JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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4 décembre 2016


« Je crois à ce qu’on appelle journal, ou à ces notes qu’on prend sans croire écrire.
Quelquefois je me dis : ne publie pas, mais ne cesse jamais d’écrire un moment, d’écrire ce papillon jaune qui traverse le jardin et qui, en volant, devient un archéologue du jardin, laisse mieux voir l’herbe et les arbres.
Toute ma vie, je la voudrais faite de petits poèmes , ou de descriptions sans ces cohésions auxquelles on s’applique dans les romans.
Je crois à la poésie du chaque jour qui est toujours présente dans les journaux des poètes. »

Hervé Guibert, Entretien avec Peter Handke in L’Autre Journal, 1985-1986


Leonard Cohen, Master Song

Je ne crois pas en grand chose — ou comme à des choses auxquelles je ne crois plus. Mais à l’intempestif du temps, à la précision des corps quand ils s’échappent, au retard et à la lenteur, à l’éclat, au ciel quand il s’enfonce, à la lumière parfois lorsqu’elle pivote sur un axe, à la ville si elle est cette axe : au désir puisqu’il compose sur soi des peaux inconnues, au silence s’il vient immédiatement après un cri, à la musique qui enveloppe ces cris et ce silence, à ce qui ne tient à rien, ou à peu de choses, aux trains qui partent et aux avions qui arrivent, au paragraphe, à l’absence de frontières, aux écœurements devant l’organisation du monde, à l’émerveillement devant le chaos qui toujours reprend le dessus, au point-virgule, au si seulement des pensées abolies, aux souvenirs effacés, aux rages parfois, aux douleurs quand elles permettent de les traverser, au présent absolu, au gérondif aussi, à la chanson de Leonard Cohen (toutes) (à celle surtout qui commence par Je crois), à tout ce que j’ignore, aux rencontres qui rebattent les cartes, aux cafés d’insomnie, aux heures qui n’appartiennent qu’à nous quand au pli de trois heures du matin je remonte la rue Lappe, à cette vue sur les toits que j’ignore, aux gestes que j’apprends, aux listes qui ne s’achèvent que dans l’interruption, aux promesses qu’on ne tiendra pas, à tout ce que tu sais, et que le deuil n’existe pas, tout comme les cadavres ; je crois aux arbres dont les dernières feuilles portent tout l’avenir du réel, je crois aux ciels oranges après l’orage, au Nous vengeur, aux récits dignes dans les cyclones de notre histoire, je crois aux naissances, aux lendemains qui hurlent, aux réveils de cinq heures pour répondre à une terreur, aux barricades à venir et à ce qui sous les yeux soulèvent déjà : à l’adolescence aussi, et à la folie aussi, et à la naïveté aussi, peut-être.

Je crois à cette tâche d’écrire malgré tout, malgré écrire même, hors toute forme, hors tout projet, hors toute la lâcheté et l’abjection de l’œuvre : je crois à cela, qu’écrire n’est que nommer, comme survivre à ce dont on n’est pas mort, nommer ce qui passe et traverse, et résiste, et demeure comme l’envers de la croyance, comme l’image qui dit l’envers de tout et qui appelle.



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19 novembre 2016


The Cinematic Orchestra, To Build a Home


La création littéraire se refuse à moi. D’où mon plan d’enquêtes autobiographiques. Non biographie, mais recherche et découverte d’éléments aussi réduits que possible. C’est là-dessus que je m’édifierai ensuite, tout comme un homme dont la maison est branlante veut en construire une solide à côté, si possible en se servant des matériaux de la première. Ce qui est toutefois fâcheux, c’est que les forces lui manquent au beau milieu de la construction et que, au lieu d’avoir une maison branlante mais entière, il a maintenant une maison à moitié détruite et une autre à moitié achevée, c’est-à-dire rien. Ce qui s’ensuit est pure folie, c’est-à-dire quelque chose comme une danse de cosaque entre les deux maisons, danse dans laquelle le cosaque gratte et déblaie la terre avec les talons et ses bottes aussi longtemps qu’il faut pour que sa tombe se creuse sous lui.

Kafka, Journal (1922)


De la ville au ciel, quelque chose qui bascule – dans le contretemps de ces pages vierges, d’un journal blanchi aux nuits traversées dans la presqu’insomnie, déposer seulement ces deux images comme une trace, comme un signe : mais de quoi ?

Avant de fermer la porte sur l’ancien appartement, j’aurai pris en photo chaque mur : voir sur chaque trace, un signe. Les contours des tableaux, les fantômes d’une présence immédiatement ancienne. Ou sous le bureau d’écriture, les traces au niveau des pieds : on écrit avec le corps, peut-être. Et partout, quelque chose d’une présence absente désormais, et le mot désormais qui dit le temps passé, et surtout à venir.

Il fait nuit différemment dans une maison différente, et il faut tout réapprendre du jour aussi, des énergies contenues dans les espaces (avec cette pensée : qu’un chez-soi est comme un plateau de théâtre, où ce qui importe est l’air qui relie les pleins). Relire Perec sera utile. Relire tout court. Et chercher à trouver des repères dans les traces – les signes – laissés par le soleil ici.

Ces jours sans connexion aussi sont une autre scansion du temps : je ne sais pas laquelle. Il y a ce qui importe davantage : des cris autour qui appellent soudain, interrompt ce qui importe moins (cela par exemple). Une vie qui vient chaque seconde comme des vagues, qui peut venir chaque minute comme la pluie et le vent, ou l’absence de vent, et le signe de la pluie, la trace laissée par l’interruption qui



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6 novembre 2016


Daniel Alexander, "The moments u had but were never at"


Au détour de cette vie, après de nombreuses nuits et autant de jours traversés pour rejoindre la nuit, on se retrouverait soudain – fatalement – comme moi devant cette statue perdue près d’un rond-point d’une ville anonyme et banale du sud de la France, et le soir tomberait précisément ici même.

Lentement regarder la statue pour y déceler dans sa mélancolie une force possible n’empêche pas le soir de tomber et la nuit peut-être d’arriver encore, dans un monde impossible et abject, dans lequel je m’enfonce pourtant avec une joie nouvelle, une vie de plus.

Ce serait l’image de ces jours.

L’homme qui dresse le poing face au soir dont le nom s’efface se lève devant moi pour poser sur mon corps son ombre : l’homme qui dresse le poing est entre le monde et la vie comme un appel. De Camille Pelletant, je connais seulement sa phrase célèbre qui fut sa position morale, sa dignité et sa lâcheté aussi : pas d’ennemis à gauche. Et son visage, qu’on moquait – la barbe lourde, le regard terrible. J’ignorais qu’il était d’ici, et qu’ici encore, il montrait un poing rageur sur une terre qui le méprise.

Qu’en faire ? Désormais, ce sera la question : refuser de regarder seulement, ou d’accepter, mais se demander : qu’en faire ?

Dans la folie de ces jours où la vie neuve apprend à voir le jour – ignorant tout du cycle des nuits et des jours –, c’est une leçon. Oui, c’est sans doute folie de lâcher une vie dans ce monde impossible et abject, mais c’est peut-être aussi lui répondre.

Une façon de lever un poing rageur dans le ciel rouge et noir d’octobre, et songer à novembre déjà, à décembre : à ce qui vient déjà, qui commence.

Le lendemain, prendre un train de nouveau : arrêt rapide en gare de Simiane, les usines qui semblaient forger un jour neuf dans l’aube. Qu’en faire ? Ce serait la question : celle que j’emporte avec moi dans ce monde qui ne suffit pas, et contre lequel jeter d’autres vies que la mienne empêche d’en rester là, et lance la possibilité d’autres mondes peut-être.




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29 octobre 2016

L’air et le monde point cherchés. La vie.

Rimb.


Bob Dylan, Forever Young


du 26 octobre, ce premier ciel – et d’une nuit à l’autre jusqu’à ce soir sans sommeil, jour qui aura duré ces cinq jours d’un seul tenant ; retrouver trace des derniers jours sans souvenir en regardant les images prises à ce qui m’entoure : ce ciel du 26, le premier, que j’ai regardé longtemps en sortant pour mesurer cette vie passée et vers quoi elle allait : jeter un regard au ciel au nom de ce ciel seul, et de ce mot trop grand en regard, mais on ne possède que celui-là, alors on le dépose parce qu’il emporte tout en lui, l’air et le monde : la vie.




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16 octobre 2016


La crevaison pour le monde qui va.
C’est la vraie marche. En avant, route !
Rimb.


Bob Dylan, Ain’t talkin’ (Modern Times, 2006)


Seulement marcher – c’était, dans le contre-jour en descendant la Canebière, le mouvement, l’allure, l’aveuglement aussi, et la pulsation : face au jour qui s’effondrait de si haut, brûler ces jours. En fins de semaine, se retourner sur les causes d’un dimanche est toujours décevant : lundi, mardi, mercredi et fatalement jusqu’à cette ombre-là jetée devant soi comme un cadavre intérieur, ce n’est pourtant que les autres, le monde, ou son rêve : dimanche arrive en sursaut. Il faudrait garder le silence et travailler sur la page à seulement jeter ce qui importe, les forces. Au lieu de cela, on est rendu à voir passer le monde et l’entendre, et parfois, on se surprend à lui répondre, à mêler sa voix au brouhaha du réel et on est soi-même et le brouhaha et le réel.

La haine des bilans : je l’ai pourtant. Et pourtant (combien de pourtant encore seront suffisants pour en finir avec pourtant). 200 000 ont manifesté de pure haine aujourd’hui ; 7 crachent dans les micros pour préparer notre avenir avec notre consentement ; le monde secoué à peu de frais pour des remises de prix qui font oublier la grâce et l’essentiel ; des villes écrasées sous nos yeux ; des résistances aux logiques funestes de cette réalité s’organisent – je descends la Canebière parce que je me suis trompé d’heure à ce rendez-vous (j’ai seulement deux jours d’avance).

Dans le fatras des jours, on ferait mieux de garder le silence, oui – et d’aiguiser les mots pour les lieux et les temps où ils serviront : pas de repli, juste un retrait conscient et délibéré. Oui, faire sécession est une méthode salutaire qui me tente de plus en plus. Ces prochains jours, semaines, mois, années même, il faudra mûrir cette méthode en stratégie de guerre, intérieure, extérieure. Ne plus jouer le jeu qu’on prépare pour nous. Ain’t talking, just walkin’, oui.

En attendant, dans l’imminence qui est la marque de ces jours, je me tiens. Non, je n’attends pas : l’imminence est le contraire de l’attente, elle est la tension vers ce qui arrive, va naître, se prépare en soi et dans le monde. C’est la situation politique et amoureuse de notre époque : devant les insultes et le mépris, on sait bien qu’on est avant ; viendra la déflagration, les face à face. Faire sécession est une façon de prendre appui.

Dans l’imminence qui est le signe de mes jours, je peux mesurer la force de la déflagration à venir qui tient à sa douceur : je marche dans ces jours comme en moi-même, descendant les couloirs étriqués de ce monde et cherchant des espaces lumineux où commencer infiniment cette vie, traverser le brouhaha en espérant déchirer ses illusions, tenir ensemble l’exigence de ne pas renoncer et la volonté de ne pas être just a pawn in their game ; oui, c’était marcher quelques heures avec ces pensées vite oubliées, aller, seulement de ce pas, celui qui dans la ville fait reculer la ville et vient provoquer le temps – comme on s’approche et recule à la fois, la sécession comme désir.



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15 octobre 2016


A vieille carte, nouvelle épave.

Dicton marin


Bob Dylan, "Things have changed" (2000)


En longeant le Vieux-Port de Marseille vers le théâtre, on remonte vers le Sud, on laisse l’Europe dans son dos, on fait face au large, il suffirait qu’on tourne les yeux pour voir de part et d’autre les Amériques et l’Afrique ; on respire enfin. On est plein de pensées pour le vieux monde qui sombre tranquillement, on se prendrait presque de pitié pour lui : mais non, on n’est pas si lâche. On marche seulement dans le désir de s’en éloigner.

L’épave est magnifique : même en retard, je prendrai le temps de m’arrêter, de regarder, et d’emporter avec moi son image. Le ciel est si lourd ; bientôt le vent passera sur tout cela, immense, et tout le jour balaiera la ville et les idées mortes. Devant moi, l’image parfaite de nos jours. L’épave récente du vieux monde.

Sur le pont d’un bateau, en pleine mer, j’imagine qu’on flotte au-dessus des villes miraculeuses et englouties et que gisent dans les tréfonds les richesses terribles des vaisseaux de tous les empires : oh, que le vent nous emporte. C’est l’enfance même : les bateaux remplis d’or, les carcasses quasi intactes, les hommes au-dedans des ventres des bateaux, bouche ouverte encore, immobiles, et auxquels seuls manquent les yeux où vivent et meurent tous les poissons du monde. L’enfance passe aussi sur ces images emportées.

Comment une mobylette a fini jetée par dessus bord ? Par quelle maladresse, quelle étourderie, quel drame ? Je pense aux vies scooter de l’ami Mahigan dans ses Asies, et comment la vitesse et la fluidité rythment la vie, étendent les espaces, scandent le temps. Ici, la mobylette sublime n’est qu’une image perdue de notre vieux monde englouti.

Ces derniers jours, ce vieux monde résiste : c’est à lui qu’on donne la parole pour parler de nos vies, de la vie terrible à laquelle on aspire, ou qui nous a appelés. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour qu’ils aboient. Dylan garde le silence pour nous.

On remonte lentement les fleuves impassibles jusqu’à La Criée. Les épaves du vieux monde qui remontent à la surface témoignent seulement de ce qui a disparu à jamais. Certains croient dire le monde comme ceux qui voudraient enfourcher les épaves pour rejoindre leur home. Quelle autre direction que ce qui longe tout cela. On cracherait bien dans la mer, par pur respect.

Les épaves sont loin de tout cela. Des intellectuels prennent la parole pour insulter tout ce qui bouge encore, tandis qu’eux, immobiles dans leurs fauteuils ocres, ne savent pas que toute la vie les submerge déjà.

C’était jeudi soir ; le lendemain, le vent se lèverait, joyeux et intraitable, pour disperser tout cela.




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11 octobre 2016

Lok Gweltaz, Yann Tiersen (Eusa, 2016)



Qu’ils descendent du ciel, ou remontent d’un domaine où ils connurent les sirènes et des monstres plus étonnants, à terre les marins habitent des demeures de pierres, des arsenaux, des palais dont la solidité s’oppose à la nervosité, à l’irritabilité féminine des eaux, (dans l’une de ses chansons, le matelot ne dit-il pas : « ... on se console avec la mer » ?) sur des quais chargés de chaînes, de bornes, de bittes d’amarrage où, du plus loin des mers ils se savent ancrés. Ils ont pour leur stature des dépôts, des forts, des bagnes désaffectés, dont l’architecture est magnifique.

Jean Genet, Querelles de Brest, 1947

D’où vient le goût du large ? De la mer, ou de ce qui est derrière elle, qui ne rejoint jamais ? Du sol où on est, toujours deux pieds ancrés sur une terre qui s’échappe – le goût du large est toujours celui, amer, d’être arrivé quelque part. Devant la mer, on est toujours de l’autre côté perdu des choses : au bord, tout au bord, c’est là qu’est la déchirure qui sépare et rejoint à la fois, qui lance, qui échoue. On est toujours devant ce qui échoue et recommence. Hier, matin, je ne sais si je suis triste à cause de ce qui échoue, ou pour ce qui recommence.

Quand la mer est vide surtout, ces pensées viennent. La plupart du temps, la plage et tout ce qui, entre soi et le large, sépare davantage, l’obscène des peaux nues, les cris, les corps ici comme des épaves échouées, immobiles dans d’immenses efforts, regardent sans les voir les vagues qui s’effacent. Mais quand la mer est vide : que les vagues poursuivent leur tâche inutile et terrible, et que le ciel se lève sur tout ce terrain vague – le large, oui, vraiment.

On n’arrive jamais quelque part. Ce qui pourrait commencer s’arrête, et ce qu’on croit finit recommence malgré soi. Devant les vagues, on est devant ces jours et la tâche qu’ils imposent : devant ces pages jamais écrites, ou trop, ou pas assez. On est devant une part de sa vie qui s’éloigne et revient. On est dans la déchirure même des êtres et leur blessure.

Devant les vagues, on ne peut ni lire ni parler, on regarde lentement tomber le ciel qui se lève, et la ville derrière semble comme le contraire absolue des vagues, de cette vie, de ces jours. Il faudra écrire de nouveau, ce sera tant pis pour soi et jamais tant pis pour les vagues. On se console avec la mer, écrit Genet – ce n’est pas vrai.

Le goût du large vient comme celui du vent : avec celui du sang, il donne le désir de s’y confondre, une fois pour toute.




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2 octobre 2016



Rien n’a d’importance, et je crois que bien des gens ont considéré la vie comme un enfant turbulent, en soupirant après le calme qu’ils allaient enfin connaître quand il irait se coucher.

Pessoa, Le Livre de l’intranquillité



Radiohead, « Life in a Glasshouse », Amnesiac (2001)


Celui qui a écrit, rapidement, comme en fuyant, UNE VIE sur le rebord de muret face à l’université, est-ce qu’il voulait déposer sa vie, ou seulement en arracher une, une autre, une plus grande ou plus simple, une possible, une qui recommencerait, une qui en finirait avec la vie, celle que la vie impose malgré tout et qui exige des réponses aux questions qu’on lui pose, et qui s’échappe quand on lui trouve une forme ?

Que la création du monde soit ce mouvement qui jamais ne se termine : voilà une raison de croire (heureusement, toutes les autres raisons de croire rendent impossible la croyance). Jamais la vie ne s’achèverait : on pourrait même l’écrire, même la vivre. On pourrait la déposer sur un muret au milieu de la nuit face à la gare avant de prendre un train sans voir la direction, qu’est-ce que cela changerait ? Tout.

Ces derniers jours sont ceux qui précèdent. Une vie toute entière prête à mordre, à dévorer, à s’échapper. On serait juste avant. On se tiendrait devant la porte avant d’entrer. Ou juste avant que la vague ne vienne s’échouer sur les pieds, juste ce moment avant l’immensité de l’océan sur une parcelle de peau qui aurait rejoint New York depuis Pointe Rouge, juste avant. Avant qu’on touche le sol après s’être élancé depuis la hauteur de son corps : avant de sauter dans les flaques d’eau plus petites qu’une fourmi. Et avant le silence qui suivrait la dernière note, avant la dernière image qui nous rendra vivant et dehors, loin du film, loin de tout, vivant de nouveau, enfin, dans cette vie nouvelle.

La pluie tombe très fort ce jour-là (c’était hier : je n’écrirai donc que les jours passés, les vies disparues) et je la regarde couler le long des murs, j’essaie de comprendre les courbes et les vitesses, j’apprends à connaître les habitudes qu’elle prend dans ce coin du monde que j’ignore, où la pluie sait tomber pour la joie de suivre sa pente. La vie qui vient tient de cette pluie, de ses lois neuves. Pluie qui m’apprend tout de son destin qu’elle dessine elle-même, lâchée au hasard d’elle-même. La vie qui vient est le contraire de disparaître. Le contraire du destin. Le contraire d’un livre : comme une façon d’écrire plutôt. La vie qui vient ira où elle veut, choisira les espaces où aller et s’éloigner de moi.

Sur le muret, je regarde ce mot pensant qu’il est écrit pour moi : sachant qu’il est écrit pour moi, et je l’endosse comme ma vie, celle qui vient, qui est là déjà, que je n’attends plus tant je vais vers elle, allant comme la pluie tombée invente les pentes qu’elle emprunte pour donner corps et vie aux chemins tracées sous elle qui s’en vont.




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22 septembre 2016



Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les derniers jours alanguis de l’été, qui précèdent immédiatement l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. De même la littérature à laquelle mon esprit demande une volupté sera la poésie agonisante des derniers moments de Rome, tant, cependant, qu’elle ne respire aucunement l’approche rajeunissante des Barbares et ne bégaie point le latin enfantin des premières proses chrétiennes.

Mallarmé, Plaintes d’automne


Une saison après l’autre – comme les étoiles, comme les vagues. Il faudrait ainsi que passe ce temps infiniment passé sur soi comme on échapperait aux éclats de verre. On n’y échappe jamais. Quinze jours ainsi perdus dans la succession des jours : quelque part évanouis, mais où ?

De Marseille à Aix, l’entrée dans la ville (et le retour vers le soir) me fait passer ces quinze derniers jours devant le Port : à gauche, le théâtre de la Minoterie ; à droite, les quais d’embarcation pour l’Afrique. Devant, la ville s’ouvre en deux lentement, les motos fraient dans les embouteillages et le temps s’arrête comme le vent battu sur moi, fenêtre ouverte. Je rentre. Les bateaux à l’ancre rentrent aussi, ou repartent : dans ce mouvement de balancier, aucune autre pensée que celle-ci : rentrer, repartir, recommencer l’année début septembre est un mouvement sans repos d’une année sur l’autre, sans autre but que son recommencement prochain.

Devant un chantier, toujours cette impression de ruines, tenace. Toujours ce sentiment des villes défaites, de la fatalité de pierre et de poussière à laquelle tout est voué. Ici, plusieurs de nos milliards servent à nettoyer des murs pourtant récents, déjà frappés par la ruine le jour où on les a inaugurés : le temps de nettoyer, ces murs seront-ils déjà destinés à une réfection prochaine ? Image de ce monde-ci, lentement reconstruit sur le tempo de ses ruines. Sauf qu’ici, l’image se double d’une autre : c’est l’université qu’on reconstruit.

Alors, tous ces premiers matins, devant les murs impeccablement propres et nets – provocation aux tags qui ne tarderont pas à joyeusement répliquer –, passer aux pieds des ruines neuves armé du seul souci du présent.


Ces jours, trouvé le temps (arraché plutôt, conquis, oui) de lire le dernier récit de Michel Surya : dans la hantise de l’enfance et de ses cadavres intérieurs.

Sur cela aussi, le jour est passé, et la nuit, et un autre jour – et sur l’indifférence de ce qui passe avec le ciel, et sans lui.

Les murs de Saint-Charles – loin des grandes manœuvres d’Aix – sont une autre université : chaque mercredi, je passerai donc ces murs, et jetterai un regard sur les écritures qui dialoguent, raturent l’histoire, crachent les espoirs et les lâchetés, indiffèrent les passants, sauf moi.

Plus loin, plus haut, vers le cour Lieutaud, s’écrivent d’autres murs et d’autres colères : vibrants de l’inquiétude du monde, désireux de battre sous la ville les corps pour qu’ils remuent, bouleversent l’ordre d’un réel abject contre lequel pied à pied tenter d’être encore un homme.

Ici, les cartons s’accumulent, vont bien finir par fabriquer une maison, un passé, une vie. Je trouve par hasard, si soigneusement rangées que j’ignorais qu’elles étaient là, ces disquette où évidemment j’avais consigné sans doute la part la plus tangible, la plus secrète, la plus précise et précieuse de mon existence : au tournant du siècle passé, on avait ces outils. On enregistrait près de 200ko de texte, c’était presque l’infini.

Aujourd’hui, je serai bien en peine de savoir ce qu’il y avait là – je sais seulement que j’avais déposé tout ce qui importait. Aujourd’hui, je serai incapable de trouver une machine pour ouvrir cela comme un ventre, et lire dans ces entrailles, une jeunesse perdue.

Il n’y a pas que nos vies qui soient obsolètes : le monde aussi. C’est ce qui est rassurant. Dans la poubelle devant les bâtiments de droit de la fac d’Aix, ce mémoire sur l’utilité fiscale des sociétés Holdings. J’ignore tout des holdings et de leur utilité fiscale, s’il en est une. Et sans doute pour la marche du monde, cette utilité est décisive. Devant le grimoire déjà illisible ruisselle l’utilité plus efficace de la pluie, de la pluie, de la pluie, de la pluie

Lecture de Winter’s Tale de Sandra Fastré : quand je dis lecture, je veux dire : regarder longuement, patiemment, chaque image : la sensation d’un secret (et sa levée) ; l’intuition d’un désir, très précis, et très puissant ; et le sentiment d’un corps quand il voudrait fouiller ce qui le tient aux corps des autres, aux objets, aux temps qui le traversent et qu’il traverse. L’évidence, aussi, de la beauté et l’émancipation de ce mot aux formes mortes que ces images incarnent, et laissent épuisées de tant de joie et de douceur.



Danse la lumière sur la vie qui recommence, si elle l’ose (et elle l’ose) : entre ces murs, c’est là qu’il faudra apprendre à marcher, apprendre à parler, apprendre à apprendre au visage qui m’apprendra aussi ce que j’ignore.

QuickTime - 16.8 Mo

Dans le défilement des jours, reprendre la route de ces salles mortes, parfois vides, où tâcher d’aller plus avant dans l’épaisseur des choses et des mots, dans leur déchirure si possible, de simplement passer, de simplement confier à d’autres que moi, ceux qui sauront mieux que moi, faire vivre les choses et les mots qui résisteraient au monde, acquiesceraient à son renouveau.

Et puis, chaque matin la foule, chaque matin les escaliers de Saint-Charles, d’une passerelle à l’autre du jour, d’un bout à l’autre de cette année qui recommence, il faudra traquer les endroits où trouver la force de poursuivre le jour sur quelques pages, même sans les écrire, sur la chair même de cette vie qui recommence, qui commence à peine.




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8 septembre 2016


L’arbre devient solide sous le vent.
Sénèque

Alexandre Desplats, River (’Tree’, 2011)


Dans les replis de Paradis, là où toutes les rues grimpent vers la Basilique, la ville fait un angle avec cette partie du réel où je suis par hasard perdu, cherchant la première rue qui descend. C’est une image récurrente dans les rêves : chercher son chemin, qui change à chaque seconde. Ici, l’arbre planté dans le vent pourrait être un point de repère : mais non. C’est simplement un hasard ou une aberration, quelque chose du monde qui résiste en dépit du bon sens. Simplement une image. Elle dit ces jours, qui basculent sur un pivot immobile et indifférent : elle dit ce qui bascule et elle dit l’indifférence. En quelques jours ici, la ville s’est vidée de ses touristes : mais les vagues sur la côte possèdent même rythme et même lassitude, même fougue. On échoue toujours comme ces vagues sur une telle image : un arbre planté dans le vent, tordu et arrogant, qui danse dans l’immobilité de septembre sans que personne ne le voit, sauf un qui fatalement, follement, le prendra comme un point de repère de ces jours au moment de plonger vers Castellane, emportant entre ses mains une autre image, celle d’une vie blottie en elle-même qui renverse toutes les autres.

Plus tôt, le matin, c’était une autre image qui semblait surgir d’un rêve : sur le campus Saint-Charles, le bâtiment des sciences humaines percé de trous où, à intervalles réguliers, on indique les accès pour les pompiers. Impression qu’on a construit cela seulement pour les incendies. Que sans les incendies l’immeuble est inutile, inachevé même. Oui, une autre image du monde, de l’inéluctable perte à laquelle elle se voue joyeusement, préparant soigneusement sa destruction prochaine, dans le respect des normes qu’il édicte scrupuleusement. C’était jour de pré-pré-rentrée à l’université : où anticiper les directives, organiser les contre-attaques avant les offensives, toutes ces manœuvres sur le champ de bataille invisible des institutions. On est toujours dans l’avant. Les images sur ma route ne cessent de désigner l’image possible de ces jours. Par exemple, le soir, de nouveau cette fleur entêtante dont j’ignore le nom : et dont l’ignorance tient pour une grande part dans son évidence.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud