JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
WebBlog des Carnets d'Arnaud Maïsetti

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11 mai 2016

Mercure (passant invisiblement devant le soleil, pas plus grand qu’un point, à peine, et se déplaçant, 88 jours suffit à faire une année, glissant dans le vide comme s’il était infini, et comme si nous n’étions pas, ici, Marseille à l’aplomb de son passage un point perdu dans sa trajectoire, ou peut-être dans sa chute)

L’université (recouverte d’échafaudages comme si elle était en construction, ou en destruction, du sol au ciel, dans l’ordre parfait des gros œuvres d’État qui travaillent à notre avenir, s’occupant des façades, vidant ce qui dans les murs d’Aix-en-Provence font tenir les murs droits : imaginer sur l’image le bruit de la poussière qu’on remue)

République (les pas traversant le vieux monde sans le voir, le piétinant, dégradant ce monde si vieux pour mieux inventer un autre, écrivant à la surface de Paris des trajets qui sont des lignes courbes, relatives, dignes, féroces, qui n’attendent rien, qui veulent tout, qui prennent, qui font gloire au saccage, gloire au ravage, et qui dans la sauvagerie joyeuse des soulèvements inventent le temps possible, pas celui de demain, mais celui d’aujourd’hui – chaque jour)




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9 mai 2016


Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.

Franz Kafka, Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin.

Tu tendrais des masques à la réalité pour mieux t’en recouvrir ; tu lèverais les mains comme cela. Tu marcherais dans le jardin du Luxembourg pour cette seule raison : de la statue aux masques, tu chercherais l’angle qu’il faut pour que le masque vienne contre le soleil et s’ajuste à cette vie-là, sans exemple.

Ensuite, tu t’en irais.

Tu écouterais Maxence Cyrin jusqu’à tout connaître des mouvements de poignet en retard et en avance sur le temps.

Tu penserais au film de Bernard Queysanne, au visage de Jascques Spiesser, à la voix terrible de Ludmila Mikaël ce jour-là.

Tu ne voudrais pas l’écrire – qui comprendrait ? – ; tu réserverais ces quelques mots dans le site que personne ne lirait plus ; un endroit où on entrepose la lumière par exemple.

Tu repenserais à ta semaine : Paris que tu n’auras pas vu ; ou le soir, aux Abbesses (un détour par la rue Cauchois). Le temps aura passé. Quand tu écriras sur le site, rien que de l’oubli, qu’il faudra écrire aussi.

Tu te dirais : c’est le début ou c’est la fin : comme toujours quant tu commences quelque chose. Tu penses à la nuit qui vient. Tu ne penses plus du tout à elle comme à un projet, plutôt comme à une part de ta vie. Tu ne sais pas si c’est bon signe, ou non. Tu penses aux projets échoués sur le sable comme des méduses mortes. Tu penses au mouvement des corps qui s’échouent sur toi.

Et tes pensées reviennent à cette statue au masque levé au soleil : comme tu sais combien ce geste soulève en toi toute la vie, même celle qui n’est pas la tienne. Tu te glisses dans cette image : tu penses, pensant à cette image : si j’étais statue, je tendrais des masques à la réalité moi aussi, et je m’en irais.

Dans le jardin du Luxembourg ce jour-là, la lumière tombait si lentement, comme mes pensées ; qu’en reste-t-il ?




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22 avril 2016

Le temps toujours on l’arrache. C’est lui qui nous prend ; nous, comment on pourrait prendre le temps (par exemple : de s’arrêter). La révolution véritable est là, sans doute : les réactionnaires savent bien cela, et dans l’angoisse hystérique qu’ils ont à sans cesse réclamer du mouvement, sans cesse se dire En Marche (sinon, le monde s’écroulerait, ils le savent bien : et que nous n’attendons que cela, nous autres : que ce monde vieux s’écroule), eux voudraient toujours les choses mouvantes, instables, parties, partout.

Nous, on voudrait le face à face qui dévisage. Nous, on réclame seulement l’arrêt : et prendre le temps de le prendre, ce temps, et sa saisie.

Dans les jours qui sont passés sur moi de tout leur poids, je me souviens que j’ai pris date plusieurs fois : des mails à envoyer (certains si importants), des textes à commettre sans quoi, des rêves, des cimetières à visiter (et pas qu’en rêve), des promesses, encore et encore, des serments : toute une vie qu’on voudrait jouer en quelques mots – mais le temps passe, c’est sa nature, et il passe plus férocement quand on voudrait le retenir un peu.

On a si peu de ruses.

Les camarades sur les Places font cette épreuve aussi : arrêter le mouvement. (C’est la tendresse que j’éprouve malgré tout pour le théâtre : le temps cesse de passer comme dehors il passe).

J’écoute Ballad of a Thin Man avec une colère plus forte ces derniers jours pour cette raison-là, je crois.

On n’a plus aucune ruse.

Mais hier : justement sur la route du théâtre. Une fleur d’un rouge si vif au milieu de la terre sèche et des bruits de tous les travaux du monde (ici aussi, ils changent la fac pour la mettre en mouvement : ils ont congelé la roseraie et ont planté à la place des algecos en plastique, provisoires, pour combien de temps ?) Je ne connais pas le nom des fleurs. Ni celui de cette couleur rouge. Ni rien à la terre, à l’air, et aux oiseaux. Mais je suis arrivé un peu en retard ce soir-là au théâtre.

C’est un hasard, cette fleur : un miracle du vent et de l’acharnement à pousser ici : évidemment qu’il n’y aucun espoir pour une fleur comme celle-là, ici, et rien que de la solitude et davantage de vent.

Il y a un chant des peuplades Khor qui commence par ces vers : Fleur cueillie sur la colline / Ton parfum s’envole au vent. Les vers qui suivent appartiennent au vent, à la pensée déposée en chemin sur le temps pris au temps.

J’ai hésité à appeler ce billet arraché : pour l’immobilité. Fallait-il que je change.




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14 avril 2016

Mais si je ne sais rien de précis sur la Mort
D’avoir tant parlé d’elle et sur le mode grave
Elle doit vivre en moi pour surgir sans effort
Au moindre de mes mots s’écouler de ma bave.

Jean Genet, Le Condamné à mort

Je marchais vers la tombe de Jean Genet : je la savais seule au milieu d’un champ, tout au bord de la mer et tournée vers la Mecque, c’est tout. Je marchais vers la tombe de Jean Genet sans raison et sans peine ; je voulais seulement arriver avant le soleil, je veux dire : avant la nuit.

J’ai de mes rêves une image toujours floue et sans contour, une impression de perte calme contre laquelle je ne peux rien. Je les oublie rapidement. De mes terreurs nocturnes, je garde au contraire des émotions précises : au milieu de la nuit, elles me tiennent chaud, en éveil, aux aguets. Mais le matin, j’ai tout perdu.

Un guide était là soudain, nous marchions vers la mer et nous étions proches maintenant, la mer grandissait à vue d’œil. Nous arrivons enfin sur le rivage. Le guide tend la main devant lui et désigne une vague au hasard : c’est là. La tombe de Jean Genet était donc recouverte par la mer et le soleil tombait.

Mes rêves n’ont pas de récit ni de milieu : évidemment pas de début. Quand j’en garde quelques images, elles n’évoquent jamais rien de ma vie, semblent souvent sans rapport aucun avec le rêveur. Parfois reviennent des phrases, parfaites dans le rêve, qui au réveil évidemment me paraissent sans consistance, dépourvues du nerf impeccable qu’elles semblaient posséder là-bas. Parfois (c’est de plus en plus rare) l’émotion évidente de savoir jouer d’un instrument : j’excelle au piano, moi qui ne sais poser qu’une main maladroite sur le clavier. Et puis souvent j’ai peur.

Il fallait donc plonger. Je plongeais. La tombe de Jean Genet était là, blanche et longue, une sorte de lit, avec à l’étrave comme une proue qui jaillissait. Aucune inscription, aucune fleur. Je tâchais de rester là, battant des bras et des jambes, respiration tenue, apnée que j’aurais voulu garder encore et encore : au moment de remonter, à bout de force, de souffle, de vie, je remarque un manuscrit intact sur la gauche de la stèle. Je plonge dans un dernier effort, et aperçoit le titre seulement : Éloge de mon fils. Je remonte.

Quand le rêve prend fin, je cherche évidemment quelque part où se trouve la tombe de Jean Genet. Je découvre qu’elle se situe réellement au bord de la mer, au Maroc. Sans doute je devais le savoir : je l’avais oublié. Heureusement que les rêves sont là pour nous rappeler les évidences sublimes. J’apprends qu’elle est en surplomb d’une prison et d’un ancien bordel. J’apprends qu’elle fut longtemps entretenue par une bergère et ses chèvres. Rien sur le manuscrit englouti.

Je me souviens de la tombe de Jean Genet. La découpe de la pierre. J’ai touché sa pierre et nagé au-dessus du cadavre en décomposition de Jean-Genet. Je ne l’oublierai pas. La veille, j’avais fait un détour par le port et la lumière s’effondrait sur ma fatigue. Est-ce là que j’arrachais pour le rêve sa fable, son appel ? La journée commencerait avec cette image : une image qui n’avait aucun secret ni aucune signification. Elle était dans l’évidence, son propre mystère. Elle était le contraire du deuil. Elle était l’envers manifeste du deuil.

La tombe de Jean Genet engloutie par la mer, qui d’autres la verra que moi ? Qui pour en raconter un jour la lumineuse force, la tranquille beauté ?

Je ne connais rien d’elle, on dit que sa beauté
Use l’éternité par son pouvoir magique
Mais ce pur mouvement éclate de ratés
Et trahit les secrets d’un désordre tragique.

JG




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8 avril 2016

Dans ce monde de plus en plus impossible – mais dont l’impossibilité même nous donne tant d’espoir, celui du soulèvement, des déchirures enfin possibles qui nous le rendront habitable –, la suite des jours n’en finit pas d’être hasardeuse, les perspectives comme lointaines. Tant mieux : c’est aussi la joie de ce moment, de ce printemps : l’invention soudaine chaque jour d’un moment. Tous les jours, suivre les forces vives qui s’assemblent et inventent le présent au nom de l’avenir, sur les places, debout toutes les nuits.

Ici, Marseille passe comme le temps : indifférent aux chaos des jours.

Là-bas, ils ont arrêté le temps, ou plutôt ils le produisent dans le refus de l’agenda politique prévu. Il n’y aura pas de 1er avril, pas plus de 2, pas plus de 3. Les journées de Mars se déchaînent à l’infini non plus dans l’attente du lendemain, mais dans la ponction arrachée à la nuit qui ne passera plus.

Ici, le printemps ressemble déjà au cœur de l’été, la mer est plane et le mistral danse autour des arbres lourds. On attendrait presque l’automne, cet automne qui sur Paris est encore dans les nuits.

Relecture de Mallarmé ces derniers jours : en ces temps difficiles, le poète qu’on dit difficile est limpide. Lecture du terrible et magnifique livre de Rancière sur cette poésie : La politique de la sirène. Oui, on a besoin de ces mots sans secrets, arrachés à la difficulté des siècles pour soulever à soi ce temps qui s’accomplit enfin, peut-être : et débrouiller la nuit où on est.

De l’expression débrouille-toi entendu dans la rue hier. Une femme, sèchement, à sa fille. Et la fille de péniblement tenter d’enlever son pull : de torsions joyeuses et pénibles en essoufflement rapides, elle s’est débrouillée, seule. Qu’il y a brouille avant toute chose, chaos, brume sur la lande, brouillard en soi : c’est la condition de l’émancipation. Je pense à cette journée de grève, sans métro, en début de semaine : et tous nous marchions dans la rue pour gagner la gare, manifestation sans revendication et silencieuse, sans cause, muette et pressée, foule pourtant en retard pour toujours sur la journée. Il fallait se débrouiller. Pourtant soudain la ville était à nous : nous marchions au milieu des routes et des lignes de tram (en grève). Le brouillard se levait tranquillement, dans le bruit de pas d’une foule décidée à se débrouiller de la nuit.

Débrouille-toi, la phrase est toujours lancée d’en haut par un qui sait, un qui se débrouille déjà. Elle est toujours jetée à un qui, au contraire, est bien embrouillé dans son corps et son esprit et dans ses tâches qui s’embrouille toujours davantage. Politique qui appelle à la brouille pour enfin s’arracher de ses pesanteurs, les siennes et celles qu’on lui attribue.

Images prises à l’issue d’une longue marche [1] en travers du massif de Marseilleveyre. Il s’agissait de couper tout droit, de la mer à la mer, du nord au sud : il n’y a pas de routes, des chemins parfois. Alors se perdre pendant des heures dans l’épaisseur du massif. Et soudain, l’horizon de la mer. Sur le sol, ces branchages de bois morts comme des couronnes de cerfs massacrés, sans doute déposés là en hommage aux brumes traversées.

Ensuite, il fallait rentrer.




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25 mars 2016


Les jours tombent de plus en plus lourdement dans le fracas des armes. On est au milieu, on passe entre eux comme on enjambe des ruines ou des corps. Les gares et les aéroports, les métros ou les rues sont le décor des catastrophes : au lieu des départs, des circulations et des passages, dans le cœur des villes, on dresse des hôpitaux de campagne, sirènes hurlantes et pas seulement le premier mercredi du mois.

Et puis, dans la vague répétition des horreurs, le sentiment d’une habitude insupportable : les événements historiques qui jalonnent notre histoire deviennent des accidents prévisibles, on s’organise autour de la douleur. Il paraît que les médecins d’Europe progressent dans le traitement des blessures de guerre. Que les médias apprennent à chaque horreur de leurs erreurs. Il paraît qu’on avance dans l’ordre de l’histoire, que les courbes vont s’inverser — on n’a pas encore de mot français pour etc. On est assailli de toutes parts : il faudrait ne rien mélanger, prendre le temps de penser, et tout pourtant nous fait violence. Les guerres qu’on nous impose de part et d’autre, ceux qui portent les bombes et ceux qui pour les combattre attaquent nos libertés, on voudrait les refuser pour d’autres combats – et dans le feu croisé, évidemment, on pourrait se croire désarmé, on ne l’est pas : il suffit de regarder aux terminaisons des arbres.

Car c’est toujours le miracle : l’indifférence du ciel et des arbres pour notre monde est une illusion – hier, avenue du Prado, c’est là déjà, minuscules feuilles qui prennent leur élan. C’est bien vrai que le temps passe et qu’il revient et dans ses retours avancent davantage encore, c’est bien vrai que le ciel fait retour aux arbres même plantés sur le béton des rues. Pendant que l’Histoire vomit ses retours à l’ordre comme autant de défaites et crache ses chaos dans le ballet des menaces et des contre-menaces, que la ruine se constitutionnalise, que les experts nous expliquent ce qui se dérobe sans fin, on voit soudain que le printemps est là, l’explosion de vie qu’il sait posséder et retient, et bientôt délivre.

Tâcher d’en retenir leçon. On pourrait s’enfermer dans la mélancolie des constats, on pourrait fermer la porte sur le monde et se réfugier dans les solitudes ou les colères, on pourrait garder pour soi et à l’abri de tout la vie protégée en cage ; ou on pourrait trouver dans les ruines le courage de lever d’autres mondes possibles, pas seulement intérieurs. Le ciel continue, lui, de dresser le miracle, et la mer de battre, et la nuit de tomber là où le jour se relève. On serait au milieu, on passerait entre les arbres et les voitures comme on enjambe les jours et les mois et les siècles dans le bruit des feuilles qui poussent, des foules soucieuses et affranchies, des villes à venir, déjà là en nous.




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13 mars 2016


Le cœur humain est né pour la faiblesse,
Et l’héroïsme est un joug qui l’oppresse.

Saint-Just, Organt, 1789 (poème lubrique)


Images : vers Marseilleveyre, les arbres tendent leurs branches vers le sommet du ciel

Ce soir, la nuit tombe sur toute la semaine — et sur les précédentes, de tout son poids, de toute sa hauteur de nuit. Je relis le long poème de Saint-Just, évidemment illisible, débordant de tout un désir de littérature, un désir de désir qui l’entrave ; et l’ombre invisible de l’Histoire plane sur elle et recouvre chaque vers jusqu’à les avaler.

Hier, le soleil paraissait se lever infiniment au-dessus de Marseilleveyre, remonter les roches et les arbres, basculer de l’autre côté du ciel peut-être ; grimper jusqu’au sommet ne servait qu’à le chasser davantage. Sous nos pieds, la mer venait battre sans mesure. Impossible de regarder ensemble la ville et la forêt et la mer et le ciel, et dans ce qui nous dépassait sans contour, se dire qu’on était peut-être la destination et la source de tout cela, ce tout qui n’avait besoin ni de destination ni de source pour aller et venir, et s’échouer à nos pieds.

Avant-hier, et en remontant jusqu’à lundi, rien que des jours traversés de Marseille à Aix, dans le souci de conduire le matin jusqu’au soir debout, et peut-être vaincu (jamais vaincu).

Des beautés, des forces et des outrages qui maintiennent à flot dans le courant des jours – je les passe sous silence.

La semaine dernière, le miracle d’une naissance : l’enfant qui vient de naître est d’une fragilité aussi immense que la vie qui s’assemble en lui. On regarde infiniment cet enfant : il possède tous les secrets, sans doute, des origines – et n’en dira rien. C’est l’autre miracle : les origines dispersées dans le silence qu’il garde, les cris qu’il lance à la vie. Oui, on ne se lasse jamais de regarder un enfant qui vient de naître. Peut-être à cause de la mélancolie de voir la vie grandir à vue d’œil et le quitter, et le voir changer, et devenir : peut-être à cause de la splendeur de mesurer dans les cris la vie se conquérir minute après minute et devenir de la vie.

Je pourrais remonter le fil des jours en arrière jusqu’au jour où pour la dernière fois j’ai écrit dans le journal irrégulier du contretemps, mais plus j’écrirai plus je constaterai combien ces jours sont faits désormais de davantage d’oublis que de souvenirs. C’est ainsi ; c’est bien.

Je replonge dans les discours de Saint-Just pour comprendre de quoi est fait ce temps, la nuit qui est tombée, l’histoire qui ne cesse de commencer, et tous ces jours ensemble amassés jusqu’à moi et tissé d’oublis, massacrés sauvagement dans les mémoires, et qui pourraient tenir dans le cri d’un enfant qui ne sait pas son nom.




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8 février 2016


Ce pourrait être là. on tournerait le dos à la mer qui plonge au nord. On ferait quelques pas vers le sud, la ville devient soudain des chemins de terre qui monte vers la pierre, là où la mer de l’autre côté vient battre – la mer bat de tous les côtés.

Ce serait là, quelque chose de plus loin que la ville et des capitales, et c’est encore dans la ville pourtant où le ciel tombe aussi.

La rue descend, ou monte – s’il fallait rejoindre la mer ou le ciel, il faudrait descendre ou monter. Cet hiver, on entend les arbres pousser ; et l’été, peut-être le hurlement des grillons : Le vent chargé de bruits, puisque la ville n’est pas loin ; le vent doit ici frapper fort comme la mer sur la colline derrière.

Il suffit de fermer les yeux, c’est de l’autre côté de la vie, ce qui ressemble au bout du monde si on pouvait le toucher et qu’on basculerait vers le bord le plus vertigineux de ce qui recommencerait la vie.

Ce serait toujours le bord du monde, là où la vie commence et recommence lentement et patiemment. Car ce n’est pas ce qui compte : il suffirait de penser c’est là, n’importe où, là où ça recommence, que tout pourrait commencer : ici par exemple.





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28 janvier 2016

Des journées entières à rejoindre la nuit. Ça finirait par fabriquer une semaine, un mois, et bientôt une année ; quand il faudra s’allonger, ce serait une vie ? Les pensées sont nombreuses, à jeter un œil vers le ciel qui sombre quelque part où on n’ira jamais. C’est toutes ces dernières semaines, depuis le dernier jour écrit ici, rejoindre le jour et la nuit, chaque soir, chaque matin ; les plateaux, les salles de cours, les métros, les bus, les livres où on va puiser la parole pour la donner, et en secret, un carnet qu’on ne fait pas lire, des nuits que j’écris quand la nuit vient seulement ; mais c’est deux pages ou trois, quand il en faudrait cinquante par minutes pour rejoindre ces parts de soi qu’on sait précieuses, et que le sommeil emporte.

Les auteurs qu’on lit, qu’on suit, et qui un jour disparaissent : c’est à cela que je me reconnais désormais possesseur d’un passé, ces auteurs qui deviennent de plus en plus nombreux, ceux qui disaient la tâche de vivre, et qui meurent. Les auteurs morts qu’on découvre, on les lit depuis leur éternité, on a appris cela. Mais des auteurs dont on tenait les pages ensemble comme leur vie posée ici au milieu d’une trajectoire ? Toute différente est leur approche. Des auteurs dont on sait qu’on pose le poids de notre corps sur la terre ensemble : différent est le poids de la terre, et sa course. Quand un auteur disparaît, ce qui disparaît aussi de nous est innommable.

Hier, la disparation d’Emmanuel Darley signe un vide qui immédiatement est sans recours. Ses pièces de théâtre, je les ai dans ce coin de la bibliothèque où sont les livres frères, les livres d’appui : ceux qui ne sont pas rangés (c’est comme cela que je les retrouve). Ne rien dire davantage, seulement sentir le vide, et le poids qui s’accentue de son corps enfoncé sur la terre ; je sais le deuil en partage, et j’ai honte un peu, aussi, à le partager avec ceux qui plus proches ont tracé des routes communes ; du moins pensé-je : nos solitudes s’agrandissent et se soutiennent, dans le silence de ces nuits d’insomnie.

Sur un mur, derrière l’Alcatraz, ces affiches. Je les prends sans les lire : je les lirai sur l’écran. C’est comme cela que je lis le ciel aussi, et le monde. Dans la distance, dans le proche, le différé, le temps repris, réinventé, d’un temps nocturne, le seul possible désormais que le jour je cours après lui.

Songé à cette idée de pièce pour le théâtre : au pied d’une citadelle, un homme se réveille en sursaut : quelques secondes, il ne sait s’il est l’assiégé ou l’assiégeant. Raconter ces secondes.

Que chaque jour soit un deuil : c’était l’autre pensée au réveil. D’un deuil sans qu’il soit possible de le nommer ; qu’on est comme le lendemain de sa propre mort : seul, dans la certitude de se survivre.

Vu un enfant faire ses premiers pas, dans le petit square derrière l’immeuble. Mais il a commencé à pleuvoir, et la mère a crié on rentre ; je suis resté sous la pluie, un peu.




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9 janvier 2016

Il n’y a pas vraiment de raison de se retourner ce soir.

Alors – ce soir –, je cherche un autoportrait à travers des corps amis et frères. Et je lis par exemple vaguement les visages de Paul Alexandre, né le 20 avril 1884 à Clermont-Ferrand où je ne suis jamais allé, qui composa une pièce que je n’ai jamais lue (mais dont le titre suffit à justifier une vie, Le Ravage), et qui trouva la mort au combat dans un fossé près de Bouchavesnes dans la Somme où je ne suis jamais allé [2].

Tombé le même âge que La Boétie, ce Paul Alexandre, mais au moins La Boétie ferma les yeux un plein mois d’août, à Germignan où sans doute il faisait si beau.

Je ne sais pas le temps qu’il faisait sur Paris le 31 octobre 1793 quand la guillotine tomba sur le corps de Jean Duprat, et je ne sais pas non plus ses derniers mots, et s’il les jeta contre Robespierre ou le cadavre de Marat, ou s’il pensait à ses camarades autour de Brissot qui tombèrent avec lui ce jour-là, mais c’était peut-être le soir et je ne sais que son âge, voilà tout.

C’est celui d’Alix Fournier, le Fou comme l’appelait Saint-Saëns parce qu’il jalousait son génie : Pierre-Barthélemy Gheusi le disait magnifique, ce futur grand musicien qui n’aura écrit que des pièces de jeunesse avant d’être emporté pour toujours.

Pour toujours aussi, le corps de Géricault qu’on emporte, ce mois de janvier 1824 avec ses légendes et ses secrets, ses radeaux intérieurs, ses méduses indéchiffrables, sa folie majuscule.

Mais pas aussi fou qu’Ibrahim, le Premier, Sultan qui régna si férocement qu’il poussa son Empire à la ruine à force d’attaquer Venise. Quand il vit ses propres troupes tourner les armes vers lui, est-ce qu’il pensait à sa jeunesse perdue qu’on transperçait de balles ?

Jeanne de Navarre n’avait sans doute pas ces scrupules, morte reine qui aura donné naissance à trois fils qui deviendront rois de France, et une fille, souveraine d’Angleterre. Elle pouvait mourir tranquille et épuisée, même si son corps était encore celle d’une fille.

Atila Jozsef avait vu autant de printemps que Jeanne, Ibrahim et les autres, quand il s’effondra au bord du lac Balaton plein de rage encore pour les années à venir qui n’auraient jamais suffi à l’apaiser ; autant tomber ici, au bord de ce lac finalement, oui, encore plein de cette rage intérieure et qu’il cracha impétueusement sur les pages de quelques cahiers rageurs pour la jeunesse future, si elle l’ose.

Ce pouvait être son nom, à Bruce Lee, la Rage. Il n’aura pas eu le temps non plus de la dompter, lui qui préféra la lâcher dans ses cris et ses bras. Quand il tomba, personne ne pensait à son jeune âge, mais tous à ce qu’il avait accompli de grand et qui resterait au-delà d’une vie d’homme.

Maintenant, sur tous ces visages ensemble (il y en a d’autres), je ferme les yeux avec la pensée minuscule de les avoir traversés dans mon propre corps : que le temps qui commence appartient au temps seul et au deuil de ce qu’il a fallu laisser en arrière de soi, aux commencements désormais qui ne feront que commencer maintenant que la mort a été mis derrière moi.

Il y a une étrange lumière sur tous ces jours et ces visages ensemble. Je l’ai regardée longtemps ce soir, quand elle tombait, comme une dernière lumière. Demain il fera jour, et je n’aurai plus trente-deux ans à jamais.



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