JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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12 mars 2019


« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces enfants. « Élève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos voeux » on t’en prie.

Rimb.


La mer n’est jamais calme. C’est à cause de l’horizon. Du vent possible. Des papillons en Norvège, des cris d’enfants qui font battre l’air jusqu’ici en tempête. Le pire n’est pas certain : il est toujours possible. Le meilleur aussi. On est entre les deux. Non : ne tient qu’à nous d’incliner vers le vent qui porte.

Par fort vent, le risque de noyade. Sans ce risque, pas de plongée dans la vie même, son élément vital. Sans ce risque, pas de possibilité de remonter à la surface. Tant pis pour le vent ? Tant pis pour moi : je veux bien le vent. Je fais le vœu du vent. Je cherche désespérément une comète pour le faire.

Ou autre chose : je fais la liste : il n’y a pas qu’apercevoir une étoile filante ; il y a aussi arracher les pétales d’une marguerite ; ou souffler sur l’aigrette du pissenlit pour faire s’envoler ses akènes – le désir de réaliser le désir est d’un raffinement toujours plus délirant, toujours plus impossible.

Je me souviens quand, ce mois d’octobre (il y a longtemps), je ne cessais d’apercevoir des jeunes filles en pleurs (dans le métro dans la rue chez des amis : des filles qui refusaient de ne pas pleurer, et le faisaient sans explication, terriblement simplement) : un matin, je me dis : quand je croise une jeune fille inconnue en pleurs, je fais un vœu. Ce jour-là, je n’en vis pas ; et jamais plus depuis, je crois (cette croyance est-elle un geste de foi ?)

La liste est sans doute encore longue : je ne la connais pas. Est-ce que peler une clémentine d’un seul tenant autorise le vœu ? Est-ce que faire le café sans le renverser, aussi ? Et vivre sans la pensée de mourir ?

On fait un vœu
pour que la vie s’incline : qu’elle se porte jusqu’à nous, non ? On fait le vœu que tout commence encore, que rien ne recommence pourtant. On fait le vœu que rien ne soit effacé des joies brutales, celles qui n’existent plus. On fait le vœu des joies brutales.

Je prolonge la liste : dormir sans cauchemar ; rêver de mes mains ; passer la nuit ; passer l’hiver ; passer le printemps ; renverser le gouvernement ; tenir en équilibre sur ses mains trois secondes ; passer sur la corde tendue à deux mètres du sol entre les deux arbres : toutes choses qui nous accorderaient un vœu. La vie, cette lampe qu’on frotte. Je sais bien qu’il ne faut rien laisser de notre désir à des souhaits puérils qui ne dépendent pas de nous.

Tant pis.

Je prolonge la liste : ouvrir les yeux quand tu as les yeux fermés ; se réveiller à 3h33 (ou 5h55) (plutôt à 5h55 s’il vous plaît) ; réciter le temps des cerises sans erreur – je sais déjà le vœu que je ferai alors - ; jeter en l’air une cuillère et la voir tenir droit et debout ; se jeter dans la vie et tenir droit et debout ; arracher ensemble l’os du poulet et le briser en son milieu, à part égale.

Alors on dirait chacun le vœu à voix haute. On se laisserait emporter par le fort vent parce qu’on serait soit-même le vent.




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11 mars 2019


Qui, sinon ceux d’entre nous qui ont souffert, pourrait témoigner que notre force excède notre malheur, que l’on sait se relever après avoir perdu et que l’on peut vivre sans illusions.

Ingeborg Bachmann


Je ne prendrai pas de photo des masques, des corps, des postures, je manquerai inévitablement les cris et la lumière, l’intensité des circulations, la fluidité de la ville autour qui semblait naviguer avec les mouvements de la foule. Je marcherai seulement comme si c’était possible. D’ailleurs, ce ne l’est pas : dès le premier pas, on m’arrête et m’enfarine. Evidemment, je n’étais déguisé qu’en moi-même, et ça ne prend pas.

Du Carnaval Indépendant de La Plaine Noailles Réformés & Belle de Mai, les médias diront le lendemain (aujourd’hui) qu’il a dégénéré vers la fin. Comme si les insultes chaque jour du pouvoir, les violences partout visibles dans le quartier – le mur qui donne envie de pleurer à chaque fois –, et qu’à deux pas la rue d’Aubagne effondrée n’étaient pas les signes d’une politique dégénérée jusqu’aux crimes. Le soir, si le grotesque arc de triomphe est badigeonné de phrases joyeuses et terribles, c’est pour la terrible joie, pleine de colère, quand il faut reprendre possession des murs de la ville. La nuit plus tard encore, évidemment, les affrontements auront lieu sur la ZAD devenu ce chantier, ce charnier de ville où les flics balanceront les grenades défensives en désespoir de cause. Dégénéré ? Je cherche le contraire de ce mot.

Dès le deuxième pas dans le carnaval, on m’arrête : je me suis rendu coupable d’avoir dépassé et franchi le cortège. Me voilà puni. Une cartomancienne magnifique me tend un jeu de cartes, un peu désolée. Je dois tirer une carte au hasard (il n’y a pas de hasard). Cette carte est évidemment la plus belle du jeu – je n’ai pas besoin de voir les autres pour le savoir. La cartomancienne procède à la lecture dans la fureur de l’orchestre désaccordé autour de moi. Elle dit : c’est la quatrième carte, celle de la force et de l’harmonie. Et elle s’en va.

Devant les murs de La Plaine, je suis trop loin. Je regarde et ce soir écrire me fait honte, j’écris pourtant, peut-être à cause de la honte. J’écoute les chants et les colères, et l’ivresse de la joie d’être de ce côté des choses, de la vie librement lâchée sur la vie.

Non, ce n’est pas vrai que je suis émerveillé soudain. Seulement, l’émerveillement est mon regard natif sur toutes chose quand je regarde pour la première fois le jour qui venge. Alors je regarde, avec mes yeux émerveillés qui sont les miens.

Au pied des murs de La Plaine, je ne vois pas les compagnies de CRS derrière tout près, seulement les taches rouges que font les costumes au loin, au près, qui dansent la danse folle de toute la vie.

Le soir, je dessine sans intention particulière : les visages, sauvages la plupart, sont tendres aussi. Je sais ce qu’il regarde. Quelque chose derrière moi qui est aussi en moi : et qui tremble, doucement, simplement, terriblement. Je ne cherche pas l’harmonie en moi : seulement à m’ajuster à ce chaos que fabrique le monde désirable.

Quant à la force, je sais aussi que c’est ma carte au tarot – la jeune fille qui ouvre la gueule du lion comme une caresse, cette carte à l’érotisme délirant –, je sais que d’une force, on ne perçoit que les effets, et qu’elle reste invisible. Je sais que je suis aussi la faiblesse et qu’il faut lui accorder une grande part pour traverser l’une et l’autre, que cette traversée est seule celle qui vaille : et je ne sais peut-être que cela.




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8 mars 2019

Des capitales surgissaient au milieu de son enfance sablonneuse. Des capitales comme des cactus sous le ciel. Des cactus comme des soleils verts, rayonnants de rayons aigus, trempés de curare. Son enfance, comme un sahara, tout minuscule ou immense — on ne sait — abrité par la lumière, le parfum et le flux de charme personnel d’un gigantesque magnolia fleuri qui montait dans un ciel profond comme une grotte, par-dessus le soleil invisible et pourtant présent. 

Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs

Ne pas avoir le goût des fleurs ne m’empêche pas de les voir : le magnolia dressé vers le ciel, comme sûr de sa légèreté, certain d’atteindre le ciel et plus encore, la nuit même, ce qui dépasse le ciel et la nuit : je suis capable de le voir, de mesurer la démesure et de m’incliner, et même d’en emporter l’image, pourquoi pas de l’écrire, un jour, si je savais viser. Du magnolia, je sais reconnaître aussi la vanité. Je sais lire la mienne. Après tout, le ciel commence peut-être au bord du dernier pétale d’un magnolia planté dans le sol en béton de Cassis.

Je suis face au magnolia comme devant les foules qu’il faut fendre quand on descend la Canebière vers dix-sept heures, face à la mer en contrebas et que le soleil tombe corps et biens droit à la mer, s’agrippant de toutes forces à mes yeux, lacérant jusqu’à la rétine l’image que je me fais du monde. Je suis face au magnolia comme devant ce qui me dépasse : les voitures au feu, le désir, l’intelligence révolutionnaire, la beauté d’une ville qui brûle au soleil de mars. Ce qui me dépasse : tout ce que je tâche de rejoindre et me déchire.

La tentative du magnolia de mordre le bord du ciel est désespérément vraie : elle est peut-être la seule attitude possible et digne. Ne pas renoncer à la terre, ne pas céder sur l’impossible. Dans la déchirure du magnolia, je lis la seule existence qui vaudrait la peine. Je lis la peine de l’existence aussi : mais le magnolia n’est pas condamné aux racines ni au vide — plutôt à la soif.

Moi aussi j’ai soif. Il faudrait un traité de la soif qui donne le désir de la soif. Le magnolia est en avance cette année : ou est-ce l’année qui prend de l’avance sur elle-même. Il faudrait une politique du magnolia : celle qui prend de la vitesse, s’abat comme la foudre qui précède le tonnerre. Je suis face au magnolia comme la peur de l’enfant après le tonnerre qui succède à sa joie devant la foudre. Je suis peut-être aussi le désir de l’enfant de mordre dans le magnolia pour s’emparer de sa force. Je suis plus sûrement la main vers le magnolia qui va arracher ses feuilles pour les rouler dans la paume et sentir qu’il existe même mort.

Cette enfance séchait sur son sable brûlé, avec, en des instants rapides comme des traits, minces comme eux, minces comme ce paradis qu’on voit entre les paupières d’un Mongol, un aperçu sur le magnolia invisible et présent ; ces instants étaient en tout point pareils à ceux que dit le poète :

J’ai vu dans le désert
Ton ciel ouvert…
J. G.





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2 mars 2019


La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages !

Rimb., « Ouvriers » (Illuminations, 1873 1875)


Il n’y a pas d’autres mondes. Il n’y a pas de refuge. Il n’y a pas de remède, ni de poison – pas de solitude et rien contre l’évidence qu’on est seul, il n’y a pas de ; pas de.

On marche sur les pierres et on appelle ça des chemins, on appelle ça des jours ; on croise des regards et ça ferait une vie passée comme une passante disparue à l’angle de la place : plus loin, plus tard encore dans cette vie, on entend des poèmes sublimes hurlés contre les blocs de béton que les flics du monde lèvent pour enfermer les matins et les soirs mais on est de l’autre côté de l’automne : la dignité du poème aura existé pour toujours et elle aura nié ce qui nous nie, mais on sera quand même de ce côté de l’automne sur quoi aura passé l’hiver que le printemps vient mordre déjà – les murs sont là encore, et les poèmes, où ? Sur les enregistrements, la voix venge l’histoire. Et moi, où ? La vie a passé sur moi aussi comme le temps, et comme le nuage passe sur la vitesse de la terre pour engloutir le soleil et avec lui le ciel entier des choses perdues.

Je prends la voiture et je roule avec les vitres ouvertes et la musique si forte pour ne pas m’entendre.

L’histoire – la grande comme les autres – sont des seuils qu’on franchit successivement, des dates qui seraient des jalons, des naissances successives qui nous donneraient naissance. J’ai renoncé à retracer le chemin depuis le présent. Je n’ai pas renoncé à ces naissances. Sur la peau, le corps retient ce qu’il veut : des dates mais des noms aussi. On est une ville : la ville se sert des noms pour dire les rues et qu’on puisse se repérer dans le bordel de cette réalité. Sur nous, c’est peut-être pour apprendre à mieux se perdre, à trouver autre chose. Je sais bien quand la beauté a lieu – quand le soir tombe, ou vers la fin de la pièce, du film, et d’un regard –, je m’y confie.

Dans le froid du soir, on se sent exister au moins. Après il faut partir, il faut s’éloigner.




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27 février 2019


Lutte, lutte, la peine grandit, l’étendue aussi, parfois la
résistance. Ne croyez pas, je ne suis pas la plus refuseuse
quoique je le sois extrêmement.

Henri Michaux, « L’espace aux ombres » (Face aux verrous)


Dans Ce vieux rêve qui bouge, il y a la lumière qui passe et qui désire passer davantage, les hommes qui traversent le plan et l’image qui attend qu’ils le traversent entièrement avant de mourir, les corps des hommes fatigués et ceux qui ne le sont pas encore et qui voient dans l’autre ce qu’ils ne veulent pas être et qui le deviendront peut-être (le désir, c’est ce peut-être), il y a ce qu’on dit sans mot, il y a l’usine qui ferme et avec elle le monde possible, les herbes folles déjà qu’on arrache d’une main pour s’en faire une cigarette pour de faux d’enfant sauvage et adorable, il y a l’adoration pour le ciel qui change, celui des corps, et pour celui qui ne change pas : c’est le désir encore. Dans Ce vieux rêve qui bouge, il y a aussi les quelques mots qui s’échangent pour les prolonger entre soi et quelque chose en soi qui voudrait pleurer et qui pleure aussi, parce que les images réveillent des blessures qui s’éprouvent mieux après ces images et pour se sentir vivant comme le garçon allant d’une ville à l’autre réparer les mêmes machines, toujours les mêmes, et toujours désirant dans le monde mourant qui est le nôtre : alors on cherche nous aussi à prolonger ce qui reste de vivant en nous, et auprès de nous. Ce n’est pas vrai que le monde aura le dernier mot. Ce n’est pas vrai. La preuve : on est encore capable de pleurer pour ne pas accepter ce qui pourrait disparaître de nous et qui est le seul héritage qu’on accepte de nos pères – le ciel qu’ils nous ont légué et cette façon de le regarder depuis la terre qui fait tenir debout encore, et le ciel et la terre, et nous avec eux, non pas sous le ciel ou sur la terre.

Il y a ici un grand résistant. Sa défense est par lames tournantes (je vous traduis, car des lames, on ne peut espérer en trouver, ni en avoir l’emploi). Rien n’a pu le vaincre. Depuis neuf cents ans et plus qu’il est décédé, il refait sans membres, mais non sans un vouloir plus solide qu’acier sur terre, les mouvements d’un infatigable refus.

H. M

Je crois encore à des images fabuleuses. Par exemple : que dieu nous maintient dans l’existence à chaque seconde. (Seulement je sais que Dieu est mort et son corps introuvable : et cette image là, je ne sais pas où la déposer dans le puzzle que je possède, sans avoir le modèle). Je crois que la vague parcourt Marseille jusqu’à New York (on a beau me dire que la particule d’eau reste sur place et que l’onde se propage : je ne le crois pas. Ceux qui savent ne savent pas ce que l’image fabuleuse produit en moi). Par exemple : Je crois qu’on découvre des mots pour mieux réveiller la réalité (par exemple : encyclie ; frondaison ; liminal ; ciel). Par exemple : que le monde s’organise contre nous. Par exemple : que la police est partout. Que tout n’est pas politique. Que toute insurrection n’est pas désirable en soi. Qu’il y a des choses à sauver : l’enfance ; la douleur ; le silence. Par exemple : que la solitude est une manière de marcher. Par exemple : que la vie grandit par mutilation successive. Par exemple : que la nuit est une vengeance. Par exemple : que dire non est la nuit dans le jour.

Liste à compléter.

Rien n’a pu passer entre ses défenses (c’est qu’il est terriblement vite). Arrivera-t-il à mourir vraiment ? Les Présences Hautes elles-mêmes l’ont abandonné aux siècles. Et lui, brave au-delà des braves, défie toute approche, toute acceptation. C’est dans cette sorte de moulin à ailes dures, lui-même secoué comme plancher d’un avion qui décolle, qu’il demeure invaincu. Les pales du « Non » refusent l’envol de l’ange.

H. M




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25 février 2019


L’azur, certains soirs, a des soins de vieil or. Le paysage est une icône. Il semble qu’au soleil couchant le ciel qui se craquelle se reprenne un instant à croire à son bleu. Un jour inespéré se lève tandis que sur la mer la nuit reprend ses appuis.

J.-M. Maulpoix, Une histoire de bleu


ce qu’on cherche à prendre les soirs comme on prend des animaux sauvages des regards des possibles on ne sait pas on le fait on regarde on tend l’appareil on prend on s’en va on est un voleur on prend les soirs comme la fuite comme ce qui reste encore possible comme sur le pas de la porte on jette un regard pour mieux l’emporter on ne sait pas on ne sait vraiment pas mais c’est faux on sait pourquoi on le fait pour simplement être plus léger de ce qu’on a arraché à toute cette vie qui passe qui est passée déjà mais qu’on espère plus vive encore et moins désespérée simplement parce qu’en passant on a emporté avec soi la vie traversée par la vie pure des regards bleus d’être noirs clairs

tu disais n’aies pas peur mais je n’ai pas peur je suis calme et tranquille comme dans la chanson où la voix dit je suis calme et tranquille calme et tranquille tu ne la connais pas je crois que je suis le seul au monde à connaître la voix qui dit qui répète je suis calme et tranquille et quoi en faire seulement les déposer ici le matin je me réfugie dans quelques années vécues il y a des siècles pour trouver les forces et c’est le contraire du refuge tu disais le sombre et la couleur du sombre là où je cherchais l’éclaircie au milieu de la nuit qui allait se déchirer dans la vie de ma vie d’il y a des siècles je regardais la poussière aussi sur la nuque et je voyais la mer je sais ça ne veut rien dire ça ne veut rien même pas le rien seulement ça veut comme ça désire et ça désire mieux voir ce qui reste dans le ciel de vivant sous la terre et si c’est ton ombre alors je veux bien oui je veux bien je m’y résignerai dans le deuil des nuques brisées par les siècles et les désirs perdus mais si c’est le bleu je l’accepte tellement aussi comme un ciel du soir pour mieux passer la nuit tellement




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20 février 2019


Il existe en nous plusieurs mémoires : le corps, l’esprit, ont chacun la leur, et la nostalgie est une maladie de la mémoire physique.

Balzac



C’est trembler : et dans le tremblement, ce qui reste immobile bouge encore, tremble sur place. C’est trembler, ce bougé des choses par quoi on est traversé. La lune est une image – mais de quoi ? Pas d’elle, évidemment. De mon regard sur elle. Toi tu le sais.

Du corps tremblé, ses mouvements nés de l’intérieur du ventre – vers le corps déplié, vers le corps soudain arraché à lui-même, le corps qui serait le prolongement du corps, les mains non plus attachées à lui, mais liées comme à un centre en mouvement. Le corps délié enfin. Contre le corps délié frotte le corps en tension encore, en contrôle : frottement auquel je me frotte, un chat contre les parois de cette vie.

Trembler, c’est aussi devant ce qui bouleverse, reconnaître qu’on tremble aussi en accord avec ce qui tremble. Impossible de saisir la lune, seulement son tremblement qui est peut-être le mien, à cause du froid, de la peur, de ce qui n’a pas de nom. On dépose l’image comme on dépose un roi : pour en finir et trouver des forces pour être dépossédé de tout.

Ceux qui fabriquent des images, des peintures, des sons – peut-être surtout ceux-là – savent bien que le tremblement est la matière, pas du tout ce contre quoi il faut lutter. Dans la lutte, le tremblé sauve : il permet le jeu trouble du désir et des colères, ce jeu qui est le centre vide à partir de quoi toutes les pièces autour bougent, remuent, déplacent les perspectives. Dans les voix qu’on entend, le tremblement des lèvres, la fragilité d’une hésitation, et dans la phrase, tout ce qu’on entend du tremblé recouvre le sens du mot : ce qu’on veut dire s’affirme dans ce creux des choses où tremble un autre langage, celui du corps.

Délié, le corps paraît possible : pourrait être libre. Un autre langage, celui dans la calligraphie qui alterne les pleins et ces déliés qui sont autant de respiration. Délier le corps : rendre possibles les regards, enfin : rendre possible de se taire et de se comprendre, rendre possibles les nuits quand la lune pleine à craquer laisse la place à des corps et leurs regards posés sur ce qui face à eux les lie.




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15 février 2019

Une chose indispensable : avoir de la place. Sans la place, pas de bienveillance. Pas de tolérance, pas de… et pas de… Quand la place manque, un sentiment, bien connu, et l’exaspération, qui est l’insuffisante issue. Avoir plus de place, tu peux avoir plus de sentiment, plus variés. Pourquoi dans ce cas t’en priver.

Henri Michaux



C’est ce qui manque le plus. Ce qui rendrait cette vie possible. Le temps, l’espace où déposer ce temps – simplement le temps de laisser se défaire le temps, ou le remplir : trouver le rythme propre à nos corps. Évidemment tout complote contre nous. Le temps de faire les choses à faire, et le temps a disparu. La ville s’organise en rues à prendre comme des citadelles : c’est nous qui sommes pris en elle. Dans la toile de l’araignée qui prendra le temps de nous dévorer vivant, lentement.

Si on avait le temps d’avoir le temps seulement. Se dégager de l’espace où prendre le temps : cette fois comme on prend le thé, comme on prend ta main.

Il est peut-être temps de comploter contres ces complots. Vivre la nuit, ne pas dormir (ou seulement le jour, le matin jusqu’à tard : décider que l’aube aura lieu à midi – et tant pis pour ceux qui patientent à la porte, et qui devront de toute manière partir trop vite pour rattraper le temps qu’ils croient perdu). Une fois en retard, on est en retard pour toujours sur tout.

Est-ce que tu es préparé ? Que fais-tu contre le foisonnement.
H. M.

Contre le foisonnement, je fais le mort. Ça ne suffit pas évidemment. On me croit endormi : on me réveille.

Il faudrait trouver comment conjuguer le retrait et l’attaque : s’extraire de ce monde pour mieux trouver un angle ouvert, un point faible. Il n’a pas de point faible : c’est un poing fermé dans un ventre. On découperait le ventre, tout se déverserait. Et on n’a pas de vêtements de rechange.

Ou attaquer à mains nus, et nu : mais comment éventrer un corps avec seulement ses ongles ? Et puis je suis calme, et terrifié. Ma terreur explique le calme : et le calme recouvre mal une terreur qui brûle. Je ne veux pas être rassuré : seulement trouver comment ouvrir un poing fermé dans un ventre. Et mieux désirer.

Si l’énervement général dans les villes émettait des billes, des billes qui s’écouleraient dans les rues, s’accumulant dans les plus étroites, dans les immeubles élevés dégringolant sur les marches des escaliers avec un bruit monotone et martelé, ne serait-ce pas plus sain, plus vrai, plus adapté ? Sans doute des problèmes suivraient. N’est-ce pas l’occupation même des cerveaux d’hommes que de résoudre des problèmes ?
H. M.

X sur Y égale W. On sait bien qu’on ne peut résoudre une équation avec seulement des inconnus. C’est pourtant ce qu’on fait chaque jour que dieu fait (il en fait un par jour, la nuit, quand il croit qu’on dort).

La folie du monde est partout : rationnelle, têtue, inqualifiable. Contre elle, ce n’est pas de rationnalité dont nous avons besoin. Mais seulement de nos corps, et du désir d’éprouver davantage nos corps. Ce n’est pas d’armes seulement : mais d’une manière d’habiter différemment le temps.

L’épreuve du feu est aussi une façon de traverser : de renaître ? Je trouve des manières insensée de tenir langue à ce qui se tient à bout touchant et qui manque, qui fait défaut à cette vie : mais je ne sais pas ce que c’est pourtant. Il faut rejoindre (le jour quand c’est la nuit, et la nuit quand c’est le jour). Et sans chercher de réponses, traquer les signes, provoquer le temps comme un adversaire. On jette parfois une pierre sur un mur non pour l’abattre, mais l’entendre résonner.

Au revers qui paraît l’endroit, au cœur d’une prise sans emprise, au long des heures, à l’orée de l’indéfiniment prolongé de l’espace et du temps, attrape-dehors, attrape-dedans, attrape-nigaud, dis, qu’est-ce tu fais ? Qu’est-ce que tu es, nuit sombre au-dedans d’une pierre ?
H. M.

À cinq mètres, j’entends une voix qui parle dans mon dos, sur la place qui reçoit les dernières lumières du quinze février deux-mille dix-neuf bientôt perdu pour toujours. Il y a beaucoup de voix, mais je m’attache à elle : je sais pourquoi. C’est qu’elle parle en elle autre chose : comme une obsession de chercher à traverser ce qui entrave. (C’est mon délire, mon désir). Alors je tâche moi aussi de traverser : les autres voix, les cris des oiseaux, les passages des voitures. Au milieu de ce bruissement opaque, je n’entends pas ce que dit la voix, mais je perçois la voix, toute nue.

La nudité de la voix est ce qui m’attache à ce présent, tandis que je l’écris.

Je ne cesserai pas de vouloir l’entendre jusqu’à la *tombée de la nuit. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est tout ce qu’il me reste.

Le continent de l’insatiable, tu y es. De cela au moins on ne te privera pas, même indigent.

H. M.




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13 février 2019


Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main, nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le cœur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets d’eaux qui rejoignaient les autres nuits.

André Breton/Philippe Soupault,, « La Glace sans tain », Les Champs Magnétiques (Littérature, nº 8, Octobre 1919)

Bob Dylan, In the evening (1961, Live "Minnesota Hotel Tapes")


Le soir sait très bien ce qu’il fait : il tombe. C’est sa tâche, chaque soir, et le jour même : il sait où il va. Il faudrait entendre la leçon : tomber n’est pas s’effacer – c’est aussi reconnaître la route, savoir qu’on rejoint.

Les nouvelles tombent aussi : les bras ; les corps (la loi) ; les coups tombent ; minuit tombe aussi jusqu’à une heure du matin : les têtes (ce ne sont jamais les bonnes) ; les murs ; les tours ; les statues des princes ; les feuilles aussi, les yeux quand soudain on pense à.

Le voile tombe aussi (dans le regard) – on est de ce côté de la déchirure, il faudra attendre avant de dire un mot : on est de ce côté du silence, séparé.

Les salauds ne tombent que pour rebondir. C’est à cela qu’on les reconnaît : Les voir tomber nous fait enrager quand on sait la relève à venir : que ce soit eux ou d’autres salauds qui prendront le relai, quelle différence ? Les salauds ne tombent que pour laisser la place à d’autres comme eux : bien sûr, c’est tout ce monde qu’il faudrait faire tomber.

Oui, on ne pensait pas que le monde serait capable d’être plus laid : il le peut, il le prouve. La honte d’être un homme, on ne s’en défait pas – parce que certains jouissent de détruire des vies puisqu’ils sont hommes, on ne sera jamais plus en retour certains d’être ce qu’ils ne sont pas. On se dit qu’on est des hommes comme eux le sont ? Et qu’être hommes suffit peut-être à détruire ?

On regarde le soir tomber, on en fait partie – on a parfois de ces croyances qui sauvent.

Qu’est-ce que le soir rejoint ?

La nuit pouvait continuer ce soir-là ; et pourtant : la nuit continuera, plus tard, bientôt – tu partais dans cette promesse.

Les heures qui passent ne t’appartiennent pas ; toi, tu es d’ici seulement – quand le lendemain matin, les motards s’arrêteront pour voir le soir devenu de l’aube toute crue, tu t’arrêteras aussi, pour lui écrire quelques mots.

Tu voudrais emporter les voiles avec toi, les déchirer – les voiles, plutôt que des larmes sur le visage.

Le passé devrait servir d’arme pour traverser les mauvais jours – de rien d’autre. Si c’est du sel sur les plaies, il faudra pouvoir lécher sa main, et sur les lèvres, passer la langue.

Des phrases courtes, c’est tout ce qu’il reste d’une journée si pleine et d’une nuit aux milles rêves ; des mots déposés sur la table (je les ai emportés avec moi) ; des colères qui sont autant de terreurs ; des désirs comme de voir le ciel, mais de dos ; des instants qui ne durent pas, mais qu’on éprouve terriblement ; des silences.

Les coureurs sur la corniche sont mes frères et mes sœurs. Ils longent la vie qui s’achèvent et font rouler la terre sous leurs pieds. Ils disent que tout n’est pas fini. Ils racontent l’histoire des solitudes partagées. Ils voudraient s’approcher de ce qui commence. Ils désirent encore désirer encore. Ils ne le savent pas. Ils ne savent rien. Ils respirent si fort la mer échouée à leur pied. Ils ne se satisfont pas de ces échecs. Ils entendent les rires. Ils savent que ces rires repoussent la mort de l’autre côté des choses.

Les autres nuits passeront par moi.




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11 février 2019


[...] les ténèbres sont des apparences ; la nuit est une illusion des étoiles, le gouffre Dieu est plein de colombes et non de corbeaux. L’immensité a des entrailles de mère ; les soleils sont pleins de pitié pour les souffrances, et le ciel a des larmes plein ses étoiles. Ô hommes, tout aime. Ô bêtes, tout aime. Ô plantes, tout aime. Ô pierres, tout aime. Le firmament, ô vivants, est un pardon infranchissable. Et maintenant mourez.

Séance spirite du 22 mars 1854,
paroles recueillies par Victor Hugo auprès de la Table

Jack The Ripper, Old Stars (Ladies First, 2005)


Trajectoires qui se croisent : se longent, qui jamais ne se confondent ; trajectoires comme deux parallèles qui se couperont à l’infini (il faudrait pour cela que le plan soit courbe, et les droites amoureuses). Trajectoires de ces jours – nuits qui s’écartent, comme des jambes, qui voudraient ne pas s’espacer l’une de l’autre, et qui fabriquent du temps, de la patience toujours sur le point de se retourner en impatience. La nuit pourrait dire viens ; elle le dit – c’est à cela qu’on la reconnaît.

On la reconnaît aussi au jour, quand il s’efface.

« Parler du ciel sans le montrer jamais » – je ne sais pas : moi, je le regarde et cela m’attache à la terre. Je sais que le ciel est vide, et d’ici, je le vois sans aucun désir, plutôt pour m’assurer que mon ombre tombe à mes pieds. Du ciel, j’en éprouve plutôt la douleur comme les hommes qui pensent à leur amour perdu. Il n’y a pas de terre sans le ciel qui le porte. Et puis, on ne sait pas de quoi serait fait la mer sans les reflets qui tremblent à la surface des nuages qui s’éloignent. J’en suis là.

On frôle les étoiles mortes ; on conduit sous les tunnels dans un sens, dans un autre ; on se gare aux endroits interdits, sûr qu’il faudra passer la nuit à la fourrière ; on regarde des acteurs pour ce moment où ils disent où le spectacle fait défaut, et qu’ils le complètent pour ouvrir grand les portes au dehors ; on regarde autant les musiciens qu’on les écoute, pour saisir sur leurs lèvres mêmes non pas d’où viennent les mots, mais où ils vont (ici) ; on passe aussi ; on ne se comprend pas ; on s’excuse, on ne cesse de le faire ; on manque les plus belles pièces comme les phrases, qu’on ne trouvera que dans la solitude de trois heures du matin, et seul ; les paragraphes du livre, on les écrit dans le sommeil et à l’aube tout s’efface : on écrira cet effacement.

On ne regarde pas les étoiles parce que leur lumière ne témoigne que de leur disparition.

Approcher. C’était tellement de ces jours le mot.

Est-ce qu’on parle une langue qui nous isole ? Et comment passer d’une langue à l’autre, de soi à ce qui nous en libère ? Il faudrait peut-être seulement se taire, et comme dans ces moments où la foule est une vague, sentir l’autre nous soutenir l’épaule pour ne pas qu’on tombe. Il faudrait ne pas tomber.

Contre ce monde, l’hostilité grandit. On fait le compte de ce qu’on perd en chemin : on se sent presque honteux de laisser une place au rire – mais c’est la vertu aussi de ces jours tristes dans ce bas monde : qu’il oblige à réinventer les joies autant que la peine, pas seulement l’amour : et ce mot de vengeance si pauvre quand il porte sur l’autre, et si terriblement essentiel quand il se tourne vers l’histoire, le présent.

Si la nuit est une illusion des étoiles, c’est pour nous apprendre à voir dans le jour ce qui nous en délivrera. C’est aussi une croyance : que si ces étoiles sont mortes, c’est à présent qu’on les reçoit : c’est ce présent seul qui compte, est désirable, est cette paroi sur laquelle je m’appuie de toutes mes forces comme sur un corps.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud