JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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12 février 2018

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Rimb.

Sami Yusuf, Struggle


Ne dormir qu’à moitié depuis dix jours donne d’étranges rêves — mais je ne sais pas si je suis digne de ce don, moi qui n’en garde que des fragments éparpillés dans le matin, autour de moi, autour de tout ce qui s’écroule en désordre avec le matin, le jour, la veille, les promesses et les colères. Bien sûr, la colère est toujours ce qui est le plus lourd sur le sol et qu’on ne ramasse qu’en crachant ses poumons. La semaine dernière, être aphone trois jours, quatre presque : et c’est comme pour les fragments de rêves : ces pertes lestent davantage. On est plein de mots et d’images, on avance avec ce poids en plus dans le corps, et jusqu’au soir ; la nuit, je ne dors donc presque pas et les rêves ne sont pas différents des cris qu’on lance sur le mur quand on n’a plus de voix. Apprentissage d’une autre manière de temps quand le corps épuisé doit aller d’un bout à l’autre du jour et qu’on le tire à soi comme un sac, comme une voile tendue dans le vent et qu’on pourrait lâcher les mains pour voir tout cela être emporté quelque part loin d’ici.

Du mot lutte, de son irruption obsédante dans ma vie depuis plusieurs mois, comment m’en défaire. De ce que ce mot porte en lui de lutte, en moi, auprès de lui : de la soudaine nécessité de rejoindre des luttes, ou d’en construire. De l’expression construire des luttes, sourde, persistante, qui fore. De la manière de penser aussi l’Histoire dans la continuité de telles luttes, et de renouer à elle, maladroitement comme un enfant marche en tombant mieux, de renouer cette vie avec d’autres, de lier ma vie avec d’autres : de toutes ces pensées neuves surgies à l’automne, et qui demeurent dans le vent, cet hiver, comme un drapeau.

Entendu dans le café tout à l’heure : elle fait ce qu’elle veut de son corps (c’était une vieille à une autre). Manière de dire qu’elle (mais qui ?) ne fait pas ce qu’elle veut de son corps, sans doute, et dans le sourire abject que je devinais à la table à côté, le mépris sournois. Lutte, ce n’est pas seulement en soi, et contre ce monde vieux, ce n’est pas seulement dans l’organisation collective, dans l’horizon de l’écriture ou dans le corps, ou dans le secret ou dans la manifestation, dans la marche ensemble, ou dans le chaque jour des jours perdus, des jours conquis, ou dans les rêves, dans l’amitié et l’amour aussi, ou dans la colère et la tristesse, dans la joie parfois, plus rare, dans le vent, c’est aussi dans ce café, entendre cela et se retourner, et croiser le regard de la vieille, et ne pas dire un mot, mais déjà puiser la force de colères neuves qu’il faudra bien porter jusqu’aux rêves bizarres des nuits blanches à venir.




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28 janvier 2018

Donne lui un homme et du temps, il en fait un cadavre, puis il le rejette sur ses bords.
Il le gonfle puis il le rejette.
Lui demeure

H. Michaux, « L’étang », À distance, date inconnue


Yann Tiersen, « Porz Goret » (Eusa, 2016)

À distance, mais de quel siècle, et vers quel siècle s’avancer pour que ce jour revienne où ce serait possible, enfin, que le jour soit à sa place. Jour où rien ne passe que du vent et de tout son long ne fait rejoindre que de la terre, jour où il n’y a rien que des villes et des hommes dedans faits pour attendre un autre jour, où ce serait possible que ce ne soit pas seulement des villes, et de l’attente, et que la colère suffise : et la colère ne suffit jamais.

Au bord de la falaise, laisser tomber la pluie comme on laisserait tomber, simplement. Demeure le jour quand elle tombe aussi vers la nuit. Et dans cette chute générale des choses et des pensées, des sentiments, trouver quand même la force de se relever ?

Jour où on pense comme on rêve : il y a des siècles, on espérait de toutes ses forces sans doute atteindre un tel jour, et nous sommes là pour seulement dire : ce n’est que cela. Demeure sur la falaise, tant que la pluie tombe. Et le reste aussi. Il faudrait nommer le reste, avec les mots de la colère, de la peine, de la terrible peine d’en être encore ici, ce monde bâti contre ceux qui l’habitent, pour ceux qui le détruisent. Seule demeure ici la succession féroce des jours et des nuits comme un roi renverse un autre pris dans le piège de son pouvoir.

[…] De tout son poids il aspirait à la profondeur, il attendait que son trou dans le noir s’approfondisse, plus près du gros centre d’attraction de tous les étangs.
Il était dans un trou et il attendait.
On lui jetait des pierres et il les mangeait.
Il demeurait ainsi le jour, la nuit

À distance des jours et des nuits : c’est la position qu’il faudrait prendre, comme on dit dans les livres de stratégie militaire (je n’ai jamais lu de livre de stratégie militaire) — prendre la position à équidistance de la colère et de la joie, de la peine et de la consolation, non pour l’équilibre et la modération, mais pour être capable d’éprouver pleinement l’une et l’autre, la colère au nom de la joie, et la consolation pour la peine. Être ce qui n’est ni de l’un ni de l’autre, mais ce qui passe vers tout ce qui ne passera jamais.

J’aurai cherché tous ces jours ce qui pourrait lier le sentiment de l’histoire à ce qui pourrait lui résister : dans les complots minuscules sur l’écran, les mots sont à distance des choses, je le savais. Le 1er janvier, je décide d’écrire chaque jour : déjà tant de promesses perdues.

Ce qui est sûr : ces pages du Journal que je dépose ici, ne forment un journal que pour une raison : je les écris sans raison ni projet, et sans relire, sans reprendre, sans savoir ce qu’au premier mot je dirai, que s’y dépose peut-être le jour, mais un désir féroce de contrer la tentation du bilan, pour nommer seulement le moment où j’écris, onze heures cinquante-huit ce dimanche, et tant pis pour toutes les autres minutes.

Demeure : ce matin, la lecture d’un texte inconnu de Michaux ; cette nuit, des rêves bizarres où tout le monde silencieux était au courant d’un secret que je portais — et que j’ignorais —, et quant à dire hier : la mélancolie de la colère, toute la journée ce sentiment : que le monde aura lieu plus tard, mais qu’y travailler aujourd’hui justifie chaque seconde d’autrefois, et de demain.

Qu’en regard de tout cela, je ne dis pas l’essentiel : un regard bleu posé sur chaque chose comme des vagues qui seraient chaque fois plus neuves, et le secret d’en partager le miracle.

Il demeurait ainsi le jour, la nuit
plus que la vie d’un buffle
plus qu’un cèdre
plus que les psaumes qui chantent les cèdres abattus
il attendait toujours diminuant, jusqu’à n’être plus que l’ombre [1] de lui-même.




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22 janvier 2018

Il est consolant de constater que la disharmonie de ce monde ne semble être que numérique

Kafka, Aphorisme, n° 41 (éd. Joseph K, p. 23)


Message to Bears, « Unleft » (Folding Leaves, 2012)


Marcher dans les ruines de la semaine, au milieu des chemins en ruine parmi les ruines de quelques bories abandonnées a cela de puissant que la fatigue le soir apaise. Après les semaines qui viennent de passer, il faut au moins cela : ce mouvement de la marée quand elle s’enfonce dans la mer derrière elle, et qu’elle laisse le ravage calme des profondeurs à nu. En être là, après ces semaines, et pourtant, rien n’a commencé : ni l’année, ni le semestre, ni rien — mais cette impression féroce que je suis après, oui, et qu’il faudra commencer, que c’est l’heure de nouveau de commencer, enfin.

Ce moment est à l’entre des choses : le texte écrit est un livre, toute une vie qu’on aurait voulu jeter là, mais le livre n’est pas encore paru — et il faut attendre deux semaines encore. Pourtant, est-ce qu’il faut attendre ? Non, sans doute pas : on ne gagne rien à suivre de tels ordres. Je marche dans les chemins de boue qui longent ces maisons en pierre, ces maisons de pierres coupantes, mais rondes (qui appellent à la caresse pour suivre leurs contours), et qui sont de tant de leçons. Des maisons bâties sous forme de ruines : mais qui n’en seront jamais, et nous serons, nous, des ruines bientôt et bien avant elles. Oui, la leçon est féroce, elle fraie tranquillement dans le dimanche entre deux jours.

Tout est à commencer donc, encore. J’ai mille notes en retard sur mes jours que je n’écrirai pas ; des notes sur des spectacles qu’il me faudra écrire, sur mes lectures ces derniers mois — et tant de retard sur tout. Le contretemps de mon journal est terrible : heureusement, dans le retard cet après-midi aussi, j’ouvre par désœuvrement Kafka et je trouve la phrase qui immédiatement lance ces mots. On n’a pas besoin de grand-chose pour arracher quelques morceaux de peau à nos jours. Kafka, et la disharmonie numérique. Je jette un regard sur le tas de livres à côté de mon bureau qui est aussi le retard comblé de ces trois dernières années, amassé en quatre cents pages qui sont intérieurement bien davantage. La vie de Koltès est aussi cet appel — au juste, elle ne sera jamais écrite, et cela aussi console, conjure. Lu hier Dans l’abîme du temps, et la langue de Lovecraft décape fort en soi. Il y a des armes partout où qu’on se penche et prêtes à servir. Mais pas servir comme eux s’en servent dans ce monde. Il faudrait décidément d’autres mots, pour dire combien en finir est commencer, et détruire est bâtir, et la ruine un pur désir d’avenir. D’autres mots, mais on n’a qu’une vie, et c’est toujours celle-ci.

Que le réel est ce qui s’obstine à être malgré tout : c’était la pensée au réveil. Et cette autre, qui la suivait — et qui allait précéder l’oubli total du rêve — : vite emporter ce jour plus loin que soi.




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9 janvier 2018

J’ai à peine besoin de te toucher pour que le vif-argent de la sensitive incline sa harpe sur l’horizon. Mais, pour peu que nous nous arrêtions, l’herbe va reverdir, elle va renaître, après quoi mes nouveaux pas n’auront d’autre but que te réinventer. Je te réinventerai pour moi comme j’ai le désir de voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie. D’une branche à l’autre de la sensitive — sans craindre de violer les lois de l’espace et bravant toutes les sortes d’anachronismes — j’aime à penser que l’avertissement subtil et sûr, des tropiques au pôle, suit son cours comme du commencement du monde à l’autre bout. J’accepte, sur mon passage, de découvrir que je n’en suis que la cause insignifiante. Seul compte l’effet universel, éternel : je n’existe qu’autant qu’il est réversible à moi.

André Breton, L’Amour fou

Patrice, SoulStorm (« Nile », 2005)

Lundi : remonter le pays dans l’aube, la nuit d’abord partout autour de moi quand je prends la voiture, que je me gare, que je monte lentement dans le train, la nuit sur les collines et les villes, la nuit qui rend impossible de savoir si c’est de la colline ou de la ville qu’on laisse à droite et à gauche de cette vie qui commence et dormir à demi parmi le jour qui se fait et imperceptiblement va effacer mon reflet à la surface de la vitre du train pour laisser voir la nature des choses éparses de l’autre côté de moi et de Marseille à Paris, aller ainsi dans les pensées vagues qui voudraient faire le point plutôt que le bilan, qui voudraient revenir sur les années passées pour en finir et qui sait qu’il n’y a ni passé ni fin, qu’il n’y a qu’une phrase comme on prend le train, qu’une phrase comme une ligne, comme cette ligne passant de ville en ville et qui m’emmène, comme cette trop longue phrase que la ponctuation irrégulière scande sans arrêter vraiment, et qui va dans le seul but de fabriquer de l’oubli, l’oubli du début de la phrase, oui, comme cette phrase qui se perd et jusqu’où ?


Lundi après-midi, je me retrouve devant ces années passées, rangées soigneusement et immaculées sur une table. Je pensais que j’aurais regardé cela comme du passé, mais non. C’est l’image de la sensitive de Breton qui me vient, comme une violence joyeuse qui ressaisit, une brûlure qui fait qu’on ôte la main avant de ressentir la douleur. Les livres qui sont posées, là, dans cette pièce du rez-de-chaussée où je pourrais passer des jours à écrire et lire et regarder les silhouettes (on me prendra, vers le soir, pour le comptable), les livres n’ont rien qui achève quelque chose en moi. Les vies qu’on écrit, c’est pour les rejoindre, pour les rendre plus vives en soi. Le lendemain, je rentre en regardant le ciel changer mille fois, presque s’effondrer, et revenir mille et une fois.

Patrice, Shine On My Way (« Ancien Spirit », 2000)




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3 janvier 2018

C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir.

Antonio Gramsci, « Je hais le nouvel an » (Avanti !, 1er janvier 1916)

D’une année l’autre donc, paraît-il — et dans la suture de l’arbitraire commencement, qui n’est qu’une consolation vaine de plus, le même vent. C’est l’autre signe qu’on vit dans l’âge avancé des temps : les chiffres sont de plus en plus importants, et les vents possèdent des noms. Carmen, puis désormais Eleanor. Ces noms de jeunes filles pour préserver des violences ? Noms de jeunes filles qui ravagent davantage — avec cela, on oublie que l’année était supposée recommencer le monde. Ou alors, c’est pour mieux éparpiller les choses et les passés ?

On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs, etc.

Premières images prises au temps qui passe et qu’il fait : sur les plages du sud, les vagues viennent par dizaines se fracasser à pleine vitesse sur la ville. Il faut regarder longtemps. Le monde continuerait. En Corée du Nord et aux États-Unis, on joue à celui qui appuierait le premier sur le bouton — et on jauge la taille.. Songer : ces hommes ne sont pas l’excès, mais la parfaite incarnation de l’époque et de sa politique. D’ailleurs, personne pour réellement prendre peur : jeu, théâtre interprété par les acteurs les plus ridicules, théâtre oui, dans sa plus grotesque vulgarité, sans rituel ni cruauté, pure farce qu’on regarderait en pensant déjà au lendemain matin.

Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante

Bien sûr, il faudrait des commencements. Mais pas de ceux qui mettent fin au passé : ou plutôt, il faudrait des commencements qui prendraient chaque fois acte du passé, qui serait de la continuité sans cesse rompue, sans cesse commençante. Est-ce que ce n’est pas cela, la création du monde (infiniment créé) ? Mais sur le cadavre de Dieu (que la terre lui soit légère), comment penser et vivre surtout des commencements qui n’auraient pas l’arrogance de l’oubli, qui n’aurait pas non plus le poids du souvenir ? Dans ce temps où reprendre des forces, la lumière du soir qui s’allonge est encore, est toujours, est sans cesse une leçon.

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle.

Jour des commencements : non des résolutions. On les laisse aux assemblées générales d’organisations étatiques impuissantes. Jour des commencements : des naissances qui ont pour elles aussi les cris et les violences, les terreurs aussi, les soifs, les joies insensées d’être de nouveau ici, encore, comme à jamais. D’être le soir qui tombe avec la couleur de l’aube ; et d’être l’aube demain, dès le soir ; d’être le soir et l’aube confondus dans le mot crépuscule ; d’être du crépuscule ce moment qui bascule dans le soir ou le matin.

Chaque heure de ma vie, je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues.




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28 décembre 2017


Inventez, sinon des mots, des phrases qui coupent au lieu de lier.

Jean Genet, Les Nègres


Beach House, « New Year » (Bloom, 2012)


Il faudrait un grand trou — non, finalement : pas un si grand trou —, et s’y mettre à plusieurs, pousser avec ceux qui n’ont pas peur du vide et qui enragent, pousser lentement, férocement, sûrement, et précipiter l’année qui est passée sur nous comme une maladie, une faute d’orthographe, une insulte encore. Il faudrait cela, et ensuite, se retourner, en se frottant les mains sur le pantalon, et en crachant sur le sol.

La haine du bilan est aussi grande que le désir de ne rien oublier. On passe ; on n’oublie rien, on passe quand même parce que la haine du bilan surpasse tout, et d’autres désirs. Comme regarder longuement tout à l’heure le vent balayer la mer par rafales, sur Pointe Rouge : quelle leçon politique. Ça déferlait, ça emportait, ça ne faiblissait jamais : et sur les fracas des vagues, des surfs allaient et venaient lentement en équilibre sur le désastre qui venait toujours bien assez tôt tout engloutir.

Au pouvoir désormais, partout, les intérêts des plus forts qui portent le masque de la conciliation — et son livre Révolution, pour mieux conserver tout — ; tout est au renversement, au masque qui n’a plus besoin de masque : tout le pouvoir aux cyniques, aux types qui n’ont même pas de perruques, mais des faux cheveux pour de vrai (d’un côté de l’Atlantique), ou à ceux qui disent tout et son contraire en même temps (de l’autre côté). Le vrai est un moment du faux ? Et en même temps, c’est vrai, mais ce pourrait être faux. Il faut d’autant plus s’armer de vérités plus âpres pour lutter pied à pied contre ce monde-ci, qui est partout.

Dans le grand bavardage du siècle qui tient lieu de monnaie de change à ceux qui prétendent que la démocratie règne, les indignations permanentes lèvent d’autres masques, qui empêchent de voir les visages — on s’indigne pour ne pas lutter, encore et encore ; et on s’indigne de ceux qui s’indignent ; et moi-même, ici, remets une pièce dans la machine peut-être ? Au moins, ces pages ont cela pour elles qu’elles sont secrètes, publiques mais personne ne les lit : battent le contretemps de ce temps, et tant pis pour le temps, et tant pis pour moi aussi.

Qu’on en finisse, décidément. Lire Genet lave de ce monde, de ce siècle, avec des salissures qui sont des remèdes, des poisons — mais au moins dans le théâtre qu’il lève, le faux est-il tenu pour lui-même, son rituel de simulacre dressé pour lui-même : et la vérité est dans l’action. Je lis Genet pour me laver, oui, et j’en sors plein de fièvre.

L’année se termine en agonisant : que la terre lui soit légère.

Avec la poussière qu’on emporte sous les ongles, on finira bien, peut-être, avec terreur et joie par commencer d’autres mondes qui en vaudraient la peine, oui.




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24 décembre 2017


La végétation ne connaît pas de contradiction. Il vient des nuages pour contredire le soleil du solstice. Aucune tempête n’empêche l’arbre, à son heure, de devenir vert.

Gaston Bachelard, L’Air et les Songes


Björk, Solstice (« Biophilia », 2011)


C’était il y a trois jours, le solstice, mais non : le soleil se couche plus tard depuis le treize ; mais non : les jours ne commencent à s’allonger que depuis deux jours – alors dans la grande horlogerie du temps et des saisons qui ramène la vie à ce qu’elle est (ce chaos terrible des recommencements) plutôt qu’à la ligne droite vers la fatalité, on est face à quoi on est depuis le début : le désarroi, et le désir.

Le vingt-et-un décembre à dix-sept heures vingt-sept et cinquante-huit secondes, le solstice d’hiver tombe sur nous comme la nuit sur le jour, ou est-ce l’inverse. Nous entrons dans l’hiver astronomique (ceux qui savent, mais ne nous disent rien, savent que l’hiver météolorologique est déjà parmi nous depuis le premier décembre). La terre est alors inclinée le plus loin du soleil — prête à basculer ; le soleil est si bas qu’il pourrait mordre ; il se lève presque au sud, se couche presque au sud aussi. Et tout recommence.

Dans la folie de ces jours atroces, la mathématique précise des étoiles rassure et console : chaque jour, nous gagnons quelques secondes de jour : être là pour les voir. Mais quand ? J’apprends — décidément, ceux qui savent possèdent leur secret qu’il faut percer — qu’il y a plusieurs crépuscules. Un crépuscule civil [2], un crépuscule nautique [3], un crépuscule astronomique [4]. Il en va du soir comme de nos vies : choses incertaines et mouvantes dans la mouvance incertaine des choses.

Je lis cette phrase, écrite par les savants qui savent les secrets des jours :

« Pendant des milliers d’années, l’homme s’est appuyé sur la durée du jour pour partager le temps. Mais, depuis que les atomes battent la mesure, il faut surveiller de près le décompte des secondes pour ne jamais voir le Soleil se lever à minuit. »

Ceux qui possèdent le secret de la nuit n’ont pas les mêmes scrupules, qui battent la mesure de l’épuisement pour lutter contre elle.

Si on achève l’année épuisé, c’est parce qu’on croit qu’elle est un bloc d’énergie qui commence en janvier et se termine en décembre. Il faudrait plutôt croire en l’histoire des secondes et des courbes battues dans la relativité des vents solaires.

Il faudrait aussi se servir du miracle du jour qui sur la pointe la plus resserrée du temps se met soudain à grandir pour tirer leçon contre le monde : s’appuyer de toutes nos forces contre les secondes arrachées à la nuit comme on précipiterait les lâchetés du réel dans un grand trou noir, qu’on enjamberait en hurlant.


La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

Pascal Quignard, Abîmes, 2002




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18 décembre 2017


Fairouz, Al quds (Jerusalem)


C’est un mot que j’aurais entendu plusieurs fois à Beyrouth, sans le comprendre — et au moment de partir, je pose la question : malesh, c’est difficile à traduire. On pourrait penser que c’est une manière de dire peu importe, ou ce n’est pas grave. Mais c’est le contraire de l’indifférence : c’est le mot qui dit aussi ne te laisse pas abattre, demain, tu verras, cela ira mieux, ne t’en fais pas : il y aura des jours meilleurs, oui. Tout cela qui n’est pas le haussement d’épaules devant la fatalité, plutôt comme on se relève après être tombé. Malesh

Je ne sais pas : c’est ce que j’ai compris.

De retour à Marseille, le temps a repris, les arbres sans feuilles, et dans les journaux, les mêmes abjections commises en notre nom. Je lis ce matin l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui, après avoir franchi les mers, trouvent la mort dans les montagnes. Des corps qu’on retrouvera peut-être dans quelques mois, après la fonte des neiges, ou dans dix siècles ? Je lis cela et ne comprends évidemment rien à ce monde : ou le comprends assez bien, peut-être, pour le suivre, dans sa folie impensable.

Chaque matin aussi, je lis désormais plusieurs pages d’un quotidien beyrouthien proche du mouvement du 14-mars. Et quelques pages du Devoir de Montréal. Une sorte d’hygiène de lire le présent ailleurs. D’être maintenu dans le fil du temps par ces pages qui nomment où nous sommes, et quand : et c’est souvent tant pis pour moi.

Reste, en regardant le ciel, à tâcher aussi — dans le même mouvement —, le soir, de s’arracher à ces présents qui empèsent : et à la nuit, ensuite, d’écrire le contre-récit de ces matins, de ces temps insupportables, fabriquer des vies qui feraient contrepoids, minusculement, à la bêtise de tout cela.

La fin de l’année est partout — alors qu’on la précipite dans n’importe quel abîme, oui. Et si on s’abime en retour les mains un peu à le faire : malesh.




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2 décembre 2017


Je ne voudrais pas rater ce livre si intimement impersonnel.

Blaise Cendrars,
correspondance à Jacques-Henry Lévesque,
lettre de 1945


The Troublemaker, Get Misunderstood


la voix de Jean-Pierre Léaud,

Personne ne sait ce qui se passe aujourd’hui parce que personne ne veut qu’il se passe quelque chose, en réalité on ne sait jamais ce qu’il se passe on sait seulement ce que l’on veut qu’il se passe, et c’est comme ça que les choses arrivent. En 17 Lénine et ses camarades ne disaient pas : « Nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. » Ils disaient « Toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable ! » Ils ont fait la révolution qui n’aurait jamais eu lieu, s’ils ne l’avaient pas faite et qu’ils n’avaient pas faite s’ils n’avaient pas pensé qu’elle était inéluctable uniquement parce qu’ils le voulaient. À chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde, ça a toujours été pour le pire. Voilà pourquoi personne ne bouge, personne n’ose provoquer l’avenir ! Faudrait être fou pour provoquer l’avenir. Faudrait être fou pour risquer de provoquer un nouveau 19 un nouveau 14 ou un nouveau 37

La voix du journaliste qui relance, machinalement, qui n’écoute pas, qui ne comprend rien,

Alors, il ne se passera jamais plus rien ?

La voix de Jean-Pierre Léaud qui fraie un passage dans l’histoire de la folie, qui lâche, bientôt recouverte par la musique et les souvenirs,

Si, parce qu’il y aura toujours des fous et des cons pour les suivre et des sages pour ne rien faire...

C’est dans Liberté, la nuit, Philippe Garrel, en 1983, je pleurais beaucoup cette année-là, je m’en souviens (je ne m’en souviens pas, je venais de naître).

Littré dit (qui ne se trompe jamais) que le mot inéluctable, que je pensais archaïque, est un néologisme : contre quoi on ne peut lutter. Il faut songer au complot des mots et de ses hasards : l’inéluctable de nos jours, c’est la lutte qui se prépare, qui est déjà là, qui va elle-même lutter contre elle-même, à l’intérieur d’elle-même, au sein de ceux qui vont évidemment penser que ce serait si fâcheux d’en venir là, voyons, soyons raisonnable, les choses ne vont pas si mal, il y a bien pire, venez, nous allons monter une commission pour en parler.

Inéluctable est la fin du jour et la neige sur décembre, la pluie tombée avant la nuit. Être dans l’air du temps, c’est se vouer à un destin de feuilles mortes, dit le politicien véreux qui savait si bien être de l’air du temps, malgré le bruit et l’odeur. Dans l’air du temps traîne une odeur de rage, et un bruit de colère qu’on retient entre les dents contre ce monde qui s’écroule et qui dans sa chute s’écrase sur tous.

Je lis Cendrars. La naissance de son nom dans les cendres d’une femme brûlée dans ses draps ; la ferme de Navarin, le bras mitraillé dans l’assaut et arraché par le camarade ; le mauvais double ; la férocité de vivre malgré tout : et dans le malgré tout des férocités, les méchancetés qu’on n’oublie pas, qui sont dans l’écriture comme le revers de la tendresse, son relief.

Trois fois je prends l’image devant moi hier dans le soir qui n’est que l’après-midi : trois fois la lumière tombée n’est pas la même : trois fois, alors qu’elle décline, elle semble plus vive encore, plus féroce et terrible.

Je lis Cendrars dans ces jours inéluctables, et tout à l’heure, pendant que la neige tombait et que je la regardais comme pour la première fois (c’est l’émerveillement de la neige, qu’on moque bien trop souvent : on la regarde toujours comme pour la première fois), je pense aux terreurs des vies passées : dans la voiture, l’autre jour, j’y pensais avec terreur, mais plus maintenant. Maintenant, je pense aux terreurs des vies passées comme autant d’alliés dans inéluctable de nos jours.

La neige n’était que de la pluie glacée, inéluctablement fondue à peine le sol touché.

Il avait raison, Littré : inéluctable est un mot neuf, pas encore vraiment servi. Il faudra bien s’en saisir et l’user férocement, avec terreur et tendresse contre ce monde-ci, pour d’autres jours, d’autres nuits de neiges fraiches.




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23 novembre 2017


Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !...

Rimb.

Bob Dylan, Thunder in The Mountain (« Modern Times », 2006)


J’apprends qu’en allemand, modern ne dit pas seulement la modernité, mais qu’il est le verbe moisir, pourrir. C’est peut-être une juste trajectoire.

Oui, je sais bien qu’il faut, de toutes nos fibres, accepter le temps présent dans tout ce qu’il est, ou en tous cas le recevoir, tâcher de le comprendre et de plier sur lui, plutôt que d’y renoncer, de voir derrière nous la nuit tombée, les chants perdus dans le soir des siècles, l’arbre du bien et du mal foudroyé et sur le point de tomber : je sais bien que là seul est ce qui importe, ce qui au-devant de soi s’enfonce dans le jour.

Mais dans la sinistre époque où nous sommes, aller, cela veut surtout dire aller sur la pourriture grandissante de l’époque où nous sommes : cela veut surtout dire aller dans la moisissure triomphante.

Les nouvelles à la radio, les insultes chaque jour qu’on reçoit, en nous et dans cette part de ce qui nous fonde, le mépris, l’indifférence crasse des gouvernants, la stérilité des mouvements en réponse, le renoncement, les reflux partout des parts pourtant vives de nos jours : bien sûr, tout cela tisse l’époque, et pourrait tellement nous amener à d’autres renoncements, plus définitifs.

Finalement, le risque est partout — accepter la pourriture et être une part d’elle, sa part complice ; refuser la pourriture et renoncer au présent. Dans l’aporie, la mer étale est une réponse : les vagues au milieu de la mer viennent encore, luttent contre le mouvement de masse qui les emporte et qu’elles emportent avec elles.

Sinistre époque, décidément. Dans l’église Saint-Ferréol près d’ici, des dizaines d’enfants migrants ont trouvé refuge : envoyés à Marseille par la logique irrationnelle de la bureaucratie, ils vivaient dehors avant de trouver refuge dans une église. Aujourd’hui, on les menace d’expulsion : pour où ? Tout ce monde aboutit à ces luttes, à ces rages.

Et toutes ces semaines, des histoires comme celles-ci, il y en a dix, cent. On dit que la parole se libère aussi : mais c’est aussi pour mieux la reléguer à l’état de parole, s’en tenir quitte, et empêcher ces paroles d’être des actions, et des armes. Il faudrait que les paroles soient des armes contre la pourriture, contre l’époque, sa sinistre marche forcée vers le sinistre.

Ce serait une réponse, et une action : la rage ; est-ce qu’il existe autre chose désormais, que ce sentiment nu et terrible, muet, désespérément hostile ? Je ne pense pas. Je lis Cendrars ces derniers jours, et cela n’a rien à voir – quoique. Et j’écoute la rumeur du monde aussi, et je regarde la mer. Et ce mot de rage partout fait écume comme une vérité avant de plonger quelque part dans les profondeurs pour fermenter.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud