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10 octobre 2014


c’est être emporté, ne pas voir le jour ; c’est ne pas sortir la tête de l’eau ; dans la ville qui bat tout autour de moi, je me retourne — c’est une autre : Marseille, Aix, Londres, Paris, bientôt quelle encore, et Gennevilliers hier, Banlieue nord du monde, sans pôle : toujours la ville est celle qui sous les pas s’échappe ; comment la retenir, et retenir avec elle une part du temps qui saurait dire : c’est ici.

c’est donc plusieurs jours sans pouvoir dans ces pages simplement déposer cette part du temps concédé à toute la vie lointaine qui s’éloigne quand on l’écrit, plusieurs jours sans parvenir à, ici, être celui qui pourrait un peu intercepter le temps — j’ai déjà écrit cela, mille fois : et peut-être que je n’aurai fait qu’écrire ce qui rend impossible la tâche de vivre et d’écrire tenue ensemble.

dans ces villes à peine traversées (faut-il ajouter Asnières, où je me suis perdu en rejoignant le théâtre, hier soir), il y a sans doute des hommes — cette pensée m’a frôlé tout à l’heure — qui n’ont pas quitté l’espace d’un jour ces murs et ces frontières, ces villes qui sont pour eux l’univers entier : Kant dans ses rêves n’a rien vu que son bord du monde par-dessus lequel il pouvait voir la distance qui le séparait des étoiles, et son désir de mourir sous elles. C’est aussi une tâche d’homme, celle de ne pas tenir ensemble écrire et vivre. Moi qui ne voyage pas, je passe dans toutes ces villes pour accomplir des choses dérisoires que la vie sociale exige, et c’est parfois des joies et des rencontres, des angles de rue plus inconnus, et plus souvent des carrés de ciel que je ne verrai plus.

la voix de Modiano ce midi, alors que le jour se faisait à peine ; la conserver contre soi, et contre la ville elle-même.

oh, comme elle vient frotter contre la voix de Tanguy — sa colère chaude et joyeuse quand il me demande, une heure du matin noyée dans l’alcool, hurlant presque : pourquoi vous faites du théâtre, vous ? ; l’ami qui est là,, à qui aussi la question et la joie et la colère sont adressées tous ensemble, le sait autant que moi, oui, que les mots manquent, on répond ensemble, on cherche les mots qu’il faudrait, on les trouvera ensemble, ce soir, ou un autre soir ; François Tanguy regarde la ville dehors qui passe comme de la nuit, ou comme de l’histoire lourde d’être ce qu’elle n’est pas, avec le regard de celui qui sait aussi que c’est avec les forces en présence qu’on agit, et qu’on traverse.

je fais les comptes : hier, lit trouvé à 2h30 et presque immédiatement le sommeil, qui s’est lentement confondu avec la pièce — la splendeur du Radeau, passim ad lib — ; réveil en plein milieu de la fatigue avant 8h pour attraper un train où le type en face de moi, à midi, à l’arrivée, me lancera : il faut dormir la nuit. Je n’ai pas eu la force de lui dire ce qu’il aurait fallu, et d’ailleurs, je ne sais toujours pas comme il faudrait le dire, quel fouillis.

tout l’après-midi, des notes sur le Radeau s’accumulent sans vouloir prendre forme, tant mieux (et puis, s’il faut parler de théâtre, je n’y parviens pas : au moins, l’archéologie du temps semble moins impossible) ; fabriquer un site ; lire les lettres de Koltès de 76, y rechercher le sursaut de la vie contre la mort, qui partout affleure.

je ne dormirai pas ce soir ; lit vide, bien grand pour cette solitude un peu stupide, un peu inutile, le long de laquelle j’attends ; la mer, le désert ou l’Andalousie confondus comme un même désir.

dehors, la ville paraît la même ; la nuit tombe sur elle sans qu’elle fasse un geste pour l’éviter ; au contraire, je crois qu’elle s’élève davantage.




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27 septembre 2014


je vois que mes malaises viennent de ne m’être pas figuré assez tôt que nous sommes à l’Occident. Les marais occidentaux !

Rimb.

Aucune ville comme Londres ne me donne davantage cette impression d’Occident — le sentiment d’être comme sur la pointe la plus avancée d’une civilisation qui se pense telle, connaît son histoire et travaille à lui ressembler, jusqu’à dresser à chaque rue une ville qui serait conforme à l’image qu’on a d’elle. Le ciel aussi, blanc, qui touche les toits, épouse parfaitement l’idée qu’on possède d’un ciel anglais — ou peut-être est-ce cette idée alors qui nous possède.

... Mes deux sous de raison sont finis ! — L’esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais.

Rimb.

Dans ce monde luxueux, insensément riche et pauvre, où l’austérité économique répond à la démesure morale (quant à l’austérité morale, et la mesure économique : ces mots sont perdus) — dans cet ouest qui se termine à mesure qu’il nous faut le commencer, ce sentiment partout que quelque chose va advenir et se tait, dans les hurlements des ambulances et des voitures de flics qui toute la journée, indistinctement, passent. Je suis allé jusqu’à Camden Town sans rien trouver qu’une longue rue identique à toutes. On m’a raconté pourquoi cette ville paraissait ainsi, une et parfois contraire, neuve, mais bâtie de tous temps, dans le temps neutre que l’architecture sait parfois donner à la modernité quand elle veut lui donner l’allure de ville habitée pour usage de vivants. C’est que la guerre la détruite, par morceaux : a prélevé sur elle des quartiers entiers, laissant d’autres intacts. On a levé des tours dans les espaces morts — cela ressemble à un rêve de George Perec : l’espace vide de la chambre à l’échelle d’une ville. Cela ressemble surtout à une ville magnifique et impossible — quelque chose comme de l’Occident qui disparaît à mesure qu’il souhaite devenir l’Occident qu’il est déjà. On ne s’éloigne pas dans ces villes ; on s’écarte d’un centre qui n’existe plus maintenant que dans les périphéries on dresse les quartiers d’affaires comme des Babels minuscules. Puis, une ville, on ne marche pas sur elle seul ; seul, dans cette ville, on ne fait rien d’autre que préparer sa venue en soi, plus tard, ensemble.


— C’est vrai ; c’est à l’Eden que je songeais ! Qu’est-ce que c’est pour mon rêve, cette pureté des races antiques !
Les philosophes : le monde n’a pas d’âge. L’humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d’habiter dans votre Orient, quelque ancien qu’il vous le faille, — et d’y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.

Rimb.

Au théâtre le soir, et le lendemain, parler et entendre parler de théâtre, et dans la voix d’Ostermeier, les mots de Shakespeare à l’ouverture d’Hamlet : « Who’s there ? » — mots que j’aime voir traduire par : "qui vive ?" (à cause de Breton), mais qui plus simplement lancent un qui est là ?, — sans doute la question la plus politique qu’on puisse poser, la seule qui vaille. — Ostermeier. (Et ces pensées. Le désir de n’être pas un vaincu, et l’évidence de l’être ; la volonté de n’être surtout pas un vainqueur — d’être vaincu par le monde pour mieux pouvoir lui résister : savoir où sont les batailles qui peuvent être menées : guerre civile à soi-même. Puis, cette pensée : Ne pas être de leur Occident). Dans ces pensées, j’écoutais ce qui est là, tandis que dehors la ville battait, appelait, vibrait intérieurement — comme ce qui déchire et qu’il faudra bien joindre pour saisir ce qu’ensemble les mots courants d’une page à l’autre voulaient dire, et quelle adresse était là, déposée. Sur le chemin du retour, écrites contre le sol, ces inscriptions (utiles pour ne pas se perdre) : fin d’occident — la ville est tout près, il suffit de bifurquer ; un journal d’hier repose là, que le vent déchire un peu.



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23 septembre 2014



Moment donné où le soleil, passant à l’équateur, rend les jours égaux aux nuits dans tous les pays du monde. L’équinoxe du printemps. L’équinoxe d’automne.


Au passage, la Place Castellane, furtive ou imprécise, semble bouger dans le soir qui tombe plus rapidement que moi, ce soir — et avec cette lumière, tous ces jours ensemble soudain. Ne pas les avoir écrits les préserve, je le sais — je le désire aussi. Du mois traversé, comme je fais le tour de cette place avec le sentiment que je fais tourner autour de moi Marseille, sentiment qu’ici est le centre fragile reposé sur une corne de taureau ; l’équilibre de ce qui a eu lieu posé contre ce qui aura lieu.

Et dans le monde, l’équilibre atteint — ou est-ce rejoint ? — des jours et des nuits tombés l’un sur l’autre d’un même poids, d’une même lenteur.

À quoi sert un journal dans lequel on n’écrirait qu’à distance, irrégulièrement ? À mesurer les distances, peut-être ? Entre toutes les pages d’un journal qui n’en possède même pas, entre deux jours écrits, quoi ? Le journal intranquille de Pessoa est posé à côté de moi, ce soir, je l’ai apporté auprès de ce soir, certain qu’il pourrait me dire une voie, désigner d’un mot ce qui fraie — je n’ai pas besoin d’ouvrir ces pages cependant, sa présence suffit à donner sens : d’une ville à l’autre, à transporter les livres et les vêtements, on sait bien qu’il n’y a rien, dans les cartons, de sa vie. Qu’elle est là où on la peuple, intérieurement, du simple désir de dire : c’est ici ; c’est maintenant.

Je n’aurais pas voulu manquer cependant l’équinoxe ; j’ai regardé longuement tomber cette lumière. Je me souviens de juin. Je me souviens de décembre aussi ; je me souviens de chaque lumière de chaque équinoxe. Sans toi, sans qui je n’en dirai rien. Je n’aurais pas voulu être après cette lumière avec le sentiment de l’avoir doublé.

En face, l’immeuble immense qui se dresse, noir, est un paysage. Une lumière, une seule, ce soir, y est allumée — par négligence, erreur, oubli. Ou, selon mon désir, par la grâce d’une fatalité qui est celle de l’équinoxe : la ville comme une lumière durée sur le temps vaincu, conquis plutôt ; et nous, au milieu des distances, sommes à la fois le courant et le marin. Quelque chose qui tient d’un va et vient avec le jour et la nuit ; ce que nous habitons est la décision de relever de ce jour et de cette nuit ; et avec ceux qui veulent bien aller avec nous, croire que le mouvement des vagues est le nôtre.

Je m’endors les yeux levés vers la lumière, là-bas, que je ne verrai jamais s’éteindre — puisque le jour la recouvrira ; louange à l’équinoxe.




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2 septembre 2014


On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle.

Ce fragment dans la tête, ce matin ; et à l’aube, vérifier que c’était bien cela : que ce fragment, sa précision d’image, était bien cette page dans le journal de Kafka — mais peu importe. Au contraire, il y avait la douleur précise. J’écris cela et à l’instant, le soleil de l’autre côté bascule et s’efface, et je sais l’effacement à cause du froid soudain ; j’écris cela tandis que j’écris cela : le monde entier ne regarde pas à l’intérieur (soudain, on annonce l’assassinat d’un journaliste américain : un journaliste dont le monde ignorait l’existence, dont on apprend le nom seulement à sa mort — quand le soleil était encore haut, il n’existait pas, ni vivant, ni mort ; et maintenant — la lumière tombe encore, elle ne cesse pas). Toujours ce fragment de Kafka, qui toute la journée s’est obstiné en moi. Et maintenant le deuil, le deuil stérile et cruel quand il touche à la mort d’un inconnu, qui pourtant est soudain un frère.

Hier, j’ai voulu monter au sommet de la colline derrière — plein ouest, des villages et partout des collines, des reliefs qu’on dirait jusqu’à la mer, la couleur de maquis comme des vagues. Le sentiment de l’enterrement de la terre elle-même. Mais à l’image, tout est plat, unifié, sans nuance, sans odeur, sans le vent qui partout semble chasser le vent.

Tous ces jours sont les miens. (C’est une phrase que j’aurais noté dans un journal si j’en avais tenu un — j’aurais barré miens, et aurais ajouté : nôtres).

Le contretemps qui bat ici n’est témoin que de cette trace : j’écris seulement quand le temps le permet ; c’est qu’il bat moins. Et pourtant, et pourtant (dans une langue japonaise, et pourtant [1] aurait été mon nom de guerre et de paix)

Dans la voiture, j’allume la radio, qui dit : "l’avenir se construit chaque jour". La phrase était idiote, et sans doute juste. Elle évoquait la rentrée scolaire. Comme une marée qui recule, les rentrées ont toujours levé en moi l’image d’un grand renoncement. Il y a les livres sur les tables des librairies — comme des cadavres —, et il y a le ciel qui évidemment n’attendait que cela pour sortir, et le vent cesse.

Il y a la colère à chaque titre de journal (le sentiment de la minorité ; le renoncement partout) ; le manque aussi — et de la solitude.

Et dans ce premier jour ici, la voiture qu filait entre les collines sous la lune de cinq heures du soir, le fragment de Kafka découpait dans mon esprit l’ouverture grande faite au milieu du hasard pour mieux voir le monde désormais qu’il était ce dans quoi le temps frayait, la douceur et la férocité joyeuse des secondes emportées dans la vitesse ; à la prochaine sortie, je bifurque.

Ce soir, je travaillerai à cette table où le soleil tout à l’heure se répandait, et c’est pour en retenir une part que j’écrirai un peu d’une vie dont la mort s’éloigne fatalement de moi chaque jour, et s’approche. Secrètement, les pages s’écriront dans la pensée de Kafka et de cette image, anonymement.




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22 août 2014



Le jour qui précède celui dont il est question (ainsi dit probablement, parce que la veille des fêtes, dans l’ancienne Église, était employée en veilles et prières).




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5 août 2014



Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.

Rimb.

Sur les pierres, les arbres ; toute une ville autour, on ne sait pas si la pierre est dessous ou autour ; on a planté des lampadaires sur les pierres et les arbres leur ressemblent, ce sont peut-être autre chose. Jours de chaleur et de froid ici à la fois, et toujours cette lenteur sur la ville au matin quand il faut aller d’ici à là-bas, et que personne ici ne semble l’habiter - les touristes prennent en photos les façades vides, boivent un café tiède au même endroit que nous, l’hiver, quand tout ruisselle dans le gris et l’attente des jours meilleurs qui nous chasseront — ils ont fait des milliers de kilomètres pour ne pas le savoir.

En sortant de la Gare de Lyon, sur la pierre l’inscription affirmant que c’est de la pierre (je ne sais même pas si cela en est : plutôt du béton, du ciment quartzé, quelque chose comme ces nappages de bitume qui recouvre le bitume pour qu’on ne voit pas la terre) — couler une longue plaque de béton sur tout cela irait plus vite. Et les arbres par dessus, pour qu’on puisse croire que la Création est un ajout à la ville.

Ici, sur la première page des journaux, le décompte des morts fait oublier les visages de ceux qui meurent, là-bas — l’autre côté de la mer est si proche, c’est à quelques heures. Les statistiques neutralisent les morts : elles rendent pensables les corps en morceaux sous les décombres. Dès qu’un visage apparaît pourtant, la statistique s’efface et les enjeux qui voudraient nous expliquer le pourquoi des morts. C’est couvert de terre, la pierre transformée avec la boue et tout cela collé sur le visage. Il n’y a que des prénoms et on ne dit jamais les prénoms des morts quand sous les gravats on les soulève pour les enterrer. Ici, la ville passe si lentement, ce n’est pas le même monde. Peut-être que ce sont les mêmes pierres ?

Sans doute le type qui a écrit rapidement à main levée ces mots pensaient à une vieille chanson inoffensive ; moi, je l’ai lue sans y penser, songeant plutôt que sur la pierre, dans ce monde, la phrase notait la légende d’une toile qui disparaissait. Puis la mélodie idiote était revenue en moi, a tout gâché.

(Pierres des villes, pierres de Gaza, pierres dans la lune, monde de pierres, pierres dans la bouche, pierres tu es )

J’apprends qu’on a déposé une œuvre d’art sur la lune : Fallen Astronaut. Une statue d’un astronaute tombé (ou tombée ?). La poussière immobile qui la recouvre désormais et comme de toute éternité relève sans doute de l’œuvre.



— oh les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! —

Rimb.




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28 juillet 2014


Des souvenirs qui sont d’étranges tombeaux que certains élèvent à la Terreur, ou contre elle ? (pour la conjurer sans doute.)

Si la Révolution est un bloc, elle est un seul deuil — mais si elle est éparse et mille comme les noms du diable, elle reste innommable. Et si la Révolution est une Histoire, qu’elle soit la nôtre — et les morts, des morts qui sont un devenir ?

Ce jour, dans Le Monde, on s’est souvenu que c’était aujourd’hui.

Qui ?

In Aeternum — le mot d’église résonne dans un certain vide. Ou dans l’éternité ? J’avais lu Ad Aeternam : Pour l’éternité (comment ne pas être pour ?). Oui, pour l’éternité, aujourd’hui compris ; sans doute aux yeux des Archanges fait-on partie, nous, de l’éternité. Sans doute l’éternité a commencé immédiatement après leur mort, la lame tombée sur le cou dans un souffle, tombée comme des villes, comme des rois.

Aujourd’hui où l’Histoire est au présent ce qu’on comble, et le bruit de nos pas, aujourd’hui est le temps où l’Histoire nous apparaît avec la simplicité des vies qui étaient des destins : leurs vies comme des blocs de temps qui ont accompli le temps, leur temps.

Aujourd’hui où l’Histoire continue, ces corps sans visage désormais, qui reposent de la poussière, ne sont que des noms sur le papier. Les journaux qui les impriment leur laisse les dernières pages — sur les premières, on imprime Gaza et le décompte des morts comme des secondes jusqu’à la nuit tombée, on imprime le Mali, on imprime les Ukraines qui s’inventent. Et les visages dans la poussière continuent de se mélanger dans la poussière. Quelle leçon ?

Il n’y a pas de leçon — il y a seulement l’effort de lire dans ses vies ce qui est incompréhensible : l’extrême violence commise au nom de l’extrême bonheur, forcer les hommes à être libres, exiger la vertu par la peur. Tâcher de croire que le peuple n’est pas traitre à la cause du peuple.

Les peuples dehors sortent dans la rue pour battre le sol.

Ici, les Arènes sont toujours un peu plus vides chaque soir.

Les nom de Robespierre et de Saint-Just ne seraient pour nous autres pas dignes ici d’être des sorties de métro ? On les écrit au milieu des morts jeunes de la veille, et des petites annonces. Ils ne sont pas différents, eux-mêmes ont été morts jeunes de la veille le lendemain où l’éternité commençait. Ces noms ne semblent pas dignes d’être sur la pierre. À peine de nommer des rues.. À peine. Sur l’écran, le journal imprimé clignote lentement ces noms, des Terroristes à la gloire de quoi on les oublie, on les honore de tout un oubli qui persiste

La beauté manifeste de leur nom ne cache ni les crimes qu’on confond avec des faits d’armes, ni les héritages sublimes qui ne seront bientôt plus que des slogans, le sont déjà peut-être.

Il y a la chaleur de ces jours, et il faut croire qu’elle était la même attachée à ces jours de 1794. La chaleur de ces jours est ainsi le lien le plus étroit et intime qui m’attache à ces corps. Et la chaleur de ces jours m’attache à des cris lancés ce soir-là de Thermidor que je n’entends pas et dont je crois chercher les échos.




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25 juillet 2014



Un bref coup d’œil sur la campagne, par-dessus un mur des environs de la ville, me libère plus complètement que ne le ferait un long voyage pour quelqu’un d’autre. Tout point de vue est le sommet d’une pyramide inversée, dont la base est indéfinissable.

Pessoa, Livre de l’Intranquillité


Dans le bruit de l’été qui s’écroule comme des pays encerclés qui ne sont pas des pays, comme des avions dans les déserts, comme des foule qui s’éparpillent, respirer la poussière des arènes tous les matins est une hygiène de chaque jour ; ici la ville est loin, et j’en suis le centre : il suffit de lever les yeux au ciel qui est proche et qu’on n’atteint jamais.

Des étés passés dans Paris, je garde toujours le souvenir de chaleurs que je n’éprouve qu’ici, attaché au souvenir de la mort de Bergman et d’Antonioni, disparus le même jour. Souvenir qui fait craindre, toujours en ces mêmes jours, les disparitions tragiques qui emportent avec un homme tout un monde et une manière d’y croire. L’été tombe sur nous et, avec lui, le sentiment de plus en plus fort d’être au mois des disparitions, pourquoi ?

Quand un avion disparaît, je pense toujours aux cris tous ensemble jetés aux dernières secondes. Et quand c’est un pays entier ?

Tout se mélange de plus en plus sur les écrans et dans les radios, et sur la surface écrite du monde que les journaux recouvrent de plus en plus, tout qui vient remplacer tout — on aurait perdu le sens des étoilements et des figures géométriques qui étaient capables de rendre lisible le réel ?

Les titres dans la presse : je les parcours. L’indignation facile, celle qui prend parti ; partout se lit les positions figées des lignes de partage acquises, comme si un jour l’histoire ne pourrait jamais être celle d’un commencement. On sait bien pourtant comme tout finira : avec de la haine pour notre temps présent qui n’avait rien compris, alors qu’il suffisait de. On le sait bien déjà, on est déjà tout empli de cette haine, et de pitié pour le temps futur, et de compassion pour tous.

Ce matin, j’ai pensé finalement que certains problèmes n’avaient pas de solution — peut-être que la tragédie tient moins en ce constat que dans son acception, alors, il fallait bien le refuser (et sortir aux arènes pour accepter de le refuser ainsi).

Les sapeurs-pompiers jouaient maladroitement au foot dans la poussière et sous le soleil de plomb de neuf heures, les échos joyeux au milieu de ma lecture de la presse n’avaient aucun sens, et pourtant, il était le sens de ma lecture.

La ville derrière est toujours plus haute — de la pyramide où je la regarde quand je descends Monge, l’impression de descendre et de retourner puiser à la surface les mots pour écrire le livre qui n’est une vie qu’en apparence. Le livre que j’écris patiemment ne relève pas de moi, cela me libère ; permet que le lendemain je puisse monter jusqu’en haut de la ville trouver la force d’en redescendre et de recommencer.

Se préserver un peu du site, parce qu’est grande la crainte de redoubler les cris absurdes et les moi haïssables qui me peuplent — se tenir éloigné de moi, aussi, se préserver de mon propre réel qu’en écrivant je pourrai abolir. Lire. Regarder le ciel et la ville à part égal comme deux adversaires qui ne savent pas qu’ils sont l’un et l’autre la condition de chacun, et de nous.

Chercher des appartements : une nouvelle ville — avec la pensée de vivre de nouveau.

Le soir, il y a enfin quand la chaleur est partie, que l’été lui aussi repose au fond de la journée, le temps qui s’allonge et contre lequel s’allonger — et dormir parce que là est le sens véritable.

Charge au lendemain de recommencer l’été, continuellement écrasé contre nous — la colère contre le réel, l’impuissance de cette colère, la peur de lui appartenir puisqu’en lisant les journaux on y participe, le désir d’y être confondu puisqu’en lisant les journaux on s’y délivre ; et la pensée qui sauve : derrière moi, la tour Jussieu en miroir travaille chaque seconde de chaque jour à refléter le ciel.




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22 juillet 2014


dix jours, la terre retournée sur elle-même pour recommencer, dix jours que cette photo a été prise, loin de la ville, et depuis ? dix jours que, revenu à la ville, chaque jour, presque le même dans ces jours parisiens de toutes les saisons, l’été brûlant, l’automne des pluies froides, le printemps d’arbres mouillés, la ville partout indifférente à ce qui tourne autour d’elle, la terre qui avance vers le soleil et s’éloigne, dix jours qu’ici, sur la table, les Lettres de Koltès un jour après l’autre chaque jour s’écrit la vie chaque ligne pour tâcher d’en rejoindre les énigmes et les évidences.

je pense souvent à cette image, la terre retournée, chaude et humide, à l’envers, comme un gant, un ventre qu’on viendrait fouiller et laissé en l’état - comme si c’était la seule manière qu’on avait trouvée, nous autres, de faire revenir de la vie sur elle, la terre ouverte en mille, et plus noire que de la nuit.

dans cette ville, la terre n’a pas de couleur ; tous les matins maintenant (on a d’étranges rituels), je vais aux Arènes lire une heure — un type, toujours le même, remue la terre avec une petite bêche ; ce n’est pas de la terre, plutôt de la poussière emmêlée de racines, de mauvaises herbes que tous les matins il ratisse, lentement, dans sa tenue municipale trop grande pour lui, épuisé dès neuf heures. Il retourne la terre, lui aussi ; tout près, les voitures passent, on ne les voit pas, tout près la pluie bientôt.

dix jours, le site laissé aussi en repos, et la vie, dans ces moments où l’écriture prend tout le pas, les heures et l’esprit, et le rêve ; la vie parenthèse (dans les parenthèses cependant, là que tout se joue et se dit, de l’amour comme ce n’est pas possible et de la fatigue vaincue), les mois de juillet & d’août en parenthèses de l’année (non, bien sûr, au contraire), et le site laissé seul, et le travail loin, pour laisser place à l’autre travail — appeler ça écrire —, en attendant, toute cette vie semble de la terre ouverte, laissée au repos, remuée à tous endroits, nue, au sein de laquelle s’agite mille vies, et sur laquelle la pluie peut-être viendra grandir une forêt, un champ, une ville, des corps pour s’y pencher et la ramasser, la jeter plus loin.




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13 juillet 2014



les espaces vides de la ville — dans les arènes, les cris montent, les animaux hurlent à la mort la mort qu’ils veulent donner sans savoir qu’ils chantent déjà la mort qu’on va leur donner, pour la gratuité du don, la beauté du geste, le sang, le cri du sang quand il va tomber ici, le sable étranglé sous les pas des combattants, les types partout autour qui continuent de pousser les hurlements depuis deux mille ans dans cette arène vide où ce jour de juillet, de pluie, de brume d’automne, je traverse dans le silence ; regarder le vide de la ville, début juillet d’automne, se vider encore.

et dans les arènes, la statue de la liseuse lit les pages vides, blanches et mouillées, d’un livre ouvert à la même page : celle devant laquelle je la trouve, où peut-être je suis, les regards comme elle, cherchant à savoir lequel.

vide des bancs : devant un banc vide, on rêve ; devant une rangée de cinq bancs vides, on fuit ; devant ce banc vide, posé face aux arènes vides, adossée à la ville vide, je reste un peu, juste un peu, le temps de penser au temps où septembre il y a des années je venais ici, Jussieu tout près, lire, apprendre, regarder courir ceux qui courent tandis qu’ici je lisais, lentement, un mot après l’autre (je me souviens des vers de Marot)

et quand je m’éloigne, les touristes dans les cafés chauds, je me laisse porter jusqu’aux pieds du mur ; au devenir fleurs des murs de cette ville ;

au devenir visage des murs de cette ville — murs vides qu’il faut bien recouvrir : les fleurs, les visages, les mots : feu de tout bois. Tout, tant que la chair à vif de la ville disparaît sous, par exemple, des fleurs ; des visages.

on n’est incapable de voir la chair à vif des rues ; ce que j’aime tant, la ville, l’été, quand il fait froid, que les parisiens sont loin, sous d’autres pluies, les touristes sous les abris, c’est de voir comme ce vide redonne de la lenteur au temps — du temps, c’est tout ce qu’il manque (logique néo-libéralisme : le capitalisme est un complot vaste contre le temps (libre)) — ici, j’habite de nouveau la lenteur des choses et du temps ; ici, j’habite de nouveau dans le temps de l’écriture sans heure, et sans repos, sans urgence et sans début, le lent déroulé des vagues : comme la marée laisse la terre du sable à nu, se recule jusqu’au milieu de la mer, je suis.

cette vitrine en rentrant : comme si l’intemporel était à l’ancien. Ne pas laisser l’intemporel à l’ancien. L’intemporel est au présent, et à l’avenir : la preuve.



arnaud maïsetti | carnets

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