JOURNAL | CONTRETEMPS

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


2 mars 2015


Sans doute il avait tout essayé : les imprécations silencieuses d’abord, puis les râleries à voix hautes, et très vite les appels et les cris, mais rien n’y fait ; alors le vendredi soir, frapper à la porte, au milieu de la nuit. Poussé dans ces dernières extrémités, il fallait bien faire quelque chose : c’est humain. Mais personne ne répond que le chien, et il n’y a pas de sonnette. Que faire ? Il faut comprendre cet homme.

De l’expression « impossible » pour qualifier un homme : « il est vraiment impossible » – l’excès en tout, et l’orgueil, l’orgueil surtout de celui qui se sait impossible et qu’il l’est pour cette raison même, et pour l’orgueil sur son visage. Mais un chien ? Un chien est tout à fait possible, et c’est dans la nature du chien de l’être et de l’être jusqu’à l’excès de lui-même : de là l’aboiement du chien, l’insupportable par excellence, l’infiniment stérile et incompréhensible aboiement du chien qui rend l’homme impossible et le chien l’évidence de la création.

Alors, la seule question qui reste une fois toutes les autres épuisées : quelles armes ? Il est le milieu de la nuit, et l’homme – sans doute incapable de trouver le sommeil dans les cris éternels du chien – se lève, voit à peine l’extrémité de la chambre, mais perçoit bien que sa nuit est tout entière là autour de lui et qu’il la traversera dans les hoquets hurlés du chien ; il a une craie quelque part, ou un feutre, ou du charbon froid, il saisit ce qu’il a, et il n’a que cela, et sa fatigue ; il descend, s’enfonce dans la nuit des cris, et sur les murs derrière lesquels le chien continue joyeusement de crier, l’homme dessine des grandes lettres dans le noir, approximatives et rapides (il fait froid) ; puis retourne chercher un sommeil impossible.

Dans la Venise du XVIe s., l’injure est courante : ô Dio cane. Et si Dieu est un chien, il l’est en toutes circonstances et comme on crache par terre. Il pleut demain : Dio cane. Ton père est mort ce matin : Dio cane. Le Gouvernement est tombé : Dio cane. Naupacte est perdue, et Modon va tomber, comme Navarin et sur les côtes de Messénie, des fils de la cité flottent, percés de flèches ottomanes, entre deux eaux : Dio cane. Car Dieu est un chien, du soir jusqu’à l’aube, il suffit de tendre l’oreille pour l’entendre pleurer sur nous et sur lui.

Pas d’autres façons pour lui répondre que d’écrire aux passants. Quand il passera, ce sera dans le silence du chien. Et quand il lira, ce sera dans la mémoire de ces cris ; et puisque les insultes sont les seules preuves de l’existence du chien, il faudra croire au chien et aux cris, comme on croit à ce qui est écrit, et à l’écriture de cette nuit où l’homme, en chemise de nuit, est venu taire intérieurement les cris du chien et de cette nuit.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


27 février 2015


Les villes sont faites pour arrêter, déterminer, interrompre, séparer ; on le sait depuis toujours ; depuis le soc de la charrue autour de la colline qui disait ce sera là, et au-delà seront les menaces et les guerres. Et commença la guerre menée dans la ville, avec des rues tracées pour fabriquer autant de frontières, de dedans et de dehors qui attribuent les menaces et justifent ces combats. Des bannis aux banlieues, on le sait depuis toujours, que la ville fabrique la matière de sa propre exclusion. Mais la campagne au-delà de la ville n’existe pas, c’est l’espace de transition entre deux villes, alors on n’habite plus que ce mouvement entre deux rues pour éviter d’en rester là, de relever de ces violences qui s’élèvent autour de nous en tours majuscules.

J’apprends hier le sens de la fondation de Rome — qu’elle est à l’image des noms de ces hommes, quand l’Antiquité était contemporaine : une fiction. C’est toujours la même : on porte le nom d’un homme qui, autrefois (dans un temps que tous savent imaginaire) était venu ici pour l’apporter : on est fils de cette légende. Julius, fils de Jules — qui n’était qu’un personnage de papier et de pensée. Semblable est l’origine de la ville : un homme d’ailleurs est autrefois venu ici, pour la bâtir : on sait bien qu’Enée, ou qu’à Marseille Protis, ne sont rien que des histoires pour les enfants. Les récits de fondation grecque, ou romaine, sont tous les mêmes. Un étranger arrêté ici, parce que le site était beau et la terre prometteuse. Il n’y a pas d’autre origine que ce récit de vieillards. L’Origo de l’immigration comme du levain sur les terres sèches d’une ville qui aura toujours eu lieu.

La naissance de l’Histoire est une saloperie. Quand commence le temps — et pour la rendre incontestable, on la date évidemment de la naissance d’un homme fait dieu, ou d’un dieu fait homme — surgit une ville avec ces quartiers déterminés par le passé à devenir ce qu’ils seront : des zones façonnées par leurs fonctions. Quand l’usage vient la transformer, ils ne nomment pas cela la vie, mais trouble à l’ordre public.

Ici, on entoure la ville de cités fermées, au centre desquelles on voit la cité elle-même, et jamais la ville ; ici, la mer est à portée de main, invisible. On n’en perçoit que le vent et parfois, le soir, les hurlements d’oiseaux affolés.

Ici, on organise les circulations de l’hypercentre au centre commercial, des lignes de bus recouvrent des lignes de métro sur cinq cents mètres par dessus lesquelles on construit des lignes de tram —pendant ce temps, des quartiers entiers à moins de dix kilomètres sont coupés de la ville, les bus doivent prendre l’autoroute pour les rejoindre.

Sur le Vieux-Port, une inscription dit qu’ici des hommes de Phocée ont débarqué, d’où rayonna la civilisation. On rêve longuement sur cette civilisation, en se demandant laquelle est-ce ; peut-être en aurait-il fallu une autre. Peut-être celle qui était là, avant le début de l’Histoire, était préférable.

J’ai vécu longtemps dans cette ville qu’on avait rasée pour permettre l’avancée des troupes, empêcher que des émeutes ne puissent se former, et surtout, organiser les sorties du Prince : depuis son palais jusqu’à l’Opéra, une grande ligne droite. Aujourd’hui, des millions de touristes viennent voir ces tranchées à ciel ouvert — ville la plus visitée du monde, Paris acquise au prix de Paris. Impossible, en remontant l’unique et rectiligne rue Soufflot, de ne pas penser à ces deux ou trois rues tortueuses qu’il fallait alors gravir pour atteindre le Panthéon ; en se retournant, on ne voyait pas le Jardin du Luxembourg ; les barricades ici, étaient imprenables. Des bus allemands et polonais déversent maintenant des centaines d’appareils photo en bandoulières sur la place.

On vit dans des villes impossibles dont les plans obéissent à des lois pensées contre ceux qui les peuplent. On ne sait plus si on est issu de ce monde ou si on l’a fabriqué. On erre entre ces noms propres qui nomment les rues, et on se prend à rêver à l’Origo légendaire de nos vies — nommer certaines villes en pure perte, des rues en fonction des années, des lieux avec des noms de romans. Sur le chemin de la fac, je dois passer par l’impasse des Écoliers, qui n’est pas une impasse.

Autrefois, je vivais sur cette colline formée du cadavre des hommes qui avaient levé les remparts, aujourd’hui disparus — les faubourgs à l’ombre des murailles étaient devenus le centre de la ville. J’y pense souvent : chaque ville est cette colline, et le centre, à force de tout recouvrir pour tout détruire, disparait peu à peu.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


11 février 2015


Incapable d’avancer autre chose qu’un jour après l’autre. Les trajets de Marseille à Aix se ressemblent : les virages, les moments où la mer arrive, je les anticipe maintenant, ce tunnel qui débouche soudain sur la ville entièrement allongée — la répétition des jours qui peinent à fabriquer autre chose que des semaines, et des mois.

L’écrire ne ferait que donner la liste des jours ; des semaines ; des mois — alors, ne pas écrire, prendre en photos de temps en temps la ville comme elle est debout. Sur le mur, des inscriptions : il y en a tant, un roman immense que personne n’écrit, et qui s’efface : c’est la ville ici, elle n’a pas besoin d’autres récits. Et les grafs que je lis s’impriment en moi tant et si bien que je n’écris plus, dans ces carnets ; impression que tout déjà est écrit, qu’il suffit de prendre en photos, ici ou là, d’arracher aux murs certains cris, certaines tendresses pour nommer le jour.

En rentrant du froid, il y a la chaleur de l’appartement ; la douceur ; et par la fenêtre, on peut voir la lumière qui s’allonge chaque soir, qui résiste, qui dure ; mars avalera vite février ; déjà, la nuit s’éloigne. C’est seulement un mois qu’il faut apprendre à laisser passer, lui aussi.

Mais à mesure qu’il passe, tâcher chaque jour de lui résister. Jusqu’au cadavre du sens, résister au sens, écrit l’ami, par mail. Dehors, on semble tirer leçon des jours avant de savoir le nom du jour. Des expressions : le coup d’après. Des phrases comme : séquences médiatiques. Des postures comme : gagnant à long terme. Je comprends de moins en moins ce que je lis dans les journaux. Est-ce qu’il faut résister à cela aussi ?

Les trois types dans ce café, hier : mais dans quel monde on vit ? (ils répètent en boucle). La question est digne. Je les regarde lentement : ils sont le produit de ce monde, et ils sont broyés par ce monde. Ils regardent dans quel monde ils sont sans voir que l’ombre qui recouvre ce monde est la leur. Partir vite, sans attendre les insultes.

Demain dans le bus, je retrouverai les virages, les moments où la mer arrive, où la ville s’allonge derrière le tunnel qui déplace la masse des collines après lui : et l’alignement des voitures dans les parkings à perte de vue de Plan de Campagne. À travers la salle de classe, il faudra parler à voix haute de ce qu’on croit posséder comme savoir, mais qu’on avance comme son corps dans le noir, et que la pièce est longue, et qu’elle pourrait déboucher sur une autre, ou des escaliers vers la cave.

Dehors, l’Histoire est chaque jour son recommencement, sans doute. La liste des jours se confond avec celle des cadavres. Celui du sens est introuvable : tant mieux, peut-être. L’illusion qu’il s’est enfui et qu’il a refait sa vie. Ici, les révolutions sont celles qui s’inventent, dans le soir qui mord sur 18 h et qui commence tout.

Dans ce journal irrégulier, il faudrait noter simplement cela : la force d’avancer un jour après l’autre le jour suivant qui le recommence.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


3 février 2015



Toute la journée en attendant des nouvelles de la neige ; ici, quelques flocons suffisent à désorganiser le monde. C’est rassurant. Que quelques gouttes de glaces grippent la machine ; que l’ordre des choses défaillent quand du vent gelé surgit. Ici, c’est deux jours dans l’année, parfois un, parfois aucun. Quand cela arrive, les routes sont bloquées, les bâtiments publics évacués, le temps s’arrête le temps que dehors le temps passe et recouvre tout, quelques millimètres d’épaisseur et l’organisation féroce de la vie telle qu’ils la construisent patiemment pour nous s’effondre.

Dans d’autres villes, sur d’autres continents, la neige est la ville même pourtant, et cent mots ne parviennent pas à la nommer, celles qui sèchent, celles qui fondent, celles qui au lever du soleil est presque rose, et le soir bleue comme des lèvres.

C’est ce qui rend ce monde si aimable encore, oui ; encore si vulnérable au moindre, à la poussière de neige qui tombe lentement sur nous. Qui va tomber. Qui pourrait tomber. On ne sait pas. Dans les journaux d’ici,en temps réel$ le compte des villages touchés par la neige, on voudrait dire par la maladie : ou par la grâce. Salon, Martigues, Arles. Marseille épargné, c’est une malédiction. La pluie tombe sous sa forme décevante de pluie, et le ciel blanc n’est qu’une promesse qui n’engage que les prophètes : cette nuit, peut-être, la ville sera transformée en boue.

Non, la neige ne tombera plus, c’est décidé. On doit être trop proche de la mer. La neige n’aime pas les villes, leurs chaleurs d’acide, tous ces corps chauffés qui respirent en regardant vers le ciel. Ce qu’il y a de touchant dans cette attente, partout sur les lèvres et dans les conversations, à la gare, les chauffeurs de bus, les passants : l’Événement qui pourrait d’un geste arrêter le cours des choses. Fabriquer de l’arrêt, les blocages. La forme la plus élaborée de l’Histoire : une force invisible qu’on attend pour qu’elle arrête l’histoire.

Si elle passe, ce ne sera qu’une fois endormi, comme dans les contes le corps monstrueux de la peur, du désir. Mais non, on ne descendra pas vers la mer depuis Notre-Dame en luge. Pas cette fois.

Sur les murs de la fac : cette inscription qui disait peut-être la loi inverse, qui ne cesserait pas de se défaire en nous afin qu’on en perde le sens et qu’on s’y disperse dans la joie d’enfant libéré un jour de l’école à cause d’un caprice du ciel, et que le village est blanc livré à la sauvagerie d’y plonger les mains et le corps entier en hurlant, et qu’il fait bon mordre la neige tant qu’il est temps.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


30 janvier 2015



On rêve aux quais. On pourrait toucher ce qui de l’autre côté nous sépare de la mer. On se tient au bord, davantage encore. On tend alors la main, on ne touche que des murs. On se retourne, il y a seulement de la ville, qui s’étend plus loin. On rentre, on couche son corps contre son propre corps épuisé. On ferme les yeux sur un jour perdu dans la bataille qu’on n’a pas assez défendu.

Ces cris posés sur les murs sauvent, parfois ; ils disent tout n’est pas perdu, tant qu’il y aura ces cris, il y aura la force de résister à ce sur quoi s’élèvent les murs, les hommes enfermés dans Marseille à ciel ouvert, avec ces immeubles dressés comme autant d’angles morts. Ces cris qui disent nous avons encore des majuscules à cracher, et cela avec douceur, et cela dans la tendresse d’une langue qui sait être digne et ne pas renoncer, et ne pas être seuls.

Pour trouver la force d’aller, j’ai cette image d’Andréï Roublev de Tarkovski, comme un signe si juste, ou comme la parabole intérieure de ce qu’il faut pour avancer dans le noir un mot après l’autre une vie qui saurait s’écrire contre elle, puisque c’est ainsi qu’elle s’est vécue. Déposée sur l’écran, à côté du texte qui s’est écrit, cet après-midi, cette image : et tirer à elle vingt pages soufflées à mesure que la lumière tombait ; alors maintenant, je n’ai plus rien dans le corps pour continuer d’aller. La fatigue, c’est ne plus rien pouvoir sortir du corps, disait, je crois, Deleuze.

Il y a des terres qu’on voudrait conquérir, qui sont en soi. Des quais qui ne sont adossés à aucune ville, et qui dans les tempêtes toujours disparaissent avant la terre. Des manières de dire non, qui sont mille façons de dire oui. Des élégances dans les crachats. Sur les visages de ceux qui sont du bon côté de la cravate, rien qui ressemble au savoir du vent et du sel sur les plaies, rien qui paraît appris contre la douleur de voir les Indes devenir les Amériques.

C’est nager, et mot après mot, avancer un mètre après l’autre dans une mer qui fait battre toujours à soi la même vague, et toujours la même goutte qui est mille et mille sur soi entièrement recouvert de l’océan dans lequel on avance le corps à force de lever la main sur elle, puis l’autre, et les pieds tout en même temps. C’est soudain s’arrêter, et voir que la ville est loin et que la mer semblable. Que l’horizon est toujours posé, avec la même force, et le lointain à même distance de soi. Mais c’est, on ne sait pas pourquoi, soudain la force de plonger le visage de nouveau dans toutes ses larmes dont on ne sait pas l’origine, seulement la fin : et puisqu’on les reçoit, on accepte d’être celui à qui elles sont toutes destinées. C’est recommencer à battre des bras et des jambes. C’est vouloir être l’horizon. C’est être l’horizon qui soudain commence à partir de mes doigts. C’est penser : je suis ma propre fin, et disparaître dans l’eau de tous ces jours écrits à la fois.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


26 janvier 2015



« Je ne peux pas me reposer, ma vie est une insomnie, je ne travaille pas, je ne dors pas, je fais de l’insomnie, tantôt mon âme est debout sur mon corps couché, tantôt mon âme couchée sur mon corps debout, mais jamais il n’y a sommeil pour moi, ma colonne vertébrale a sa veilleuse, impossible de l’éteindre. Ne serait-ce par la prudence qui me tient éveillé, car cherchant, cherchant et cherchant, c’est dans tout indifféremment que j’ai chance de trouver ce que je cherche puisque ce que je cherche je ne le sais. »

Henri Michaux

« 


et tu finirais bien par ne trouver que tes mains posées soudain sur la paroi d’un mur que tu n’avais pas vu à force d’avancer ainsi, corps levé en arrière des bras tendus, et sur chaque pas tombé, et sur chaque pas recommençant d’aller au milieu des sirènes, des miroirs, des sépultures et des livres qui dessinent les trajectoires des villes, mais tu es, oui, les yeux fermés, et parfois si tu te saisis d’une de ces choses c’est parce que tu la prends pour une autre, ce n’est pas si grave, il y aura bien un mur quelque part pour dresser sur tes mains la surface invisible des ruines qui sont tout ce qui reste de l’état présent des forces,

bien sûr, ces ruines sont à pétrir comme tout ce qui a fait la force des temps,

partir de ce qui est, non de ce qui manque ; faire avec ceux qui sont là, plutôt qu’avec les absents,

se défaire des noms communs ; appeler à soi les noms propres et les lancer au-devant de soi — comme des boucliers humains, eux qui ne sont pas des boucliers, mais des glaives, et qui n’ont rien d’humain sous la terre où ils sont désormais — pour se donner des forces, non des excuses,

cherche ton nom, celui qu’on te donne n’est pas le tien, rien de ce que l’on te donne n’est à toi — rien à défendre, tout à prendre — ; cherche le mot cherche qui dira : c’est là, peut-être ; cherche ce qui serait contraire à ce que tu es, tous ces je suis qui tombent comme des masques,

sers-toi de toi comme d’une flèche, quelqu’un la ramassera peut-être : en attendant, n’attends pas, »

(Et puis, je me retournais dans mon sommeil, comprenant que je ne me retournais que sur moi-même, dans le désastre d’une nuit qui ne passerait jamais, pensant nous sommes des milliers autour de moi à avoir allongé nos corps sur cette nuit même, et rien ne me rapproche de ces corps, si ce n’est la nuit sur cette ville ; et d’autres marchaient au-dehors pour l’inventer à l’envers de nous ; et je me retournais, dans des phrases que j’oublierai au réveil et que je n’écrirai jamais.)




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


11 janvier 2015



Si peu de certitudes qui résistent ces jours, et dans tout ce bruit, rien qui puisse ressembler à la bonne attitude — ni se taire, ni parler ; ni se jeter dans la mêlée et ajouter une parole vaine au milieu d’essentielles, ni s’en extraire comme si on en était indifférent ou pas concerné —, alors comprendre peu à peu l’exigence des trois jours de deuil et de silence qui suivent le ravage, même si tenir à distance l’événement ne nous préserve pas de lui, surtout pas, et que le vouloir seulement serait une faute.

Garder le silence faute de mieux, parce que d’autres ont pris la parole qui la justifiait — ce texte de Cécile Portier, l’un des tous premiers que j’ai lus, texte entrelacé avec le fil en temps réel des nouvelles du temps présent ; oui : « résister à la logique des événements » : sa grande dignité —, et parce que tant se sont saisis de la parole aussi pour rajouter à l’horreur l’abjection, et jusqu’au dégoût de lire, y répondre aurait été s’y confondre.

Il y a tous les "je" surgis partout, ces "je suis" collectifs dont personne ne sait plus vraiment à quoi ils font écho, si c’est pour dire qu’on était ce qu’ils étaient, ou qu’il faudrait être ceux-là qui ne sont plus, qu’on est ou n’est pas ce que les morts représentent, ou représentaient, au milieu de ce grand trouble sur ce qu’une représentation représente, ou pas : étrange fatalité de voir ceux qui luttaient contre les symboles pris pour des symboles — les slogans ont cela pour eux qu’ils ne disent rien en disant tout. Et ce matin, cette pensée rapide et claire, salutaire, d’André Markowicz, le grand traducteur de Dostoïevski et de Shakespeare : la question d’Hamlet n’est pas d’être ou de ne pas être, mais d’être ET de n’être pas.

Là où lire et penser demeurent essentiels, c’est parce que ce sont des tâches où résistent l’acte de lire et de penser, où s’arrachent l’avis, l’opinion, qui ne sont que des éraflures, là où la blessure au contraire tient les douleurs en tensions qui disent nous sommes vivants, encore.

On n’a peu de certitudes, ni de ce qu’on est, ni de ce qu’il faudrait faire — sauf celle de se remettre au travail, là où on est, minuscule et infime, cette tâche donc de lire et d’écrire qui n’est pas séparée des inquiétudes du monde, celles qui nous délivrent de nos inquiétudes personnelles de je confinés dans leur vanité ; sauf de savoir le prix des mots, et comme il est précieux de s’en tenir à distance parfois, comme il est essentiel de s’en ressaisir ensuite (ce matin Étienne Balibar, ces trois mots pour les morts et pour les vivants) ; peu de certitudes, sauf celle de ne pas confondre les assassins avec les victimes ; sauf celle de voir déjà ce qui se prépare, les patriot acts qui seront signés avec le sang de ceux qui sont tombés, aussi, contre cela même ; sauf qu’il faudra de la force pour aller dans les tunnels noirs, comme le pressent aussi dignement François Bon, qui seront nos armes, des armes qu’il faudra forger contre les armes ; peu de certitudes, sauf celle de posséder comme des armes des amis, qui dans les tunnels donnent plus que des armes, mais le courage de s’en passer et d’y répondre, et d’en répondre.

Puisque ce monde est le nôtre, et que nous ne sommes pas seuls, il reste cette liberté de choisir nos solitudes, et de les appeler nos amis — et plutôt que de faire front, tâcher de comprendre, plutôt que d’être contre ceux qui ceux ne sont pas, travailler aux villes communes ; plutôt que de se résigner aux guerres civiles mondiales qu’on nous prépare, aux suicides de tous ordres, aux communions collectives d’émotions pures, d’hystérie nationale, penser à devenir ce qu’on n’est pas encore — ces mots de Koltès : frères par le sang qui se répand sur le trottoir, plutôt que par celui qui coule dans nos veines.

Images : ciel rouge sur ville noire, soir du 9 janvier.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


30 décembre 2014



Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
Autre que l’histrion qui du geste évoquais
Comme plume la suie ignoble des quinquets,
J’ai troué dans le mur de toile une fenêtre.

Mallarmé, Le Pitre Châtié

Avec le froid, la ville s’accélère — le pas plus pressé dans les manteaux plus lourds, les mains dans les poches plus fermement appuyées comme le pas sur le sol qu’on voudrait enfoncer davantage — et ralentit, l’anesthésie des coins de rues qui ne connaissent que de l’ombre aux angles morts plus morts encore, rues que l’été on cherchera mais qu’on fuit pour l’heure, qu’on abandonne à l’ombre qui gèle sur place ; et le ciel même est cette couleur bleu passé, presque transparente à force peut-être de lever les yeux vers lui sans rien voir que du vent et quelques cris d’oiseaux invisibles, le rose le soir qui n’est qu’une nuance plus transparente du bleu. Dans le bureau, tout ce froid est derrière la vitre quelque chose de possible qu’on maintient à distance, et quand le soir tombe, c’est tant pis pour lui.

Mais on ne reste pas plusieurs jours dedans ; il y a, au dehors, parfois, des tâches qui ne laissent pas longtemps comme ces rues à l’ombre — alors on s’équipe de près. À la radio, on annonce les premiers morts de froids : ce doit être réflexe de journalistes, comme ils feront le tour des feux d’artifice dans quelques jours. Comme s’ils faisaient semblant de croire qu’on ne meurt pas aussi aux beaux jours, dehors — qu’on meurt davantage le printemps, même. Comme s’ils pensaient vraiment que des hommes pouvaient mourir de froid, alors qu’ils meurent de pauvreté et d’oubli. Dehors, il faut choisir le bon trottoir pour marcher : celui qui laisse passer encore le soleil ; il faut ruser, franchir, tirer des bords. Le froid est une autre manière de regarder la ville : comme en dessous. Journal qui voudrait noter ces façons, et qui échouerait. Cette fois, c’est tant pis pour moi. Au passage, ce message personnel rue du Rouet, rendu public : ou peut-être est-ce le contraire ? La fenêtre fermée, condamnée, le mur près de s’effondrer, relève sans doute de part en part de la rage et de la tendresse — et le rythme de cette vieille femme, qui traverse l’image, sa lenteur apposée à la vitesse du graf, peut-être comme une consolation : la ville dehors devenait de plus en plus froide et j’étais en retard.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


26 décembre 2014


C’est un idéal — un piège — ; Wordle propose un nuage de mots depuis l’adresse d’un site web. Syntaxe réduite à quelques mots, dont la taille correspond à la fréquence de ses retours : et la disposition dans la page obéit à la loi du hasard. Un livre majuscule, sans récit ni figure, sans début, ni fin, un simple milieu en circulation permanente, quelque chose comme les tableaux de Michaux ; avec ce défaut qu’il y a encore des mots, là, pour empêcher le flux, et qui arrêtent le sens.

Pensées à Hamlet : lire les nuages, c’est inventer son propre désir.

Outil qui a ses défauts : wordle ne semble saisir que les derniers textes du site — accentuation prononcée pour décembre. Tant pis. C’est un arrêt sur image(s) que j’aime tenir pour seul bilan (l’an dernier déjà, et l’année d’avant). Il fixe sur certains points de la carte, des destinations que je reconnais comme incontournables, peut-être parce que ces points cristallisent aussi en moi des sauts qui permettent d’accéder ailleurs. Comme des étapes qui finissent par dessiner un parcours. Ici, on aurait que le nom des villes, et pas de route.

Penser aux guirlandes de Rimb, à ses cordes et chaînes d’or : à sa danse de clocher à cocher, de fenêtre à fenêtre, et d’étoile à étoile.

On écrirait toujours que dans ses sauts ; d’un mot à l’autre, pour saisir ce qu’on pense être des intensités ; et dans les écarts, tâcher de voir mieux, plus loin, en soi et dans la ville autour, saisir pourquoi ces mots sont à la fois des brèches et des armes. Pourquoi ces mots sont des leviers. On n’écrit pas avec des idées, mais avec des mots. Leçon de Mallarmé. Il y a des points phosphorescents qui sont de plus grand secours, sur lequel on s’appuie pour aller ; ou des mots qui appuient si fort en nous, qu’on finit parfois par céder. Journal du journal. Une longue phrase sans verbe. Un paysage sans dehors, et des points d’entrées comme horizon.

Et puis, il y a un mot plus gigantesque qu’un autre, qui est une énigme de plus en travers de la route : ce plus, qui pourrait tout aussi bien dire davantage que jamais plus. Un accroissement, ou un retranchement ? C’est parce qu’il y a des mots qui résistent, et que l’objet face à soi, monde, regard, ailleurs, se dérobe, que commence l’exigence d’écrire, pas pour assouvir un besoin. C’est parce qu’il y a de tels mystères — que le mot appelle à être traversé.

Penser à Nickel Stuff, de Koltès :

« j’ai deux valises : sur l’une d’elle, il est écrit jamais plus et sur l’autre, plus jamais, et je passe ma vie à passer les affaires de l’une à l’autre ».




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 52


23 décembre 2014




Pewman ta we Kvyen mew, pi
ka kvzawkefiñ ta lelfvn
Petu ñi zugu genon
ka rayen rume genon femvn
(welu zoy alv kamapu )
Tvfawla ñi pu ñawe zeumalkefiñ ien ruka
ka kvrvf negvmvñ ma meke enew ñi logko
pvrakawellkvlen wente relmu
Witrunko ta iñche
Umawtulen amuley lafken iñche mew
ka nepey ta mawizantu
Nienolu vy tañi newen
ta iñche, pi tuway mane chi antv : Tami vl. [1]

Elicura Chihuailaf (poète Mapuche), Nienolu Vy Tañy newen ta iñche


L’avant-garde du monde : j’imagine une ligne de front posée quelque part à la lisière des choses, et dont on aurait parfois, d’une génération à l’autre, des nouvelles — et que le vent serait encore le meilleur instrument pour nous les donner, à nous autres, ici.

Par exemple : j’apprends ce soir que le Sahel veut dire Rivage : parce que le désert, pour les hommes de là-bas, est une vaste mer. Par exemple : j’apprends ce soir que la plus grande civilisation pré-colombienne, qui dominait l’Amérique Centrale pendant que les Grecs péniblement dressaient des théâtres et chantaient Homère, pendant que la Gaule était un rivage sans port, et l’Allemagne une forêt dense sans nom et sans mémoire, les Olmèques réalisaient des villes de plusieurs millions d’habitants, traçaient des routes jusqu’à toutes les mers, repoussaient le ciel au-dessus de temples dont les toits se perdaient dans les nuages – il fallait plusieurs heures pour les gravir – et enterraient leurs morts avec tout leur or : que cette civilisation donc, l’une des plus puissantes qu’ait portée la terre, a disparu en quelques années sans qu’on sache pourquoi (pour quoi). Par exemple : j’apprends ce soir que trois jours après ma naissance, Mac redessine son premier ordinateur, le nomme Apple II : pour la première fois, il est capable d’afficher des majuscules.

L’avant-garde du monde, c’est le titre de ce recueil — il fallait bien ce titre, pour un tel livre : l’intuition magnifique de Pascal Jourdana qui le publie – textes de poètes indiens (ils préfèrent le mot indigènes) d’Amérique du Nord, recueil paru chez La Marelle, en bilingue, quelle grâce. Textes contemporains qui plongent loin — à la deuxième page, ce conte comme une parabole de leur tâche : la fable de l’arbre renversé, qui plonge ses racines dans le ciel, et quand on lui demande, l’arbre qui répond : c’est la vie.

Pour calmer le mal de crâne, marche dans les collines proches, et redescendre par la route qui longe le cimetière. Les pierres tombales alignées comme ces villes nord-américaines, sans centre, sans périphérie, la circulation comme seule logique. En rentrant, je chercherai un plan de la vieille ville de Tombouctou, l’amas de maisons et de mosquées, d’écoles coraniques (plus de 700), la beauté impossible d’un monde élevé à mesure de son invention. Sur le chemin qui surplombe le cimetière, embrasser l’ensemble de cette géographie immuable, neutralisant la vie, la mort, le deuil de ce qui ne pourra jamais être consolé. Une voiture s’enfonce dans ces rues vides, les portières claquent et trois types en descendent, se dirigent vers le coffre pour sortir un cercueil, je m’éloigne.

Au sommet de la petite colline, horizon dégagé : on voit loin, les nuages qui s’écartent, et le ciel qui là-bas s’ouvrent ; ici on a l’impression qu’il va pleuvoir, alors que là-bas, c’est grand soleil ; le sens du vent joue pour moi — d’ici, on voit surtout le temps qu’il fera : une place forte pour prédire l’avenir, savoir la mesure des ombres. Mais quand les nuages auront été dispersés par le vent, la nuit partout sera là, déjà.

L’Avant-Garde du Monde approchera déjà de l’aube, peut-être ; ici, on dormira. Au sommet de la colline, on verra peut-être les villes éclairées, et dans les noirceurs, deviner les courses des bêtes. Reste ce fait, avec lequel j’apprends à vivre maintenant : tout ce temps où j’ai écrit ce texte, les Olmèques sont restés de la poussière.



arnaud maïsetti | carnets

________________________