JOURNAL | CONTRETEMPS

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12 mai 2015



Je n’ai jamais su le nom des arbres, ni des bêtes ni des nuages, ni des vents (sauf deux), ni des formes des colonnes dans les églises anciennes, ni des sept Muses et sont-elles sept, ni des théorèmes de géométrie, ni rien qui pourrait me permettre d’aller au milieu des vivants et me croire tel. Je sais qu’il y a des arbres pourtant, et le vent, je le sais parce que l’arbre tremble tout près, mais tout cela me dépossède davantage de mon propre nom, et l’ombre sous mes pas bascule lentement avec le soleil peu à peu tandis que je cherche, ici, immobile, ma place parmi les vivants et les bêtes qui s’approchent, sans nom mais non pas sans rage ni faim.

Je sais la vacuité de dire cela, et celle de ces pages, qui n’en sont pas, et je suis sauvé de l’orgueil : je sais que j’écris pour tuer le temps, une heure soudain ouverte entre deux incompréhensibles tâches de cette vie – de plus en plus, le site n’est plus que cette ouverture arrachée à l’incompréhensible qui a fini par former la plus large part de ma vie –, une heure donc, entre-deux ; là, l’incompréhensible se redouble : miraculeusement (sans doute un moment d’inattention de la part du réel forcené), je possède une heure à tuer et trouve une table à l’ombre, j’ouvre l’ordinateur, écris une heure des mots insensés au regard de cette vie.

C’est pour tuer le temps évidemment qu’il faut écrire, et qu’écrire aurait un sens : arracher une heure, ou deux, à l’organisation féroce du réel établi pour qu’il n’y ait aucune heure d’aucune sorte à tuer. Alors quand une heure ou deux s’ouvrent, il faut s’en emparer, exécuter aussi parfaitement que possible chaque minute – aller à l’essentiel. Mais l’essentiel est cette vacuité même – l’absence de but comme but ultime pour parer au monde comme il va, puisqu’écrire est parer au monde comme il est, comme il vient chaque jour en travers des énergies vitales.

Quand deux heures s’ouvrent, comme celles-là, j’ouvre une page et j’avance les textes impossibles où déposer ma part de vivant : nommer chaque mot puisque le vent et l’arbre restent impossibles à désigner. Cela finira par bien faire un roman, qui ne sera pas un roman. Deux heures ici, et parfois là, dix minutes suffisent pour dix lignes, et puis laisser la page battre comme une porte. Parfois, c’est cruel : au milieu de la journée, une phrase parfaite vient, ou au réveil, au milieu de la nuit aussi. Mais la page est loin. Le sommeil l’emporte, ou la journée – et quand l’heure vient, la phrase est oubliée, ce sont d’autres ; il faut accepter cela aussi ; se consoler avec le fait que cela n’a aucune importance. Aucune autre importance que d’arracher un peu de vie à soi-même.

Quand il reste du temps après ce temps arraché, je viens dans ces pages écrire. Il n’en reste pas beaucoup, et les pages de mon site sont vides. L’avantage d’un site, c’est qu’on ne voit que les pages pleines ; et pourtant, ce site est fait de plus de pages vierges que de pages écrites. Il faut me croire. Quand il reste du temps après le temps arraché au temps mort qui fait écrire (ce roman qui n’en est pas un, traversé par l’année 1792 frottée au présent), je viens ici, dans ce Carnet pour écrire les marges du temps mort.

C’est alors que faire le compte des ignorances devient salutaire. Y puiser cette force de n’appartenir qu’à elles.

Ces pages, peut-être, auraient plus de sens si je m’y rendais chaque jour et que chaque jour je vienne y écrire le jour. Et faire le compte des ignorances toujours plus grandes un jour sur l’autre. Je ne sais pas.

Perdre une heure à l’écrire me rend plus solidaire des noms des arbres, et du vent et des bêtes – cela, je le sais.




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24 avril 2015



L’attendu n’arrive pas, mais l’inattendu
Euripide

Au pied des gares, les mêmes dalles de béton uniformes et blanches, à Rennes, Bordeaux, Montpellier, Lille, Strasbourg, Tours : toutes les gares que j’ai traversées ont dans mon souvenir la même surface lisse, le même horizon propre qui nous jette dans la ville. Quand on se penchera sur notre décennie, dans cinquante ans, et qu’on regardera la manière dont on a bâti ces sas entre la gare et la ville, on hochera sans doute la tête d’incompréhension, et peut-être avec bienveillance, on pensera : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Au contraire. On le savait parfaitement. Dans ces villes, pacifier l’espace, cela veut dire : le rendre impensable, invisible, une longue marge blanche qu’on franchirait sans la voir.

Gare Saint-Charles, non. On débarque comme en haut de la ville, et ce qu’on voit, c’est une colline qui nous surplombe. Étrange confusion des verticalités. La ville se répand au pied de nous, et jusqu’à Notre Dame de La Garde – on pourrait imaginer un pont de liane d’ici à là-bas. Il y a l’escalier monumental en pierre de Cassis. Et le ciel plus grand que la mer qu’on devine au loin, le ciel qui vient se fracasser sur les rochers de Marseilleveyre.

À Saint-Lazare, Gare de l’Est, Gare du Nord, on s’engouffre immédiatement des quais en surface aux quais en profondeur, les métros prolongent les voies rapides. Il faut faire l’apprentissage des visages par dizaines soudain proches, qui tous se fuient. Et cette couleur tranchée des gris, cette nuit aux lumières artificielles chaque jour, et deviner le temps qu’il fait aux vêtements des types. À Paris, on se fraie dans les couloirs de ces gares tentaculaires sous la ville un passage entre les publicités de plus en plus incompréhensibles et les hommes qui dorment le visage à même le sol, dans un bruit de musique tordue par la douleur.

Gare Saint-Charles, on dévale les escaliers de toute la hauteur du pays pour s’enfoncer dans le boulevard d’Athènes, et rapidement, vers Noailles à main droite – à l’embrasure des portes dès cette entrée en matière, beaucoup d’hommes immobiles : ils veillent, ils attendent, ils guettent ? Ils sont là, ce sont toujours les mêmes, on pourrait les reconnaître – depuis deux siècles au moins, ils sont là.

Les gares ne sont pas faites pour attendre : je le sais bien. Ceux qui viennent pour prendre un train l’attrapent de justesse ; ceux qui en sortent s’enfuient vite : et ceux qui errent ici ne sont pas là pour les trains. La preuve : après le dernier train, ils restent, continuent à faire ce qu’ils font toute la journée : rien. Gare de l’est, dans la salle qu’on dit d’attente, j’ai vu cet homme me demander ce que je faisais chez lui ; gare du Nord, dans un couloir, cet enfant qui écrivait son nom avec ses mains sur la paroi du mur qui était le sien ; sur les quais de la gare de Pau, je me souviens du visage de ce jeune homme, matin et soir qui venait apprendre ici à jongler – pendant dix mois, il n’aura fait aucun progrès (peut-être qu’il s’exerce encore).

Dans les gares, un jour sans nuit passe, toujours différent pourtant : à chaque geste il fait l’épreuve de son risque. Qu’il terrifie ceux qui ne sont qu’usagers du lieu est une juste chose. Les gares sont toujours pour moi des contre-mondes sans lesquels je suis incapable de voir la ville tout adossée à elles.

Des lieux de terreur, insondables, aux lois propres ; des lieux pleins de douceur, parce que posés au bout de chemins, on sait qu’on n’ira pas plus loin.

Marseille est au bout de tous les quais. Après, c’est la mer ; des bateaux viennent échouer sur ce côté du monde où nous sommes – ici, on se tient au bord d’un pli qui vient rejoindre les deux bords. La gare est l’autre nom d’un jour qui ne possèderait aucun lendemain.




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20 avril 2015


Marche dans le jour qui s’épuise. Cherche les adresses intérieures, les portes qu’il faudrait affronter à mains nues et qui ne s’ouvriront jamais. Conserve au moins pour toi les traces laissées sur les poings, et le sang perdu. Ne possède pas plus de certitudes qu’une et une seule : celle-ci : n’en posséder pas plus qu’une seule à la fois.

Par exemple : marcher dans le jour qui s’épuise pensant être celui qui marche dans la nuit qui reprend pied. Et puis l’abandonner quelque part, ici peut-être, mieux l’oublier, mieux franchir.

Passe.

Observe les ruines danser par-dessus le gouffre rien qu’en lisant le journal, ou à entendre la radio – pour mieux l’éteindre, écoute la radio chaque matin –, compte les morts qui tiennent lieu d’actualité en temps réel du réel échoué sur les plages de ce monde levé pour cela, puisqu’échouer est une façon de ne pas habiter ce monde, et de recommencer.

Recommence.

Lis dans le Château Intérieur de Thérèse d’Avila seulement le titre, et crache le cadavre d’un dieu jamais assez caché ; et dans Que Faire ? , le courage de voir le monde défait, et d’en porter sa propre charge sur les épaules ne l’allège pas, mais t’emporte.

Rêve aux jungles et aux ruines levées sur les siècles comme d’un lieu où pour mourir il faudrait au moins la force de les perdre suffisamment en soi pour les retrouver, et s’allonger sur la pierre.

Garde la colère comme un troupeau que la nuit tu lâcherais au milieu des loups par centaines.

Participe au monde suffisamment pour en changer la structure, un pas après l’autre, à l’horizon de ta marche.

Renonce à ce que tu crois, pour ne t’attacher qu’à ce que tu désires.

Choisis les morts auprès de qui vivre, et oublie les vivants si vivants d’eux-mêmes qu’ils ne savent pas qu’ils sont poussières sur chacune de leurs paroles. Souffle lentement avec le vent pour t’y confondre lentement avec le souffle et respirer la poussière qui s’éloigne.

N’éprouve aucune pitié pour ce monde de cendres ; mais reconnaissance à ceux qui donnent armes et courage pour aller.

Repose en toi les morts qui donne force de vivre encore, malgré tout.

Qu’à l’écriture ne soit attaché aucun privilège, hors celui de s’inventer autrement dans la blessure les vies imaginaires où résister au monde.

Prends les insultes et le mépris qui t’assaillent, ne les néglige pas, avale-les longuement comme de l’eau de mer, celle qui donne soif davantage, et sur les plaies réveille les blessures oubliées, qui ravive.

Marche dans le jour qui s’épuise et n’épuise rien.

Et d’autres pensées qu’en remontant la rue de Rome je formulais à voix basse, dans l’épuisement, lentement, secrètement.




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7 avril 2015



Écoute en abandon et le son et l’ombre du son dans la conque de la mer où tout plonge.

Victor Segalen

Cette pensée : qu’on ne pense pas assez à l’abandon ; on l’imagine comme renoncer au mouvement, ou plutôt se laisser emporter par sa propre faiblesse – cette image aperçue hier à l’écran, un skieur dévale la pente, poursuivie par une avalanche, il tombe, se redresse, peut repartir, regarde derrière lui, voit la furie de la neige le rejoindre, et la regarde une seconde de trop peut-être, ou est-ce la fascination plutôt que la peur, est-ce le désir subitement de se confondre avec la force de cette vitesse-là, est-ce la vérité que soudain rien ne vaut cette peine-là de fuir ce dans quoi il va depuis des années, est-ce l’héroïsme vain et grandiose des hommes dignes, il reste debout et attend que la neige l’emporte, et la neige l’emporte.

On pense trop à l’abandon comme on baisse les armes.

Il y a l’autre abandon, celui de l’acquiescement à ce vers quoi on appartient, où on relève. Cette levée en soi de cela qui est comme en dehors de nous cela qu’on choisit comme espace d’où tenir souffle, et s’il faut mourir ici, ce ne sera qu’une manière de l’avoir éprouvé en soi jusqu’à son propre terme, et l’avoir accompli. (Je pense aux premières pages de Thomas l’Obscur, j’y pense souvent : l’homme qui nage jusqu’à l’épuisement, épuisant en lui les ressources de revenir, ou plutôt aller jusqu’au point où il pourra revenir, ce point-là d’extrême limite du possible, et pas au-delà, au-delà est l’orgueil de la mort, quand la vie est le seul critère de la mort, ce qui rend la mort impossible, qu’elle revient à d’autres, toujours à d’autres, jamais à soi).

Il y a l’abandon comme soudain on dirait que la mer est de soi son propre prolongement, ou la terre où avancer son corps et basculer dans la fatigue dans l’impression qu’elle roule sous les pas qui la repoussent derrière soi, ou comme dans le ciel, on voit le ciel décroître ; il y a l’abandon quand dans la foule la foule est ce qui en soi est l’expression souveraine de l’organisation féroce du réel contre ceux qui veulent lui imposer les règles imaginaires qui nous broient (oui, le réel est de gauche seul) – la forme des mains calleuses qui se lèvent, et les cris dans les gorges prises, qui se dressent au-dessus de nous, soudain nous.

Cette image : une échelle qui plonge dans la mer. Évidemment, je sais bien que c’est pour sortir de l’eau, et aider à remonter à la surface ; mais puisque je la regarde depuis le bord, je la vois qui descend jusqu’au fond de l’eau, et qui appelle. Je pense à un texte de Segalen sur la marche en montagne, et comme basculer invente le réel parce qu’il est le franchissement même : franchissement qui est pour moi le sens d’écrire et celui de vivre lié l’un à l’autre sans quoi il n’y a ni l’un ni l’autre ; et dans l’amour, ce qui relève de l’un et de l’autre, quand franchir est l’invention de chaque jour peut-être.

Même, si la route n’était point la route, c’est-à-dire impérieusement tendue vers ce point imaginaire, — hors des monts et des ravins, — l’autre but, volontiers je me retournerais vers la hauteur d’où je dévale pour escalader à rebours et regagner le col. Le dévers a compensé et mis en valeur balancée la puissance montante de l’avers, et démontré surtout l’incomparable harmonie, la plénitude, l’inouï de ce moment fait de contraires, le premier regard par-dessus le col.

Cette autre image : un arbre qui plonge lui aussi, mais loin dans la terre et loin dans le ciel, et loin autour de soi dans les collines, jusqu’à sembler nous envelopper, mais vers le sommet du ciel, et sans cesse, recommencer de plonger.

Abandonne-toi, non pour renoncer en vertu des forces qui te submergent et devant lesquels tu es trop faible, mais parce que ces forces sont les tiennes et qu’elles te soulèvent, et qu’elles sont ta façon d’échapper aux contours de ton seul corps, d’être cela qui respire autour de toi et regarde et lève les mains et crie dans mille souffles, ce que tu ne seras pas, mais où tu plonges, comme un seul homme – cette pensée, et puis rapidement, d’autres, plus sûres d’elles-mêmes, plus faciles à mémoriser et à écrire, ces pensées qu’il faut abandonner pour mieux plonger ailleurs encore.




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30 mars 2015



Et le printemps m’a apporté l’affreux rire de l’idiot.
Rimb.

Le temps est à l’heure – c’est à cela qu’on le reconnaît. Une heure soudain retranchée au jour ou accrue d’un supplément d’âme [1] ; le ciel partout maintenant, mais c’est à cause du vent – depuis quatre jours désormais. Sur le visage et dans le corps, au fond de soi comme aux terminaisons des branches, quelque chose qui renverse le cours des choses [2]. C’est naître, mais c’est après. C’est une fois que tout est terminé (terminée la terre noire et blanche, terminés le sec du froid ou l’allure ralentie, la maladie et comme l’expérience que tout s’arrêtera là, février). On lève soudain les yeux sur ce qui aura fini par commencer, et on ne sait pas que c’est de nous qu’il s’agit. La ville aura continué tout ce temps à passer sur le temps.

Le 30 mars naissent Verlaine et Van Gogh, évidemment. Quand Van Gogh voit le jour [3], Verlaine fête ses neuf ans, il sait lire avec ses doigts dans l’ancien vers déjà pourri des temps d’aucune mémoire. Quand Verlaine meurt au commencement de l’année, six ans déjà que sur la terre d’Auvers dans le cœur chaud de l’été, Van Gogh a assassiné en lui ce qui excédait ses forces. Rien que du temps mort sur du temps recommencé à chaque fois sur lui-même, des vagues échouées pour apprendre à mordre davantage dans la terre reculée. Et à chaque vague, le recommencement du temps sur ce qui en nous pourrait mourir, mais ne cesse pas.

On est le lendemain ; on pense à tort qu’on est toujours le lendemain. Hier, sur l’écran, les mots des types en cravate, on pouvait les dire à leur place (surtout ne pas les dire à leur place), toujours depuis toujours les mêmes éléments de langage [4], la même vacuité des visages et dedans les visages, des pensées automatiques pour dire le contraire de tout, et tout son contraire. La défaite est la seule façon d’envisager les choses ; où qu’on regarde, c’est un grand lit défait, et la trace chaude des corps qui ont rêvé des lendemains meilleurs [5] et se sont réveillés dans un cri.

Mais on est juste avant – c’est ce que les types en cravate dans l’écran ne comprennent pas. Leur pensée est définitivement apocalyptique. C’est par cette pensée – celle que sans eux s’ouvrirait le gouffre de l’Histoire – qu’ils tiennent encore le choc [6]. Ils veulent nous faire croire qu’on est le lendemain, et qu’il n’y a pas de veille, qu’il n’y a qu’un toujours auquel il faut croire, et désormais s’y accrocher sous peine de tomber. Et pourtant, on est juste avant : une veillée d’armes [7].

Les réactionnaires vont finir par s’allier, c’est dans l’ordre et la nature des choses [8]. En face, il y aura ceux qui restent, qui croient encore qu’on est bien à la veille, et que le lendemain n’a pas encore eu lieu. La preuve : les arbres et leur miracle quand en mars quelque chose s’échappe d’eux comme du sang, blanc et rouge, s’arrachent du bois mort des perles fermées qui sont l’immanence de temps nouveaux, leur imminence tendre. Une sauvagerie sur la ville, qui se répand comme une trainée de poudre [9]. Suffit de regarder le ciel pour s’en convaincre : d’avoir pitié pour l’hiver, et soif de ce qui naît dans les déchirures.




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20 mars 2015


C’est à huit heures dans le ciel mat comme du lait répandu sur le sol – mais rien ne sert de pleurer sur du lait renversé – le jour entièrement là déjà et rien qui ne permet de le voir. Déjà il faut tirer leçon : commencer les heures comme si le temps aura lieu.

Neuf heure quarante-et-un.

Le travail à la table, écran ouvert, livres à main gauche, et à droite, rien ; j’apprends des vies qui inventent leurs vies qu’elles sont inexemplaires, chaque jour de chaque mois, de chaque année qui se brise sur ce qui pourrait les dresser dans ma vie comme des appels. Dehors la ville est lente.

Je tourne la tête, soudain il est dix heures trente-cinq.


C’est à dix heures vingt-cinq cependant que l’éclipse aura eu lieu et je n’en ai vu que le reflet sur l’écran ; mais je n’en savais rien. C’est pour toute ma vie trop tard ; il faudra attendre 2081, et presque centenaire, je n’aurais sans doute pas même mes yeux pour pleurer toute la cendre et la poussière.

Dans la ville, je passe le long de cette route qu’on aménage pour le tramway. Ce matin, on plante les derniers arbres : toujours, c’est la dernière chose qu’ils font quand ils creusent de larges trous pour fabriquer ces rues et ces routes : ils plantent des arbres qu’ils ont autrefois arrachés pour creuser ces rues et agrandir ces routes. C’est un trou rond, large, profond ; je me penche dans le bruit des machines au moment où ils enfoncent l’arbre tout entier avec ses branches et ses feuilles ; l’odeur du terreau. Personne ne semble plus y croire, au Jardin, à l’Arbre de la vie et de la connaissance ; à la ville elle-même qui ne croit plus à ce qu’elle ne croit plus. Des passants s’arrêtent et prennent des photos.

J’écrirai jusqu’à ce que la nuit tombe dans l’illusion de la faire tomber ; dans la croyance, peut-être ; quand elle est tout à fait là, j’apprends que c’était ce soir l’équinoxe, l’équilibre parfait des jours et des nuits. Qu’on a franchi comme sur ce fil les falaises de l’année et le gouffre toisé maintenant s’éloigne. Qu’on est ceux-là qui sont à la pointe extrême du temps, ce présent qui est la main de l’aveugle tendu devant lui près de la bête qui va, s’il la frôle, le dévorer.

La nuit commence à peine et le jour est derrière moi ce qui a eu lieu : l’éclipse invisible, l’équinoxe insoupçonné.

Et tout autour, le noir qui s’est fait ne s’épaissit pas mais résiste ; et il faut tenir.




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16 mars 2015



Dans le passage des jours toujours plus rapide que moi, plus rapide que chaque jour même, rien n’est possible, à part peut-être s’accrocher à cette vitesse-là des jours, d’un théâtre à l’autre, et d’un matin à l’autre, le soir peut-être, arrêté sur lui-même.

Je possède certaines ruses. La ville en est une. Ou plutôt l’image et comment en retour elle peut appeler en moi ce qu’elle n’est pas. L’appareil photo est une arme : il suffit de le tendre, sur telles parois de la ville, tel ciel qui sur elle se pose et s’éloigne ; ce n’est pas une arme, ni une douceur, simplement la force de ne pas s’en tenir là.

Une loi sûre : ne pas céder à la tentation de la sensiblerie ; de ce qui passe ; du regret que les choses ne cessent pas d’aller : ne pas céder au penchant de vouloir arrêter ce qui s’éloigne : ne pas fixer sur l’image et dans la phrase cela qui va, et s’éloigne. Prendre une photo, non pour la retenir, mais parce qu’elle semble posséder suffisamment de férocités et de tendresse pour survivre à l’oubli et au passage, et plutôt que prolonger des traces, renouveler les blessures.

C’est une loi sans mélancolie.

L’appareil photo laissé trainer dans ces marches qui m’emmènent d’un endroit à l’autre, comme on racle en passant de ses ongles la paroi fine d’un miroir : et ensuite, regarder comment la ville fait reflet sur tout cela.

Déposer ces images, et leurs légendes quelque part

Et puis, ces derniers jours, l’autre ruse. Retenir dans l’ordinateur des phrases volées au hasard : même logique que ces images. Des traces, sans liaison. Aucun contexte. C’est à la radio ou au café ; c’est dans un livre, ou le rêve, en soi-même, là où c’est le plus inconnu, et que ça frotte soudain sur une réalité éprouvée.

Warlikowski dit quelque part qu’il ne faut pas demander à un acteur de jouer, mais attendre qu’il éprouve. Dans ces phrases notées à la volée, rien ne lie la phrase entendue du personnage qui la dit, ou de la fable dans laquelle elle a été dite. Parfois il n’y a pas de fable. Il y a par exemple un exégète du Coran qui parle de sa traduction à la radio (mais c’était il y a longtemps) ; Krystian Lupa et l’état du théâtre polonais ; le chauffeur du bus ; le type dans le métro, insondable ; des terreurs nocturnes. Des phrases qui pourraient finir par raconter un roman, si le roman ne voulait pas absurdement d’une histoire (et pourtant, l’Histoire est déjà là, partout, tout le temps, elle n’a besoin de personne) et de personnages.

Le temps m’ayant tout pris, et ne pouvant pas espérer prendre du temps à ce temps volé [10], je recopie ici, à la volée et au hasard, certaines de ces phrases entendues, lues, perçues comme je les ai entendues, parfois emportées dans le vent, et inventées.


Que le spectacle agisse comme la foudre, qu’il retrouve en chacun de nous le point sensible.

Je voudrais partir maintenant, mais après.

Il y aurait ce qu’il faudrait dire, et il y a ce que tu dis.

Varsovie est le nom de la ville construite sur un cimetière.

Je suis fils des larmes du Kremlin.

Il n’y a pas de contradiction. Il y a une absence de ponctuation.

La crise, c’est quand le vieux monde refuse de mourir, et que le nouveau monde ne veut pas naître.

C’est la règle. On n’échappe pas au spectacle du bonheur.

Aucune contradiction dans le flux contradictoire des phrases qui me tissent au fil de ces jours : seulement la ponctuation de chaque matin et de chaque soir, déchirée par la nuit, où je me tiens.





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2 mars 2015


Sans doute il avait tout essayé : les imprécations silencieuses d’abord, puis les râleries à voix hautes, et très vite les appels et les cris, mais rien n’y fait ; alors le vendredi soir, frapper à la porte, au milieu de la nuit. Poussé dans ces dernières extrémités, il fallait bien faire quelque chose : c’est humain. Mais personne ne répond que le chien, et il n’y a pas de sonnette. Que faire ? Il faut comprendre cet homme.

De l’expression « impossible » pour qualifier un homme : « il est vraiment impossible » – l’excès en tout, et l’orgueil, l’orgueil surtout de celui qui se sait impossible et qu’il l’est pour cette raison même, et pour l’orgueil sur son visage. Mais un chien ? Un chien est tout à fait possible, et c’est dans la nature du chien de l’être et de l’être jusqu’à l’excès de lui-même : de là l’aboiement du chien, l’insupportable par excellence, l’infiniment stérile et incompréhensible aboiement du chien qui rend l’homme impossible et le chien l’évidence de la création.

Alors, la seule question qui reste une fois toutes les autres épuisées : quelles armes ? Il est le milieu de la nuit, et l’homme – sans doute incapable de trouver le sommeil dans les cris éternels du chien – se lève, voit à peine l’extrémité de la chambre, mais perçoit bien que sa nuit est tout entière là autour de lui et qu’il la traversera dans les hoquets hurlés du chien ; il a une craie quelque part, ou un feutre, ou du charbon froid, il saisit ce qu’il a, et il n’a que cela, et sa fatigue ; il descend, s’enfonce dans la nuit des cris, et sur les murs derrière lesquels le chien continue joyeusement de crier, l’homme dessine des grandes lettres dans le noir, approximatives et rapides (il fait froid) ; puis retourne chercher un sommeil impossible.

Dans la Venise du XVIe s., l’injure est courante : ô Dio cane. Et si Dieu est un chien, il l’est en toutes circonstances et comme on crache par terre. Il pleut demain : Dio cane. Ton père est mort ce matin : Dio cane. Le Gouvernement est tombé : Dio cane. Naupacte est perdue, et Modon va tomber, comme Navarin et sur les côtes de Messénie, des fils de la cité flottent, percés de flèches ottomanes, entre deux eaux : Dio cane. Car Dieu est un chien, du soir jusqu’à l’aube, il suffit de tendre l’oreille pour l’entendre pleurer sur nous et sur lui.

Pas d’autres façons pour lui répondre que d’écrire aux passants. Quand il passera, ce sera dans le silence du chien. Et quand il lira, ce sera dans la mémoire de ces cris ; et puisque les insultes sont les seules preuves de l’existence du chien, il faudra croire au chien et aux cris, comme on croit à ce qui est écrit, et à l’écriture de cette nuit où l’homme, en chemise de nuit, est venu taire intérieurement les cris du chien et de cette nuit.




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27 février 2015


Les villes sont faites pour arrêter, déterminer, interrompre, séparer ; on le sait depuis toujours ; depuis le soc de la charrue autour de la colline qui disait ce sera là, et au-delà seront les menaces et les guerres. Et commença la guerre menée dans la ville, avec des rues tracées pour fabriquer autant de frontières, de dedans et de dehors qui attribuent les menaces et justifent ces combats. Des bannis aux banlieues, on le sait depuis toujours, que la ville fabrique la matière de sa propre exclusion. Mais la campagne au-delà de la ville n’existe pas, c’est l’espace de transition entre deux villes, alors on n’habite plus que ce mouvement entre deux rues pour éviter d’en rester là, de relever de ces violences qui s’élèvent autour de nous en tours majuscules.

J’apprends hier le sens de la fondation de Rome — qu’elle est à l’image des noms de ces hommes, quand l’Antiquité était contemporaine : une fiction. C’est toujours la même : on porte le nom d’un homme qui, autrefois (dans un temps que tous savent imaginaire) était venu ici pour l’apporter : on est fils de cette légende. Julius, fils de Jules — qui n’était qu’un personnage de papier et de pensée. Semblable est l’origine de la ville : un homme d’ailleurs est autrefois venu ici, pour la bâtir : on sait bien qu’Enée, ou qu’à Marseille Protis, ne sont rien que des histoires pour les enfants. Les récits de fondation grecque, ou romaine, sont tous les mêmes. Un étranger arrêté ici, parce que le site était beau et la terre prometteuse. Il n’y a pas d’autre origine que ce récit de vieillards. L’Origo de l’immigration comme du levain sur les terres sèches d’une ville qui aura toujours eu lieu.

La naissance de l’Histoire est une saloperie. Quand commence le temps — et pour la rendre incontestable, on la date évidemment de la naissance d’un homme fait dieu, ou d’un dieu fait homme — surgit une ville avec ces quartiers déterminés par le passé à devenir ce qu’ils seront : des zones façonnées par leurs fonctions. Quand l’usage vient la transformer, ils ne nomment pas cela la vie, mais trouble à l’ordre public.

Ici, on entoure la ville de cités fermées, au centre desquelles on voit la cité elle-même, et jamais la ville ; ici, la mer est à portée de main, invisible. On n’en perçoit que le vent et parfois, le soir, les hurlements d’oiseaux affolés.

Ici, on organise les circulations de l’hypercentre au centre commercial, des lignes de bus recouvrent des lignes de métro sur cinq cents mètres par dessus lesquelles on construit des lignes de tram —pendant ce temps, des quartiers entiers à moins de dix kilomètres sont coupés de la ville, les bus doivent prendre l’autoroute pour les rejoindre.

Sur le Vieux-Port, une inscription dit qu’ici des hommes de Phocée ont débarqué, d’où rayonna la civilisation. On rêve longuement sur cette civilisation, en se demandant laquelle est-ce ; peut-être en aurait-il fallu une autre. Peut-être celle qui était là, avant le début de l’Histoire, était préférable.

J’ai vécu longtemps dans cette ville qu’on avait rasée pour permettre l’avancée des troupes, empêcher que des émeutes ne puissent se former, et surtout, organiser les sorties du Prince : depuis son palais jusqu’à l’Opéra, une grande ligne droite. Aujourd’hui, des millions de touristes viennent voir ces tranchées à ciel ouvert — ville la plus visitée du monde, Paris acquise au prix de Paris. Impossible, en remontant l’unique et rectiligne rue Soufflot, de ne pas penser à ces deux ou trois rues tortueuses qu’il fallait alors gravir pour atteindre le Panthéon ; en se retournant, on ne voyait pas le Jardin du Luxembourg ; les barricades ici, étaient imprenables. Des bus allemands et polonais déversent maintenant des centaines d’appareils photo en bandoulières sur la place.

On vit dans des villes impossibles dont les plans obéissent à des lois pensées contre ceux qui les peuplent. On ne sait plus si on est issu de ce monde ou si on l’a fabriqué. On erre entre ces noms propres qui nomment les rues, et on se prend à rêver à l’Origo légendaire de nos vies — nommer certaines villes en pure perte, des rues en fonction des années, des lieux avec des noms de romans. Sur le chemin de la fac, je dois passer par l’impasse des Écoliers, qui n’est pas une impasse.

Autrefois, je vivais sur cette colline formée du cadavre des hommes qui avaient levé les remparts, aujourd’hui disparus — les faubourgs à l’ombre des murailles étaient devenus le centre de la ville. J’y pense souvent : chaque ville est cette colline, et le centre, à force de tout recouvrir pour tout détruire, disparait peu à peu.




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11 février 2015


Incapable d’avancer autre chose qu’un jour après l’autre. Les trajets de Marseille à Aix se ressemblent : les virages, les moments où la mer arrive, je les anticipe maintenant, ce tunnel qui débouche soudain sur la ville entièrement allongée — la répétition des jours qui peinent à fabriquer autre chose que des semaines, et des mois.

L’écrire ne ferait que donner la liste des jours ; des semaines ; des mois — alors, ne pas écrire, prendre en photos de temps en temps la ville comme elle est debout. Sur le mur, des inscriptions : il y en a tant, un roman immense que personne n’écrit, et qui s’efface : c’est la ville ici, elle n’a pas besoin d’autres récits. Et les grafs que je lis s’impriment en moi tant et si bien que je n’écris plus, dans ces carnets ; impression que tout déjà est écrit, qu’il suffit de prendre en photos, ici ou là, d’arracher aux murs certains cris, certaines tendresses pour nommer le jour.

En rentrant du froid, il y a la chaleur de l’appartement ; la douceur ; et par la fenêtre, on peut voir la lumière qui s’allonge chaque soir, qui résiste, qui dure ; mars avalera vite février ; déjà, la nuit s’éloigne. C’est seulement un mois qu’il faut apprendre à laisser passer, lui aussi.

Mais à mesure qu’il passe, tâcher chaque jour de lui résister. Jusqu’au cadavre du sens, résister au sens, écrit l’ami, par mail. Dehors, on semble tirer leçon des jours avant de savoir le nom du jour. Des expressions : le coup d’après. Des phrases comme : séquences médiatiques. Des postures comme : gagnant à long terme. Je comprends de moins en moins ce que je lis dans les journaux. Est-ce qu’il faut résister à cela aussi ?

Les trois types dans ce café, hier : mais dans quel monde on vit ? (ils répètent en boucle). La question est digne. Je les regarde lentement : ils sont le produit de ce monde, et ils sont broyés par ce monde. Ils regardent dans quel monde ils sont sans voir que l’ombre qui recouvre ce monde est la leur. Partir vite, sans attendre les insultes.

Demain dans le bus, je retrouverai les virages, les moments où la mer arrive, où la ville s’allonge derrière le tunnel qui déplace la masse des collines après lui : et l’alignement des voitures dans les parkings à perte de vue de Plan de Campagne. À travers la salle de classe, il faudra parler à voix haute de ce qu’on croit posséder comme savoir, mais qu’on avance comme son corps dans le noir, et que la pièce est longue, et qu’elle pourrait déboucher sur une autre, ou des escaliers vers la cave.

Dehors, l’Histoire est chaque jour son recommencement, sans doute. La liste des jours se confond avec celle des cadavres. Celui du sens est introuvable : tant mieux, peut-être. L’illusion qu’il s’est enfui et qu’il a refait sa vie. Ici, les révolutions sont celles qui s’inventent, dans le soir qui mord sur 18 h et qui commence tout.

Dans ce journal irrégulier, il faudrait noter simplement cela : la force d’avancer un jour après l’autre le jour suivant qui le recommence.



arnaud maïsetti | carnets

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