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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>J&#233;r&#233;my Liron | Face &#224; l'intouchable</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Regarder l'image qui regarde&lt;/i&gt;, &#201;ditions du 6 rue Gryphe&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/img_6212.jpg?1678004175' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/img_6211.jpg?1678004225&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;Il faut que le regard se charge de ce qu'il ne pourrait dire.
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.lironjeremy.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;J&#233;r&#233;my Liron&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_11811 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6205-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6205-2.jpg?1678004235' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous fait face : nous fait visage devant quoi on se tient, soi-m&#234;me visage, face : regard. Et dans le face-&#224;-face de soi au monde fraient ces regards par quoi le monde est saisi comme regard, et notre regard d&#233;visag&#233; se retourne vers nous et nous interroge : ce que nous voyons pourra seulement &#234;tre ce qui, &#224; distance, nous regarde &#8212; et de part et d'autre, la distance jamais combl&#233;e dirait aussi bien la d&#233;chirure des choses d'avec nous-m&#234;mes que celle qui lie le regard et les mots pour le dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette &lt;i&gt;image&lt;/i&gt;, ou d'un dispositif par quoi on est au monde &#8212; face &#224; lui, ou qu'on soit ; et qu'on s'&#233;loigne m&#234;me, qu'on tourne le dos au monde, on se trouvera toujours face &#224; lui : fatalit&#233; &#224; laquelle peut-&#234;tre s'est heurt&#233; Rimbaud dans sa fuite o&#249; le silence ne pouvait pas &#234;tre d'un grand secours, surtout quand on voudrait n&#233;gocier le prix de l'or, des &#233;pices et des armes : resterait &#224; prendre des photographies pour taire le silence, et se poser entre l'appareil et le monde, v&#233;rifier la pr&#233;sence des choses muettes en soi &#8212;, de cette &#233;nigme par quoi on est fond&#233;, chaque instant, et qui fonde le monde, J&#233;r&#233;my Liron en a fait un livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un mince ouvrage, d&#233;licat et sensible, fragile entre les mains et d'une grande fermet&#233; pourtant de composition : des blocs de phrases comme autant d'essais de langue pour approcher l'hypoth&#232;se du regard, blocs comme autant de fa&#231;on de jeter sur le monde de brefs &#233;clats pour mieux le voir, ou ces coups de sonde qui pourraient en retour dessiner ces contours, autant d'essais capable d'&#233;prouver la r&#233;sistance du dehors et de la langue, touchant-touch&#233; model&#233;s l'un et l'autre par l'un et par l'autre &#8212; et sur la page, ces &#238;lots de phrases laissent voir aussi entre eux ces blancheurs de silence dans quoi tout &#224; la fois elles disparaissent et qui sont l'appui des suivantes. Livres par cernes, puisqu'il s'agirait moins de nommer que tenter d'approcher, peu &#224; peu, l'objet du texte qui est celui du regard : ce monde face &#224; quoi donc on se tient, et dont il faut pr&#233;server la distance sans quoi il s'abolirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ne me touche pas&lt;/i&gt; : ce n'est pas seulement la loin morale &#233;nonc&#233;e par le Christ &#224; Marie-Madeleine de l'autre c&#244;t&#233; de la mort, pr&#233;servant le corps du myst&#232;re de sa r&#233;surrection, non : c'est aussi la loi intangible qui dresse le monde hors de soi.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;L'horizon, comme un autre nom de l'image. Un des modes d'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'un paysagiste, Michel Corajoud d&#233;signera comme la d&#233;finition du paysage : la rencontre du ciel et de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit : ce qu'on ne touche pas. Ce n'est pas seulement que l'horizon &#8212; l'image &#8212;, est ce qu'on ne touche pas : cela devient, imm&#233;diatement, inversement : que tout ce qu'on ne touche pas est image, horizon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre tram&#233; dans le d&#233;sir de d&#233;finir ce qui par nature est intouchable, et d'abord par le langage. Envers du travail du peintre ou dedans de sa t&#226;che : ce labeur des mots &#224; l'&#233;preuve du regard. C'est qu'entre le regard et le paysage se dresse ce silence terrible des mots qu'on appelle le langage et qui n'est capable de dire que ce que le monde ne sera jamais &#8212; et par l&#224; maintiendra la distance. Entre les mots et les choses, l'&#233;criture : &#233;criture qui serait cet espace &#233;tendu qui irait des mots aux choses, sans jamais &#234;tre les mots eux-m&#234;mes, ni les choses. Et la peinture : cet envers du langage, qui serait aussi &#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre qui tiendrait pour autant &#224; distance la forme de l'essai, comme celle du r&#233;cit, qui serait plut&#244;t l'exercice m&#234;me du langage en prise directe avec sa propre t&#226;che de nommer, et le vertige prend : on ne sait plus si le livre peint un tableau de la pens&#233;e, ou s'il se tient en amont du tableau, de la pens&#233;e : plut&#244;t est-il ce moment de v&#233;rit&#233; quand le langage se confond avec son propre travail d'&#233;laboration de la pens&#233;e en acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi faire feu de tous bois pour tenter d'op&#233;rer ce travail par cernes : &#224; la source, la parole du Christ qui fonde cette &#233;thique qui lierait regard et toucher, par la distance qui s&#233;parant le monde du corps dresse le monde comme objet face &#224; quoi d&#233;sormais nous ne sommes plus que face &#8212; et non pas cette part du monde, ce dedans des choses auxquels peut-&#234;tre nous &#233;tions jadis vou&#233;s, confondus : mains pos&#233;es sur la parois qui d&#233;posent l'image : pour la voir, il nous a fallu retirer la main, nous retirer de l'image, et constater que voir l'image suppose ce retrait &#8212;, sont appel&#233;s ainsi Antonioni, Marker, Apollinaire, De Chirico, Bailly, Nietzsche, Char, Jaccottet&#8230; Autant d'alli&#233;s, de regards pour penser ensemble le regard de la M&#233;duse, celui d'Orph&#233;e, de Marie-Madeleine sur le corps mort d'une vie neuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas vrai que multipliant les objets offerts au regard, on parvient &#224; le dominer et s'en faire le ma&#238;tre : non, au contraire. Toujours ce qui se tient face &#224; nous se d&#233;robe, et chaque regard qui voudrait saisir les choses pour les redonner &#8212; en image, en mots ou en signes &#8212; en fait l'amer constat : l'exp&#233;rience d'&#233;crire et de peindre est celle de la d&#233;liaison, saisie de ce qui &#233;chappe. Thomas qui voudrait toucher la plaie du Christ, enfreint l'interdit : touche l'image, l'horizon d'esp&#233;rance : le geste de Thomas, plongeant ses doigts dans le trou b&#233;ant du sens, du sang s&#233;ch&#233;, des entrailles de la mort vaincue, est-il geste du peintre, ou d&#233;sir seulement d'&#233;crire et de peindre ? Ce geste iconoclaste, qui oserait le faire sans d&#233;truire le fait m&#234;me d'&#233;crire ? Et quand on a retir&#233; la main, que reste-t-il de l'image ainsi agrandie d'avoir &#233;t&#233; fouill&#233;e au-dedans d'elle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regarder ce qui nous regarde : nommer ce qui est tu. Dans l'&#233;quation, du regard adamique &#8212; l'Adam n'est d&#233;finitivement cr&#233;&#233; que lorsqu'il accomplit cette t&#226;che de nommer chaque b&#234;te, livr&#233;e non seulement &#224; son regard, &#224; sa domination, mais &#224; son langage &#8212; au geste de conqu&#234;te supposant que tout n'a pas &#233;t&#233; nomm&#233;, s'engouffre le geste d'&#233;crire qui ne peut que mesurer l'&#233;cart entre le dit et l'objet qu'il dit. Ce qu'on &#233;crit avec les mots outrepasse les mots pour nommer &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; la distance qui s&#233;pare les mots des choses.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11806 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6204.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6204.jpg?1678004124' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire donc, par essais successifs de la langue sur le grand dehors est aussi un geste de peintre : en amont de la peinture, ou au-dedans d'elle : l'&#233;criture comme la condition de la peinture ? Oui, au sens o&#249; l'on parle de condition humaine. Et ce qu'on peint : &#171; Le monde sur soi (et non soi sur le monde) &#187;, dirait Deleuze : et nous en retour, lisant autant l'effort de regarder et d'&#233;crire que des mots travaillant en nous ce regard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un court livre tiss&#233; de tant d'autres : c'est qu'entre chaque page &#8212; entre chaque blocs de phrases, denses et brefs, que la page laisse librement flotter, de sorte que chacun de ses blocs pourrait porter en lui-m&#234;me tout un d&#233;sir de livre, qu'il d&#233;pose (&#171; Par effets du temps, le paysage se d&#233;pose et nous d&#233;pose avec lui, hors du devenir qui pourtant l'a form&#233;. Il d&#233;plie ou d&#233;pose le temps dans l'&#233;tendue &#187;, &#233;crit Bailly cit&#233; vers la fin du livre : et de m&#234;me ces blocs de textes qui forment paysages) &#8212; entre chaque blocs donc s'ouvre en grand le corps de ce qui est par le regard d&#233;chir&#233; et o&#249; fraient tant de paroles : livres tram&#233;s de r&#234;ves de livres non &#233;crits, ou comme on jette sur la table de travail des hypoth&#232;ses auquel on laisse le blanc de la page r&#233;pondre, o&#249; la blancheur de la page est l'espace des livres &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Paysage, comme un autre nom de l'image.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;En couverture, une photographie de Magdala, vers 1900, lieu o&#249; serait n&#233;e Marie-Magdaleine, mille neuf cent ans plus t&#244;t : l'image porte trace d'un village palestinien d&#233;truit en 1948, sur lequel la ville de Migda a &#233;t&#233; reconstruite. Que porte l'image de sa destruction ? Quelle image n'est pas son propre fant&#244;me, hant&#233;e par les fant&#244;mes &#224; venir ? Aura surgi du lointain pour maintenir le proche &#224; distance, visible, inatteignable : intouchable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce que nous voyons ne vaut &#8211; ne vit &#8211; que par ce qui nous regarde. &#187; &#233;crivait Didi-Huberman, hant&#233; lui aussi par l'aura, et qui ne cesse d'essayer de comprendre pourquoi ce que nous voyons &#171; devant &#187; nous regarde toujours &#171; dedans &#187; ce qui le ronge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;crire. Mais sous quelles formes ? J&#233;r&#233;my Liron propose, sous ces blocs lanc&#233;s comme autant de propositions, de puissances &#233;vanouies sit&#244;t surgies, de coups de sonde, des phrases qui tentent au plus pr&#232;s d'envelopper l'impossible. Vient soudain au d&#233;tour d'un bloc cette image des larmes : celles de Marie-Madeleine, comme devant la destruction des villes, des images, du monde &#8212; du sacrifice qu'est l'offrande de toutes les images quand elles t&#233;moignent de ce qui dispara&#238;t : &#171; Pour faire venir les larmes &#187;, c'&#233;tait pour Antonioni la fonction du sacrifice. Larmes comme expression qui prend relais de ce qui fait d&#233;faut dans le langage, ou quand les mots manquent, ce qui va les d&#233;border. Gestes du deuil, ou du ravage, de ce qui s'empare de nous, d&#233;bord qui rejoue le monde du point de vue des fleuves quand il s'&#233;tend, &#233;tale, s'&#233;coule incessamment vers sa fin. Sacrifice qui r&#233;pand le sang comme les larmes.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Il faut que le regard se charge de ce qu'il ne pourrait dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que ce regard en pleure.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Une fa&#231;on de d&#233;signer ce qui lie terriblement l'&#233;criture et la peinture et le deuil &#8212; la peinture quand elle &#233;crit, par la lumi&#232;re liquide r&#233;pandue, dans ses propres larmes qui donnent forme du monde qui s'efface quand on le donne &#224; voir.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_11807 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6206-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/img_6206-2.jpg?1678004127' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Claro | Traquer les nuits</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/article/claro-traquer-les-nuits</link>
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		<dc:date>2022-12-27T13:37:05Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Claro, &lt;i&gt;Abattre son jeu&lt;/i&gt;, L'Arbre Vengeur, 2022&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/claro-abattre-couverture-temporaire.jpg?1672147972' class='spip_logo spip_logo_right' width='104' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ce pourrait &#234;tre une fa&#231;on assez simple de rendre compte de certains livres. Un ami vous demanderait :
&lt;br /&gt;&#8212; Alors, tu le trouves comment le dernier roman de X ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Et vous de r&#233;pondre :
&lt;br /&gt;&#8212; Oh, sans nuit.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;Claro, p. 34.&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;C'est au d&#233;but du livre, d&#232;s le sixi&#232;me chapitre &#8212; comme chacun d'eux rapide, nerveux, emport&#233; &#8212;, un passage de Marguerite Duras, dans &lt;i&gt;Ecrire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#171; Il y a encore des g&#233;n&#233;rations mortes qui font des livres pudibonds. M&#234;me des jeunes : des livres &lt;i&gt;charmants&lt;/i&gt;, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans v&#233;ritable auteur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; par Claro, p. 34.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ce pourrait &#234;tre le s&#233;same. Claro trouverait l&#224; une mani&#232;re d&#233;cisive d'estimer les livres, objet de son texte : ainsi y aurait-il des romans charmants, mais &#233;crits dans le jour plein des &#233;vidences, &#171; sans conscience des ombres &#187;, des livres morts &#8212; et puis, il y aurait les autres, tellement plus d&#233;sirables et n&#233;cessaires, les livres peupl&#233;s de nuits, ouverts (contrairement aux cercueils) &#224; d'infinis prolongements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Pr&#233;f&#233;rences&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la ligne de partage qui conduit une &#233;thique de lecteur dans un essai qui para&#238;t bien davantage que cela, plut&#244;t une fa&#231;on de traquer les signes et les ombres, d'&#233;crire de l'int&#233;rieur de la langue ce qu'est la t&#226;che de lire et d'&#233;crire quand on se fait traqueur de nuits dans les livres et en soi-m&#234;me ou dans les signes du monde, de lire quand on &#233;crit et d'&#233;crire quand on lit : deux gestes d'un m&#234;me mouvement, &lt;i&gt;en lisant en &#233;crivant&lt;/i&gt; sans signe de ponctuation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme dans un autre texte de Gracq, Claro expose ici ses &lt;i&gt;Pr&#233;f&#233;rences&lt;/i&gt; prises au sens haut et qui rel&#232;vent d'autre chose que d'un simple jugement de go&#251;t, mais t&#233;moignent d'un regard sur l'appartenance &#224; la nuit ou au jour. D'un chapitre &#224; l'autre, la plupart issus de son site &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://towardgrace.blogspot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Clavier cannibale&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; on passerait des livres diurnes, certains charmants, la plupart d&#233;solants (Weber, Nimier, Auster, Rouaud, Reinhardt) voire l&#226;ches (Djian, BHL, Moix), aux textes nocturnes (Lowry comme talisman, Flaubert, ou Proust), arrachant pied &#224; pied, lettre apr&#232;s lettre apr&#232;s signe les ombres, l'inconnu de l'auteur lui-m&#234;me &lt;i&gt;mis &#224; jour&lt;/i&gt; (dans la tension qui le maintient dans la nuit) par un auteur lui-m&#234;me aveugle sur ce qu'il accomplit, non pas malgr&#233; lui, mais en d&#233;pit de ses propres d&#233;sirs de s'affirmer &#8212; au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le chapitre o&#249; Claro d&#233;pose la phrase de Duras porte pr&#233;cis&#233;ment sur la mort de l'auteur, et avance cette th&#232;se d&#233;cisive : il ne s'agirait pas de renoncer &#224; penser les intentions de l'auteur dans son &#339;uvre, mais de lire en elle la fa&#231;on dont l'auteur se d&#233;robe &#224; toute clart&#233; : &#171; les signes d'un certain absent&#233;isme &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 33.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Et voir combien un auteur s'absente aussi en lui-m&#234;me, fait le contraire de d&#233;poser ses volont&#233;s premi&#232;res ou derni&#232;res. La mort de l'auteur, si elle est une fa&#231;on chez Barthes de basculer vers le lecteur le lieu v&#233;ritable de la cr&#233;ation, n'est ainsi pas sa disparition, mais la suspension de la force affirmative de l'auteur au profit de ce qui &#233;largit sa facult&#233; de poser sur le monde et sur lui-m&#234;me un regard radicalement singulier afin de rendre visible sa part obscure, voil&#233;e, opaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pense &#224; Jaccottet.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
La nuit n'est pas ce que l'on croit, revers du feu,&lt;br&gt;&#8232;chute du jour et n&#233;gation de la lumi&#232;re,&lt;br&gt;&#8232;mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux&lt;br&gt;&#8232;sur ce qui reste irr&#233;v&#233;l&#233; tant qu'on l'&#233;claire.&lt;br&gt;
&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On pense aux derniers vers de Ph&#232;dre que Racine jette comme un ultime voile sur sa trag&#233;die en la rendant possible et avec elle, toutes les autres.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;j&#224; jusqu'&#224; mon c&#339;ur le venin parvenu&lt;br&gt;&#8232;Dans ce c&#339;ur expirant jette un froid inconnu ;&lt;br&gt;&#8232;D&#233;j&#224; je ne vois plus qu'&#224; travers un nuage&lt;br&gt;&#8232;Et le ciel et l'&#233;poux que ma pr&#233;sence outrage ;&lt;br&gt;&#8232;Et la mort &#224; mes yeux d&#233;robant la clart&#233;,&lt;br&gt;&#8232;Rend au jour qu'ils souillaient toute sa puret&#233;.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;T&#226;che de la lecture, de l'&#233;criture : ne voir qu'&#224; travers ce nuage par le froid inconnu qui se jette comme une b&#234;te sur nous, parce que le monde ne s'&#233;paissit qu'&#224; ce prix, tout comme l'exp&#233;rience d'y prendre part, vivant &#8212; laissant aux purs &#233;pris de jour le soin de rejoindre Ph&#232;dre dans sa mort, aveugle tandis qu'elle vivait, voyante d&#233;sormais tandis qu'elle agonise, mais qu'elle per&#231;oit ce qu'il en co&#251;tait de ne pas vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;loge de la lecture &#8212; des livres, des signes, du monde &#8212;, et de l'&#233;criture &#8212; non de soi, mais de l'inconnu qui nous fonde et par l&#224; fonde notre relation au grand dehors, aux autres et &#224; ce qui nous lib&#232;re de nous-m&#234;mes, des habitudes sociales pos&#233;es sur nous &#8212;, le livre de Claro se lit, un chapitre apr&#232;s l'autre, essais successifs d'&#233;prouver cette hypoth&#232;se nocturne et d'en mesurer la port&#233;e, la joie aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Jeu de massacre&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Domine, bien s&#251;r, la jubilation de d&#233;masquer les hypocrisies et les vulgarit&#233;s d'un &#171; monde des lettres &#187; bouffi de suffisance et de pr&#233;tention, pour mieux en relever les ridicules et d&#233;masquer les bouffons avachis dans leur orgueil. Mais c'est toujours une contre-lecture qui op&#232;re : observer de pr&#232;s le &lt;i&gt;style&lt;/i&gt; de ces &#171; auteurs &#187;, c'est chercher &#224; nommer ce qui serait la t&#226;che de l'&#233;crivain &#8212; pr&#233;cis&#233;ment ce qu'ils ne font jamais : retourner la langue, ne pas la prendre l&#224; o&#249; elle est, ne jamais la consid&#233;rer comme allant de soi et l'envisager toujours comme un dehors, et l'&#233;criture comme un affrontement. Loin de seulement d&#233;nigrer ses contemporains pour mieux s'en d&#233;faire (m&#234;me si c'est souvent &#339;uvre de salut public), il s'agirait surtout de prendre acte de ces cons&#233;quences quand, stigmatisant le clich&#233; ou le lieu commun, raillant l'absence de (travail sur la) langue, m&#233;prisant la b&#234;tise et la laideur dans laquelle se vautrent bien souvent les t&#234;tes de gondoles, on observe ce qui &lt;i&gt;reste&lt;/i&gt;. C'est alors que se r&#233;v&#232;le une autre traque des signes : &#233;crire, c'est aller en qu&#234;te de ce qu'on se pensait incapable d'&#233;crire, pour constater qu'on disposait de ceci en soi qu'on ignorait et qu'on poss&#233;dait pourtant, ou dont l'&#233;criture nous arme, et lire afin de penser ce qu'on ne se savait pas capable d'&#233;prouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il y a une part de jeu de massacre. Mais jouer au grand m&#233;chant loup et souffler sur les cabanes fr&#234;les des cochons &#8212; auteurs indignes, critique r&#233;duite &#224; faire des pronostics hippiques, prix litt&#233;raires absurdes &#8212; n'est-ce pas d'abord une condition premi&#232;re afin de rendre disponible les forces vives ? &lt;i&gt;Et que salubre est le vent&lt;/i&gt;. Claro joue aux &#233;quarrisseurs avec tendresse pour rendre justice &#224; l'axiome premier &#233;nonc&#233; par Duras : &#171; ces g&#233;n&#233;rations mortes qui font des livres pudibonds &#187;. Je songe &#224; cette phrase de Marx, qui d&#233;plore combien la &#171; tradition de toutes les g&#233;n&#233;rations mortes p&#232;se d'un poids tr&#232;s lourd sur le cerveau des vivants &#187;. C'est pour se d&#233;lester de ce poids et s'en aller, plus l&#233;ger, au profond des nuits que le critique/lecteur se fait, parfois, gar&#231;on boucher. Joue imperceptiblement l'&#233;cho d'une r&#233;flexion sur la traduction, quand, s'interrogeant sur l'usage du mot fran&#231;ais &lt;i&gt;abattoir&lt;/i&gt; par Malcolm Lowry, au lieu du mot &lt;i&gt;shambles&lt;/i&gt; en anglais qui d&#233;signe aussi bien le lieu d'abattage qu'un carnage ou une sc&#232;ne de destruction, Claro ne r&#233;siste pas &#224; la tentation de rappeler une phrase de Pynchon dans &lt;i&gt;Masson &amp; Dixon&lt;/i&gt; (traduction Claro &amp; Matthieussent), &#224; propos de Chicago au d&#233;but du chapitre XXIX.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les Villes commencent le jour o&#249; l'on &#233;l&#232;ve les murs des Abattoirs, pour dissimuler le sang et les effusions de sang, les cris des animaux, les odeurs et les souillures, aux Citadins d&#233;j&#224; fragiles devant les R&#233;alit&#233;s de la campagne.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 112-113.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'essai, comme abattoir ? La litt&#233;rature, cette ville, cet abattoir ? La ville comme reproduction &#224; l'&#233;chelle de la litt&#233;rature ? L'abattoir, comme la condition m&#234;me de cette effraction de la r&#233;alit&#233;, cette violence faite aux pudibonds et au jour plein : cette part accord&#233;e &#224; la nuit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que le titre r&#233;sonne : abattre son jeu, ce n'est pas seulement comme dans une partie de cartes, d&#233;voiler ce qu'on poss&#232;de : c'est aussi, litt&#233;ralement, l'abattre : &#171; Il est vrai : cet instant n'est autre que la mort. Et pourtant, il est jeu. &#201;tant disparition, il est le jeu par excellence &#187;, &#233;crivait Bataille &#224; propos de la transgression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;L'art du traducteur&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire dispara&#238;tre le jour, voil&#224; ce &#224; quoi est appel&#233; et nous appelle l'&#233;crivain : l'ouvrir &#224; la nuit, acte commun partag&#233; avec le lecteur. De l'&#233;crivain au lecteur se &lt;i&gt;joue&lt;/i&gt; une conjugaison que Claro nomme la &lt;i&gt;traduction&lt;/i&gt;. Traduire n'est d&#232;s lors plus le travail du traducteur, mais t&#226;che de lecteur. &#201;voquant la figure de Boris Akounine, traducteur afflig&#233; de Mishima qui voulut se venger de la faiblesse du romancier pour commettre lui-m&#234;me ses livres, Claro pose la question impossible : est-ce &#224; force de traduire qu'un traducteur se met &#224; &#233;crit ? Ou au contraire, est-ce que traduire prolonge l'&#233;criture n&#233;e en amont et la creuse et la relance ? De la poule ou de l'&#339;uf, on sait bien que ce qui vient avant est dieu ou le renard. &#171; Tout &#233;crivain est quelque part un traducteur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 53.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Quelque part ? Dans sa propre nuit, sans doute &#8212; la traquant, l'appelant, la provoquant. &#171; Il ne cesse de se traduire lui-m&#234;me. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire/&#233;crire est tout &#224; la fois ce travail impossible et n&#233;cessaire en tant qu'il ne r&#233;duit pas cet impossible, mais l'agrandit : c'est Baudelaire traduisant le mot &#171; dull &#187; dans Poe par &#171; fuligineux &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 120.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; c'est Claro devant traduire l'&#233;cho &#171; snakes &#187;/&#171; shakes &#187; dans Lowry&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 99.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou le fran&#231;ais &#171; abattoir &#187; chez le m&#234;me Lowry ; c'est aussi, inversement, l'URSS affadissant Salinger pour le rendre assimilable et ne pas le reconna&#238;tre quand des d&#233;cennies plus tard, une autre traduction redonne sa brutalit&#233; &#224; la langue de &lt;i&gt;L'Attrape-c&#339;ur.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pouvons-nous accepter la po&#233;sie de M. Baudelaire, plaidait le critique Goudall en 1855, cette po&#233;sie de charnier et d'abattoir, comme l'expression m&#234;me incompl&#232;te, des souffrances du temps pr&#233;sent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; par Claro, p. 114.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187;. La question rh&#233;torique exige &#233;videmment une r&#233;ponse contraire aux v&#339;ux pudibonds de Goudall. Si notre besoin de charnier est impossible &#224; rassasier, c'est parce que &lt;i&gt;l'expression&lt;/i&gt; est par nature incompl&#232;te, comme le monde, qui n'a pas &#224; s'accomplir, mais dont l'incompl&#233;tude ne peut que se creuser pour donner &#224; voir le temps pr&#233;sent et ses souffrances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vers la fin du livre, un autre s&#233;same. Claro cite Salinger, une phrase d'Holden qui contient sans doute l'&#233;trange formule de cette partie de cartes qu'est l'&#233;criture, la lecture et la traduction :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#171; C'est marrant, suffit de s'arranger pour que quelqu'un pige rien &#224; ce qu'on lui dit et on obtient pratiquement tout ce qu'on veut&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Claro, p. 117.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. &lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre qu'elle ne peut que renvoyer, pour moi, &#224; l'&#233;quation parfaite qui organise le deal de &lt;i&gt;Dans la solitude des champs de coton&lt;/i&gt; (et Kolt&#232;s avait lui-m&#234;me donn&#233; une traduction th&#233;&#226;trale &#8212; pleine de trahisons et de nuits &#8212; de &lt;i&gt;L'Attrape-c&#339;ur&lt;/i&gt; dans son &lt;i&gt;Sallinger&lt;/i&gt;), la phrase de tricheur-roublard d'Holden/Claro dit assez ce qu'il en est de l'incompl&#233;tude, du malentendu, cette fa&#231;on d'en finir pour de bon avec la litt&#233;rature comme entreprise de communication, et de miser sur la m&#233;prise qui permet du jeu capable de produire du mouvement (m&#233;canique) entre les pi&#232;ces, de se livrer pieds et poings &#224; la m&#233;sentente, ce fondement de la politique comme conflits f&#233;conds d'interpr&#233;tations : &#224; la nuit profonde, non pas opaque, mais ouverte en deux, &#233;ventrant le jour, lib&#233;rant les forces.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; par Claro, p. 34.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 33.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 112-113.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 53.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 120.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 99.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; par Claro, p. 114.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Claro, p. 117.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#201;ric Vuillard | L'Histoire &#233;ventr&#233;e</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/article/eric-vuillard-l-histoire-eventree</link>
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		<dc:date>2022-01-14T15:18:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#201;ric Vuillard, &lt;i&gt;Une sortie honorable&lt;/i&gt;, Actes Sud, 2022&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2798.jpg?1642173488' class='spip_logo spip_logo_right' width='79' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;center&gt;&#171; Chaque jour nous lisons une page du livre de notre vie, &lt;br&gt;mais ce n'est pas la bonne. &#187;
&lt;center&gt;EV, p. 77.&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Raconter la guerre d'Indochine ? Les logiques coloniales &#224; l'&#339;uvre dans les choix &lt;i&gt;politiques&lt;/i&gt; ; les erreurs &lt;i&gt;tactiques&lt;/i&gt; commises par orgueil colonial ; les aveuglements ; les crimes &#8212; et d'abord celui, par nature, qu'est le colonialisme : oui. Mais l'&#233;crire ? L'&#233;crire : exc&#233;der la pure forme narrative de l'encha&#238;nement des faits pour mieux les rendre visibles : et qu'on puisse se tenir face &#224; l'Histoire, cette chose morne et puissante commise par les vainqueurs pour assurer la domination afin de la prouver. &#201;crire, non pas recouvrir l'Histoire par des mots qui l'orneraient, mais en d&#233;gager sous les immondices le corps : et dire ce qu'il en est de lui, ce qu'on en a fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une sortie honorable&lt;/i&gt; ou l'art et la m&#233;thode : o&#249; l'art est la m&#233;thode. Non pas se contenter, donc, de faire des phrases et d'&#233;clairer ici et l&#224; l'histoire tue et cach&#233;e de l'horreur que fut, que demeure, cette guerre et ce pour quoi elle fut conduite, non. Mais d&#233;monter froidement les m&#233;canismes de sa mise en branle, en r&#233;v&#233;ler pr&#233;cis&#233;ment les r&#232;gles et les lois de composition, et constater combien elles ne sont pas seulement celles qui &lt;i&gt;expliquent&lt;/i&gt; le pass&#233;, mais combien ce sont elles qui sont &#224; l'&#339;uvre dans le pr&#233;sent et organisent implacablement notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors bien s&#251;r, le r&#233;cit : organiser le temps, pr&#233;lever les faits, agencer l'espace et faire lever des noms qui viendront endosser les r&#244;les. Mais le r&#233;cit ici n'est toujours que l'allure que prend l'histoire pour qu'elle se r&#233;v&#232;le, telle qu'en elle-m&#234;me, cette machine &#224; massacrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit, le nom que rev&#234;t la litt&#233;rature quand elle a lieu o&#249; l'Histoire a pris corps avant de se confondre dans la vie, le temps et l'oubli, et qu'il ne reste finalement plus que le vide o&#249; le pass&#233; s'est enfonc&#233;, ou le trop plein de documents et de dates, de noms qui rendent inintelligible ce qui s'est pass&#233;. R&#244;le de la litt&#233;rature : d&#233;gager du vide et du plein les lignes de force pour rendre lisible et visible ce qui ne l'est plus &#8212; op&#233;rer l'alliance du visible et du lisible, pour dresser de la boue des faits quelque chose comme une forme donnant contours &#224; cet effort de la vie pour ne pas en avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, s'en tenir &#224; ce qui a eu lieu, les faits et les noms, les lieux. Mais leur donner corps : t&#226;che de l'&#233;criture, jeter de la chair et du sang, des visages. Pour mieux voir les forces qui organisent le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cits apr&#232;s r&#233;cits, Vuillard raconte la m&#234;me histoire : celle de l'Histoire accomplie &#224; force de cadavres formant cette sorte de monticule qu'on nomme le monde et que gravissent les puissants. M&#234;me histoire de dominants en guerre au nom de leur propre pouvoir et pour son affirmation. Face aux dominants, des corps qui se dressent et qui sont &#233;cras&#233;s pour cette seule raison qu'ils se dressent, par intervalles, dans le refus d'&#234;tre seulement &#233;cras&#233;s, pas sans le refuser. Les dominants pensent qu'ils &#233;crasent des r&#233;voltes, mais non : la r&#233;volte na&#238;t de l'&#233;crasement qui la pr&#233;c&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; l'Histoire, elle est &lt;i&gt;simple&lt;/i&gt;, mais rendue obscure &#224; force d'arguties et de r&#233;p&#233;titions ; elle est cette &lt;i&gt;simple&lt;/i&gt; et immense lutte, dans le corps &#224; corps, des puissants contre ceux qui ne le sont pas &#8212; guerre que m&#232;nent les puissants pour le demeurer ; tandis qu'en face, personne ne cherche &#224; l'&#234;tre, puissants, seulement &#224; ne pas &#234;tre &#233;cras&#233;s, ne pas former ce monticule de cadavres servant &#224; hisser le puissant d'o&#249; il contemplera la situation historique. La lutte a lieu partout, chaque jour, et parfois elle &#233;clate dans des &#233;v&#233;nements qui en r&#233;v&#232;lent la nature nue, la v&#233;rit&#233; profonde. Mais m&#234;me dans ces moments, cette nudit&#233; et cette profondeur sont voil&#233;es par un fatras de r&#233;alit&#233; qu'ont jet&#233; les puissants pour mieux la rendre ambigu&#235; ou illisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arracher &#224; l'illisible sa forme : &#233;crire. Donner &#224; l'invisible de l'Histoire ses contours : raconter. D&#233;gager du grand m&#233;canisme des choses telles qu'elles vont ses lois et ses principes, pour mieux constater que ce m&#233;canisme n'est pas &lt;i&gt;naturellement&lt;/i&gt; conc&#233;d&#233; par des Lois &#201;ternelles, mais qu'elles sont &#233;tablies, consign&#233;es, dict&#233;es par ceux qui en sont les ma&#238;tres, et qui les &#233;tablissent pour cela, et pour eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;crire, donc, avec la tranquille f&#233;rocit&#233; de la langue, comment les choses sont, non pas immuables, &lt;i&gt;r&#233;alit&#233; telle qu'elle est&lt;/i&gt;, mais la cons&#233;quence de ce qui voudrait passer pour immuable afin de mieux le demeurer, et m&#234;me d'emp&#234;cher toute possibilit&#233; de le penser autre : l'Histoire, objet de choix et de d&#233;cisions &#8212; et &#224; ce titre n&#233;cessairement transformable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une sortie honorable&lt;/i&gt; : titre ironique qui dit la volont&#233; de la toute-puissance d&#233;faite de ne pas le para&#238;tre. Elle dit la d&#233;bandade de Hano&#239;, de la d&#233;colonisation, de toutes les guerres perdues par les puissants &#8212; qui voudraient r&#233;clamer l'honneur, apr&#232;s avoir tant massacr&#233;, et pill&#233;, et ne s'est pas content&#233; de verser le sang, mais aussi le sel sur les plaies et les cultures. Titre qui nomme ironiquement toutes les luttes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle-ci, o&#249; a-t-elle lieu, cette fois ? La France est un pays vainqueur qui s'est d&#233;fait de l'occupation ennemie par acharnement et go&#251;t de la libert&#233;, bien s&#251;r. Et peu importe que la plupart du &lt;i&gt;personnel politique&lt;/i&gt; de 50 ait vot&#233; les pleins pouvoirs &#224; P&#233;tain, ce sont les m&#234;mes qui f&#234;taient la Lib&#233;ration en 44, alors. Alors, on ne comprend pas qu'au moment m&#234;me o&#249; elle se lib&#233;rait, ses colonies proclamaient sa propre lib&#233;ration. Et qu'elles prenaient les armes pour se d&#233;faire, avec acharnement de la patrie. Le r&#233;cit ne raconte pas seulement l'aveuglement de la classe politique, il t&#233;moigne des raisons qui rendent impossible que cette classe comprenne quoi que ce soit des forces en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;ploie le th&#233;&#226;tre politique : dans les Assembl&#233;es et les coursives, les grands noms de l'&#233;poque qui rivalisent de discours pour dire ce qu'il en est de l'Indochine et qu'il n'est pas question de la c&#233;der, puisque, quand on est poss&#233;dant, le droit de propri&#233;t&#233; est inali&#233;nable et fonde pour une grande part la rationalit&#233; de leur monde. Le r&#233;cit trace les lignes et jette les lumi&#232;res sur cet aveuglement ; nomme les v&#233;ritables enjeux sous les apparats qu'on dit souvent &#8212; le jeu subtil des alliances, la fable de l'instabilit&#233; de la R&#233;publique (quand ce sont toujours les m&#234;mes ministres &#224; la man&#339;uvre, d'un gouvernement &#224; l'autre), les atermoiements moraux. Non. Il n'y a qu'une logique et c'est celle du poss&#233;dant. Elle prend bien des formes, sociales ou politiques, militaires ou financi&#232;res. En dernier ressort, le ministre ou le g&#233;n&#233;ral, le fils de bonne famille ou le banquier appartiennent au m&#234;me monde, c'est-&#224;-dire au m&#234;me conseil d'administration qui ne cherche sur terre qu'&#224; marier ses filles &#224; ses semblables et &#224; arracher chaque ann&#233;e quelques dividendes de plus aux travaux du coolie dans les champs de Bamako ou sur la plaine du Tonkin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bourgeoisie appara&#238;t ainsi dans sa caricature, c'est-&#224;-dire sa v&#233;rit&#233; lisible. Elle d&#233;vore, litt&#233;ralement : sa jouissance est dans les repas, les f&#234;tes qu'elle se donne pour se donner en spectacle : son mode d'existence est le spectacle de sa propre existence. Elle mange ; elle baise ; elle frappe : ce qui est une autre mani&#232;re de d&#233;vorer. Elle donne les formes au tabassage ; au viol. La bourgeoisie appara&#238;t toujours en &#233;tat de donner &#224; la violence les formes les plus civilis&#233;es, jusqu'au point o&#249; toutes les formes de civilit&#233;s sont travers&#233;es par sa violence &#8212; la discussion &#224; l'Assembl&#233;e ; la f&#234;te ; la famille. Pages sid&#233;rantes o&#249; le r&#233;cit d&#233;crit le syst&#232;me de parent&#233; dans le grand styl&#232;me anthropologue &lt;i&gt;&#224; la mani&#232;re de&lt;/i&gt; L&#233;vi-Strauss : o&#249; le 8e arrondissement de Paris s'observe comme une tribu amazonienne, dans laquelle l'inceste n'est pas un tabou, un totem : mais un principe, une fa&#231;on de garantir l'entre-soi et la domination, la propri&#233;t&#233; entre ses propres murs, attisant la haine de ce qui est en dehors d'elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit &#233;claire, d'un chapitre ramass&#233; &#224; l'autre, cette grande lutte de part et d'autre des mondes. Les portraits de la bourgeoisie d'affaire ou militaire t&#233;moignent de ce qu'il en est de la r&#233;alit&#233; quand on sait la poss&#233;der et en dicter les &lt;i&gt;termes&lt;/i&gt; comme on dit &#224; l'issue d'un si&#232;ge, ou &#224; l'&#233;cole. Mais justement, on est &#224; ce moment de l'Histoire o&#249; quelque chose se d&#233;robe &#224; son propre ordre. Un d&#233;raillement, une secousse. Soudain, c'est comme si l'image ne s'ajustait pas &#224; elle-m&#234;me et alors on aper&#231;oit les contours qui craquent, on voit sur quoi repose toute la r&#233;alit&#233; &#8212; sur rien, la croyance qu'on est la v&#233;rit&#233; et la loi, le point de vue unique &#224; partir duquel le jour se fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce moment, concentr&#233; dans ce qu'on nomme la bataille de Di&#234;n Bi&#234;n Phu a eu lieu : ces quelques jours, quelques heures, d'un effondrement o&#249; le dominant ne peut comprendre ce qu'il voit, qui est son propre effondrement, comme si on ouvrait son ventre, et qu'il voyait de quoi il &#233;tait fait, de l'int&#233;rieur : et que tout se r&#233;pand au dehors, et qu'il meurt d'&#233;tonnement une fois qu'il s'est vid&#233;, davantage que de douleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Di&#234;n Bi&#234;n Phu n'est qu'un nom qui en porte d'autres ; ce peut &#234;tre aussi la Bastille&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;14 juillet, 2016.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou le sud de l'Allemagne vers 1524&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Guerre des Pauvres, 2019.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; le regard de Buffalo Bill&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tristesse de la Terre, 2014.&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou le Congo&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Congo, 2012&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; ou le chemin des Dames l'automne 1917&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Bataille d'Occident, 2012&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; tous lieux sur terre o&#249; d'un m&#234;me geste s'est r&#233;v&#233;l&#233; et d&#233;fait le monde connu passant pour v&#233;ritable et d&#233;finitif : ce geste qui d&#233;fait r&#233;v&#232;le, et ce geste r&#233;v&#232;le parce qu'il d&#233;fait, voil&#224; aussi la t&#226;che de l'histoire lorsqu'elle soul&#232;ve &#224; soi ses d&#233;faites, et celle de la litt&#233;rature quand elle est cet acte qui intervient dans l'Histoire afin de mieux la soulever de nouveau, devenant ce soul&#232;vement par r&#233;pliques sismiques d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Didactisme ? On sait bien que le didactisme a mauvaise presse ; on a oubli&#233; que la le&#231;on de Brecht n'en &#233;tait pas une ; on le confond avec la lourdeur du roman &#224; th&#232;se. Le didactisme, c'est avant tout &#233;prouver pour soi-m&#234;me le possible de l'histoire : c'est t&#226;cher d'en finir avec les illusions de l'incarnation qui anesth&#233;sie la pens&#233;e, pour observer avec minutie les principes, m&#233;canismes, engrenages et logiques &#224; l'&#339;uvre. C'est montrer, par la preuve, que rien dans l'ordre des choses ne rel&#232;ve de l'immuable, trajectoires d'astres : non. Que cette construction monstrueuse qu'on nomme cette r&#233;alit&#233; n'est pensable qu'en tant qu'elle sera lisible ; qu'elle ne serait transformable que si elle est rendue &#224; ses contours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Renommer les batailles d'Indochine rel&#232;ve de cette entreprise de relecture de l'Histoire qui en r&#233;ajuste sa lisibit&#233;. Renommer la Bataille de Cal Bang, d'octobre 50, en &lt;i&gt;Bataille pour la soci&#233;t&#233; anonyme des Mines d'&#201;tain de Cal Ban&lt;/i&gt; ; renommer la Bataille de Mao Kh&#233;, en mars 51, &lt;i&gt;Bataille pour la Soci&#233;t&#233; Fran&#231;aise de Charbonnage du Tonkin&lt;/i&gt; ; renommer la bataille de Nihn B&#236;hn, en mai 51, &lt;i&gt;Bataille pour la Soci&#233;t&#233; Anonyme des Charbonnages de Ninh B&#236;nh&lt;/i&gt; ; renommer la bataille d'H&#242;a B&#236;nh, en d&#233;cembre 51, la &lt;i&gt;Bataille pour la soci&#233;t&#233; anonyme des Gisements Aurif&#232;res d'H&#242;a B&#236;nh&lt;/i&gt; ; renommer la bataille de D&#244;ng Tri&#234;u, la &lt;i&gt;Bataille pour la Soci&#233;t&#233; Anonyme des Charbonnages de Dong Trieu&lt;/i&gt; &#8212; toutes batailles qui auront &#233;t&#233; pens&#233;es, men&#233;es, perdues depuis le m&#234;me endroit : au 96, boulevard Haussmann, &#224; la Banque d'Indochine. Voil&#224; l'Histoire nue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Distancier, c'est historiciser, disait &#224; peu pr&#232;s Brecht. Saisir l'Histoire dans sa circonstance s'op&#232;re dans le double jeu : elle ne peut avoir lieu que selon telles ou telles contingences, bien s&#251;r, et il importe de les situer ; mais ces circonstances toujours &lt;i&gt;diff&#233;rentes&lt;/i&gt; ne sont que le th&#233;&#226;tre o&#249; une &lt;i&gt;m&#234;me&lt;/i&gt; pi&#232;ce a lieu, et l'occasion de toujours la mettre en pi&#232;ces. En retour, l'&#233;criture d&#233;voile ces jeux et ces r&#244;les, disant ce qu'ils sont : et qu'ils ne sont que cela, en d&#233;pit des ravages qu'ils commettent. D'o&#249; le rire, puissant, de certaines pages. Un rire qui n'amoindrit pas leur menace et leur puissance de mort, mais qui situe la grande mascarade de ce au nom de quoi cette puissance s'exerce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ironie est l'instrument d'une v&#233;rit&#233;. Une arme seulement si elle d&#233;nude, non pour s'en tenir quitte, mais comme une condition afin qu'on regarde en face ce qu'est la v&#233;ritable nature de la domination : un corps morne seulement port&#233;e par sa force d'inertie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit d'&#201;ric Vuillard, comme cette tranch&#233;e donc sous le ventre. Regard tranquille, f&#233;roce, m&#233;thodique. Une page apr&#232;s l'autre, la Guerre d'Indochine poursuit la liste des combats : o&#249; la domination fut laiss&#233;e &#224; nu dans une cuvette, implorant qu'on ne la fusille pas (phrase du G&#233;n&#233;ral de Castries quand les forces de l'Arm&#233;e populaire ont fait irruption dans son PC), hissant le drapeau blanc (contre l'avis de l'&#201;tat major), tandis que dans la boue tout autour, les soldats mouraient. Ceux qui portaient &#224; l'&#233;paule le drapeau fran&#231;ais &#233;taient surtout des coloniaux venus d'Alg&#233;rie ; ils m&#234;laient leurs corps avec ceux qui avaient avanc&#233; dans la jungle en sandales &#8212; fr&#232;res d'armes, de souffrance. Les chiffres ne veulent rien dire, on peut les &#233;crire : aux quatre cent mille morts vaincus r&#233;pondent les trois millions six cent mille cadavres vietnamiens &#8212; autant que de Fran&#231;ais et d'Allemands tomb&#233;s &lt;i&gt;au champ d'honneur&lt;/i&gt; dans les tranch&#233;es de 14-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, aligner ces chiffres ne veut rien dire. Ils font le contraire de dire, ils sont comme les faits bruts et t&#234;tus, ils taisent. L&#224; o&#249; le silence s'installe, alli&#233; des assassins, l'&#233;criture s'obstine. Elle nomme les cadavres et la boue qui les unissent, et ceux qui les ont jet&#233;s l&#224;, pour eux, pour rien, pour qu'ils demeurent ceux dont la t&#226;che historique est de jeter les cadavres dans la boue qui s'entassent autour de la jungle.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;14 juillet&lt;/i&gt;, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Guerre des Pauvres&lt;/i&gt;, 2019.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;La Bataille d'Occident&lt;/i&gt;, 2012&lt;/p&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Billy-Ray Belcourt | Corps insurg&#233; des d&#233;sirs autochtones </title>
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		<dc:date>2021-12-29T16:34:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Billy-Ray Belcourt, &lt;i&gt;Cette blessure est un territoire&lt;/i&gt;, &#233;d. Triptyque &#8211; septembre 2019&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2748.jpg?1640795635' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Cette blessure est un territoire&lt;/i&gt;, de &lt;a href=&#034;https://billy-raybelcourt.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Billy-Ray Belcourt&lt;/a&gt;, 2019&lt;br&gt;
(titre original : &lt;i&gt;This Wound Is a World&lt;/i&gt;)&lt;br&gt;
&#233;ditions Triptyque, coll. Queer, dirig&#233;e par Pierre-Luc Landry&lt;br&gt;
Traduit de l'anglais par Mishka Lavigne&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Si j'ai un corps, faites que ce soit un recueil de po&#232;mes tristes [&#8230;] l'autochtonie rend trouble l'id&#233;e m&#234;me d'avoir un corps, donc si j'ai, par un quelconque miracle, un corps, alors faites que ma peau soit un collage de m&#233;ditations sur l'amour et d'identit&#233;s &#233;clat&#233;es.&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette Blessure est un territoire&lt;/i&gt; compose la carte intime d'un jeune po&#232;te de la Premi&#232;re Nation crie de Drifpile, dans l'Alberta, dont la r&#233;serve est pos&#233;e au bord du Petit Lac des Esclaves. On arpente cette carte comme on longe les &#238;les en archipels, ensemble &#233;pars sur une mer que le vent r&#233;pand dans la douleur. Cette intimit&#233; prend d&#232;s lors imm&#233;diatement corps dans le monde. Sensibles, politiques, philosophiques, ses r&#233;sonances sont sans mesure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trente-sept po&#232;mes, d'une bri&#232;vet&#233; inconsolable, composent la &lt;i&gt;Blessure&lt;/i&gt; comme pour fouiller en elle ce qui la rend ingu&#233;rissable, interroger son histoire et son devenir, ce qui l'a commis, ce qui la prolonge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes tram&#233;s dans des r&#233;cits racontant la qu&#234;te &#233;perdue d'un jeune gar&#231;on cherchant &#224; se perdre dans le corps d'autres hommes, &#224; dispara&#238;tre en eux, ou se fondre dans leur peau. Po&#232;mes : r&#233;cits : chronique de cette &#171; g&#233;n&#233;ration d'hommes qui a appris &#224; aimer sur Grindr &#187;, comme un document, cru, frontal, disant l'amour quand on le cherche &#224; force de rencontres et qu'on ne trouve que le d&#233;sespoir de ne pas aimer, la tristesse de chacun renvoy&#233; &#224; sa solitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes comme autant de coups de sonde dans le d&#233;sir &#233;chou&#233; sur le corps d'un d&#233;sir inalt&#233;rable ; et po&#232;mes retourn&#233;s sur eux-m&#234;mes, sur l'impossibilit&#233; du po&#232;me &#224; transfigurer la r&#233;alit&#233;, seulement &#224; se coucher contre elle et &#224; constater qu'elle n'est que cela : po&#232;me qui n'a peur ni de la salet&#233; ni de la laideur, non pour s'en rev&#234;tir, mais pour d&#233;signer aussi le monde comme il est : sale et laid quand il est cette insulte adress&#233;e au d&#233;sir des &#234;tres qui ne lui ressemblent pas. Insulte des passants ; des clients dans le caf&#233; face au double scandale que repr&#233;sente pour eux un autochtone gay.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Il y a quelque chose de queer de laisser les fins en suspens&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes d&#232;s lors toujours interrompus, comme l'amour par quelqu'un qui frappe &#224; la porte, d&#233;rang&#233; par les cris ; ou par le r&#233;el lui-m&#234;me qui vient toujours pour pi&#233;tiner ceux qui hurlent contre lui. Po&#232;mes incomplets, comme l'&#234;tre qui les compose, lui qui sait que &lt;i&gt;La terre ne [le] porte plus enti&#232;rement&lt;/i&gt; ; ou peut-&#234;tre est-il moins incomplet que trop multiple de corps et de d&#233;sir, homme, femme, enfant et anc&#234;tre &#224; la fois.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Un jour j'ouvrirai mon corps&lt;br&gt;Pour lib&#233;rer toutes les personnes prisonni&#232;res &#224; l'int&#233;rieur de moi.&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes qui cherchent alors &#224; se f&#233;conder par la langue des origines, puisque le pr&#233;sent est cette salet&#233; qui humilie &#8212; po&#232;mes qui se souviennent des anc&#234;tres, et du ciel, de la pluie qui tombe et &#233;crase pour qu'on s'y confonde, ainsi qu'un autre corps amoureux. Po&#232;me rituel, qui sait que la parole racontant l'histoire atteste de la vie continu&#233;e par-del&#224; les morts : po&#232;me-c&#233;r&#233;monie qui se rappelle les l&#233;gendes. Par exemple celle-ci, qui raconte dans la r&#233;serve, cette danse en rond &#8212; mais l'autochtone, &#224; c&#244;t&#233;, refuse de danser avec le jeune homme, que le d&#233;sir souille, et c'est justement le d&#233;go&#251;t de l'autre qui ravive ce d&#233;sir et l'amplifie.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;M&#234;me si je suis trop queer pour &#234;tre sacr&#233;, &lt;br&gt;je danse cette ronde bris&#233;e parce que j'attends encore des mains&lt;br&gt; qui voudraient prendre les miennes&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cette autre l&#233;gende crie, rappel&#233;e lors d'un autre r&#233;cit d'une autre c&#233;r&#233;monie, qui lie l'amour et le deuil, le chant des morts qu'on a aim&#233;s : la l&#233;gende raconte que les wihtikowak &#233;taient autrefois des hommes cris dont les corps, trahis par leurs p&#233;ch&#233;s, grossirent tant et tant qu'ils devinrent de vrais g&#233;ants&#8230; On devine que le po&#232;te est l'un de ces Wihtikowaks &#8212; ces &#171; hommes qui ne peuvent pas survivre &#224; l'amour &#187; en langue crie. C'est de cette survie impossible que na&#238;t le po&#232;me, parole de fant&#244;me : de vivant &#224; demi dans cette vie sociale qui est le mime de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le recueil est hant&#233; par cette image du fant&#244;me, c'est que le fant&#244;me est son v&#233;ritable auteur : mais &lt;i&gt; &#171; Comment dire &#224; un fant&#244;me qu'il est d&#233;j&#224; mort ? &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fant&#244;me tu&#233; autrefois dans les g&#233;nocides des pass&#233;s ; tu&#233; encore dans le pr&#233;sent par chaque geste et insulte ; tu&#233; de nouveau par le monde qui rend impossible sa pr&#233;sence, scandaleux son d&#233;sir, outrageuse sa blessure d'&#234;tre fant&#244;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;sence qui scandalise le monde : violence r&#233;volutionnaire de cette pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Comment se peut-il que quelqu'un comme moi soit encore ici ? &lt;br&gt;Ici est un jeu de lumi&#232;re [&#8230;] &lt;br&gt;je suis ici au m&#234;me sens que si j'&#233;tais un souvenir &lt;br&gt;n'est-ce pas que c'est fucking beau et fucking triste, &#231;a ?&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes fond&#233;s sur cette pr&#233;sence scandaleuse qui dure, par-del&#224; la mort, fant&#244;mes qui d&#233;jouent le principe criminel par quoi le monde avance et se produit sur le corps de ceux qui ne lui appartiennent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est associ&#233;, on le sait, irr&#233;missiblement, aux Premi&#232;res Nations, l'id&#233;e m&#234;me du g&#233;nocide et des malheurs, des maladies venues d'Occident qui les ont d'abord emport&#233;es, et des &#233;p&#233;es alli&#233;es &#224; la Croix qui ont continu&#233; de les massacrer, et des crimes de masse ensuite &#8212; on ne peut plus les compter, dans les internats chr&#233;tiens ou les r&#233;serves, partout o&#249; c'&#233;tait possible de le faire. Que ces g&#233;nocides nomment plus s&#251;rement que tout les promesses du Nouveau Monde, du Paradis perdu, et retrouv&#233; en chair et en sang &#224; massacrer, est ind&#233;niable. Que ce Monde, l&#224;-bas, se confond avec la Tristesse, mot plus grand que le chagrin pour dire ce qui a &#233;t&#233; emport&#233; pour toujours et qui s'inscrit dans le regard et la peau de ceux qui ont surv&#233;cu, en fant&#244;me, &#224; la disparition de la terre, est implacable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien s&#251;r quelque chose de r&#233;voltant d'associer un peuple &#224; la Tristesse : et le po&#232;me tout &#224; la fois tente de conjurer le pr&#233;jug&#233;, tout en l'endossant enti&#232;rement, puisqu'il est une part de la v&#233;rit&#233;, sa part historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Si j'ai un corps, faites que ce soit un recueil de po&#232;mes tristes&#8230;&lt;/i&gt; &#8212; mais a-t-il un corps, le po&#232;te qui ouvre son recueil sur l'inqui&#233;tude de poss&#233;der un corps, et de le nommer : &#171; le mot en cri pour un corps comme le mien est weesageechak &#187;, mot intraduisible dans nos langues, et qui dit la pluie, le ruissellement, ce qui tombe en larme, s'&#233;coule et se r&#233;pand, se perd dans la terre en torrents. T&#226;che du po&#232;me : se donner un corps de larmes &#8212; d'&#233;coulement ; o&#249; les pleurs et le sperme, le sang et la pluie s'amalgament pour tracer les contours d'une peau fluide, changeante, mouvante, capable d'&#234;tre celle de l'autre, du d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour se d&#233;finit peu &#224; peu &#224; force de mots comme un corps qui se r&#233;pand &#224; l'ext&#233;rieur de lui. Il devient ce sentiment oc&#233;anique capable de dire ce qu'est l'histoire : ce qu'est son pass&#233; et le devenir. Le d&#233;sir queer se dresse ici comme tragiquement politique de part en part.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;C'est ironique : qu'ensemble l'amour et le d&#233;sespoir puissent remplir un corps et qu'on appelle &#231;a indien&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes tristes puisque l'histoire l'est, po&#232;mes qui t&#226;chent de l'&#233;crire donc, et de lui trouver ses ramures, son nom propre. Ce nom r&#233;pond &#224; la blessure intime : en face d'elle, celle du monde que le po&#232;me ne cessera d'invoquer sous l'image de la brisure, de la d&#233;chirure.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Tous les hommes que je fr&#233;quente sont blancs. &lt;br&gt;Il s'av&#232;re que je suis dou&#233; pour aimer ceux qui ont mis le monde en pi&#232;ces.&lt;br&gt;Je n'arrive pas &#224; d&#233;cider si c'est ironique ou si c'est d&#233;chirant.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes qui saisissent sous l'image de la d&#233;chirure cette appartenance impossible au monde et la constituent comme lien &#8212; comme douleur. Tristesse de la terre en tant qu'elle fait du chant l'&#233;l&#233;gie de soi et de son rapport au temps, tout en d&#233;posant l'&#233;l&#233;gie dans le chant &#233;rotique, comme si l'amour &#233;tait la c&#233;r&#233;monie de conjuration, non de la douleur, mais de l'oubli de la douleur.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Le chagrin est le premier homme dont je suis tomb&#233; amoureux&lt;br&gt; Le chagrin est le son&lt;br&gt;Qu'on faisait avec des choses comme du sperme, des larmes et de la salive&lt;br&gt; Quand on &#233;tait corps &#224; corps.&lt;br&gt; C'est quand nos yeux ont arr&#234;t&#233; de croire&lt;br&gt;En ce qui se trouvait devant nous&lt;br&gt;Que nous nous sommes retrouv&#233;s le plus pr&#232;s du suicide&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Qu'est-ce qu'un suicide sinon la volont&#233; de vivre plus d'une fois ? &#187; L'&#233;l&#233;gie, ou l'autre fonction du po&#232;me : se souvenir que la mort n'est pas devant soi, mais en arri&#232;re, qu'elle a eu lieu pour toujours et qu'au nom d'elle, la vie se donne comme imp&#233;rieuse et d&#233;sesp&#233;r&#233;e. Que la mort baptise aussi, non avec l'eau sacr&#233;e des pr&#234;tres, mais avec les larmes du po&#232;me confondues avec celles de l'Histoire. &#171; Deuil est le nom que je me donne &#187;, &#233;crit le po&#232;me, et plus loin, comme pour en relancer la douleur : &#171; Le deuil est une fa&#231;on de s'approprier le monde &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuil de soi, et des siens, de la vie elle-m&#234;me perdue autrefois que le pr&#233;sent ne cesse de perdre encore et encore, et encore. L'un des po&#232;mes se nomme &#171; DEUIL APR&#200;S DEUIL APR&#200;S DEUIL APR&#200;S DEUIL APR&#200;S DEUIL &#187;&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;SMALL&gt;Un gardien du feu sacr&#233; des c&#233;r&#233;monies&lt;br&gt;
S'est fait tirer dessus alors qu'il &#233;tait assis sur le si&#232;ge arri&#232;re d'une voiture au pneu crev&#233; ; &lt;br&gt;Et il aura fallu un oc&#233;an pour nous d&#233;chirer.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/SMALL&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes qui disent la d&#233;chirure, partout o&#249; elle a lieu : entre les continents, l'Europe venue combler la d&#233;chirure des mers pour mieux d&#233;chirer les &#234;tres ; longue histoire des brisures en laquelle les Peuples autochtones se tiennent et se brisent.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Le colonialisme nous a bris&#233;s, et nous essayons encore de voir comment on peut aimer et &#234;tre bris&#233;s en m&#234;me temps.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2009, une crise sanitaire touche violemment les communaut&#233;s frapp&#233;es par la grippe porcine ; crise que le gouvernement ne traite que par le m&#233;pris en envoyant seulement des sacs mortuaires. L'image est parfaite, elle est d&#233;j&#224; tout un po&#232;me que le po&#232;me d&#233;ploie pour mieux tout &#224; la fois la nommer et la briser.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Penser que r&#233;serve&lt;br&gt;est peut-&#234;tre un mot pour morgue&lt;br&gt;est un autre mot pour sac mortuaire&lt;br&gt; &#8212; j'appelle quand m&#234;me &#231;a chez moi&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;me qui t&#226;che de retourner les mots de la mort pour dire autre chose, dans la conjuration peut-&#234;tre, ou le sortil&#232;ge par quoi le langage retourne la r&#233;alit&#233; et en endosse la charge vitale, pour mieux d&#233;figurer ce que le monde fait de cette r&#233;alit&#233; : ce cimeti&#232;re indien pos&#233; sur le monde, cimeti&#232;re des mal&#233;dictions dans les films d'horreur.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Se demander&lt;br&gt;Combien de morts&lt;br&gt; &#199;a prend pour qu'un&lt;br&gt;Pays se prenne pour&lt;br&gt;dieu&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;me qui rappelle ce &lt;i&gt;fait divers&lt;/i&gt; : un camion fonce sur des manifestants autochtones &#224; Reno, au Nevada, sans faire de victimes cette fois : &#171; L'occident n'est rien sinon une s&#233;rie de meurtres incrimin&#233;s par une s&#233;rie de tentatives rat&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le po&#232;me de se souvenir : &#171; Le temps indien est une sorte de voyage dans le temps. Une po&#233;tique du retard &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &#171; Comment faisons-nous pour vivre au bord du pr&#233;cipice du monde ? &#187;. Larmes qui d&#233;vastent, nomment, et nettoient le corps sans effacer jamais la pourriture ; la laissent voir plut&#244;t plus clairement : cela aussi rel&#232;ve de la mort et de son envers, l'&#233;l&#233;gie qui la chante pour la dire afin de la traverser &#8212; &#233;l&#233;gie qui tiendrait dans des larmes, autant dire dans le silence que le po&#232;me ne fait qu'appeler.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Parfois je pleure en indien&lt;br&gt;Et on dirait que je parle&lt;br&gt;En anglais&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes d'une puissance vengeresse innommable qui ne cessent de lier &#233;troitement po&#233;tique du d&#233;sir, &#233;rotique du d&#233;sespoir, et politique du deuil. Par exemple dans ce court po&#232;me : &#171; Six hypoth&#232;ses sur les raisons de la mort des autochtones &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;1. L'autochtonie outrepasse et est outrepass&#233; par le genre
&lt;br&gt;2. Il n'a pas su cr&#233;er une langue avec le bruit de gravier prisonnier de sa gorge
&lt;br&gt;3. Enfin lib&#233;r&#233; du creux de son ventre, le d&#233;sir s'est livr&#233; &#224; un massacre
&lt;br&gt;4. Elle a b&#226;ti un cercueil avec sa culpabilit&#233; &#224; lui
&lt;br&gt;5. Nous &#233;tions une triste histoire et je suis tomb&#233; amoureux de l'id&#233;e qu'elle repr&#233;sentait
&lt;br&gt;6. Elle a regard&#233; un western et a pens&#233; que le monde &#233;tait plus beau en noir et blanc
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;me qui situe la brisure dans le corps, que le corps queer peuple doublement, et dont il est peupl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Colonialisme, d&#233;finition : &lt;br&gt;transformer les corps en cages dont personne n'a la cl&#233;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Po&#232;mes qui refusent pourtant de se complaire dans le luxe &#233;teint du d&#233;sespoir pour s'en repa&#238;tre : non. Po&#232;mes qui tirent ressource de la tristesse pour en fabriquer un chant insurrectionnel.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;L'amour est un gar&#231;on autochtone du nord de l'Alberta qui a d&#233;cid&#233; que tout ce qu'il fait ou presque vise &#224; r&#233;parer la cassure d'&#234;tre qu'est l'autochtonie&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amour gay est cette pulsion de vie en retour, capable de d&#233;jouer les normes assign&#233;es, de venger encore ce que le d&#233;sir r&#233;tablit, de fabriquer le complot minuscule o&#249; les amants b&#226;tissent le premier des mondes, o&#249; deux est le d&#233;but de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;
Il &#233;tait autochtone aussi&lt;br&gt; Alors j'ai couch&#233; avec lui. &lt;br&gt;J'ai voulu go&#251;ter&lt;br&gt; L'histoire violente&lt;br&gt; Tapie au fond de sa gorge. &lt;br&gt; Je voulais que nos salives se m&#234;lent&lt;br&gt;Et cr&#233;ent de nouvelles &#233;cologies bact&#233;riennes : &lt;br&gt;Des contagions pour infecter&lt;br&gt; Et tuer le traumatisme&lt;/small&gt; &lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Force insurrectionnelle des po&#232;mes qui jouent du r&#233;cit et de la pens&#233;e, de la m&#233;ditation et de la th&#233;orisation, mais en acte, dans le corps m&#234;l&#233;e au sang &#8212; mais la pens&#233;e aussi est charnelle, &#339;uvre de chair. Le texte, en son &#233;pilogue, revendique ses sources. Ainsi dit-il que ce travail fait &#233;cho &#224; la d&#233;claration de Jack Halberstam dans son introduction &#224; &lt;i&gt;The Uncommons : Fugitive Planning and Black Study&lt;/i&gt; : &#171; La r&#233;volution se pr&#233;senterait sous une forme qu'on ne peut encore imaginer &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; b&#226;tir un corps inimaginable que les po&#232;mes s'att&#232;lent ; &#224; inventer un territoire de blessure &#224; arpenter, o&#249; la solitude, celle des d&#233;sirs, serait un terrain commun : ce qu'on a en partage. Paradoxe f&#233;cond : dans le d&#233;sir amoureux tel que le capitalisme marchande, on se retrouve seuls, &lt;i&gt;ensemble&lt;/i&gt;. Ainsi le po&#232;me d&#233;couvre cette force terrible des affects n&#233;gatifs : la tristesse et la solitude sont capables de soulever ce monde puisqu'ils nous r&#233;v&#232;lent son incompl&#233;tude, sa violence insoutenable et sa terreur. Si l'amour est un acte qui se fait, la tristesse aussi : &lt;i&gt;faire la tristesse&lt;/i&gt; n'est pas seulement l'&#339;uvre du po&#232;me, mais l'instrument de lib&#233;ration d'une puissance de vie et d'invention de possibles.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Ses g&#233;missements sont un chant d'honneur dans lequel je voudrais b&#226;tir des mondes&lt;/small&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le po&#232;te dit finalement que son d&#233;sir avait &#233;t&#233; de fabriquer un livre de la d&#233;sincarnation &#8212; comprendre peut-&#234;tre par l&#224; d'incarnations toujours en suspens, en attente, passant d'un corps &#224; l'autre, d'un r&#234;ve et d'un d&#233;sir &#224; l'autre. Oui, si la blessure est un territoire, on la parcourt en nomade.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Personne n'a soif&lt;br&gt;De ce qu'il ne peut pas avoir&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile d'&#233;crire l'Histoire d'un peuple nomade, pour nous autres qui ne le sommes pas, puisqu'elle s'inscrit dans une g&#233;ographie prise dans son devenir, non pas scand&#233;e par des dates, des faits ; mais ob&#233;issant aux caprices des fleuves, aux fertilit&#233;s relatives des terres et aux mouvements improvis&#233;s des troupeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recueil est un livre &#171; qui cherche &#224; trouver une histoire que l'on peut &#224; peine voir. C'est un livre qui ne se laissait &#233;crire que si je regardais assez longtemps en direction de nulle part, c'est-&#224;-dire en direction de partout. Partout, bien s&#251;r, est l'espace que la mort d&#233;coupe dans la vie quotidienne. &#187; Po&#232;mes errant sur cette ligne d'horizon stri&#233;e de cadavres qu'on porte et qui nous soul&#232;vent.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;center&gt;Il n'y a plus de beaut&#233;.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce constat engage surtout &#224; la refonder, ailleurs et autre part o&#249; ce monde n'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but du recueil, le po&#232;te raconte qu'il a &#171; bais&#233; un gardien de s&#233;curit&#233; dans le sous-sol d'un stationnement &#224; minuit &#187; &#8212; et se demande si le sous-sol n'&#233;tait pas la m&#233;tonymie du monde. &#171; Le chagrin r&#233;fl&#233;chit &#224; voix haute : comment tu sais &#224; quel moment le monde cesse d'&#234;tre ce sous-sol ? L'amour r&#233;pond : ma kookum et mon mooshum&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;grand m&#232;re et grand p&#232;re&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; n'utilisent pas de pronoms ou de noms propres pour se parler entre eux. Ils se sont cr&#233;&#233; leur propre langue. C'est comme &#231;a que je sais. &#187;. Savoir qui rel&#232;ve d'une langue inou&#239;e, d&#233;nu&#233;e de tien et de mien, tiss&#233;e dans l'amour et l'impartageable.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;J'essaie d'apprendre &#224; vivre dans le monde, sans le vouloir. &lt;br&gt;&#202;tre autochtone, c'est peut-&#234;tre &#231;a. &lt;/small&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans le vouloir, puisqu'on ne peut vouloir ce monde sans en accepter la violence, et la justifier. Mais vivre dans le monde : ce veut dire d&#233;sirer des corps jusqu'&#224; la douleur, se confondre en eux pour ne plus &#234;tre seulement soi, dispara&#238;tre en eux pour se m&#234;ler &#224; leur tristesse et l'agrandir, et s'agrandir d'un d&#233;sespoir capable de ravager la laideur contente de ce monde. Oui, si l'amour est ce corps qui se r&#233;pand &#224; l'ext&#233;rieur de lui-m&#234;me, il est une puissance politique de fabrication de mondes et de devenirs capables de conjurer le pass&#233;, de venger les anc&#234;tres et de relever les corps.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;small&gt;Le futur est d&#233;j&#224; arriv&#233;, &lt;br&gt;mais &#231;a ne veut pas dire que &lt;br&gt;nous n'avons nulle part o&#249; aller.&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/small&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_8487 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L500xH500/614a4umtvyl._sl500_-57dee.jpg?1769976319' width='500' height='500' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;grand m&#232;re et grand p&#232;re&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Didier Da Silva | Sept hypoth&#232;ses du deuil</title>
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		<dc:date>2021-05-26T19:14:02Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Didier Da Silva</dc:subject>
		<dc:subject>_Chantier critique</dc:subject>
		<dc:subject>_essai critique</dc:subject>
		<dc:subject>_vies des morts</dc:subject>
		<dc:subject>_deuil</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Didier Da Silva, &lt;i&gt;La Mort de Masao&lt;/i&gt;, Marest &#233;diteur, 2021&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_didier-da-silva" rel="tag"&gt;_Didier Da Silva&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_chantier-critique" rel="tag"&gt;_Chantier critique&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_vies-des-morts" rel="tag"&gt;_vies des morts&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton2680.jpg?1622056409' class='spip_logo spip_logo_right' width='99' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;small&gt;
&lt;center&gt;&lt;br&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.marestediteur.com/produit/roman-la-mort-de-masao/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;La Mort de Masao&lt;/i&gt;,&lt;/a&gt; &lt;br&gt;
Didier Da Silva, &lt;br&gt;
Marest &#233;diteur, 2021&lt;br&gt;
&lt;br&gt;
&lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Masao meurt, mais Masao n'est pas mort : le pivot sur quoi bascule et tient le r&#233;cit est une sorte de th&#233;or&#232;me comme savent les produire les sciences fondamentales &#8212; dont j'ignore tout &#224; fait les lois, autant dire que je les accepte toutes. Ainsi du roman, de tout roman, de celui-ci radicalement : architecture complexe qui &lt;i&gt;repose&lt;/i&gt; sur la simplicit&#233; d'apparence. D'apparence. Ce qui est vivant dans Masao n'est pas tout &#224; fait Masao : plut&#244;t une trace &#233;chapp&#233;e de lui. Le corps, lui, est l&#224;, et bien l&#224;, mortellement accroch&#233; &#224; sa corde, elle-m&#234;me solidement arrim&#233;e &#224; son cou. Non, Masao n'est pas pour autant vivant. Seulement, c'est lui qu'on suivra, &#224; travers ses &lt;i&gt;yeux&lt;/i&gt; qu'on verra le monde, par ses souvenirs qu'on percevra le d&#233;sormais de toutes choses. Il y aurait comme une le&#231;on que porte tout r&#233;cit, qu'on pourrait nommer l'irr&#233;m&#233;diable, ou l'&#233;crit, qui dit aussi la stricte fonction de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&#201;crire, c'est ne plus mettre au futur la mort d&#233;j&#224; pass&#233;e, mais accepter de la subir sans la rendre pr&#233;sente et sans se rendre pr&#233;sent &#224; elle, savoir qu'elle a eu lieu, bien qu'elle n'ait pas &#233;t&#233; &#233;prouv&#233;e, et la reconna&#238;tre dans l'oubli qu'elle laisse, et dont les traces qui s'effacent appellent &#224; s'excepter de l'ordre cosmique, l&#224; o&#249; le d&#233;sastre rend le r&#233;el impossible et le d&#233;sir ind&#233;sirable.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Maurice Blanchot, L'&#201;criture du d&#233;sastre.&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Donc Masao meurt, mais Masao s'observe. Son fant&#244;me plane au-dessus de lui, et d&#233;j&#224; les phrases pi&#232;gent, ou se trament dans l'approximatif. R&#233;cit qui se tramera &lt;i&gt;pr&#233;cis&#233;ment&lt;/i&gt; dans l'approximation, qui cernera l'impossible &#224; dire, &#224; penser. Est-ce &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; fant&#244;me ? Est-il au-dessus de &lt;i&gt;lui-m&#234;me&lt;/i&gt; ? Plut&#244;t est-ce un corps &#233;tranger qui, sous lui, demeure, tandis que Masao fant&#244;me na&#238;t, litt&#233;ralement et &#224; lui-m&#234;me. C'est l'autre coup de force du r&#233;cit : les lois de ce monde neuf, celui de la vie dans la mort (plut&#244;t qu'apr&#232;s elle ?), Masao les d&#233;couvre en les &#233;prouvant, et comme &lt;i&gt;devant nous&lt;/i&gt;. Beaut&#233; humble du r&#233;cit d'&#233;tablir de telles lois, d'&#233;vidence, dont chacune poss&#232;de la gr&#226;ce du fragile et la force de l'implacable. Ainsi tout fant&#244;me est-il invisible aux &lt;i&gt;yeux&lt;/i&gt; d'un autre, hors les quelques minutes o&#249; le soleil se couche. D&#232;s lors tout appara&#238;t, spectres lass&#233;s, ombres errantes, ectoplasmes curieux : des conversations se nouent qui s'&#233;vanouissent sit&#244;t bascul&#233; le soleil de l'autre c&#244;t&#233;. Dans ces lois, toute ce que le fantastique nous aura l&#233;gu&#233; d'essentiel : le monde est une hypoth&#232;se, la litt&#233;rature est le savoir qui le met &#224; l'&#233;preuve ; ou l'&#233;preuve des savoirs possibles &#8212; en tout irr&#233;futables. Personne ne saurait dire que le r&#233;cit n'est pas arrach&#233; &#224; la vie m&#234;me : personne pour le croire cependant. Mais puisqu'il ne s'agit ni de vie &lt;i&gt;v&#233;ritable&lt;/i&gt;, ni de croyance, peut-&#234;tre est-il question d'interpr&#233;tation pos&#233;e sur le r&#233;el, ou comme on interpr&#232;te une partition au piano. Pour voir. Pour entendre. Par exemple, une fugue.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Savoir.&lt;br&gt; Autre savoir ici. &lt;br&gt;Pas savoir pour renseignements. &lt;br&gt;Savoir pour devenir musicienne de la v&#233;rit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Henri Michaux, L'espace aux ombres, &#171; Face aux verrous &#187;&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Resterait &#224; &#171; non-savoir &#187; quelle v&#233;rit&#233; est interrog&#233;e ici, et vers quelle &#233;preuve elle entra&#238;ne. C'est l'hypoth&#232;se, elle aussi paradoxale s'agissant d'un r&#233;cit de fant&#244;me, qu'on dirait r&#233;aliste. R&#233;cit qui joue d'une approche attentive, soign&#233;e au moindre d&#233;tail, d'un r&#233;el avec lequel on ferait le point sans cesse, dans les distances et les sensations. Car une des lois de ce monde neuf de la mort, c'est qu'il autorise son fant&#244;me &#224; s'incorporer dans telle ou telle mati&#232;re, corps, objet inerte, pierre, objet, nuage. Ainsi re&#231;oit-il non seulement les pens&#233;es de ces h&#244;tes humains, amis, proches et famille, mais aussi &#233;prouve-t-il la sensation d'une pantoufle, le moelleux d'une pelouse, d'un marais. &#192; la douleur des siens r&#233;pond, comme par &#233;cho fraternel et renvers&#233; l'indiff&#233;rence du monde. Masao joue l'un avec l'autre, comme un musicien &#8212; parmi la chair m&#234;me du monde qu'il &#233;prouve dans sa totalit&#233;, mais par fragments. R&#233;cits compos&#233; de micro-d&#233;tails qui nomment notre pr&#233;sent, autant que d'&#233;motions plus grandes et insondables, &#233;videmment impossibles &#224; dire : le deuil, la perte &#8212; que le r&#233;cit n'approche que par ces d&#233;tours, ces &#233;chapp&#233;es belles, et ces denses pages de silence qui hantent le r&#233;cit, et dans quoi le r&#233;cit s'enveloppe.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;26 nov 77. M'effraie absolument le caract&#232;re discontinu du deuil. Litt&#233;rature qui s'essaie &#224; cette dur&#233;e v&#233;cue non comme ligne de r&#233;cit, mais comme exp&#233;riences sans cesse violentes de la vie v&#233;cue depuis la mort. Et ce mot absolument pos&#233; ici : en entendre sa vraie valeur, son sens pur &#8212; absolument : qui est coup&#233;, qui est s&#233;par&#233;, qui est d&#233;li&#233;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Barthes, Journal de deuil.&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Mais le r&#233;cit n'habite nullement le chagrin.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; 31 juillet 78. Je ne souhaite rien d'autre que d'habiter mon chagrin &#187;, idem.&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Plut&#244;t se d&#233;ploie-t-il dans une tristesse, sereine, inconsolable et lointaine. Pas de regret ; le geste m&#234;me n'est jamais expliqu&#233; : il s'&#233;tablit dans l'il y a fatal, voil&#224; tout. Le regard se pose sur chaque instant comme pour assister &#224; son &#233;closion, et c'est un autre miracle du texte, qui est peut-&#234;tre celui de toute litt&#233;rature : qu'un monde naisse sit&#244;t qu'on le nomme, et disparaisse dans l'instant en demeurant dans la m&#233;moire comme l'assise sur quoi se fonde chaque page.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;J'ai vu les morts mourir une seconde fois couch&#233;s sur la mer/ J'ai vu les morts inventer les ponts/ Si tu passais je te suivrais/ Toujours il y a/ entre deux feux entre deux b&#251;chers un empire d'orage ou de dalles une ivresse de venin &#224; boire dans la fiole des poissons des hirondelles/ Si tu passais je serais le dessein de tes pas l'ent&#234;tement myst&#233;rieux du fil et je mettrais le temps qu'il faudrait pour fixer ton visage/ Les jours se comptent sur le bout des voix tues/ Puis tout est noir J'ai vu les morts respirer avec nos poumons et la mer dessous perp&#233;tuer leur souffle tandis que tu &#233;chafaudais pour chaque antenne un &#233;cran pulv&#233;ris&#233; de patience&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edmond Jab&#232;s, Le Seuil&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;La terre lui soit l&#233;g&#232;re. Il est une autre loi de ce monde d'apr&#232;s la vie : le fant&#244;me ne peut s'&#233;loigner trop de son corps ni crever le plafond des nuages. Le fantastique se loge aussi dans les principes les plus &lt;i&gt;mat&#233;rialistes&lt;/i&gt; qui disent tant de ce qui attache l'esprit au corps, la pens&#233;e &#224; la chair. C'est dans ces articulations que le r&#233;cit noue son &#233;nigme : entre la r&#233;alit&#233; et le r&#234;ve (les apparitions que le fant&#244;me suscite aupr&#232;s des vivants, comme seul et dernier espace d'&lt;i&gt;&#233;changes&lt;/i&gt; avec eux) ; entre le sol et le ciel (le fant&#244;me d&#233;lest&#233; de la &lt;i&gt;gravit&#233;&lt;/i&gt; &#233;prouve son existence dans la l&#233;g&#232;ret&#233; de son &#233;vanescence : pages a&#233;riennes, suspendues, presque flottantes elles aussi au c&#339;ur du r&#233;cit) ; entre le pass&#233; et le pr&#233;sent (toute une vie saisie par fragments depuis ce qui l'a achev&#233;) ; entre la terre et la mer (derni&#232;res pages o&#249; il s'agit d'en finir avec le r&#233;cit et Masao : o&#249; il s'agit de larguer les amarres avec toute vie incarn&#233;e m&#234;me dans un spectre : o&#249; la derni&#232;re loi &#233;prouv&#233;e devient celle de l'&#233;clatement, de la diffusion, de la dilution).&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;O&#249; le pied ne va pas, le regard peut atteindre ; o&#249; le regard s'arr&#234;te, l'esprit peut continuer.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le Japon, on le per&#231;oit peu &#224; peu, n'est pas un cadre ou quelque support de l'intrigue. Bien s&#251;r la pr&#233;cision presque documentaire des lieux irrigue le texte et &#233;labore le r&#233;cit autant que les &#233;v&#233;nements dans lesquels l'espace &#233;volue aussi. Noms de villes, de rues ; d'hommes et de femmes. Il y a autre chose pourtant. Du Japon, je n'ai de connaissance que par images ou comme l'analogie de l'ailleurs : ce sont des porcelaines cisel&#233;es, des paysages peints, des po&#232;mes rapides o&#249; la simplicit&#233; nomme le tout du monde &#8212; je sais du Japon seulement ce que l'art dit de lui, jusqu'&#224; nous, dans le lointain. Et le r&#233;cit constitue aussi cette image,&lt;i&gt; lointain si proche soit-il,&lt;/i&gt; aura. R&#233;cit d'orf&#232;vre ; lignes claires ; &#233;pures ; totalit&#233; par le fragment ; humilit&#233; cosmique. Mais au-del&#224;, le Japon para&#238;t &#224; mesure que le r&#233;cit avance (et se cl&#244;t) comme sa propre m&#233;taphore : &#238;le compos&#233;e d'&#238;les d'&#238;les, archipel disloqu&#233; au large d'une faille qui s&#233;pare et suture le monde, dont le frottement infime peut soulever les catastrophes les plus puissantes jusqu'&#224; d&#233;vaster les puissances nucl&#233;aires. N'y a-t-il pas, aussi, comme un espace forclos de notre appartenance au monde, ici et maintenant ? O&#249; le Japon d&#233;signe lui-m&#234;me son lieu, notre relation &#224; lui t&#233;moigne plus largement de notre rapport au pr&#233;sent. Ce temps de la catastrophe tranquillement lev&#233; comme une ample et simple vague ; ce moment du deuil qui nomme peut-&#234;tre notre relation &#224; l'histoire ; cet instant de la perte qui dure. On est peut-&#234;tre tout &#224; la fois le fant&#244;me de Masao et ceux qui lui ont surv&#233;cu : de l'autre c&#244;t&#233; de la fin, et d&#233;sirant &#224; tout prix que tout continue, ou recommence &#8212; rencontrer des corps malgr&#233; tout ; faire l'exp&#233;rience du d&#233;sir, des larmes, &#233;prouver la violence ou l'apaisement d'un trajet en train qui fait coulisser le monde contre notre peau. &#171; Masao n'est pas un fant&#244;me japonais, &lt;a href=&#034;http://remue.net/la-mort-de-masao-de-dider-da-silva-l-incipit&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;crit justement S&#233;bastien Rongier&lt;/a&gt;, il est un fant&#244;me du Japon &#187;. N'est-il pas aussi la position du regard par quoi on per&#231;oit le temps d&#233;sormais, qu'on vient hanter, qu'on prend plaisir &#224; faire durer, dans l'apr&#232;s de ce qui a eu lieu, comme si la mort ne finissait rien, mais pouvait seule rendre possible d'autres commencements &#233;pars ?&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;C'est l'ennui d'un deuil qui porte en lui-m&#234;me sa cause, c'est l'embesognement de l'amour, c'est la peine dans le travail. Les cieux pleurent sur la terre qu'ils f&#233;condent. Et ce n'est point surtout l'automne et la chute future du fruit dont elles nourrissent la graine qui tire ces larmes de la nue hivernale. La douleur est l'&#233;t&#233; et dans la fleur de la vie l'&#233;panouissement de la mort.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul Claudel, Connaissances de l'est (&#171; Tristesse de l'eau &#187;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Les derniers r&#233;cits de Didier Da Silva se produisaient dans une sorte de vitesse emport&#233;e, de coul&#233;e. Allure vive qui dictait &#224; la lecture son tempo : lui aussi rapide n&#233;cessairement, comme traversant l'acte m&#234;me d'&#233;crire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Ironie du sort (2014) ; Toutes les pierres (2018) ; Dans la nuit du 4 au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On pourrait croire ici qu'au contraire, c'est avec lenteur que tout se d&#233;ploie. Ce serait faux. Car la lenteur est une autre forme de vitesse. Elle est m&#234;me la vitesse absolument confondue avec elle-m&#234;me : la foudre au ralenti tombe aussi s&#251;rement, et peut-&#234;tre davantage. R&#233;cit suspendu &#224; lui-m&#234;me, chapitre &#233;tal ; paragraphe infime. Pages blanches qui s&#233;parent (et comme une faille tectonique : lient) l'&#233;criture. La vitesse relative du r&#233;cit dit aussi quelque chose de ce qui se joue, dans le deuil quand elle est cette syntaxe propre &#224; la litt&#233;rature. La po&#233;tique de la &lt;i&gt;retenue&lt;/i&gt;, o&#249; il s'agit aussi de nommer ce qui retient, et ce &#224; quoi on tient. Le vent, les pierres, quelques amis, une s&#339;ur, le bruit lointain et confus du monde, le soir, quand la ville s'endort. Cette vitesse lente du r&#233;cit produit en retour une retenue dans le geste de lire. Chaque page plus l&#233;g&#232;re est aussi plus lente, &#171; C'est comme si l'on avait jet&#233; la montgolfi&#232;re avec le lest &#187; ; elle repose quand on la tourne, jusqu'au d&#233;ferlement final qui l'emporte en emportant le vieux monde.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Maurice Blanchot, &lt;i&gt;L'&#201;criture du d&#233;sastre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Henri Michaux, &lt;i&gt;L'espace aux ombres&lt;/i&gt;, &#171; Face aux verrous &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Barthes, &lt;i&gt;Journal de deuil&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; 31 juillet 78. Je ne souhaite rien d'autre que d'habiter mon chagrin &#187;, idem.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Edmond Jab&#232;s, &lt;i&gt;Le Seuil&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Victor Hugo, &lt;i&gt;Les Travailleurs de la mer&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul Claudel, &lt;i&gt;Connaissances de l'est&lt;/i&gt; (&#171; Tristesse de l'eau &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;L'Ironie du sort&lt;/i&gt; (2014) ; &lt;i&gt;Toutes les pierres&lt;/i&gt; (2018) ; &lt;i&gt;Dans la nuit du 4 au 15 aout&lt;/i&gt; (2019) &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Anne Collongues &amp; Olivier Rolin | Nulle part et n'importe o&#249;</title>
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		<description>&lt;p&gt;Anne Collongues &amp; Olivier Rolin, &lt;i&gt;L'heure blanche&lt;/i&gt;, &#201;ditions Le Bec en l'air, f&#233;vrier 2017&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton1933.jpg?1497008638' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff1933.jpg?1497008736&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;Notes de lecture sur le livre &lt;i&gt;L'heure blanche&lt;/i&gt; &#8211; photographies d'Anne Collongues, texte d'Olivier Rolin. Publi&#233; aux &#233;ditions Le Bec en l'Air, f&#233;vrier 2017&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div class='spip_document_5363 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.51.55.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.51.55.jpg?1497008228' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;small&gt;
&lt;p&gt;[/ &lt;i&gt;Il s'agit d'une ville on ne sait pas laquelle. Il semble qu'elle n'&#233;prouve pas le besoin de s'expliquer, se raconter. Elle est l&#224;, comme &#231;a. &#192; prendre ou &#224; laisser. D'une &#233;vidence t&#233;nue, dispers&#233;e, n&#233;gligente, sans aucune centralit&#233; apparente ni monumentalit&#233;. S'agit-il m&#234;me d'une ville ? On pourrait en douter. Sur certaines photos, l'urbanit&#233; est patente, sur d'autres non&lt;/i&gt; ./]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[/Olivier Rolin/]&lt;/p&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;div class='spip_document_5364 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.00.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.00.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ce pourrait &#234;tre n'importe o&#249; dans le monde &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin &#224; l'ouverture du livre. Ces &lt;i&gt;nulles part&lt;/i&gt; qui sont le &lt;i&gt;n'importe o&#249;&lt;/i&gt; de notre monde : une ville, forme que prend le monde pour nous d&#233;sormais que le monde est partout dress&#233; devant nous comme ces pierre lev&#233;es entre lesquelles nous vivons, o&#249; nous mourrons : o&#249; d'autres que nous meurent d&#233;j&#224;, sans doute, derri&#232;re ces murs que les photographies d'Anne Collongues ne cherchent pas &#224; traverser, plut&#244;t dans lesquels son regard fraie et qu'elles l&#232;vent. On ne voit m&#234;me plus qu'on vit dans une ville, comme l'air qu'on respire et qui nous peuple. Invisibilit&#233; de la ville qui nous enveloppe, nous constitue : rend invisibles les &#234;tres qui &#233;voluent en elle. &#171; Une pauvre g&#233;om&#233;trie un peu brumeuse o&#249; l'on doit bien habiter (mais on ne voit personne) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5365 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.07.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.07.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Sur certaines images, l'urbain s'est presque effac&#233;, r&#233;sorb&#233; dans la terre s&#232;che, jaune, ou bien c'est le ciel blanc qui l'a br&#251;l&#233; &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin. Effacement qui ne laisse voir de la terre seulement ce que la ville elle-m&#234;me a autrefois habit&#233;, avant de se retirer. Le ciel lui-m&#234;me semble partout marqu&#233; par la ville : interrompu par la ville, accroch&#233; &#224; la ville. Br&#251;lure sur le paysage, mais sans feu : de la cendre froide qui ne reprendra plus. La ville effac&#233;e qu'Anne Collongues regarde, ne cesse de produire son effacement, d'occuper la nature comme on occupe un enfant &#8211; pour ne pas qu'il hurle &#8211;, ou un pays en guerre : &#171; ces platitudes fl&#233;ch&#233;es de verticales ne sont pas celles d'un lac sal&#233; mais peut-&#234;tre celles d'un parking ou (plus improbablement, mais le charme aust&#232;re de ces paysages tient &#224; leur ind&#233;termination) d'un terrain d'aviation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5366 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.10.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.10.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Quelques m&#226;ts gr&#234;les de lampadaires parmi les troncs plus marqu&#233;s des palmiers attestent qu'on est sans doute dans ce qu'il est convenu d'appeler une ville, ou sa lisi&#232;re &#187; &#233;crit Olivier Rolin. C'est qu'on semble toujours au &lt;i&gt;bord&lt;/i&gt;, ville qui ne semble faite que de sa propre banlieue, ces rues qui pourraient toutes marqu&#233;s le moment o&#249; on va franchir et la d&#233;passer, mais non : ville que chaque rue entoure, et cerne, mais rues qui n'encerclent aucun centre &#8211; sur les images d'Anne Collongues, la ville est toujours son bord, le lieu o&#249; elle pourrait s'interrompre et ne s'interrompt jamais. C'est comme si on avait agrandit la ville en raison de l'effroi du dehors, ville cern&#233;e d'un dehors qui la menace et la maintient &#224; cette forme de banlieue permanente, insistance, immuable dans ses variations m&#234;mes : &#171; La ville, m&#234;me l&#224; o&#249; elle est plus dense, semble toute faite de lisi&#232;res. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5367 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.15.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.15.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pr&#233;sence insistante de la v&#233;g&#233;tation. Pas la v&#233;g&#233;tation normalis&#233;e, polic&#233;e, domestiqu&#233;e, qui est comme un ornement urbain [&#8230;]. Ici, dans cette ville, &#231;a vient plut&#244;t &#224; la va comme j'te pousse &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin. Sauvagerie nonchalante conc&#233;d&#233;e par la ville &#224; ce qu'on nomme la nature : ou est-ce une guerre civile plus sournoise, plus terrible : pousses qui surgissent &#224; m&#234;me le sol dans les anfractuosit&#233;s des routes, entre deux immeubles. Sur chaque photographie, Anne Collongues m&#233;nage cette place &#224; ce qui ne pourrait en avoir, et qui est le contraire de la ville. V&#233;g&#233;tation instable, pr&#233;caire &#8211; mais tenace. On voudrait nous faire croire que les traces de la Nature au milieu des villes sont les derniers vestiges d'une guerre men&#233;e par l'homme contre le Jardin, que la ville est la marque de son triomphe. Chaque image ici d&#233;montre le contraire. C'est la terre qui d&#233;j&#224; s'est lanc&#233;e dans une reconqu&#234;te contre laquelle on ne pourra rien. Devenir de la ville : on sait bien que quand la ville l&#226;chera prise, que les hommes partiront, ou que tous soudain ne seront que poussi&#232;re, la jungle recouvrira la moindre pierre, soutiendra les pierres, sera confondue dans la pierre. Images fugaces de ce futur qui d&#233;j&#224; pousse, nous entoure, nous console des ravages &#224; venir. Cette ville a d&#233;j&#224; compris : elle laisse faire sa destruction. &#171; Je me souviens avoir march&#233;, une nuit, pendant les ann&#233;es de guerre civile &#224; Beyrouth, sur la place des Canons (encore dite place des Martyrs), qui se trouvait sur la ligne de front : les arbres avaient crev&#233; le bitume, au milieu des grandes ruines modernes. J'avais pens&#233; que si un jour la paix revenait, c'&#233;tait &#231;a qu'i faudrait conserver comme m&#233;morial de la guerre : cette patience v&#233;g&#233;tale venant &#224; bout des construction des hommes lorsqu'ils r&#233;pudient leur humanit&#233;, ce rappel de notre pr&#233;carit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5368 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.19.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.19.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; La terre, la rocaille, partout pr&#233;sentes, visibles, alors que les villes, en g&#233;n&#233;ral font enti&#232;rement dispara&#238;tre le sol qui les porte, comme un p&#233;ch&#233; originel &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin. Le Jardin, d&#233;cid&#233;ment, est (plut&#244;t que le lieu) l'enjeu de la guerre civile de l'homme contre ses dieux, ses origines, qu'importe comment on nomme le pass&#233; quand on l'a oubli&#233;. Villes qui exhibent l'absence de terre : ou qui la d&#233;signent dans les parcs cl&#244;t dont la domestication rageuse t&#233;moigne davantage de l'absence de terre &#8211; platanes rang&#233;s dans l'ordre, herbe qui pousse entre des dalles de b&#233;tons, fleurs en pots avec cartouche portant le nom en latin. Mais pas ici, non : pas dans cette ville que regarde obstin&#233;ment Anne Collongues, o&#249; la terre est au milieu de la ville, tant est si bien qu'on pourrait croire que la ville est au milieu de la terre. Alors le pass&#233; revient, ne se laisse pas oubli&#233;, et Olivier Rolin se souvient des villes et des terres qui les portent. Beyrouth, Paris, L&#233;ningrad &#8211; souvenirs de la perspective Nevski dans laquelle il a march&#233;. &#171; &#8216;&#8216;Dans nos villes, &#233;crivais-je alors, on oublie la terre. Pas en Russie : sup&#233;riorit&#233; philosophique &#233;vidente.'' C'&#233;tait il y a longtemps. Saint-P&#233;tersbourg, &#224; pr&#233;sent, a rectifi&#233; tout &#231;a. Tout est rentr&#233; dans le rang, la terre n'exhibe plus, ind&#233;cente, ses dessous. Ici, c'est encore le cas &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5369 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.26.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.26.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Un c&#244;t&#233; terrain vague prononc&#233; &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin. Vague, le mot est vague et nomme si pr&#233;cis&#233;ment cette absence d'organisation de la ville que saisit Anne Collongues : les cadres de ses photographies travaillent avec une singuli&#232;re douceur ce vague des formes et des organisations, refusant de r&#233;tablir l'ordre que la ville d&#233;sorganise &#224; m&#234;me sa terre. Mais une photographie, malgr&#233; soi, encadre le monde, lui donne une rigueur g&#233;om&#233;trique inh&#233;rente &#224; sa forme de photographie, bords du monde qui laissent au-dehors de son image que le vide qui la structure. Et pourtant : force du travail de ces photographies de travailler contre la nature photographique de l'organisation, de laisser vivre autour d'elle ces vagues et de saisir de l'int&#233;rieur le vague du monde qu'elle dresse. Cela tient-il &#224; ce grain d'aube sur l'image ? (&#171; Les rues s'&#233;l&#232;vent dans la lumi&#232;re blanche comme des tapis volants &#187;, &#233;crit David Avidan, dans le beau po&#232;me en h&#233;breux &#224; la fin du livre, qui lui donne son titre). Ou &#224; cette sensation de saisie &#224; l'&#233;paule, en passant, en mouvement ? Ou &#224; l'absence de passants &#8211; images prises au petit matin, vol&#233;e &#224; ces heures o&#249; personne n'est encore l&#224;, ou peut-&#234;tre plus l&#224;. &#171; on y voit en g&#233;n&#233;ral tr&#232;s peu de figures humaines, [ce qui] pourrait faire penser qu'il s'agit d'une ville que ses habitants viennent d'abandonner pr&#233;cipitamment, laissant quelques mani&#232;res de linge aux fen&#234;tres. Impression, l&#233;g&#232;rement angoissante, de vide, qu'accroit la vacuit&#233; du ciel &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5370 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.30.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.30.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le disparate de l'architecture renforce, redouble, l'impression de laisser-aller &#187;. Sauvagerie de la nature, sauvagerie de la ville : ville jet&#233;e en d&#233;sordre sur elle-m&#234;me, b&#226;tie sans logique et sans ordre, en d&#233;pit du bon sens, ou comme une provocation contre le sens m&#234;me. Villes m&#233;diterran&#233;enne : quand on marche &#224; Paris au contraire, on le sait, on marche sur l'organisation contre-insurrectionnelle de la bourgeoisie qui vivait avec angoisse la menace des barricades. Longues avenues, immeubles d'&#233;gale hauteur, perspective, angles droits. La ville devenait imprenable. Et puis, puissance de l'id&#233;ologie triomphante : cette ville b&#226;tie contre ceux qui y vivent est devenue l'image m&#234;me de la ville, son essence. Une ville, pense-t-on, c'est cette organisation rigoureuse des rues, l'agencement qui organise la fluidit&#233; des circulations, d&#233;pose les humains sur les bords des routes, trottoirs qui sont justement en marge de la centralit&#233; de la route. Nos villes sont des puissances d'exclusion, des violences faites &#224; nos corps. Mais sur les images d'Anne Collongues, c'est une autre ville, une autre hypoth&#232;se de ville : un d&#233;sordre sans souci de son propre d&#233;sordre. Les immeubles surgissent sans composition dans le cadre qui rend gr&#226;ce de l'arbitraire de leur surgissement, ne cherche pas &#224; r&#233;organiser la ville, la &lt;i&gt;recadrer&lt;/i&gt;. Ici se rejoingnent le geste photographique et celui de cette ville : une puissance d'organisation immanente, vivace, surgissante. &#171; Le d&#233;sordre, l'al&#233;atoire, l'h&#233;t&#233;roclite semblent le principe de cet assemblage d&#233;sassembl&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Olivier Rolin &#233;voque le po&#232;me de Michaux, Contre ! : je vous construirai une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5371 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.37.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.37.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#192; dire vrai, cette ville fait extraordinairement africaine &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin, qui se souvient de son enfance pass&#233;e en Afrique de l'Ouest. Terre, broussaille, organisation libre et insurrectionnelle des rues : on est au sud, br&#251;lure que chaque photo d'Anne Collongues traque, chasse, saisit, ressasse. L'Afrique est cependant ici Isra&#235;l. Peut-&#234;tre est-ce vrai : que cette terre est l'Afrique au lieu o&#249; elle passe de l'autre c&#244;t&#233; du monde ; que cette ville est le passage entre l'Afrique et l'Asie, au passage de l'Europe. Terre Sainte qu'on avait cru le Centre Sacr&#233; de nos Histoires, et qui n'est qu'un trait-d'union, une mani&#232;re de pont lanc&#233; sur les gouffres. D'ailleurs, rien qui ne signe cette terre : dans nos villes, les images et les &#233;crits sont autant de &lt;i&gt;pollution visuelle&lt;/i&gt;. Essayez de poser les yeux sur la ville qui vous entoure sans lire quelque chose : impossible. Pas ici. Ici, aucun panneau, aucune direction, aucun nom de bar, de pharmacie, de commissariat. Simplement des murs et de la terre, et dans le cadre : strates de surfaces (le sol, l'immeuble, le ciel) lev&#233; dans un cama&#239;eux de couleurs &#233;tales qui sont la seule inscription visible, muette, &#233;vidente, incertaine d'elle-m&#234;me. &#171; Je retrouve son m&#233;lange de modernit&#233; et de v&#233;tust&#233;, son h&#233;sitation &#224; &#234;tre urbaine. Son tissu d&#233;chir&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5372 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.42.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.42.jpg?1497008229' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une ville o&#249; je ne suis jamais all&#233;, que je n'imaginais pas du tout comme &#231;a. Je la voyais plus moderne, plus agressive, plus contente d'elle &#187;. Tel-Aviv, puisque c'est de Tel-Aviv dont Anne Collongues fait le portrait, existe comme toutes les villes avant de les voir. J'ai moi-m&#234;me mille images de Lvov, de Mexico, de Tokyo, de Tombouctou o&#249; je ne suis jamais all&#233; : de Tel-Aviv aussi, de Quimper, de New York. Noms de ville : son image d&#233;j&#224;. L'&#233;tranget&#233; des images d'Anne Collongues, c'est &#224; la fois de faire surgir une ville inconnue pour nous, sans pour autant laisser la sensation qu'elle l'invente, qu'elle cherchera &#224; tous prix &#224; nous montrer &lt;i&gt;un visage cach&#233;&lt;/i&gt; de la ville. Non, c'est bien Tel-Aviv, pense-t-on et pourtant, non, on ne la pensait pas telle : &#233;trange de reconna&#238;tre une ville qu'on ne connaissait pas et qui contrevient &#224; nos attentes : l'&#233;l&#233;gance de montrer sans fard une ville tel qu'en elle m&#234;me. Cela tient sans doute au fait qu'Anne Collongues &lt;i&gt;connaisse&lt;/i&gt; cette ville, en ait fait l'usage : usage de la ville qu'on per&#231;oit sur chaque image, qui donne tant d'images de cette ville, que chaque image renouvelle. &#171; Une ville, &#231;a n'est pas, c'est cent, mille villes diff&#233;rentes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5373 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.47.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.47.jpg?1497008230' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les photos d'Anne Collongues ne d&#233;montrent rien, mais il semble que ce soit la ville elle-m&#234;me qui ne d&#233;montre rien. &#187; &#8211; &#233;crit Olivier Rolin. Photographies qui t&#226;chent de rejoindre une exp&#233;rience de la ville, une exp&#233;rience simple et vivante de l'avoir habit&#233;e, d'avoir &#233;t&#233;, pour un temps, trois ans, une parmi la ville, sa ville, habitante de cet ensemble compos&#233; par ses murs et ses corps, sa ville. De l&#224;, cette sensation d'immanence : pas ce regard pos&#233; comme quand on visite une ville pour deux jours et qu'on cherche des singularit&#233;s, qu'on voudrait, de l'ext&#233;rieur d'elle, en arracher l'essence de notre point de vue. Le point de vue d'Anne Collongues est celui de la ville, d'une ville v&#233;cue par elle-m&#234;me et sans volont&#233; d'en dire quelque chose. Ce refus du discours en surplomb &lt;i&gt;t&#233;moigne&lt;/i&gt;, plut&#244;t qu'il raconte. Et le texte d'Olivier Rolin, dignement, voudrait se confondre avec ce geste, t&#226;che de lire dans les images ce dont t&#233;moigne un tel t&#233;moignage.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5376 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.55-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.52.55-2.jpg?1497009133' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Livre pr&#233;cieux pour voir les villes et les saisir : le regard d'un photographe et la langue d'un auteur auront, le temps de la lecture, d&#233;sir&#233; conserver de la ville sa nature de ville, luttant contre la tentation bien facile de l'emporter vers ce qu'elle n'est pas, par exemple l'image d'une ville : et pourtant, c'est par l'image que cette ville est lev&#233;e et saisie dans le livre. S'il est difficile, confie Olivier Rolin &#224; la fin du livre, d'&#233;crire &#224; c&#244;t&#233; de telles photographies sans c&#233;der au commentaire &#8211; commentaire que ces images ont refus&#233; de faire sur la ville &#8211;, il est encore plus d&#233;licat de ne pas commenter le texte en retour : alors avoir d&#233;sirer &#233;crire comme ces pousses sauvages fraient entre le b&#233;ton br&#251;l&#233; du soleil de cette ville. &#201;crire pour mieux voir, mieux lire, &#234;tre la sauvagerie et le b&#233;ton, cette surface et cette immanence &#8211; faire l'exp&#233;rience de frayer sauvagement, entre la terre et le ciel, entre le ciment et la roche, le regard et la langue.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5375 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.53.08.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/jpg/2017-06-09_12.53.08.jpg?1497008230' width='500' height='375' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Olivier Rolin &#233;voque le po&#232;me de Michaux, &lt;i&gt;Contre !&lt;/i&gt; : je vous construirai une ville avec des loques, moi !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Annie Rioux | Habiter un monde &#233;tranger</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/article/annie-rioux-habiter-un-monde-etranger</link>
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		<dc:date>2011-08-28T09:28:53Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Annie Rioux</dc:subject>
		<dc:subject>_villes</dc:subject>
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		<dc:subject>_&#233;critures num&#233;riques</dc:subject>
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		<dc:subject>_Paris</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Annie Rioux, &lt;i&gt;Filles du Calvaire&lt;/i&gt;, publie.net &#8211; ao&#251;t 2011&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_annie-rioux" rel="tag"&gt;_Annie Rioux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_villes" rel="tag"&gt;_villes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_lectures-critiques" rel="tag"&gt;_lectures critiques&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecritures-numeriques-56" rel="tag"&gt;_&#233;critures num&#233;riques&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_publie-net" rel="tag"&gt;_publie.net&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_desir-demeure-desir" rel="tag"&gt;_d&#233;sir demeur&#233; d&#233;sir&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_paris" rel="tag"&gt;_Paris&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton701.png?1314523719' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;small&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Publication aujourd'hui du livre &lt;i&gt;Filles du Calvaire&lt;/i&gt;, de Annie Rioux, sur publie.net.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des livres comme celui-ci sont rares, qui se confronte si directement &#224; ce qu'il faut bien nommer la vie. Et comment l'&#233;criture peut en rendre gorge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Annie Rioux a multipli&#233; les blogs, les &#233;critures, les exp&#233;riences et les voyages ces deux derni&#232;res ann&#233;es, avant silence : je l'ai lu alors de nouveau depuis ce silence, et comme il vient se briser avec force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce court texte ci-dessous, &#233;crit en cours de relecture (ce livre appelle, puissamment, &#224; des relectures, et &#224; son &#233;criture), Annie a bien voulu l'ins&#233;rer en pr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il para&#238;t que ces prochains jours, c'est la rentr&#233;e litt&#233;raire. S&#251;r d'une chose : de ne pas trouver dans tous les livres pos&#233;s en tas sur les tables, ce qui se dit l&#224;, dans ce livre pr&#233;cis&#233;ment, peut-&#234;tre &#233;crit face &#224; tous ces autres livres, face &#224; la ville, &#224; la chair vive de soi et de son d&#233;sir, et qui l'emporte sur tout.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504837/filles-du-calvaire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#8212; Annie Rioux, &lt;i&gt;Filles du calvaire&lt;/i&gt;, &#233;d. Publie.net &lt;br/&gt;(collection &lt;i&gt;D&#233;centrements&lt;/i&gt; dirig&#233;e par Mahigan Lepage)&lt;/a&gt;&lt;/center&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le roman sera toujours pour moi une forme d'&#233;criture emp&#234;ch&#233;e. L'adresse &#224; l'autre dans un contact direct est impossible dans la fiction. Mais rien de tout cela n'est incompatible avec l'invention, ce pour quoi, au fond, on &#233;crit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quand il faut &#233;crire contre toutes les formes fig&#233;es, fabriqu&#233;es par d'autres, pour d'autres temps et d'autres mondes, tous morts aujourd'hui, ce qu'on retrouve alors est toujours une &#233;preuve plus essentielle et directe, qui est le geste d'&#233;crire &#224; m&#234;me la vie, celle qu'on pourrait inventer pour mieux l'&#233;prouver en retour. Ainsi le livre d'Annie Rioux, tout tiss&#233; de ces mouvements d'&#233;carts et de refus, et de volont&#233; librement consentie &#224; sa pente naturelle : la vie telle qu'elle s'&#233;prouve, not&#233;e &#224; la vol&#233;e. C'est cette infime tension (la blessure ouverte) entre la vie et sa reformulation &#233;crite : ainsi ce passage de l'adresse &#224; l'&#233;crit, et du tu qui va rejoindre ce on, par un je qui s'&#233;crit, et s'invente, se cherche des espaces de contact pour se nommer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Filles du calvaire est un texte double, dans son exposition : deux parties, dont la premi&#232;re serait le journal d'un s&#233;jour &#224; Paris &#8211; et la seconde (&#171; Amplifications &#187;), des textes &#233;crits en marge de ce journal. Mais quelle marge ? Ce qui travaille ce texte, justement, c'est l'impossibilit&#233; de penser l'&#233;criture comme seconde : seconde &#224; quoi ? &#192; autre chose qu'elle-m&#234;me, &#224; la vie ? Non : primaut&#233; de tout &#224; la fois, et la vie et l'&#233;criture brass&#233;e &#224; plein corps. Car l'&#233;criture est toujours ici le lieu o&#249; la vie se dit, et la vie, le moment appel&#233; par l'&#233;criture : pas de journal pour le journal de la vie elle-m&#234;me. Mais l&#224; o&#249; on va puiser, c'est &#224; l'exp&#233;rience la plus nue : sans artifice, sans &#233;chafaudage de fiction. Alors, en recherchant cette imm&#233;diatet&#233;, c'est naturellement que l'&#233;criture trouve dans l'adresse son mouvement propre. Et nulle exclusion cependant dans cette forme : si le texte s'adresse &#224; quelqu'un, on le devine, c'est aussi &#224; une part de nous d&#233;visag&#233;, mise &#224; nu. &#171; Tout n'est qu'une question de deuil, puisqu'il s'agit de langage. Tu as, toi aussi, nombre de fant&#244;mes sous la main. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Paris, c'est l&#224; qu'Annie Rioux, de Montr&#233;al, est venue s'installer un temps, travailler, &#233;tudier : le voyage modifie toute perception du monde ; en retour, c'est le texte qui notera le mouvement &#8211; on ne fait pas de voyage, ce sont les voyages qui nous font, &#233;crivait Nicolas Bouvier. Quel autre usage du monde d&#232;s lors que celui de l'&#233;criture ? Elle note : &#171; Le d&#233;sir d'&#233;criture de soi se fait plus insistant &#224; l'&#233;tranger. &#187; Alors, le journal est recueil, pr&#233;cipices intimes : et puisqu'il est aussi, pour une large part, lettre secr&#232;te, mais ouverte, le r&#233;cit fragmentaire des douleurs, les s&#233;parations, les d&#233;chirures entre les corps &#8211; il sera aussi m&#233;moire du corps. &#201;criture qui cherche toujours en intensit&#233; sa part charnelle dans ce qu'elle &#233;prouve : o&#249; le corps est l'instrument de mesure et le r&#233;ceptacle, &#171; le capteur sismique &#187; et le trait ondulant &#224; la surface de la page, &#224; la fois le geste et sa destination, et finalement le mot qui servira &#224; nommer et signer le texte en sa totalit&#233; : &#171; Carnet de voyage ou Journal, quelle diff&#233;rence entre les deux puisque le corps est le m&#234;me ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans la douleur d'habiter un monde &#233;tranger, se joue celle d'habiter sa propre &#233;tranget&#233;, celle qu'on porte en plus, avec l'&#233;tranget&#233; de l'autre &#8211; l'impossibilit&#233; d'habiter quelque part, de se trouver &#224; demeure. On pense au recueil de Ren&#233; Char, Seuls demeurent : ce mouvement de d&#233;part recommenc&#233; ; ou au dialogue entre Derrida et Blanchot : Demeure. Mais c'est moins une r&#233;flexion sur telle question, qu'une incessante formulation de cette question &#8211; sa fragilit&#233;, aussi : ce journal est aussi celui d'une rupture, tenue &#224; distance par une pudeur extr&#234;me. Les demeures qu'on invoque, comment les habiter seuls, et comment les partager, si on ne peut soi-m&#234;me pas les habiter ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc un texte double aussi, dans sa profondeur : le r&#233;cit de sa propre &#233;criture, et ce que ce r&#233;cit raconte de la vie qui l'a &#233;prouv&#233;. Mais rien de th&#233;orique, au contraire. C'est parce que les deux pans, de la vie et de l'&#233;criture, sans saisie d'un m&#234;me tenant, dans la m&#234;me violence, pr&#233;cise, que le texte porte en lui sa n&#233;cessit&#233; profonde, r&#233;cursive. Dans le journal, notations s&#232;ches parfois, rapides, aussi vives que le mouvement de poignet qui va l'inscrire pour ne pas (ou pour mieux) l'oublier : et comme il devient m&#233;moire, rappel pour soi de citations, des phrases de Duras, Pizarnik, Kafka (toujours Kafka) &#8211; &#233;crivains des fronti&#232;res de la fiction, o&#249; la fiction, c'est le corps lui-m&#234;me de celui qui l'&#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, finalement, cette deuxi&#232;me partie : ces ultimes &#171; Amplifications &#187; &#8211; sorte d'envers du journal, ou ses reformulations successives dans l'&#233;l&#233;ment m&#234;me de l'&#233;criture : fragments de prose pure, br&#232;ves visions, beaut&#233;s brutales, lumineuses : &#171; des gestes m&#233;taphores &#187;, illuminations, r&#233;cits de r&#234;ve, &#233;vidences d'images juxtapos&#233;s dans les secousses. Alors, on pressent combien le journal a permis l'&#233;criture de ces fragments ; on devine aussi combien l'origine peut-&#234;tre renvers&#233;e : l&#224; o&#249; la finalit&#233; de la vie posait l'&#233;criture, l'&#233;criture ne cesse de tendre en retour &#224; la vie qui l'a produite. L'adresse se multiple. Et qu'on relise le texte, &#224; son d&#233;but, on le verra s'&#233;crire de nouveau, ne pas cesser de poser sa n&#233;cessit&#233; comme mode de lecture aussi &#8211; se poursuivre, et habiter son mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Expliquer avec des mots de ce monde / qu'un bateau est parti de moi en m'emportant, &#233;crivait Alejandra Pizarnik. L'entreprise ne m&#232;ne pas &#224; une meilleure compr&#233;hension ; &#231;a m&#232;ne &#224; l'abandon. Qu'il me soit permis dans ses pages de trahir mes secrets, d'exposer une vie, de nous donner le temps de s'inventer mourir, de se donner une langue, &#224; tra&#238;ner dans la boue, le temps qu'on prendrait pour creuser un tunnel sous la maison, laisser aller les entit&#233;s cannibales, que de mani&#232;re masochiste je ressuscite, en forme de revenances. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Maurice Blanchot | Pri&#232;res d'ins&#233;rer : Nous travaillons dans les t&#233;n&#232;bres</title>
		<link>http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/article/maurice-blanchot-prieres-d-inserer-nous-travaillons-dans-les-tenebres</link>
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		<dc:date>2011-02-02T12:07:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_lectures critiques</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;critures &amp; r&#233;sistances</dc:subject>
		<dc:subject>_fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>_&#233;crire</dc:subject>
		<dc:subject>_Maurice Blanchot</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Maurice Blanchot | &lt;i&gt;La Condition critique&lt;/i&gt; (&#233;d. C. Bident), Gallimard &#8211; f&#233;vrier 2011&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/lectures-livres-pieces-films/litteratures/" rel="directory"&gt;litt&#233;ratures&lt;/a&gt;

/ 
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&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_ecrire" rel="tag"&gt;_&#233;crire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="http://arnaudmaisetti.net/spip/mot/_maurice-blanchot" rel="tag"&gt;_Maurice Blanchot&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/a78346.jpg?1659183382' class='spip_logo spip_logo_right' width='101' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du 2 f&#233;vrier : &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mission du &lt;i&gt;Jour au lendemain &lt;/i&gt; de Alain Veinstein est consacr&#233; &#224; &lt;i&gt;La Condition Critique&lt;/i&gt;, recueil des articles de Maurice Blanchot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Christophe Bident, qui a &#233;dit&#233; ces textes, est invit&#233; &#224; parler du statut de ces articles, publi&#233;s en revues mais non repris dans les grands ouvrages critiques de Blanchot, &lt;i&gt;La Part du feu&lt;/i&gt;, ou &lt;i&gt;L'Entretien infini&lt;/i&gt; par exemple. Textes &#034;hors-champs&#034;, qui abordent un continent &#233;tranger aux lectures habituelles de Blanchot, mais non moins d&#233;cisifs, par exemple pour l'appr&#233;hension de ses r&#233;cits. Il est question &#233;galement de la port&#233;e de cette parole &#034;adoss&#233;e au tombeau&#034;, de science-fiction, du merveilleux, de la lecture des surr&#233;alistes, de Michaux ou de M. Lowry, de la vanit&#233; essentielle de la critique, et de cette &#233;criture tourn&#233;e vers l'ignorance. &lt;br/&gt;Entretien riche, qui incite &#224; s'y replonger&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;coute sur &lt;a href=&#034;http://www.franceculture.com/emission-du-jour-au-lendemain-christophe-bident-2011-02-01.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le site de l'&#233;mission&lt;/a&gt; pendant une semaine, ou plus simplement ci-dessous&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;object type=&#034;application/x-shockwave-flash&#034; data=&#034; http://paris7-doctorants-lsh.net/son/dewplayer.swf?mp3=http://paris7-doctorants-lsh.net/son/Christophe Bident.mp3&amp;autoreplay=1&amp;showtime=1&amp;volume= 75&#034; height=&#034;20&#034; width=&#034;200&#034;&gt;&lt;param name=&#034;wmode&#034; value=&#034;transparent&#034;&gt;&lt;param name=&#034;movie&#034; value=&#034;
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&lt;p&gt;&lt;i&gt;Du jour au lendemain&lt;/i&gt;, &#034;La Condition Critique&#034; (France Culture)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/small&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Pr&#233;sentation de l'&#233;diteur : &lt;br/&gt;
De &lt;i&gt;Faux Pas&lt;/i&gt; (1943) &#224; &lt;i&gt;Une voix venue d'ailleurs &lt;/i&gt; (2002), Maurice Blanchot, de son vivant, a recueilli la plupart de ses articles critiques dans ses livres. Il en laissa pourtant certains de c&#244;t&#233;. Ce sont ces textes que nous avons entrepris de publier. Une premi&#232;re s&#233;rie a donn&#233; le volume des&lt;i&gt; Chroniques litt&#233;raires du 'Journal des d&#233;bats'&lt;/i&gt;, 1941-1944. Le lecteur trouvera ici la suite : l'ensemble des articles de critique litt&#233;raire que publia Blanchot de 1945 &#224; sa mort sans les reprendre dans ses livres. Nous y avons ajout&#233; les textes publi&#233;s dans certains courts volumes aujourd'hui indisponibles. Figurent &#233;galement quelques pri&#232;res d'ins&#233;rer sign&#233;es par Blanchot lors de la publication de ses propres fictions.
&lt;p&gt;C. Bident&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;14 octobre 2010&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Pri&#232;res d'ins&#233;rer &#187;
&lt;br/&gt; 'Nous travaillons dans les t&#233;n&#232;bres'&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;En 2007 &#233;tait paru un volume de textes critiques de Maurice Blanchot &#233;crits pour le &lt;i&gt;Journal des D&#233;bats&lt;/i&gt; pendant la derni&#232;re guerre &#8212; textes non repris ensuite dans les ouvrages ult&#233;rieurs qui se donnaient pourtant comme t&#226;che de republier, parfois de revoir, les anciens textes. Le pr&#233;sent ouvrage recueille cette fois la totalit&#233; des articles parus apr&#232;s 1945, et que Blanchot, pour des raisons parfois obscures, n'a pas jug&#233; bon de reprendre ensuite dans ses livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Textes souvent courts, et pour ainsi dire de plus en plus courts, tant avec les ann&#233;es Blanchot se retranche davantage, peut-&#234;tre, dans ce silence dont il avait fait une vie &#8212; &#171; vie consacr&#233;e &#224; la litt&#233;rature et au silence qui lui est propre. &#187; Les articles sont &#224; la fois comme des interruptions de ce silence et des appels &#224; y revenir, d'une certaine mani&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse &#224; Lib&#233;ration, en mars 1985, &#224; la question &#171; Pourquoi &#233;crivez-vous ? &#187;, Blanchot &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Certes, la question est traditionelle. Ma r&#233;ponse ne sera pas originale. [&#8230;] Dans l'espace de l'&#233;criture, &#233;crivant, n'&#233;crivant pas, je me tiens l&#224; courb&#233;, je ne puis autrement et je n'attends nul secours des puissances favorables.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Les articles surtout &#233;clairent diff&#233;remment le travail critique de Blanchot et ses articulations essentielles avec l'&#233;criture, la solitude, l'ouverture infinie que la lecture et l'&#233;criture exigent l'une et l'autre, l'une envers l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Il faut peut-&#234;tre se demander encore : pourquoi la critique, pourquoi cet exercice ? Une malade de Pierre Janet disait : &#171; Un livre &#224; propos duquel il faut r&#233;fl&#233;chir devient sale. &#187; Cette remarque nous r&#233;v&#232;le, semble-t-il, l'une des raisons d'&#234;tre de la critique. M&#234;me si celle-ci r&#233;fl&#233;chit peu, elle commente, elle interpr&#232;te ; elle est tourn&#233;e vers le monde. Son r&#244;le est d'attirer les &#339;uvres hors d'elles-m&#234;mes, hors de ce point de fascinante discr&#233;tion o&#249; elles se forment et voudraient s'enfermer [&#8230;].
&lt;p&gt;Il est clair que la contrari&#233;t&#233; exige davantage et qu'elle n'atteint son vrai point qu'au moment o&#249; le critique et l'art se confondent, quand ce qu'on appelle la conscience cr&#233;atrice accepte de se perdre dans le regard superficiel du jour et s'affirme complice de la pr&#233;occupation qui la m&#233;conna&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en r&#233;sulte-t-il ? Certes, un tourment assez grand ; certes souvent une confusion malheureuse et un consentement probablement st&#233;rile &#224; ce qu'on ne peut cependant pas accepter. Mais il n'importe peut-&#234;tre, car l'important, c'est que le cr&#233;ateur se d&#233;clare solidaire non pas de la vaine &#233;ternit&#233; o&#249; la cr&#233;ation l'attire, mais du pr&#233;sent p&#233;rissable qui lui assure la cr&#233;ation d'une critique sans lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Rassembl&#233;s dans l'ordre chronologique, les articles se succ&#232;dent sans hi&#233;rarchie de forme ou de &lt;i&gt;genre&lt;/i&gt; &#8212; et l'exercice critique (sur le Roman (sa mauvaise foi)) ; ou sur tel livre de Andr&#233; Dalmas, &lt;i&gt;L'arri&#232;re-monde&lt;/i&gt; ; ou sur H&#246;lderlin, Restif de la Bretonne&#8230;) c&#244;toie des r&#233;flexions plus philosophiques sur l'amiti&#233;, la Bible, la modernit&#233;, le rapport &#224; l'&#233;criture de la vie dans sa mise &#224; mort &#8212; ce mot terrifiant de &lt;i&gt;biographie&lt;/i&gt; qui est aussi le regard vers Eurydice. Mais on trouve &#233;galement des r&#233;ponses &#224; des questions pos&#233;es par des quotidiens ou revues, des hommages &#8212; qui n'en sont pas, mais bien plut&#244;t des formes d'ouverture &#224; la pens&#233;e de l'autre, ce qui demeure dans la vie apr&#232;s ces morts ; &#224; Derrida, par exemple :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
La disparition de &#171; l'auteur &#187; donne encore plus de n&#233;cessit&#233; &#224; l'enseignement, &#233;criture (trace avant tout texte) et parole, parole dans l'&#233;criture, parole qui ne vivifie pas une &#233;criture laquelle autrement serait morte, mais au contraire nous sollicite d'aller vers les autres, dans le souci du lointain et du proche, sans qu'il nous soit encore donn&#233; de savoir que c'est d'abord le seul chemin vers l'Infini.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Ou &#224; Beckett :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Si comme il a &#233;t&#233; dit une fois (&#224; tort ou &#224; raison), [la litt&#233;rature] tend &#224; son essence qui est de s'effacer ou de dispara&#238;tre, ce tarissement, peut-&#234;tre profond&#233;ment triste, peut-&#234;tre aussi m&#233;lange de s&#233;rieux et de sarcasme, en appelle sans cesse &#224; pers&#233;v&#233;rer en se faisant entendre comme parole incessante et interminable. &#192; Samuel Beckett a &#233;t&#233; confi&#233; ce mouvement de la fin qui n'en finit pas.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Et puis, il y a ces &#233;tranges refus adress&#233;s &#224; des revues, qui se donnent avec regret mais non pas sans force &#8212; quand Blanchot ne peut plus r&#233;pondre aux questions qu'on lui pose quand on voudrait le c&#233;l&#233;brer, ou du moins recueillir sa parole &#224; tout propos :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Ch&#232;re Blandine Jeanson,
&lt;br/&gt;ne soyez pas heurt&#233;e par ma r&#233;ponse n&#233;gative. J'ai toujours essay&#233; avec plus ou moins de raison, d'appara&#238;tre le moins possible, non pas pour exalter mes livres, mais pour &#233;viter la pr&#233;sence de l'auteur qui pr&#233;tendrait &#224; une existence propre.
&lt;p&gt;Naturellement, c'est une exigence toute personnelle qui n'a de valeur pour personne d'autre (peut-&#234;tre)
&lt;br/&gt;Que [votre] projet [&#8230;] re&#231;oive donc le succ&#232;s que vous souhaitez.
&lt;br/&gt; Maurice Blanchot&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Mani&#232;re non pas d'&#233;viter de r&#233;pondre, mais d'affirmer dans le retranchement, sa place, son r&#244;le, sa t&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des textes politiques donnent aussi la mesure d'un &lt;i&gt;engagement&lt;/i&gt; &#8212; loin du sens traditionnel qui voudrait d&#233;terminer un statut social de l'&lt;i&gt;intellectuel&lt;/i&gt;, mais plus profond&#233;ment ancr&#233; dans le souci d'un rapport au monde o&#249; l'amiti&#233; prend toute sa place dans la conscience politique : c'est telle lettre &#224; Dyonis Mascolo sur les comit&#233;s d'action apr&#232;s mai 68, lettre qui se termine par&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Mais tu sais tout cela, cher D., comme moi ; je n'ai voulu que me le rappeler &#224; moi-m&#234;me, rappeler qu'il ne peut pas, sauf par abus ou compromis sans &#171; valeur &#187;, y avoir de commission de travail, ni m&#234;me de permanence : rien d'autre que l'instant de la pr&#233;sence. Cela dit, ne nous d&#233;courageons pas, mais ne nous laissons pas mystifier.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;c'est &#233;galement &#224; propos d'Isra&#235;l&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Quoi qu'il arrive, je suis avec Isra&#235;l. Je suis avec Isra&#235;l quand Isra&#235;l souffre. Je suis avec Isra&#235;l quand Isra&#235;l souffre de faire souffrir.
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;ou pour la lib&#233;ration du po&#232;te syrien Faraj Bayrakdar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ouvrage comporte &#224; la fin un glossaire qui constitue un v&#233;ritable dictionnaire choisi d'une litt&#233;rature essentielle, curieuse, exigeante d'elle-m&#234;me et des autres : aux figures attendues et plusieurs fois &#233;voqu&#233;es de Bataille, Mallarm&#233;, Proust, Beckett, Levinas, on retrouve aussi d'autres noms qui permettent &#224; Blanchot d'aller dans des espaces qu'on ne lui connaissait pas : Gracq (et la question de l'adjectif en litt&#233;rature, celle de l'emp&#234;chement du langage par la langue) ; les &#233;crivains de science-fiction (&lt;i&gt;du bon usage de la science-fiction&lt;/i&gt;) ; et puis ces pages somptueuses sur Artaud, autour de la question du Merveilleux, passant de Gracq (le texte sur Robespierre dans &lt;i&gt;Libert&#233; Grande&lt;/i&gt; qui m'importe tant) et de Breton, &#224; Nerval et Lautr&#233;amont, traversant toute une histoire de la litt&#233;rature par le merveilleux qui est moins une rh&#233;torique ou un motif qu'un prix accord&#233; au monde pour mieux le traverser.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
&#171; Ce qu'il y a d'admirable dans le fantastique, c'est qu'il n'y a plus de fantastique : il n'y a que le r&#233;el. &#187; Qui ne se rappelle ces lignes du Premier Manifeste du Surr&#233;alisme ? Elles annulent parfaitement les remarques de M&#233;rim&#233;e. Cependant, pour bien les entendre, encore faut-il se souvenir que le fantastique est peut-&#234;tre donn&#233; &#224; tout le monde, mais qu'&#224; l'&#233;crivain il n'est jamais donn&#233; &#224; l'avance, que ce n'est ni une question de fable, ni de d&#233;cor, ni de personnages, ni de tradition, ni m&#234;me d'intention. [&#8230;] Le fantastique, le merveilleux n'ont la plupart du temps rien &#224; voir avec les r&#233;cits qui en empruntent l'apparence et que, si ces r&#233;cits ont un caract&#232;re fabuleux, c'est que justement ceux qui les ont &#233;crits n'ont jamais rencontr&#233; ni &#233;prouv&#233; le fabuleux sous son aspect de v&#233;rit&#233;.
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; il y a le fantastique, il n'y a plus que le r&#233;el. Si cela est vrai, il en r&#233;sulte aussi que, dans une &#339;uvre, lorsque le fantastique &lt;i&gt;appara&#238;t&lt;/i&gt;, c'est que nous n'avons affaire qu'&#224; son mensonge, un simulacre peut-&#234;tre impression et peut-&#234;tre in&#233;vitable, mais &#233;tranger &#224; la nature propre du fantastique qui est de passer pour la r&#233;alit&#233; m&#234;me, d'&#234;tre le &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; de la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Si j'ai ici beaucoup cit&#233; Blanchot, c'est aussi parce que bien souvent ses articles citent avec une g&#233;n&#233;rosit&#233; et un savoir &#233;prouv&#233; (non pas &#233;rudit seulement), s'&#233;crivant en palimpseste d'une litt&#233;rature qui est toujours la mati&#232;re m&#234;me de la parole, de la pens&#233;e, de leur possibilit&#233;. &#192; de nombreuses reprises, c'est fa&#231;on pour Blanchot non pas de se r&#233;fugier sous l'autorit&#233; d'un autre, mais de prendre corps dans l'autorit&#233; m&#234;me de la litt&#233;rature pour explorer la vie, sa propre mort toujours en instance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour terminer, je dirai le somptueux article qui a pour titre &lt;i&gt;O&#249; va la litt&#233;rature ? &lt;/i&gt; &#8212; et qui est le pendant du texte fondamental &#034;La Disparition de la litt&#233;rature&#034; paru dans le &lt;i&gt;Livre &#224; venir&lt;/i&gt;, et dont je me demande pourquoi il n'a pas &#233;t&#233; lui aussi repris. Il se cl&#244;t sur l'&#233;vocation d'un court r&#233;cit de Kafka :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Kafka nous parle d'un vieux marchand qui ne se soulevait plus qu'en rassemblant toutes ses forces. C'est la nuit. &#171; Diable, crie-t-il, sauve-moi de l'environnement des t&#233;n&#232;bres. &#187; On frappe sourdement &#224; la porte. &#171; Vous, tout le dehors, entrez, entrez ! &#187;
&lt;p&gt;L'&#233;crivain d'aujourd'hui, ce vieux marchand sans forces, jadis l'homme des &#233;changes et du commerce heureux, est celui qui, pour se d&#233;livrer de la nuit, ne peut en appeler qu'&#224; la nuit. Chose merveilleuse, voici qu'en effet le dehors, &#224; son appel, s'&#233;branle, et joyeusement, dans l'innocence et la jubilation de la d&#233;tresse, l'&#233;crivain fait un dernier effort pour ouvrir toute grande la litt&#233;rature &#224; cet &#233;branlement de l'immense dehors. Qu'en r&#233;sulte-t-il pour lui et pour elle, qu'arrive-t-il ensuite au vieux marchand ? C'est ce que le r&#233;cit, interrompu, ne dit pas, &#224; moins qu'il ne s'interrompe pour le dire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;C'est une vie enti&#232;re qui se laisse lire ici, dans ses marges, peut-&#234;tre, dans l'&#339;uvre marginale qui s'&#233;labore avec distance et dans le souci du pr&#233;sent, de la pr&#233;sence &#8212; une vie qui pourtant ne se donne pas dans les termes de la vie, quand elle s'envisage en regard de l'histoire et de sa trace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en r&#233;ponse &#224; une enqu&#234;te men&#233;e par &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, en juillet 1983, sur la gloire : &#171; qu'est-ce que la gloire, selon vous, pour un &#233;crivain d'aujourd'hui ? &#187;, Blanchot avait r&#233;pondu.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
C'est encore &#224; notre vieux ma&#238;tre Henry James qu'il serait peut-&#234;tre le plus juste d'en appeler pour dire l'&#233;tranget&#233; de cette exigence, telle que ni gloire, ni renomm&#233;e, ni popularit&#233; ne peuvent y avoir part.
&lt;br/&gt;&#171; Nous travaillons dans les t&#233;n&#232;bres &#8212; nous faisons ce que nous pouvons &#8212; nous donnons ce que nous avons. Notre doute est notre passion, et notre passion notre t&#226;che. Le reste est la folie de l'art &#187;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mahigan Lepage | Des usages du monde</title>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


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		<dc:subject>_raconter bien</dc:subject>
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		<description>&lt;p&gt;Mahigan Lepage, &lt;i&gt;La Science des Lichens&lt;/i&gt;, publie.net &#8211; janvier 2011&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton557.png?1296400632' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La science des Lichens&lt;/i&gt; est publi&#233; aux &#233;ditions num&#233;riques &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;publie.net.&lt;/a&gt; .
&lt;br/&gt;Pour vous procurer le texte, acc&#233;dez directement &#224; &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;la page du livre&lt;/a&gt; sur le site des &#233;ditions et sur les &lt;a href=&#034;http://librairie.immateriel.fr/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;libraires&lt;/a&gt; en &lt;a href=&#034;http://fr.feedbooks.com/item/47545/la-science-des-lichens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;lignes&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;http://www.epagine.fr/9782814504059-la-science-des-lichens-mahigan-lepage/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;partenaires&lt;/a&gt;. &lt;br/&gt;Voir une &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504059/la-science-des-lichens&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;pr&#233;sentation du texte&lt;/a&gt; par Fran&#231;ois Bon.
&lt;br/&gt;Lire le projet du texte et des notes autour de sa publication &lt;a href=&#034;http://mahigan.ca/?p=1371&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur le site de l'auteur.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, lire diverses recensions : &lt;br /&gt;&#8212; sur &lt;a href=&#034;http://pagesapages.wordpress.com/2011/01/17/la-science-des-lichens-de-mahigan-lepage/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pages &#224; Pages&lt;/a&gt; de Christine Jeanney
&lt;br /&gt;&#8212; sur &lt;a href=&#034;http://www.babelio.com/livres/Lepage-La-science-des-lichens/231659/41portee=membres&amp;desc_smenu=l&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Babelio&lt;/a&gt;, recension par Brigitte Celerier
&lt;br /&gt;&#8212; sur &lt;a href=&#034;http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?article876&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fuir est une pulsion&lt;/a&gt; de Guillaume Vissac&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Usages du monde &#187;
&lt;br/&gt; 'Soit je parle soit c'est silence autour de moi, soit je parle, soit je suis comme mort'&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Une seule phrase, soixante quinze pages, un livre qu'on lit, comme le disait Julien Gracq, &#171; d'une haleine &#187; &#8212; pas seulement pour sa bri&#232;vet&#233;, mais aussi et surtout en raison de sa vitesse, celle qui le propulse, celle qui conduit en retour la lecture. Livre travers&#233;, et on se surprend parfois &#224; aller plus vite encore que le mot ; c'est que la phrase a elle-m&#234;me une puissance de propulsion sup&#233;rieure &#224; sa litt&#233;ralit&#233; &#8212; texte toujours pris en son milieu, si &lt;i&gt;le milieu est l'endroit o&#249; les choses prennent de la vitesse.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; contrairement &#224; ce qu'on croit, le choc de la r&#233;alit&#233;, c'est progressif, le choc de la r&#233;alit&#233;, c'est plut&#244;t comme une succession d'ondes, une succession d'ondes de choc de r&#233;alit&#233;, un peu comme la succession des arr&#234;ts sur la ligne RER B, Arcueil-Cachan, Bagneux, Bourg-La-Reine et ainsi de suite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit ? Un homme, le locuteur, s'adresse dans le m&#233;tro &#224; ceux qui ne l'&#233;coutent pas ; situation vue, connue dix fois. D'autant plus forte pour moi que ce RER, je l'ai pris des centaines de fois, du temps o&#249; je rejoignais l'internat du lyc&#233;e Lakanal, station Bourg-la-Reine, et o&#249; les trajets vers le centre de Paris &#233;taient fr&#233;quents : et comment ce RER a &#233;t&#233; pour moi le premier acc&#232;s &#224; la ville, le tunnel par lequel j'en ai fait la connaissance, l'apprentissage de sa violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte se saisit de cette violence sociale pour la traverser et l'&#233;lever : en faire ainsi une sorte d'all&#233;gorie urbaine, sauvage et accept&#233;e. Trouver, avec simplicit&#233; et radicalit&#233;, la situation de parole de notre monde sans annuler la fiction qu'elle raconte n'est pas la seule force de ce texte, c'est au moins sa condition, c'est aussi sa puissance.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; dehors on ne dit plus Paris on dit Palaiseau mais qui fait la diff&#233;rence, il n'y a pas de diff&#233;rence, le Canada, Paris, le Maroc, Katmandu, Palaiseau, c'est toujours la m&#234;me histoire, une histoire de trains et de voitures et de b&#233;ton et de solitude, une histoire de bouches qui vous parlent et vous so&#251;lent, j'en ai trop pris moi, je me suis assez fait sao&#251;ler moi, fini je me suis dit, maintenant c'est &#224; moi de parler, le temps d'un trajet sur la ligne RER B, c'est quand m&#234;me pas trop demander, votre attention le temps d'un trajet, c'est tout, &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Un homme donc, dans le RER qui le conduit du nord de Paris jusqu'au sud, parle : il parle, s'il devait cesser de parler, il meurt. Texte qui confond la prise de parole de la langue &#224; la possibilit&#233; m&#234;me de son existence : dans le silence, avec le texte cesserait le corps de celui qui le tient &#224; bras le corps, ou &#224; bout portant de la ville et du r&#233;el : cesseraient aussi tout le reste autour, la ville, le r&#233;el, toute parole et le corps de celui qui les a fait sortir du silence.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; c'est pas la m&#234;me chose mourir et &#234;tre tu&#233;, mourir je veux bien, je suis pr&#234;t &#224; mourir ou presque, &#233;teindre je veux dire, me d&#233;barrasser des encombrements, go&#251;ter le grand silence ou ce genre de truc, par contre &#234;tre tu&#233; je pourrais pas supporter&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Un homme parle, qu'on imagine debout au milieu de passagers assis dont on ignore combien ils sont, ni si seulement ils sont. Il raconte son r&#233;cent passage au Maroc, voyage n&#233; du d&#233;sir insens&#233; et faux de rencontrer une sorte d'alt&#233;rit&#233; fantasm&#233;e, un exotisme qui ne sera que de seconde main. Car l&#224;-bas, il ne rencontrera que l'&#226;pret&#233; du monde, l'artifice de ces pays qu'on dirait fabriqu&#233; pour des touristes. Le vrai pays, lui, on ne le voit jamais, trop de choses et de corps font &#233;cran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'errance, la perte, l'&#233;chec m&#234;me de la rencontre du monde &#8212; mais en arri&#232;re, le monde qu'on rencontre malgr&#233; tout, le chauffeur de taxi qui arnaque, les enfants qui font visiter malgr&#233; les d&#233;n&#233;gations, la chaleur, les boutiques de tapis pour touristes : n'est-ce pas une part du monde, la part de mensonge et d'illusion quand l'artifice a remplac&#233; de plein sa v&#233;rit&#233; ? Cette part du monde qui est la seule &#224; laquelle on aurait droit, d&#233;sormais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte avance, se produit de lui-m&#234;me avec une si grande fermet&#233; et violence qu'on est soi-m&#234;me emport&#233;, qu'on est soi-m&#234;me pris dans sa vitesse. Dans l'avanc&#233;e du RER, les stations d&#233;filent : pens&#233;es &#224; Dante, chaque station est un cercle de plus, mais cette fois, l'enfer urbain ob&#233;it &#224; une loi de centrifugeuse : l'enfonc&#233;e dans la ville ne nous fait rien voir de la ville, elle nous en fait sortir. Derri&#232;re la surface de la vitre, les lumi&#232;res qui d&#233;filent. La nuit qui tombe et recouvre ceux qui l'habitent. Bient&#244;t, on est sorti de la ville. Les banlieues sud d&#233;filent &#224; leur tour. La ville est dans le dos. Et on parle toujours dans sa train&#233;e de poudre et de lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; justement regardez, on voit les lanternaux du Sacr&#233;-C&#339;ur, le stade de France est derri&#232;re nous et les fa&#231;ades se pressent au bord de la voie, d'ici peu on passera sous le p&#233;riph&#233;rique, on voit plus les murs de Paris comme au temps des bateaux, mais il y a le d&#233;tail des voitures press&#233;es aux &#233;changeurs, le soleil de solstice dispara&#238;t voyez, on s'appr&#234;te &#224; s'enfoncer sous la ville allum&#233;e, &#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Impossible de ne pas penser au monologue de Kolt&#232;s dans ce texte &#8212; sur son site &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://mahigan.ca/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le dernier des Mahigan&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, l'auteur a d'ailleurs &#233;crit &lt;a href=&#034;http://mahigan.ca/?p=1337&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;un tr&#232;s beau compte rendu de &lt;i&gt;La Nuit juste avant les for&#234;ts&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. Comme chez Kolt&#232;s, le spectaculaire de la syntaxe, une seule phrase, une fermet&#233; rh&#233;torique dans la reprise et le jeu spiral&#233; sur les allers-retours, le d&#233;placement infime mais d&#233;cisif des r&#233;cits qui s'&#233;paississent et forment comme une puissance d'accumulation qui lancent et pr&#233;cipitent le drame. Comme chez Kolt&#232;s, la solitude qu'on cherche &#224; briser, l'adresse insens&#233; &#224; qui veut, la folie de la parole laiss&#233;e &#224; celui qui voudra bien la ramasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce texte &#233;tablit aussi un &#233;cart manifeste : l&#224; o&#249; Kolt&#232;s travaillait sur l'immobilit&#233; du locuteur, arr&#234;tant d'un geste le passant au coin de la rue qui allait s'en aller, faisant tourner autour d'eux les mouvements du monde, Mahigan Lepage &#233;crit dans la circulation du r&#233;el autour, dans l'avanc&#233;e incessante du m&#233;tro et le recul de la ville derri&#232;re. Double mouvement (scand&#233; d'arr&#234;ts &#224; chaque station : ce r&#233;cit est &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; un drame &#224; stations) autour duquel se construit l'immobilit&#233; elle-m&#234;me mouvante des allers-retours avec le souvenir, le voyage au Maroc ou au N&#233;pal, et ces r&#233;flexions &#233;tranges sur la science des lichens.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; au nord de Paris le jour &#233;tait faux, maintenant au sud c'est la nuit qui est fausse, on oublie que t&#244;t ou tard les illusions vacillent, les illusions vacillent et reste la science des lichens, les arr&#234;ts de la ligne B portent les noms attendus voyez&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;p&gt;Les lichens, c'est le sujet de th&#232;se du locuteur, biologiste : travaillant sur les formes vives et v&#233;g&#233;tales qui naissent (et meurent) dans notre monde min&#233;ral, le locuteur traque les indices de pollution de la ville &#8212; ou quand les instruments de mesure de la vie ne sont que les traces mortes de ce qui la d&#233;truit. Il y a une &#233;trange relation entre cet &#171; objet d'&#233;tude &#187; et le travail &#224; l'&#339;uvre dans l'&#233;criture : une mani&#232;re, bien s&#251;r, de tenir la fiction &#224; distance de l'autofiction, mais une force de correspondance aussi entre l'obsolescence de ce monde et l'effort qu'on porte &#224; en mesurer chaque signe. Et la voix, au-dessus de ces bruits vains, pour dire : le corps debout qui parle, le corps immobile dans le wagon emport&#233; qui dit encore : la parole en lui qui le maintient en vie jusqu'au dernier mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le dernier mot vient, il n'y aurait plus qu'&#224; reprendre au d&#233;but, le m&#233;tro qui remonte vers la ville, et les m&#234;mes mots qui se disent : qui se redisent &#8212; que disent-elles de nouveau dans la relance ? Peut-&#234;tre la survivance du corps sur ce qui voudrait l'abolir : et la voix qui ne renonce pas : les lichens morts, quels mains pour en recueillir la trace ? En lisant les lichens, on lit la mort des villes : est-ce que la n&#233;cessit&#233; de la litt&#233;rature ne r&#233;side pas aussi dans cette lecture qui dit la mort en amont, et la parole toujours qui lui survit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le locuteur a fini de parler, c'est peut-&#234;tre l&#224; que le texte commence, et notre lecture. &#192; la solitude &#233;crasante du locuteur, ne r&#233;pond pas seulement le silence des autres dans le RER, mais aussi le silence de nos lectures, qui vient pr&#233;cis&#233;ment nier le premier silence, mais comme si l&#224;, dans la solitude du livre, on venait rejoindre l'autre sans annuler sa pr&#233;sence, on venait, dans notre silence int&#233;rieur, faire parler cette parole en notre voix muette, et c'est nous qui venons le remplacer dans cette rame de m&#233;tro, faire fonctionner ce texte et relancer la voix plus haute encore de nos solitudes et de cette communaut&#233; qui s'invente.&lt;/p&gt;
&lt;small&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#8230; je connais vos visages et vos bouches, je suis plein de vous et vous recrache en entier, oh il est loin le temps des bateaux, un seul et m&#234;me lichen aujourd'hui recouvre la plan&#232;te, que sont vos trains et vos villes, vos t&#234;tes et vos v&#234;tements, un seul et m&#234;me lichen qui tout entrem&#234;le, vos th&#233;ories et vos paroles, votre argent et vos signes, vos rencontres et vos illusions, et quand vous dites il fait chaud, et quand vous dites il est tard, et malgr&#233; la fatigue, et malgr&#233; le d&#233;go&#251;t, tout emm&#234;l&#233;s &#224; l'avantage de l'esp&#232;ce, tout lich&#233;nis&#233;s que vous &#234;tes, tout parasit&#233;s que vous &#234;tes, mais voici les derniers mots du voyage, Saint-R&#233;my les Chevreuses, Saint-R&#233;my les Chevreuses, nous voil&#224; au bout de la ligne, dehors sont pour vous les rues et d'autres trajets, en ces prolif&#233;rations que vous appelez vos villes, toundras de lichens craquant sous vos pieds, les portes s'ouvrent et nos corps se disloquent&#8230;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;J'avais rencontr&#233; Mahigan &#224; Paris peu de jours avant qu'il ne parte au Maroc quelques jours. L'&#233;t&#233; br&#251;lant, accablant, partout, dans le cinqui&#232;me arrondissement. C'est lui qui m'avait indiqu&#233; des caf&#233;s dans ces quartiers que je connaissais pourtant par c&#339;ur, lui qui venait de l'autre c&#244;t&#233; de l'oc&#233;an. Il &#233;tait venu &#224; Paris pour finir sa th&#232;se &#8212; mais avait envie de partir. J'ai eu l'impression qu'il avait choisi le Maroc presque par hasard, pour aller, simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais lu son texte, ses &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501515/carnet-du-n%C3%A9pal&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Carnets du N&#233;pal&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; (auquel ce texte fait allusion d'ailleurs) ; avais &#233;t&#233; impressionn&#233; par la confrontation, la r&#233;quisition du monde que la langue imposait, et comme l'exp&#233;rience du monde s'&#233;tablissait dans l'exigence d'une langue qui s'y affrontait, sans artifice, sans complaisance, avec duret&#233;, mais non sans humour (et &lt;i&gt;La Science des Lichens&lt;/i&gt; sait aussi &#234;tre tr&#232;s grin&#231;ant, tr&#232;s dr&#244;le&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Mahigan Lepage, il y a aussi ce texte, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502857/vers-l-ouest&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Vers l'Ouest&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, travers&#233;e de territoires pour moi &#233;trangers, mais dans la pleine reconnaissance de ce dont ils t&#233;moignent, et de ce vers quoi ils vont, ils font mener : texte qui m'a si profond&#233;ment marqu&#233;, jusque dans l'&#233;criture du r&#233;cit &lt;a href=&#034;http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique54&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;que je menais alors&lt;/a&gt;. Pour essayer d'en nommer l'exigence, c'est le mot de Bouvier que je dirai ici : un certain&lt;i&gt; usage du monde. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un usage du monde qui permet d'en reprendre possession, peut-&#234;tre, qui permet aussi en le nommant, de rendre digne, malgr&#233; l'inacceptable jeu social et les violences des &#234;tres, la possibilit&#233; de le traverser, dans la recherche d'une communaut&#233; de ceux qui sauront le partager.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_90 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/local/cache-vignettes/L500xH373/al-00a4d.jpg?1769995005' width='500' height='373' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Alain Fleischer | Spectres du roman</title>
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		<dc:date>2010-09-07T17:43:24Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_lectures critiques</dc:subject>
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		<dc:subject>_Alain Fleischer</dc:subject>
		<dc:subject>_spectres et fant&#244;mes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Alain Fleischer, &lt;i&gt;Imitation&lt;/i&gt;, Actes Sud &#8211; septembre 2010&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='http://arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton453.jpg?1283876135' class='spip_logo spip_logo_right' width='91' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;blockquote&gt;&lt;small&gt;
Pr&#233;sentation de l'&#233;diteur : &lt;br/&gt;
Roman hant&#233; comme le sont les ch&#226;teaux et les for&#234;ts, &lt;i&gt;Imitation&lt;/i&gt; offre, en revisitant le cauchemar du pass&#233; europ&#233;en, la cl&#233; des intrins&#232;ques contrefa&#231;ons de notre monde contemporain. Toujours circulaire, Alain Fleischer signe une fiction sur l'imitation &#8211; imitation de fiction &#8211; litt&#233;ralement r&#233;volutionnaire, pleine d'invention et de prudences, d'enseignements et de magie.
&lt;p&gt;Alain Fleischer, &lt;i&gt;Imitation&lt;/i&gt;, Actes Sud, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;center&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Spectres du roman &#187;&lt;/h2&gt;&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'impossibilit&#233; du roman &lt;/strong&gt; &#8212; ce en quoi le &lt;i&gt;roman&lt;/i&gt; est &#224; mes yeux &lt;i&gt;inacceptable&lt;/i&gt; et peut-&#234;tre m&#234;me aussi impensable &#8212; tient beaucoup pour moi &#224; ce qu'il constitue : enjeu d'une reconnaissance formelle, objet ainsi d'une reproduction st&#233;rile de types, de formats et de figurations narratives &#233;cul&#233;es (par le simple fait qu'une telle configuration a &#233;t&#233; &#233;crite, une fois).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a dit assez que le roman &#233;tait un genre sans forme pour ne pas dire qu'il usait de toutes les formes afin de mieux les r&#233;duire &#224; ce qu'il &#233;tait (in)capable d'&#233;noncer. On sait bien que rien n'est plus facile &#224; identifier qu'un roman &#8212; de le reconna&#238;tre : qu'un roman fonctionne largement sur cette reconnaissance (de forme et de fond). Les personnages, le temps, l'espace, le propos : rien qui ne ressemble plus &#224; roman qu'un &lt;a href=&#034;#MH&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;autre roman&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ceux qui n'ont pas renonc&#233; &#224; &#171; raconter bien (&#8230;) n'importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne &#224; tous &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;B.-M. K.&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, cela fait longtemps qu'ils ont quitt&#233; la voie morte du roman : &#224; leurs yeux, il ne s'agit plus de le r&#233;inventer mais bien d'aller voir ailleurs, s'il n'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, si je me d&#233;tourne chaque jour davantage du roman comme &lt;i&gt;forme&lt;/i&gt;, c'est parce que ceux qui s'&#233;crivent ne font que singer tous ceux que j'ai lus : en lire, c'est voir comment ils peinent &#224; r&#233;&#233;crire les autres. &#192; la red&#233;couverte du temps perdu &#8212; mais le temps perdu une fois l'est pour toujours. Pr&#233;f&#232;re lire ce qui s'est perdu, la premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Le bonheur aujourd'hui n'est-il qu'une imitation du bonheur ? &#187;&lt;/strong&gt; &#8212; Le texte de Fleischer prend au mot cet &#233;tat de fait et l'&#233;largit &#224; tout ce qui fait corps dans nos soci&#233;t&#233;s : le mot de Marx, absent, agit partout avec violence et cruaut&#233; : &#171; Lorsque l'histoire se r&#233;p&#232;te c'est la premi&#232;re fois comme trag&#233;die, la seconde comme farce &#187;. L'imitation est la cl&#233; d'entr&#233;e trouv&#233;e par Fleischer pour faire fonctionner &#224; la fois cette vision du monde et la construction de son livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a id=&#034;MH&#034;&gt;&lt;/a&gt;&#201;trange et r&#233;v&#233;lateur : on parle moins en cette rentr&#233;e litt&#233;raire de livres que d'&lt;i&gt;un livre&lt;/i&gt;, et moins de ce livre que du proc&#232;s en &lt;a href=&#034;http://www.google.com/search?ie=UTF-8&amp;oe=UTF-8&amp;sourceid=navclient&amp;gfns=1&amp;q=houellebecq#oe=UTF-8&amp;gfns=1&amp;q=houellebecq&amp;um=1&amp;ie=UTF-8&amp;tbo=u&amp;tbs=nws:1&amp;source=og&amp;sa=N&amp;hl=fr&amp;tab=wn&amp;fp=687f66ceee14a1b3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;plagiat&lt;/a&gt; qu'on lui fait un peu partout : ainsi donc, Michel Houellebecq &lt;a href=&#034;http://www.slate.fr/story/26745/wikipedia-plagiat-michel-houellebecq-carte-territoire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;aurait recopi&#233; dans son dernier &lt;i&gt;roman&lt;/i&gt; sur plusieurs pages l'encyclop&#233;die en ligne Wikipedia&lt;/a&gt; ? Les faits paraissent &#233;tablis, &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Houellebecq&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'&#233;crivain lui-m&#234;me&lt;/a&gt; ne s'en cache pas, &lt;a href=&#034;http://www.liberation.fr/culture/01012288567-extension-du-domaine-de-la-lutte-houellebecquienne&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;s'honore m&#234;me de prolonger une pratique fondamentalement litt&#233;raire, dit-il&lt;/a&gt;. Ce qui est remarquable, c'est que ce livre est pr&#233;cis&#233;ment proclam&#233; par les m&#233;dias comme le plus attendu de l'ann&#233;e (mais attendu par qui d'autres que par les m&#233;dias ?), et qu'il passe en ce sens pour &#234;tre le reflet le plus juste de la mani&#232;re dont la presse et notre soci&#233;t&#233; aiment &#224; envisager la litt&#233;rature dans son ensemble. Qu'un tel livre imite ce qui n'est qu'une imitation d'une encyclop&#233;die (litt&#233;rarit&#233; nulle, degr&#233; z&#233;ro d'&#233;criture, accent mis sur la valeur r&#233;f&#233;rentielle ou informative du texte, lissage et monologisme du contenu, etc.), et tout est en bon ordre. Cet auteur, imitation d'un auteur (il cite Baudelaire, il aurait pu dire tout aussi bien : les fr&#232;res Pereire, ou &lt;a href=&#034;http://www.paperblog.fr/608850/balzac-inventeur-de-la-publicite-redactionnelle/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Balzac&lt;/a&gt;) &#233;crirait ainsi (dans) la pure imitation de notre &#233;poque &#8212; et je dirai pour imiter Chevillard : &lt;a href=&#034;http://l-autofictif.over-blog.com/article-994-56628937.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;comme du citron le jus de citron.&lt;/a&gt; )&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le r&#233;cit de Fleischer, tout y est imitation jusqu'&#224; l'exc&#232;s, le comique d'abord, et jusqu'&#224; ce que le rire se transforme dans l'imitation du rire &#224; la grimace, &#224; l'effroi et la terreur, l'angoisse enfin : les foules partent en vacances au m&#234;me moment au m&#234;me endroit et la m&#234;me phrase &#224; la bouche, avant de revenir le m&#234;me jour, les m&#234;mes regrets m&#234;l&#233;s des m&#234;mes sentiments de joie du retour. Le monde r&#233;duit &#224; un mouvement d'imitation g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le narrateur observe tout cela avec distance et lucidit&#233;, non sans int&#233;r&#234;t &#8212; &#233;tudiant pr&#233;parant un doctorat ayant pour objet pr&#233;cis&#233;ment l'imitation, il s'est r&#233;solu &#224; r&#233;diger sa th&#232;se sous la forme d'un roman, seule apte et mieux que la sociologie ou l'anthropologie, imagine-t-il, &#224; recueillir dans sa totalit&#233; un tel objet d'&#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte fait donc alterner le r&#233;cit du jeune &#233;tudiant Anton avec celui du roman qu'il &#233;crit, l'histoire d'un imitateur de g&#233;nie, Mimmo. Roman de l'imitation (imitant avec ironie les centaines (?) de romans publi&#233;s chaque mois), ce dernier ob&#233;it aux lois du genre &#8212; &#224; son ennui, aussi : Anton d&#233;laisse vite l'&#233;criture de ce pseudo-roman pour s'ouvrir plus attentivement aux lois de l'imitation qui r&#233;gissent son monde. Il comprend qu'il ne fera rien qu'&#233;crire un roman comme les autres : et c'est habilement qu'il lui inventera une fin (dont la seconde ne sera qu'une fausse imitation, forc&#233;ment).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Initiation&lt;/strong&gt; &#8212; Je r&#233;sume &#224; grands traits ce qui ne saurait &#234;tre r&#233;sum&#233; sans r&#233;duction au romanesque (ce que le livre n'est pas) : acceptant la proposition de son directeur de th&#232;se, Anton passe les vacances comme gardien d'une immense propri&#233;t&#233; d&#233;laiss&#233;e par le comte qui l'occupe habituellement mais abandonne durant trois semaines. L&#224;, accueillant la s&#339;ur jumelle de sa ma&#238;tresse, le r&#233;cit devient (imitation de) roman d'initiation : initiation au d&#233;sir et au corps, &#224; soi-m&#234;me donc et &#224; l'autre, &#224; l'Histoire aussi et &#224; ses propres imitations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que le roman semble atteindre son point d'achoppement qui le r&#233;alise pleinement : celui de sa propre forme &lt;i&gt;originelle&lt;/i&gt; &#8212; traversant toutes les lois du &lt;i&gt;genre&lt;/i&gt;, il semble alors baign&#233; dans une atmosph&#232;re d'irr&#233;alit&#233; factice. Les personnages ne sont plus que des figures, ou des fant&#244;mes de personnages, n'&#233;voquant que de loin des psychologies form&#233;es. La s&#339;ur jumelle, imitation id&#233;ale de la ma&#238;tresse (id&#233;ale parce que proche et diff&#233;rente) appara&#238;t et dispara&#238;t selon les caprices d'un r&#233;cit peu sensible &#224; la coh&#233;rence narrative. L'imitation imite l'imitation dans un jeu sp&#233;culaire sans fond, o&#249; &#233;choue la possibilit&#233; d'un roman pris au premier degr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fant&#244;me et spectres&lt;/strong&gt; &#8212; Peu &#224; peu, si l'image du fant&#244;me s'impose, c'est non seulement en regard du travail de Fleischer dans son &#339;uvre photographique, mais aussi dans l'arri&#232;re-fond politique et historique du r&#233;cit : non loin de la demeure se trouve un vieux cimeti&#232;re juif d&#233;truit par les nazis pendant la guerre, apr&#232;s que ceux-ci ont fusill&#233; l'ensemble des villageois dont les formes continuent de hanter le bois &#8212; Anton comprend alors quel est son r&#244;le v&#233;ritable ici : imiter tous ceux qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233; comme gardien de la demeure et prendre en charge la m&#233;moire des fant&#244;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Syst&#232;me et loi du r&#233;cit, l'imitation occupe d&#232;s lors toutes les r&#233;f&#233;rences : traversant l'histoire du continent, de la R&#233;volution aux &#233;v&#233;nements sportifs r&#233;cents, tout ne serait qu'imitation de la joie premi&#232;re n&#233;e en 1789, mais reproduites en hoquets d&#233;formants de 1998, spasmes imit&#233;s des premi&#232;res gestes h&#233;ro&#239;ques : on descend sur les Champs &#201;lys&#233;es pour f&#234;ter une victoire au football comme jadis pour la Lib&#233;ration (du pays et des camps), comme jadis pour&#8230; Et en chaque r&#233;p&#233;tition se loge une d&#233;gradation d&#233;finitive du monde &#8212; d&#233;finitive mais r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; chaque fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, dans sa m&#233;canique ultra-pr&#233;cise, le r&#233;el va rejoindre le roman qu'Anton invente sous nos yeux : le personnage de Mimmo va occuper la sc&#232;ne du monde r&#233;el en imitation parfaite de la figure imagin&#233;e par l'&#233;tudiant &#8212; ou est-ce la th&#232;se qui imitait sans le savoir un personnage existant ? C'est qu'&#224; la fin (la fin de l'Histoire, &#233;videmment), maintenant que toutes les formes possibles de la vie ont &#233;t&#233; &#233;prouv&#233;s d'une mani&#232;re ou d'une autre, impossible de savoir si la cr&#233;ation m&#234;me est possible, puisque p&#232;se sur elle &#224; jamais le soup&#231;on de l'imitation qui l'annule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'impossibilit&#233; de trouver une forme originelle de la vie rejoint celle d'&#233;prouver la vie &#224; son commencement neuf et non &#233;puis&#233; par d'autres : la force du r&#233;cit tient &#224; cette angoisse qui saisit toutes choses de n'avoir devant soi que du d&#233;j&#224;-v&#233;cu qui rend caduque la vie, inutile son exp&#233;rience. Le suicide, &#233;voqu&#233; naturellement, est lui-m&#234;me repouss&#233; puisque lui aussi non exempt d'imitation : car se suicidant, comment savoir si ce n'est pas pour faire aussi comme tant d'autres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Points de vue &lt;/strong&gt; &#8212; B&#226;tissant un syst&#232;me, Fleischer n'occulte ainsi aucune &lt;i&gt;r&#233;alit&#233;&lt;/i&gt; du monde pour l'envisager et le r&#233;voquer dans le m&#234;me temps : si l'imitation est un point de vue (bien plus puissant pour faire fonctionner le roman que le personnage principal), il est &#224; la fois celui qui d&#233;visage le r&#233;el et celui qui le double, celui qui le recouvre aussi : &#224; l'histoire qui surgit na&#238;t in&#233;vitablement l'autre histoire, qu'elle imite, mais qu'elle r&#233;duit, qu'elle reproduit sans jamais retrouver la beaut&#233; du geste qui l'a fait na&#238;tre du n&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque figure du roman poss&#232;de ainsi son double, imitant et originel, imitant et dans le m&#234;me temps originel : d&#232;s lors ce que le roman trouve en son terme &#8212; sa grande force est m&#234;me de la &lt;i&gt;produire&lt;/i&gt; &#8212; c'est une origine impossible, ou qui serait non plus en amont, mais dans un avenir qui n'a jamais lieu (seul lieu o&#249; il devient acceptable).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'omets tant de choses dans ce livre (la grande sensualit&#233; d'ensemble ; les croisements avec l'Histoire ; la ligne claire d'un r&#233;cit tendue toujours vers sa fin ; la beaut&#233; d'une langue ; la puissance fantastique du paysage et des morts qui nimbe le r&#233;cit central) : il y aurait &#224; dire aussi sur la place de l'art dans ce monde vou&#233; &#224; l'imitation, la reproduction &#8212; ainsi cette question, essentielle : un monde o&#249; le &lt;i&gt;Quintette en do &lt;/i&gt; de Schubert existe &lt;i&gt;d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; et pour toujours est-il &lt;i&gt;encore&lt;/i&gt; vivable ? Ce monde est-il supportable dans lequel le seul v&#233;ritable artiste est un travesti imitant dans les cabarets sordides les imitations des grands imitateurs que sont les hommes politiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jamais cependant Fleischer ne laisse croire en la nostalgie d'une puret&#233; originelle perdue qu'il faudrait co&#251;te que co&#251;te retrouver : jamais il ne laisse entendre que cette puret&#233; m&#234;me est souhaitable. Le monde, tel qu'il est, est &#224; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ritournelle&lt;/strong&gt; &#8212; Mais le syst&#232;me se brise finalement, dans la splendeur des derni&#232;res pages &#8212; le spectre (&#224; la fois le fant&#244;me, le revenant, et le double) trouve-l&#224; mati&#232;re &#224; se d&#233;sirer dans l'acte de chair toujours premier, cette r&#233;p&#233;tition de son instant menac&#233; &#224; chaque seconde, mort et vivant de se faire &#224; la fois, vivant de mourir et de recommencer dans le d&#233;sir toujours neuf (&#171; amour r&#233;alis&#233; du d&#233;sir demeur&#233; d&#233;sir &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit en forme de spectre d'un r&#233;cit fuyant, de plusieurs r&#233;cits spectraux qui se d&#233;doublent : pourtant, l&#224; o&#249; le fant&#244;me est habituellement signe de la mort, il devient ici ce qui donne vie &#224; la vie elle-m&#234;me : sa pr&#233;sence. Le roman, forme morte, est d&#233;finitivement r&#233;voqu&#233; au profit d'une forme-force qu'on n'ose pas appeler &lt;i&gt;po&#232;me&lt;/i&gt; dans les derni&#232;res pages, mais qui se dresse assur&#233;ment dans le geste inaugurant chaque fois comme une premi&#232;re fois &#8212; comme le mot saisi et &#233;nonc&#233; dans le rapport fondamental qu'on tisse avec l'autre, le d&#233;sir de le voir habiter ce mot dit et &#233;chang&#233;, l'&#233;change des corps pour faire de sa propre chair le spectre du corps de l'autre, et du corps de l'autre son propre spectre en suspens, d&#233;sirable et d&#233;sirant. La r&#233;p&#233;tition, celle de la ritournelle des corps dans l'amour, finit par briser l'imitation et renouveler le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre l'imitation qui ravale et &#233;puise les &#233;nergies essentielles, le r&#233;cit pose ainsi en son terme la pr&#233;sence &#224; soi et &#224; l'autre, par et dans le corps : co-pr&#233;sence de la litt&#233;rature et du geste qui la d&#233;sire, d&#233;sirant la vie par elle d&#233;gag&#233;e, pr&#233;sence surtout toujours &#224; r&#233;inventer (qu'on nomme cela amour, &#233;criture, ou autrement) dans la violence de s'arracher aux convenances du r&#233;el &#8212; dans la perte toujours consentie de la mort, petite et grande, seule capable de donner naissance au premier jour du d&#233;sir neuf.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;B.-M. K.&lt;/p&gt;
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