les &#233;ph&#233;m&#232;res ; les essentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces r&#233;cits (moins des objets que des types de prise de parole, donc), ne seraient semblables qu'en l'exigence commune de fracturer dans l'espace du monde une position qui les propulse, qui n'est ni l'ancien point de vue du narrateur, ni l'origine de l'auteur &#8211; quelque chose d'ind&#233;termin&#233; et de souple rendant plus directe l'exp&#233;rience tremp&#233;e au monde comme l'on dit d'un m&#233;tal, non plus &#224; sa fabrication artificielle. O. Rolin ; F. Bon ; P. Vasset ; P. Bergougnioux ; E. Chevillard &#8211; exemples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Position d'&#233;criture, c'est-&#224;-dire espace et moyen ; regard et d&#233;sir ; milieu si le milieu, loin d'&#234;tre une moyenne est &#171; au contraire l'endroit o&#249; les choses prennent de la vitesse &#187; (Deleuze / Guattari) ; moyen en tant qu'il est &#224; la fois l'outil et le pouvoir de le manipuler : la force et l'entre des choses qui permet le d&#233;placement &#8211; si le r&#233;cit poss&#232;de les moyens de dire encore, et de raconter encore le monde qui nous traversons, c'est lorsqu'il se situe &#224; l'interm&#233;dian de la langue, de soi, et du monde ; de l'imaginaire, du symbolique et du r&#233;el ; du politique, de l'utopie, de la col&#232;re ; pour raconter aussi le monde qui nous peuple et qui manque &#224; notre d&#233;sir : &#171; Entre les choses ne d&#233;signe pas une relation localisable qui va de l'une &#224; l'autre et r&#233;ciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l'une et l'autre, ruisseau sans d&#233;but ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. &#187; (D/G)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'&#233;criture contemporaine exige, quand on l'aborde, c'est bien de renoncer &#224; tout &#233;chaffaudage th&#233;orique pr&#233;con&#231;ue &#8211; puisque devient centrale cette position de mouvance et d'emportement, singuli&#232;re en chacune, mobile et d&#233;plac&#233;e en son sein, emport&#233;e dans son propre mouvement, rendant caduque toute distinction en genres canoniques : C. Tarkos ; B.-M. Kolt&#232;s ; T. Duvert &#8211; pour citer trois auteurs, disparus r&#233;cemment, dans les trois genres consacr&#233;s ; trois &#233;critures exemplaires dans leur facult&#233; &#224; d&#233;placer la question du r&#233;cit, en po&#233;sie, th&#233;&#226;tre, roman, et chacun dans tout cela &#224; la fois. Quelle cartographie au pr&#233;sent de ces &#233;critures qui les prolongent, fr&#232;res en cela : toujours pr&#233;occup&#233;s du r&#233;cit (non comme donn&#233;e, mais comme exigence &#233;thique), qui se produisent au moyen de leur vitesse ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agirait pas de voir en quoi le r&#233;cit dans de telles &#233;critures contemporaines use de m&#233;thodes secondaires &#224; sa fabrication &#8211; mais d'approcher le r&#233;cit comme moyen, celui de d&#233;placer les perceptions, de rebattre les cartes : et c'est bien en terme de position, depuis &#171; les passerelles de l'ab&#238;me &#187; (Rimbaud) tendues par la langue sur le monde que pourrait s'&#233;laborer une lecture par la vitesse, depuis leur vitesse : envisager comment la vitesse est un moyen interne du r&#233;cit pour se b&#226;tir, se r&#233;aliser, se produire finalement sans autre fin que ce passage d&#233;pla&#231;ant autour de lui le monde d&#233;visag&#233; &#224; nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Chercher &#224; r&#233;fl&#233;chir sur la question du moyen du r&#233;cit, c'est d'abord tenter de forger des outils qui pourraient &#224; la fois nommer sa possibilit&#233; et sa puissance ;&lt;br class='autobr' /&gt;
ce serait nommer ces &lt;i&gt;positions d'&#233;criture &lt;/i&gt; d'un r&#233;cit qui ferait de sa motricit&#233; &#224; la fois son principe et son exigence : d&#233;lest&#233; des codes du roman ancien, un r&#233;cit qui ferait de la cin&#233;tique de son mouvement l'enjeu de sa possibilit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; la vitesse serait moins une dur&#233;e que l'&#233;l&#233;ment de la narration, sa condition, sa valeur &#233;thique m&#234;me et sa relation avec le r&#233;el et les autres...&lt;br class='autobr' /&gt;
Apparaissent tr&#232;s vite :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; une image d'appel ;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; une phrase incitation pure ; &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; un dispositif moteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Posons une premi&#232;re image, pour l'amorce &#8211; elle n'a rien &#224; voir avec le r&#233;cit, ou le contemporain, mais dans lequel il faudrait se perdre. Cette image, c'est celle de la ligne : la ligne d'erre de Ferdinand Deligny&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; partir des ann&#233;es 1960, il travaille &#224; la Clinique de La Borde et c'est de l&#224; qu'il part pour les C&#233;vennes &#224; Monoblet, vivre avec des jeunes autistes. C'est aupr&#232;s d'eux qu'il commence &#224; parler des lignes d'erre, ces circulations de ces jeunes dans leur espace de vie et des chev&#234;tres, ces n&#339;uds par lesquels passent sans cesse les autistes. En 1973 avec Renault Victor il r&#233;alise le film &lt;i&gt;Ce gamin l&#224; &lt;/i&gt; qui relate la vie communautaire avec Janmarie, jeune autiste qui vit avec lui. Ce film va marquer les milieux &#233;ducatifs favorables &#224; une &#233;ducation alternative et les milieux politiques libertaires.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; ...tracer est le propre de l'homme qui a l'usage de la parole qui le fait &#234;tre ce qu'il est. D'o&#249; ces cartes dont nous avons innov&#233; l'usage entre nous. Transcrites &#224; la mine de plomb apparaissent les traces de nos trajets et gestes coutumiers. &#192; l'encre de Chine, la ligne d'erre inscrit, en &#034;trajets&#034;, ce qu'il en advient d'un enfant non parlant aux prises avec ces choses et ces mani&#232;res d'&#234;tre qui sont les n&#244;tres (...) Tracer cette erre qui leur advient de par le fait que le verbe leur manque, et le transcrire, ce coutumier ou cet &#233;v&#233;nement qui viennent de nous et leur sont offerts, nous fait les auteurs d'un acte r&#233;it&#233;r&#233; dont le dictionnaire nous dit qu'il s'agit de suivre &#224; la trace ou de frayer&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(&#171; Cahier de l'immuable &#187; 1 &#8212; Recherches, n&#176; 18, avril 1975, pp. 3-4).&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Lignes sans hi&#233;rarchie ; lignes fuyantes et qui fuient l'origine et l'horizon ; lignes qui n'&#233;tablissent la confusion entre l'ant&#233;riorit&#233; avec la causalit&#233;, mais qui se croisent : lignes qui ob&#233;issent &#224; la lente &#233;laboration d'un &#233;cheveau&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claude Simon, La Route des Flandres] aux hasards pr&#233;cis ; lignes qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; &lt;br class='autobr' /&gt;
lignes qui se d&#233;robent, qui s'ancrent dans le vide d'un r&#233;el qui se cherchent : ligne pour s'enfoncer dans les espaces blancs des cartes, et d&#233;chiffrer le r&#233;el quand il s'absente de la r&#233;alit&#233; : ligne de ce d&#233;sir (Philippe Vasset, &lt;i&gt;Un livre blanc&lt;/i&gt;) ; lignes de partage entre l'&#233;criture et l'absence d'&#233;criture : lignes de G. Bataille, qui pousse l'&#233;criture &#171; jusqu'au point o&#249; elle n'&#233;crit plus &#187;, dira Marguerite, pour qui l'&#233;criture devenait ligne m&#233;lodique, r&#233;citatif ; lignes de Jab&#232;s comme trac&#233; dans le sable, ligne de phrases comme des fragments d'un espace manquant pour toujours &#8212; ou comme on extrait des bribes &#224; quelques chose qui restera inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lignes d'erre n'ont pas cess&#233; de hanter (sans que ces auteurs ne le sachent, sans qu'il y ait de liens entre tous ceci, except&#233; la volont&#233; de reprendre &#224; neuf et d&#233;caper l'&#233;criture hors du genre norm&#233; et cod&#233; du roman lin&#233;aire, mais faisant d'une &#233;criture directement tremp&#233;e &#224; l'exp&#233;rience l'exp&#233;rience m&#234;me d'&#233;crire ; de la ligne une puissance d'affranchissement) &#8212; les lignes d'erre pourraient figurer cette sorte de trajectoire non pas de la litt&#233;rature mais de quelque chose qui serait &#224; la fois une sortie de la litt&#233;rature (&#233;crite) et un enfoncement dans ce qui rel&#232;ve de l'ignorance de la forme, un r&#233;cit ignorant de ses codes et de ses lois qu'il invente &#224; mesure de sa ligne trac&#233; &#224; sa surface.&lt;br class='autobr' /&gt;
Michaux, &#224; propos des lignes de Klee &#8212; comme un art po&#233;tique de ces r&#233;cits contemporains qui s'&#233;laborent et s'&#233;laboreront ensuite : la ligne, comme une notion (pas un concept, encore moins un mod&#232;le), qui ferait se superposer &#224; la fois le r&#233;cit, la narration, l'&#233;criture, le geste d'&#233;crire, la phrase, la structure, la structuration, la m&#233;lodie : en somme, les moyens, interne et externe de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les allusives, celles qui exposent une m&#233;taphysique, assemblent des objets transparents et des symboles plus denses que ces objets, lignes signes, trac&#233; de la po&#233;sie, rendant le plus lourd l&#233;ger. Les folles d'&#233;num&#233;ration, de juxtapositions &#224; perte de vue, de r&#233;p&#233;tition, de rime, de la note ind&#233;finiment reprise, cr&#233;ant palaces microscopiques de la prolif&#233;rante vie cellulaire, clochetons innombrables et dans un simple jardinet, aux mille herbes, le labyrinthe de l'&#233;ternel retour.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Une ligne rencontre une ligne. Une ligne &#233;vite une ligne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aventures de lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une ligne pour le plaisir d'&#234;tre ligne, d'aller, ligne. Points. Poudre de points.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne r&#234;ve. On n'avait jusque-l&#224; jamais laiss&#233; r&#234;ver une ligne. Une ligne attend. Une ligne esp&#232;re. Une ligne repense un visage. Lignes de croissance. Lignes &#224; hauteur de fourmi, mais on n'y voit jamais de fourmis. Peu d'animaux dans les temples de cette nature, et seulement leur animalit&#233; une fois retir&#233;e. La plante est pr&#233;f&#233;r&#233;e. Le poisson &#224; l'air m&#233;ditant est re&#231;u.&lt;br class='autobr' /&gt;
Voici une ligne qui pense. Une autre accomplit une pens&#233;e. Lignes d'enjeu. Ligne de d&#233;cision.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne s'&#233;l&#232;ve. Une ligne va voir. Sinueuse, une ligne de m&#233;lodie traverse vingt lignes de stratification.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne germe. Mille autres autour d'elle, porteuses de pouss&#233;es : gazon. Gramin&#233;es sur la dune.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne renonce. Une ligne repose. Halte. Une halte &#224; trois crampons. Un habitat. Une ligne s'enferme. M&#233;ditation. Des fils en partent encore, lentement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne de partage, l&#224;, une ligne de fa&#238;te, plus loin la ligne observatoire. Temps, Temps...&lt;br class='autobr' /&gt;
Une ligne de conscience s'est reform&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
On peut les suivre mal ou bien, sans jamais risquer d'&#234;tre conduit &#224; l'&#233;loquence, toujours &#233;vit&#233;e, toujours &#233;vit&#233; le spectaculaire, toujours dans la construction, toujours dans le prol&#233;tariat des humbles constituants de ce monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
S&#339;ur des taches, de ses taches gui paraissent encore maculatrices, venues du fond, du fond d'o&#249; il revient pour y retourner, au lieu du secret, dans le ventre humide de la Terre- M&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moi aussi, un jour, tard, adulte, il me vient une envie de dessiner, de participer au monde par des lignes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(Henri Michaux, &#201;mergences-R&#233;surgences, 1972&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;La ligne : voil&#224; l'image premi&#232;re et f&#233;condante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour la phrase : elle sera issue de &lt;i&gt;Ville&lt;/i&gt;, de Rimbaud&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont mont&#233;s ces Alleghanys et ces Libans de r&#234;ve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux crat&#232;res ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent m&#233;lodieusement dans les feux. Des f&#234;tes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derri&#232;re les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs g&#233;ants accourent dans des v&#234;tements et des oriflammes &#233;clatants comme la lumi&#232;re des cimes. Sur les plateformes1 au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l'ab&#238;me et les toits des auberges l'ardeur du ciel pavoise les m&#226;ts. L'&#233;croulement des apoth&#233;oses rejoint les champs des hauteurs o&#249; les centauresses s&#233;raphiques &#233;voluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes cr&#234;tes une mer troubl&#233;e par la naissance &#233;ternelle de V&#233;nus, charg&#233;e de flottes orph&#233;oniques et de la rumeur des perles et des conques pr&#233;cieuses, &#8212; la mer s'assombrit parfois avec des &#233;clats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cort&#232;ges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. L&#224;-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune br&#251;le et hurle. V&#233;nus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les id&#233;es des peuples. Des ch&#226;teaux b&#226;tis en os sort la musique inconnue. Toutes les l&#233;gendes &#233;voluent et les &#233;lans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s'effondre. Les sauvages dansent sans cesse la f&#234;te de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard de Bagdad o&#249; des compagnies ont chant&#233; la joie du travail nouveau, sous une brise &#233;paisse, circulant sans pouvoir &#233;luder les fabuleux fant&#244;mes des monts o&#249; l'on a d&#251; se retrouver.&lt;br class='autobr' /&gt;
Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette r&#233;gion d'o&#249; viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?&lt;br class='autobr' /&gt;
En &#233;cho avec cette phrase (issu de ces phrases not&#233;es &#224; la vol&#233;e, et destin&#233;e &#224; ?...)&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai tendu des cordes de clocher &#224; clocher ; des guirlandes de fen&#234;tre &#224; fen&#234;tre ; des cha&#238;nes d'or d'&#233;toile &#224; &#233;toile, et je danse.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt; Comme si Rimbaud disait une position : d&#233;crivait la situation de regard et d'&#233;criture propre &#224; son projet, mais appel&#233; &#224; &#234;tre ensuite fouill&#233;e (c'est l&#224; la fascination qu'a engendr&#233; le po&#232;te : &#233;noncer et nommer plus que des phrases mais des possibilit&#233;s d'&#233;criture imm&#233;diatement abandonn&#233;, puisqu'accompli dans la fulgurance d'une ligne trac&#233;e si vite qu'elle a pris de vitesse l'&#233;criture elle- m&#234;me et l'exp&#233;rience en-all&#233;e (le sommeil et mes moindres mouvements : &#171; Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la gr&#232;ve. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur les passerelles des ab&#238;mes et les toits des auberges&lt;/i&gt; : ligne tendues au-dessus d'un vide, le pont est une image rimbaldien (pas seulement) d'une tension et d'une jonction, ou comment l'&#233;criture peut &#234;tre capable de relier et de tendre, de nommer l'endroit de la d&#233;chirure sans r&#233;sorber la blessure de la s&#233;paration &#8212; l'&#233;criture, au-dessus des ab&#238;mes, qu'on les nomme l'Histoire, menac&#233;e sans cesse par sa chute (histoire contemporaine constitu&#233;e de chute : des murs, des statues, des villes (cf. Bagdad)), ou qu'on nomme ces ab&#238;mes les silences des t&#233;moins apr&#232;s que viennent mourrir les derniers t&#233;moins des catastrophes, et que demeurent seuls ceux qui sont sans t&#233;moin et sans t&#233;moignage : il y a un drame qui se d&#233;ploie apr&#232;s le drame des catastrophes du XXe s., c'est l'&#233;criture de cet apr&#232;s : c'est Philippe Forest, survivant des deuils, ne cessant d'&#233;crire &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt; la mort de l'enfant, c'est-&#224;-dire depuis elle et par elle, ne cherchant pas m&#234;me &#224; survivre &#224; cette mort, seulement &#224; &#233;crire l'impossible vie apr&#232;s ; ou Mathias &#201;nard, sur la reprise de l'Histoire apr&#232;s son suicide)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'&#233;criture est aussi suspendu &lt;i&gt;au-dessus des toits des auberges&lt;/i&gt; : collusion puissante qui marquent la pr&#233;sence de la r&#233;alit&#233; &#226;pre et incontournable, d'une ville r&#233;elle, de la r&#233;alit&#233; vivante et sociale de la ville. Le toit des auberges comme horizon des lignes, comme lignes qui finit par fabriquer l'horizon du ciel : r&#233;cit qui sait finalement travailler l'ab&#238;me et la ville sur un m&#234;me plan de perspective, parce que la ville est l'espace d&#233;sormais de l'exp&#233;rience du ciel, de l'horizon, de l'exp&#233;rience totale : monde- ville, qui d&#233;finit m&#234;me la campagne comme absence de ville, et le d&#233;sert, comme absence tout court : la ville est plus qu'une pr&#233;sence g&#233;ographique, mais le mode, la modalit&#233; de vie de l'homme &#8212; en cela est-elle l'espace d'un r&#233;cit, et sa ligne fuyante : espace qu'on quitte (Tha&#239;lande), ou vers lequel on va (Qu&#233;bec), la ville, les toits des auberges devient comme la pulsion originelle et finale d'un r&#233;cit qui ne cesse d'y revenir : si au XIXe s., la ville est un d&#233;cor (Zola, Hugo) ; au XXe s., un personnage et un univers, voire un monde int&#233;rieur (C&#233;line, Joyce) ; elle semble devenir &#224; la fin du XX et au XXI une sorte d'&#233;l&#233;ment vital dans lequel &#233;voluer, comme une force &#233;l&#233;mentale, p&#244;le d'attraction. Le r&#233;cit un moyen d'y acc&#233;der ou de la fuir, ou de s'y enfoncer, ou de l'inventer &#8212; elle commence &#233;galement &#224; porter comme une nostalgie du future, portant d'embl&#233;e les traces de sa disparition en devenir : R&#233;da, Jaccotet, dans la po&#233;sie ; Gracq dans le roman ou sa prose br&#232;ve hors du r&#233;cit : faisant de l'&#233;criture le r&#233;cit de ce devenir ville d'une &#339;uvre circulant en elle comme un pi&#233;ton faiseur de lignes en ces centres multiples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pour la phrase.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quant au dispositif moteur : ce texte, remarqu&#233;, mais pas du tout comme une &#339;uvre embl&#232;me (ce qu'elle n'est sans doute pas) d'un r&#233;cit qui se donne comme moyen pr&#233;cis&#233;ment la ligne d'erre de l'&#233;criture ; l'ab&#238;me de l'histoire, l'auberge des villes r&#233;elles ; et la langue comme vecteur d'une force qui se passe des codes romanesque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les Onze&lt;/i&gt; &#8212; forme-force pr&#233;cis&#233;ment parce que le r&#233;cit exhibe une histoire qui se d&#233;robe ; donne le change au roman pour mieux l'&#233;vacuer dans la parole directe ; ne fait tenir la possibilit&#233; de son r&#233;cit qu'au moyen de sa langue, et d'une histoire fant&#244;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence-r&#233;elle : un mysticisme de la forme. Puissance des lignes d'un r&#233;cit monologu&#233;e mais dialogique, parce que fait discourir l'Histoire en lui.&lt;br class='autobr' /&gt;
Moyen du r&#233;cit : l'entrelacs des vitesses (le r&#233;cit sans cesse arr&#234;t&#233;, et demandant sa mesure, l'endroit o&#249; il se situe : o&#249; en est la nuit Monsieur) et des ralentissements (le r&#233;cit se passe le temps de le d&#233;livrer : temps racont&#233; et temps du racont&#233; &#233;gal &#224; z&#233;ro : dans l'absence d'interlocuteur parlant : le lecteur adress&#233;, mais dans une fiction qui l'absorbe : le tableau n'existe pas).&lt;br class='autobr' /&gt;
Beaucoup de livres (et sites internet) qui font de l'espace et de la ligne des formes-forces : qui entrent dans les absences de l'histoire, pr&#233;sente ou pass&#233;e (mais le pass&#233;e quand on le convoque, devient pr&#233;sent : r&#233;ellement). Les enjeux de l'&#233;criture pr&#233;sente se d&#233;placent l&#224; aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez Michon, toute cette fabrication de l'histoire qui aurait pu avoir lieu si et seulement si n'avait pas eu lieu l'Histoire &#8212; le moyen que le r&#233;cit poss&#232;de pour raconter, en dehors de l'h&#233;ritage normatif du roman, ce n'est donc plus que la parole d&#233;livr&#233;e en forme d'histoire : non pas un mensonge, mais une travers&#233;e des possibilit&#233;s des histoires, ses errances et ses lignes interrompues que l'&#233;criture poursuit, comme il poursuivrait une forme quelque part dans la ville, qu'il prolongerait.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(&#171; Cahier de l'immuable &#187; 1 &#8212; Recherches, n&#176; 18, avril 1975, pp. 3-4).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claude Simon, &lt;i&gt;La Route des Flandres&lt;/i&gt;] aux hasards pr&#233;cis ; lignes qui recommencent sans cesse leur trac&#233; et dont le trac&#233; dit autant que le parcours le geste qui les trace[[Pascal Quignard, &lt;i&gt;Les Ombres errantes&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(Henri Michaux, &#201;mergences-R&#233;surgences, 1972&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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