JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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14 septembre 2019

Je suis en deuil, je pleure, j’ai peur ; un peu de fraîcheur, Seigneur.

Rimb



Ce n’est pas vrai que la mort marque un terme — ou alors, seulement celui d’un début. Et puisque ce n’est pas vrai qu’il y a parmi nous des débuts, puisque tout avait toujours déjà commencé, alors rien n’est vrai, et c’est dans la folie qu’on est livré, libres et fous nous-même, dans l’affolement que ces jours sont pour nous. On avance dans ces pensées, folles et joyeuses, et fausses peut-être, terriblement belles comme sont les soirs quand on double les bateaux immobiles.

Daniel Johnston est mort, et avant lui tant d’autres : nos pieds s’appuient sur un sol plus rempli de cadavres chaque jour, et on avance sur cela aussi qui n’est pas une pensée, mais ce monde posé sur les cadavres. Eux sont bien vivants pourtant. La preuve. J’écoute tout le soir hier, et la nuit, et le matin, et dans le silence même sans la musique pendue à mes oreilles la voix gentille et perdue de Daniel Johnston dont la voix inaugure un autre temps, l’événement du monde après sa mort qu’il nous faut bien vivre pour pouvoir poursuivre le temps, et si possible lui survivre.

On n’y parviendra pas.

Les morts dont on apprend l’existence de la vie au moment où ils ne sont plus et qui nous ouvrent toute leur existence désormais : combien je leurs dois ? Tout. On n’aura vécu qu’après. On est dedans l’après : c’est cela notre présent ? Faire quelque chose des morts — quelque chose qui ne soit pas la mort, pas le souvenir, pas l’identique de la vie passée : c’est cela notre vie désormais.

Est-ce dans Kantorowicz ? Dans Bloch ? ou Duby ? La peur qu’éprouve l’historien à exhumer le passé, libérer les fantômes prêts à déferler de nouveau dans le temps rendu disponible à leur puissance de mort. Conjurer la peur, c’est l’affronter quand même. On aime pour cela ; on désire pour cela ; on décide de vivre encore pour cela ; on écrit pour cela ; on écoute Daniel Johnston parce qu’il est vivant, pour cela.

Je me souviens de la pensée devant la tombe de K. la première fois : qu’il n’y était pas ; et j’étais rapidement reparti. Je ne me suis pas encore aventuré dans le cimetière Saint-Pierre pourtant tout près d’ici pour saluer les ossements d’Artaud : je sais qu’il n’y est pas non plus, qu’il est plus sûrement dans l’air que je respire mal ce soir. C’est encore écrire : désirer la peau, et mordre.

Passant au bord de la mer hier, dans le soir qui s’affalait sous le poids des années — la situation historique n’est pas fameuse. Il y a les monstres, les raclures, ceux de Thermidor qui nous gouvernent depuis. Il y a ceux qui ont renoncé ; ceux qui sont suicidés par l’époque. Il y a aussi, en face, les vaillant qui foncent ; il y a ceux et celles qui foncent, lentement, dans la beauté des gestes et pour elle. Il y a ceux, celles qui sont ravagés et dansent et dessinent et regardent le ciel et les hommes. Il y a ce qui console mais ne répare rien ; il n’y a rien qui console.

Au XIIIe s., j’aurais eu ces pensées. Et la voix de Daniel Johnston m’aurait tant manqué que j’aurais pu la rejoindre. Alors je l’écoute ce soir. J’écris ce soir comme on s’allonge contre un corps qui dort pour tâcher de retrouver sur la peau les contours de ses rêves ? C’est le contraire de la tristesse : l’envers du deuil, ça voulait dire : je vis après le XIIIe s., après la mort de Daniel Johnston ; je vis le lendemain.




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9 septembre 2019

Recommencer n’est jamais recommencer quelque chose. Ni reprendre une affaire là où on l’avait laissée. Ce que l’on recommence est toujours autre chose. Est toujours inouï. Parce que ce n’est pas le passé qui nous pousse, mais précisément ce qui en lui n’est pas advenu. Et parce que c’est aussi bien nous-mêmes, alors qui recommençons. Recommencer veut dire : sortir de la suspension. Rétablir le contact entre nos devenirs. Partir, à nouveau, de là où nous sommes, maintenant.

Tiqqun


Si l’herbe pousse par le milieu, nous ? Je n’ai pas dit l’incendie au milieu de la route de sept heures, la lecture de Michaux dans les dernières nuits, le silence qui suit le mot choses entre les choses, les courses entre les champs, entre les bêtes, les films mal vus, les livres pas ouverts, les ciels, les orages, tout qui est passé, qui ne reviendra pas.

Recommencer, ça veut dire aussi : oublier — je ne sais pas. On verra.

Devant les mêmes tables vides, juste avant l’entrée de la rentrée, se dire que c’est déjà l’habitude qui vient ; mais non, les visages disperseront tout, dans la joie, l’inquiétude aussi — ce qui arrive n’est pas encore arrivé.

D’où et doux sont le même son indémaillable.

J’écoute encore la radio pour l’injure qu’elle fait au monde, et la dignité de se sentir encore blessé en l’écoutant ; ça ne durera pas. Je lis encore les nouvelles pour me tenir informé de la catastrophe et me sentir d’ici, des vôtres. Si je vais au théâtre, encore, c’est pour l’inverse. Si je lis, c’est pour pleurer. Si je regarde le ciel, c’est pour le vide qu’il contient. Et si le vent fait trembler les feuilles presque noires déjà des platanes, c’est pour moi seul : la folie de cette pensée et de l’écrire.

Le bruit des cigales emporté avec les hurlements des enfants dès le premier lundi de rentrée des classes : peut-être que les insectes ne disaient rien d’autre, la terreur d’être emportés, et nous prévenaient de l’imminence de la fin, dès le début.

Dans la colère, on voudrait aussi trembler comme dans la joie : et dans la peur. C’est le même sentiment tremblé, celui de ces jours, de ces heures qui recommencent l’invention d’un temps neuf, dans la lumière qui va déjà vers octobre. Tout commence toujours à chaque instant, pourvu qu’on le décide, qu’on déchire la fin, qu’on prend l’angle de rue, qu’on avance vers l’heure qui vient, et qu’on va devancer.




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8 juillet 2019


Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire.

Marcel Proust, Le temps retrouvé

Today / You were far away / And I / Didn’t ask you why


De grandes plages de silence intérieur ; j’oublie toujours le mot pour dire ce reflux des marées qui laissent le sol marécageux à nu, comme un insecte sur le dos, et on voit les traces du courant, celles des bêtes minuscules des profondeurs, l’eau stagnante par endroit. Laisser le site en l’état, à découvert sous le ciel mauvais des temps, ou à la belle étoile — et moi aussi, parfois la tentation du silence intérieur après le tourbillon de la fin de l’année (celle qui plie la véritable année en deux). Tout qui se dépose et attendre un peu, comme au matin après les rêves, que les formes prennent formes ou qu’elles s’effacent définitivement, au loin.

En quête de quelques signes dans les parages — ils sont là ; je m’incline à leur passage, je sais la peine qu’ils prennent pour me les adresser, je les reçois reconnaissant ; puis je les oublie.

Dans le soir, je crois au matin ; et au matin j’espère que le soir sera là pour recommencer d’autres matins. Le ciel est absent. La terre est lointaine. La mer est brûlante ; dans cette ville, on ne s’y baigne que sous autorisation municipale.

Il y a quelque chose qui insiste : mais quoi ?

Les temps de canicule sont comme les jours de grève, ou de panne générale du système : la grande machine qu’est ce monde est grippée, on se parle soudain de part et d’autre des solitudes, on se plaint du monde et c’est déjà se soulever contre lui. Il fait chaud devient le mot de passe comme un signe de ralliement. Il faudra bien qu’on comprenne que ce n’est pas l’homme qui détruit cette terre, mais les choix qu’il a fait pour l’exploiter jusqu’à la dernière goutte de son sang (et plutôt le sang des autres). La terre brûle pendant ce temps. Et si le temps n’est pas encore l’orage, on l’espère. Cet espoir nous fait regarder le moindre nuage avec tendresse, les courbes des collines avec désir, et la mer avec la soif des perdus.

Les piliers de cette vie sont parmi nous ; j’y appuie mon front en silence.

Il faudrait des phrases moins définitives, plus caressantes ; des manières d’habiter qui n’auraient pas besoin de moi.

Le cheval au milieu du manège vide : le regard du cheval dans tout ce cirque abandonné qu’est ce monde pour lui : la posture du cheval, digne et droite : l’ennui du cheval qu’il faisait passer pour de la dignité : tout cela que je lis dans le cheval comme le contraire d’un miroir, mais on n’a pas de mot pour cela, alors j’ai laissé le cheval à son immobilité — peut-être qu’il dormait.

Dans les arbres, les hurlements des cigales, des grillons, des criquets, tous insectes hurleurs qui disent peut-être des vérités qu’on est incapables d’entendre, ou des chants dont on ne peut recevoir que les désespoirs.

Le sol de ce monde n’est pas fait pour nous ni pour tant de chaleur ; il se replie, se renverse, bientôt se rompt. On dirait nos peaux. On dirait nos sommeils et nos rêves. On dirait nos corps quand ils s’enroulent dans l’absence de draps pour chercher le sommeil perdu dans les brûlures : et qu’il ne reste que les moustiques invisibles qui nous grignotent jusqu’au dernier centimètre de peau offerte en pâture.

Bilan de ces jours : les avoir traversés, et l’un après l’autre passés comme d’une corde à l’autre — le sol sous moi recevait mon ombre, et parfois je crachais pour mesurer la distance et la soif.

Derniers jours à la fac : les soutenances se succèdent. Et sur les murs, les derniers vestiges des dernières colères déjà oubliés, et qu’il faudra bien relever, comme les corps endormis d’une vieille garde.

Sur la Plaine aussi, je prends en passant les dernières nouvelles des colères : elles sont belle et dignes, pas comme le cheval endormi, plutôt comme ces défaites qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Les arrêtés de péril imminent touche les plus belles boulangerie ; il faudra le mettre au bilan de cette mairie — le pain manque ; les immeubles s’effondrent ou menace de le faire ; la poussière et le bruit recouvrent tout ; pas les pensées au passage des rues, pas les pensées.

La rue sait les mots qu’il faut pour la vengeance.

Lire dans un mémoire de master de fin d’année : "Les technologies informatiques ont presque détruit le mystère et l’insolence de l’inconnu et de l’authentique." Sur la tablette éteinte, les reflets des arbres au-dessus de la tête console un peu des réunions que par audace on décide de tenir dehors. Je songe à l’insolence de l’inconnu : et je l’envie.

Arles : jours passés ici entre les arènes et les galeries — je me souviens du taureau mort du printemps, qu’on avait trainé sous mes yeux en remorque, négligemment et qu’on menait au boucher installé sous les tribunes : je reviens à Arles pour d’autres mises à mort. Les photographies partout sur les murs. Mais c’est la fin des Rencontres : les festivaliers sont peu nombreux ; ceux qui restent semblent épuisés. On est à la fin de la bataille, ou du banquet. C’est le désœuvrement. Ce sera bientôt Avignon — d’autres désœuvrement à venir. Les signes se multiplient : ceux qui me donnent signes de vie ; ou par lesquelles je donne signe de vie — reste à savoir laquelle ; et son nom à la verticale outragée de mon ombre.




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9 juin 2019


De tout , il resta trois choses : / La certitude que tout était / en train de commencer, / la certitude qu’il fallait continuer, / la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. / Faire de l’interruption, un nouveau chemin, / faire de la chute, un pas de danse, / faire de la peur, un escalier, / du rêve, un pont, / de la recherche / une rencontre.

Pessoa

Bob Dylan, Born In Time, live 2017


c’est obsédant. et c’est précis. par exemple cet homme dans le café, ce vieil homme. le sentiment que je pourrais être lui, que je serai lui : que je suis déjà lui ; et le sentiment tout autant puissant que non ; que sa solitude est inapprochable. qu’elle le protège, et me préserve, nous tient à distance, par delà le même café qu’on boit, qu’on avale plutôt comme on avalerait les vérités de ce monde, sans y croire une seconde. le sentiment que sa solitude l’isole superbement, qu’elle est sa gloire. et je ne sais pas si je tire du gouffre qui nous lie et nous sépare la pensée que c’est tant pis pour lui, ou pour moi.

qu’une majuscule porte la trace d’un commencement est un mensonge : une plaie davantage, un stigmate. qu’une naissance tient à ce qui commence après elle, ce qui déjà est terminée avant elle.

être à la hauteur : le mot reste. plus que le mot, sa solitude — pas celle de l’homme dans le café, penché sur le café, et sans un regard, une autre encore : celle qui nous lie à soi, et cet autre soi-même qui nous vient qu’on a peur, et qui nous console en nous giflant. peut-être pour nous secouer de notre torpeur, peut-être pour nous dire la hauteur et qu’elle est loin ; peut-être pour nous dire : ne pense jamais que tu pourrais ne pas être à la hauteur (ni être à la hauteur). qu’il n’y a qu’une hauteur qui vaille : l’horizontalité qui donne les lignes fuyantes de l’amour, brisées de l’amour, croisées de l’amour.

un visage. je ne le dirai pas. il est déjà parti, il sera toujours là.

la blessure sur le doigt : la lame était dans l’eau stagnante de la vaisselle (je suis le seul être au monde que la vaisselle réjouit : il faudrait que je sache pourquoi), et je l’ai caressée vivement, sans la voir, avec l’annulaire de la main droite. la ligne est belle, rouge vif, je regarde le sang se mélanger avec l’eau sale, je pourrai m’évanouir tant il y en a, et je porte mon doigt à mes lèvres, pour goûter un peu ce qui s’échappe.

l’autre blessure de ces jours : au côté droit. c’est peut-être un muscle (en ai-je ici, sous le bras ? peut-être, un qui ne sert pas à grand chose, sauf à le blesser) ; c’est peut-être le poumon : ce n’est pas le poumon. mais j’ai reconnu tout à l’heure cette douleur : c’est celle que j’avais, adolescent, au cœur. une cure de magnésium l’avait effacée. la beauté de cette nouvelle blessure, c’est qu’elle me fait apparaître mon cœur fantôme, celui que je possède donc indubitablement au côté droit, et que j’ai débusqué grâce à cette mauvaise chute mercredi. il faudrait interpréter les mouvements de ce cœur neuf : et s’il est destiné à prendre le relai de l’autre, pour quels nouveaux désirs, quelles nouvelles douleurs : quelles joies neuves.

le bonheur est idée neuve : dirent-ils. ils ne mesuraient pas ô combien — parce qu’ils n’avaient pas vu le premier ciel.




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5 juin 2019

Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation.

Deleuze / Parnet, Dialogues, 1977

M. Ward, "Pure Joy, Wasteland Companion (2012)


Bien sûr ce monde laid donne le désir de le fuir autant que possible, et de chercher en soi les forces pour l’oublier : on ne trouve que sa solitude, et l’arrogance de se penser préservé (c’est faux) ; bien sûr l’époque triste rend triste, et doublement triste tant elle nous fait ressembler à elle, qu’on voudrait repousser loin : et la tristesse nous fait ressembler à ceux qui trouvent l’époque triste, cherchent refuge dans le passé, trouvent l’identité nationale, la portent comme des crachats, des armes sur les plus faibles d’entre nous. Bien sûr, cela rend l’époque plus triste encore, plus laide. Que faire ?

Se plaindre : c’est une tentation ; parfois, c’est salvateur. J’y cède volontiers avec joie. Mais parfois, c’est pire : c’est donner des armes au monde.

Alors on est sur une ligne de crête. Et chaque jour recommence la tâche de vivre. Il faudrait sans doute les forces de l’autodérision [1] : ne jamais se préférer au monde, et en rire. J’ai si peur pourtant qu’elle se teinte du cynisme des forts, des sûrs d’eux et de leur force qui écrase, de ceux qui voudraient tout voir sur le même plan, la mort et la vie, et le rien et le tout, sauf eux, les forts, eux toujours en surplomb.

Il faudrait que la joie soit un complot, un secret entre nous.

Écouter Coltrane ce soir-là sauve ; voir le lendemain deux films de Cassavetes sauve ; chercher la définition du bleu et écrire l’année 1786 sauve ; regarder le vocabulaire des fleurs sauve aussi ; parler de poésie efficace à la Marmite Joyeuse avec l’ami sauve ; ouvrir les fenêtres de la voiture sur la fin du monde sauve encore — jusqu’à la prochaine fois.

Ne pas écrire sauve aussi.

Penser aux jours passés, aux jours à venir : aux jours présents : tâcher de les penser ensemble, et de faire de cet ensemble quelque chose qui les délivre : sauve aussi.

Dans le jour qui tombe, tout qui tombe.

Je me souviens de cette réunion des Gilets Jaunes, il y a quelques semaines, la discussion tournait autour de savoir s’il fallait courir ou non. Je ne comprenais pas. Certains disaient vouloir courir. Qu’il fallait courir. D’autres disaient non, on ne peut pas, regardez-nous : nous ne pouvons pas courir, nous ne voulons pas courir. Mais les vaillants désiraient plus que tout le faire : d’ailleurs, Marseille est la seule ville où on ne court pas. Je comprends peu à peu : courir veut dire : affronter les forces de l’ordre. Un jeune homme — un vaillant — témoigne affectueusement du respect qu’il éprouve à l’égard de ceux qui ne peuvent pas courir — ce sont les vaillants d’avant, dit-il. Mais lui veut courir. Il faut courir. S’il ne peut pas courir à Marseille, il ira ailleurs, dans d’autres villes, où on court, où on se moque de Marseille.

Aujourd’hui que les rues les samedis sont rendus au commerce, aux forces de l’ordre qui patrouillent en marchant, je pense au visage du garçon, à son regard quand il disait vaillant.

Je pense à lui.

Et je pense à ce qui tombe dans la mer, ce soir-là, des pensées, et des désirs, et de la joie qu’il faut pour affronter la peine.




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30 mai 2019


Nous cherchons à ramener dans le présent les éléments constitutifs du fil jamais rompu de toutes les tentatives d’organisation directe de l’existence.

André Breton, La Lampe hors de l’horloge

Ludovico Einaudi, "Day 3 : Gravity" (Seven Days Walking : Day 3)


Tous ces jours ensemble. Dans le film de Cassavetes, la cassure dans chaque plan, et ça formait pourtant une coulée de vie qui se donnait naissance : est-ce que c’est aussi nos vies ? Dans le film, je cherche à voir la beauté pure aussi, et la dignité de mourir debout, et le regard d’un loup. Je ne sais pas ce que je cherche : une manière de continuer le fil, je crois. « Autour de nous, j’ai vu tout de suite que les différents objets sentimentaux n’étaient plus à leur place », supplie André Breton.

Toutes ces nuits aussi, et souvent interrompues par quatre heures du matin ; il faudrait que je parvienne une fois à entendre le moment où tout se brise dehors ; je n’entends que les hurlements des chats et des oiseaux. Les heures dans la journée souvent sont des épaisseurs qui m’éloignent ; tout ce qui se perd, s’épuise. Les temps morts qui sont la plupart des heures. C’est comme ces voiles qu’on met devant les livres, les films : beaucoup pensent que ce ne sont que des livres, des films. Bien sûr que non, pourquoi les lire et les voir, si ce n’était pas toute cette vie éventrée qu’on fouillait ? Si on ne devait faire que lire et contempler les mots, on aurait seulement honte, mais on n’a pas honte : on a parfois peur, et parfois on est appelé ; le plus souvent rien ne se passe et c’est tant pis pour nous. Les livres et les films sont posés au milieu des corps dehors et des cris des chats et de l’amour et de la terreur pour pouvoir les lire, eux ; ce n’est pas les mots des livres qu’on lit et qu’on regarde, mais les corps dehors et l’amour et la terreur. Alors je lis, et je regarde les films, et ce n’est pas mettre un voile entre moi la vie, non, ce n’est pas attendre que la vie me parvienne. C’est le contraire. L’image dans le rêve : je prenais mon élan. « Tu n’as donc pas compris que tous ces gestes, que tous ces mots qui s’approchent de toi meurent si tu ne les accueilles pas », crie André Breton

Je ne savais pas quoi répondre, quand il est midi et que l’ombre tombe à la verticale de soi. On ne se cache pas. On est nu face à tout ce qui se dit, sous cette lumière. Un champ de forces capable de tout embrasser à la fois pour rendre grâce à tout et jusqu’à la brûlure, celle qui réveille en sursaut. J’étais seul aussi même si ce n’est pas vrai. « Je cherche l’or du temps », hurle André Breton.




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25 mai 2019

Ainsi ce doute éternel de l’immortalité de l’âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d’inquiétude. Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n’étais plus séparé d’eux que par les heures du jour. J’attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie.

Nerval, Aurélia


It’s almost like you’re not afraid of anything I do / How I want you here
You don’t know what it’s like to be around you / I still got my fear


Le revers du feu — l’envers du jour : non, la nuit, c’est seulement enfin le lâcher-prise après la fatigue, et la remontée de ce qu’on ne nomme pas, jamais. Puisque la nuit est désormais lente, qu’elle vient si tard, dans le jour avancé sur lui-même (j’écris, il est neuf heures du soir et le jour s’accroche de toutes ses forces aux branches), quand on se retrouve soudain, au milieu d’une phrase qu’on écrit rageusement, enveloppé d’elle encore plus fatigué, qu’on est surpris par elle, il est trois heures, il faut aller se coucher, on ne tirera plus rien de soi. Mais la nuit est tellement nombreuse. Vers quatre heures, je me réveille : une autre nuit commence ; quand je m’endors peut-être, une autre encore. Et avant ? Les rêves se bousculent, je les retrouve parfois écris sur le téléphone : je n’avais pas rêvé.

Notes de bas de page : je prends de moins en moins de photos : à cause de la lassitude, à cause aussi du sentiment du vol, celui de l’épuisement à me sentir extérieur ; puissante et sereine envie d’habiter désormais le dedans des choses, qui me ravage.

Les matins, très tôt, n’ont de commun que les heures. Des tâches qui s’accumulent ces jours — loin des plateaux désormais, et dans les montagnes administratives (qui donnent envie de se consacrer pleinement à la rédaction d’alexandrins définitifs et vains) —, je retiens seulement ces heures arrachées : la lumière près du lycée Thiers vers 7h30 ; le sommeil du chat au Champ de Mars ; la description du Bar du Peuple ; l’ivresse dans Noailles ce soir-là ; le nom de Thérèse Gellée ; la musique propre aux embouteillages ; le passage sous les ponts ; les appels en absence ; le contraire des appels en absence ; le sentiment de l’imminence.

La nuit est le sentiment de l’imminence. Et l’imminence ne peut avoir lieu que la nuit. Quand soudain il faudra partir vers de nouvelles aubes dont j’ignore la couleur.




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22 mai 2019

Qui a mis le garçon dans cet état ? La Tamise brumeuse charriera encore une quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement épuisées. Des lois préservatrices n’ont pas l’air d’exister dans cette contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique j’aie pris ma retraite, dans l’éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la muraille, n’est pas encore rouillée. D’ailleurs, il est facile d’en repasser le fil.

Lautréamont, Chants de Maldoror


Ce qui ne tient qu’à un fil tient encore : c’est aussi à cela qu’on reconnaît un fil. Le contraire du fil : le vide par-dessus quoi on regarde, saisi de vertige, s’imaginant tomber et tomber et s’évanouir avant de toucher le sol. Entre soi et le ciel, entre le rêve et l’envers, entre la colère et la joie : entre nous et la vie. Le fil qui relie est fragile. Il pourrait casser à chaque mouvement ; peut-être est-il déjà rompu ? On ne le sait pas : on fait le pari que non.

Perdre le fil — on sait quel danger on court dans le labyrinthe de cette vie où rodent les monstres prêts à nous passer au fil de la lame des gueules ouvertes —, c’est ce à quoi on est voué quand, un pas après l’autre, on tâche d’aller à l’aveugle dans les couloirs des jours, des nuits les unes dans les autres enchâssées. Au fil du récit [2], on tâche de faire des ruptures des manières de coudre ensemble ce qui n’a pas de lien. Le lien, c’est nous-mêmes, rien d’autres. La déchirure aussi : alors, on marche sur le fil, on va bien finir par tomber, on ne tombe pas, pas encore.

Dans les théâtres désormais vides, sur les portes fermées du centre-ville sans éclairage public, depuis un toit-terrasse de Noailles, sur mon visage invisible, je cherche le fil et le trouve seulement dans la possibilité que ces nuits sont tissées ensemble par des forces qui rendront grâce à ces jours. Mais c’est un pari. Oui, une hypothèse.

Des soleils couchants, la mélancolie est un autre fil. Le suivre jusqu’où il pourrait m’entraîner : mais je sais que ce n’est pas vrai. L’araignée produit elle-même le fil sur lequel elle va, s’endort, dévore les distraits pris dans ce fil. Suis-je la proie, ou l’ombre ? L’araignée, ou sa toile ? Je suis le fil : le suivre et l’être revient à une même tâche. Croire que le fil n’est pas rompu — tenir le coup —, puisque je ne sens pas encore le sol heurter mon corps de plein fouet, est la tâche de ces jours.




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16 mai 2019

Mais que faire de son regard ? Regarder vers le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé.

B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton


La peine et la peur, et l’humiliation et la honte, et quelque chose aussi — qui soit comme de l’herbe au milieu de ce fouillis — comme ce fouillis : tout qui se croise dans les phares des voitures ces soirs où rouler au-delà de la fatigue en laissant courir les pensées en soi, en laissant ruisseler parfois dans la musique l’eau du ciel sur soi ; en passant sous les ponts et en longeant les ruines, laisser venir à soi les images, les désirs, quel bordel camarade les cimetières qu’on habite et les villes qui sont plantées au milieu d’eux comme au travers de la gorge, et on n’est jamais sûr alors d’être parmi soi-même.

Quinze jours dans le théâtre pour trouver l’endroit du coup-fantôme, et on ne savait pas qu’il était dans l’offense. Quand mardi soir j’ai regardé — c’était la générale —, ce qui était bouleversant tenait à ce champ de forces des signes libérées de toute volonté extérieure à ce geste. On aura fabriqué ces jours un spectacle sur l’offense, et je ne le savais pas : je le réalise ce soir-là, et je ne le dirai même pas. Moi, je cherchais seulement quelque chose qui soit comme au milieu de ce bordel, un ange (et j’ai trouvé celui de Paul Klee).

Donc quinze jours de travail avec Koltès en appui. Le désir de ne pas faire une reconstitution de l’écriture — surtout ne pas faire du théâtre comme on lève un tombeau. Plutôt s’en saisir comme d’une métaphore. Les étudiants jouent et disent les mots pour s’en défaire et c’est mieux ainsi. Autour, je voudrais ne servir que d’appui, un mur sur lequel en courant on pourrait poser les deux mains et repartir en sens inverse.

C’est tôt le matin et tard le soir que la journée se passe et je ne verrai rien d’elle, et le temps ne s’attrape pas. Je n’arrive pas à compter les jours et le portrait de Saint-Just reste sur la table. Les appels en absence. Les messages qu’on n’envoie pas, les brouillons des mails en suspens et qui le resteront. C’est impossible d’écrire et c’est impossible de ne pas écrire : j’en suis là. Il faut respecter le silence quand c’est quatre heure du matin, que l’heure bleue chante dehors dans les arbres, qu’on ne sait rien de ce que les oiseaux se disent, peut-être qu’ils hurlent de joie dans l’indifférence de mes pensées, comment savoir (même si je sais, et que les écouter dans l’insomnie profane un peu leur joie oublieuse, lointaine).

Sur le plafond du café, un trois de trèfle est fixé au mur. Je ne l’invente pas.

La scénographie est le contraire du décor : c’est aussi la peine qu’on éprouve à l’égard du théâtre de n’être que du théâtre, et qu’on habite provisoirement avec des signes qui pourraient le dire et l’insulter.

Vers le milieu du spectacle, il y ce geste de consoler le garçon qu’on est sur le point de gifler. Je note ce geste pour ne jamais l’oublier. Vers la fin encore : cet autre geste de se relever et de regarder.

Dans le noir qui suit le dernier noir, je ne sais pas à quoi je pense, peut-être à ce qui va suivre : et c’est aussi une qualité du présent, d’avoir de la peine pour lui et de l’aimer pour cela.




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5 mai 2019


A l’idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu’il y a une police, mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d’ici.

Rimb., Villes


Le théâtre est fait pour qu’on en sorte. On n’a pas tant de lieux comme celui-ci qu’on peut laisser. C’est comme lire : le plaisir du livre tient au geste de le fermer, c’est vrai. Soudain, les formes et les images sont closes, on les emporte avec soi. Le théâtre ne vaut que pour lever des formes et des ombres qu’on laissera. Dehors enfin, on est loin. Dans cette vie, on est surtout dedans, et tout près : des villes, des rues, des lumières et des nuits. Ce qu’il faudrait, c’est davantage de lieux desquels s’arracher, et vers lesquels on irait avec cette pensée, de l’abandon.

Peut-être est-ce pour cette raison que Genet voulait lever des théâtres dans les cimetières.

C’est pour cette raison aussi que les théâtres sont si impossible à aimer et qu’on ne peut en faire que par pure hostilité à l’égard de ce qu’il porte et charrie.

La question qui hante ces jours : celle de la violence. Qu’on nous inflige, et qui nous habite, qu’on inflige et qui nous rend sourd ; qui nous soulève et qui seul nous fait agir. C’est le critère de l’action : une réponse à une violence qu’on nous fait. Ou au nom d’une violence faite à ce qui est tenu pour peu et qui nous importe au plus haut. C’est une pensée voisine de la honte, qui est aussi une violence.

Il y a les violences qu’on a commises sur ceux qu’on aime et cela donne pire que honte. On vit avec elles comme ces cauchemars qui soulèvent quand on est réveillé, et qui ne partiront jamais.

On marche dans les rues insupportables de cette ville, et on s’arrête : on est perdu parce qu’on a marché trop lentement. On comprend que le sens de la ville tenait à une certaine vitesse. Les pensées violentes viennent : on sait qu’il faudra les conjurer ; qu’écrire ne sert pas à écrire, mais à fabriquer ce qu’il faudra laisser de soi. Mais sur le chemin du retour entre la rue de la L. et de la rue B., la fatigue était trop grande, et la vitesse presque immobile. Quand on lève les yeux alors, immanquablement, il n’y a qu’une fenêtre fermée, très belle et très inutile, qui nous regarde.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud