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28 juillet 2014


Des souvenirs qui sont d’étranges tombeaux que certains élèvent à la Terreur, ou contre elle ? (pour la conjurer sans doute.)

Si la Révolution est un bloc, elle est un seul deuil — mais si elle est éparse et mille comme les noms du diable, elle reste innommable. Et si la Révolution est une Histoire, qu’elle soit la nôtre — et les morts, des morts qui sont un devenir ?

Ce jour, dans Le Monde, on s’est souvenu que c’était aujourd’hui.

Qui ?

In Aeternum — le mot d’église résonne dans un certain vide. Ou dans l’éternité ? J’avais lu Ad Aeternam : Pour l’éternité (comment ne pas être pour ?). Oui, pour l’éternité, aujourd’hui compris ; sans doute aux yeux des Archanges fait-on partie, nous, de l’éternité. Sans doute l’éternité a commencé immédiatement après leur mort, la lame tombée sur le cou dans un souffle, tombée comme des villes, comme des rois.

Aujourd’hui où l’Histoire est au présent ce qu’on comble, et le bruit de nos pas, aujourd’hui est le temps où l’Histoire nous apparaît avec la simplicité des vies qui étaient des destins : leurs vies comme des blocs de temps qui ont accompli le temps, leur temps.

Aujourd’hui où l’Histoire continue, ces corps sans visage désormais, qui reposent de la poussière, ne sont que des noms sur le papier. Les journaux qui les impriment leur laisse les dernières pages — sur les premières, on imprime Gaza et le décompte des morts comme des secondes jusqu’à la nuit tombée, on imprime le Mali, on imprime les Ukraines qui s’inventent. Et les visages dans la poussière continuent de se mélanger dans la poussière. Quelle leçon ?

Il n’y a pas de leçon — il y a seulement l’effort de lire dans ses vies ce qui est incompréhensible : l’extrême violence commise au nom de l’extrême bonheur, forcer les hommes à être libres, exiger la vertu par la peur. Tâcher de croire que le peuple n’est pas traitre à la cause du peuple.

Les peuples dehors sortent dans la rue pour battre le sol.

Ici, les Arènes sont toujours un peu plus vides chaque soir.

Les nom de Robespierre et de Saint-Just ne seraient pour nous autres pas dignes ici d’être des sorties de métro ? On les écrit au milieu des morts jeunes de la veille, et des petites annonces. Ils ne sont pas différents, eux-mêmes ont été morts jeunes de la veille le lendemain où l’éternité commençait. Ces noms ne semblent pas dignes d’être sur la pierre. À peine de nommer des rues.. À peine. Sur l’écran, le journal imprimé clignote lentement ces noms, des Terroristes à la gloire de quoi on les oublie, on les honore de tout un oubli qui persiste

La beauté manifeste de leur nom ne cache ni les crimes qu’on confond avec des faits d’armes, ni les héritages sublimes qui ne seront bientôt plus que des slogans, le sont déjà peut-être.

Il y a la chaleur de ces jours, et il faut croire qu’elle était la même attachée à ces jours de 1794. La chaleur de ces jours est ainsi le lien le plus étroit et intime qui m’attache à ces corps. Et la chaleur de ces jours m’attache à des cris lancés ce soir-là de Thermidor que je n’entends pas et dont je crois chercher les échos.




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25 juillet 2014



Un bref coup d’œil sur la campagne, par-dessus un mur des environs de la ville, me libère plus complètement que ne le ferait un long voyage pour quelqu’un d’autre. Tout point de vue est le sommet d’une pyramide inversée, dont la base est indéfinissable.

Pessoa, Livre de l’Intranquillité


Dans le bruit de l’été qui s’écroule comme des pays encerclés qui ne sont pas des pays, comme des avions dans les déserts, comme des foule qui s’éparpillent, respirer la poussière des arènes tous les matins est une hygiène de chaque jour ; ici la ville est loin, et j’en suis le centre : il suffit de lever les yeux au ciel qui est proche et qu’on n’atteint jamais.

Des étés passés dans Paris, je garde toujours le souvenir de chaleurs que je n’éprouve qu’ici, attaché au souvenir de la mort de Bergman et d’Antonioni, disparus le même jour. Souvenir qui fait craindre, toujours en ces mêmes jours, les disparitions tragiques qui emportent avec un homme tout un monde et une manière d’y croire. L’été tombe sur nous et, avec lui, le sentiment de plus en plus fort d’être au mois des disparitions, pourquoi ?

Quand un avion disparaît, je pense toujours aux cris tous ensemble jetés aux dernières secondes. Et quand c’est un pays entier ?

Tout se mélange de plus en plus sur les écrans et dans les radios, et sur la surface écrite du monde que les journaux recouvrent de plus en plus, tout qui vient remplacer tout — on aurait perdu le sens des étoilements et des figures géométriques qui étaient capables de rendre lisible le réel ?

Les titres dans la presse : je les parcours. L’indignation facile, celle qui prend parti ; partout se lit les positions figées des lignes de partage acquises, comme si un jour l’histoire ne pourrait jamais être celle d’un commencement. On sait bien pourtant comme tout finira : avec de la haine pour notre temps présent qui n’avait rien compris, alors qu’il suffisait de. On le sait bien déjà, on est déjà tout empli de cette haine, et de pitié pour le temps futur, et de compassion pour tous.

Ce matin, j’ai pensé finalement que certains problèmes n’avaient pas de solution — peut-être que la tragédie tient moins en ce constat que dans son acception, alors, il fallait bien le refuser (et sortir aux arènes pour accepter de le refuser ainsi).

Les sapeurs-pompiers jouaient maladroitement au foot dans la poussière et sous le soleil de plomb de neuf heures, les échos joyeux au milieu de ma lecture de la presse n’avaient aucun sens, et pourtant, il était le sens de ma lecture.

La ville derrière est toujours plus haute — de la pyramide où je la regarde quand je descends Monge, l’impression de descendre et de retourner puiser à la surface les mots pour écrire le livre qui n’est une vie qu’en apparence. Le livre que j’écris patiemment ne relève pas de moi, cela me libère ; permet que le lendemain je puisse monter jusqu’en haut de la ville trouver la force d’en redescendre et de recommencer.

Se préserver un peu du site, parce qu’est grande la crainte de redoubler les cris absurdes et les moi haïssables qui me peuplent — se tenir éloigné de moi, aussi, se préserver de mon propre réel qu’en écrivant je pourrai abolir. Lire. Regarder le ciel et la ville à part égal comme deux adversaires qui ne savent pas qu’ils sont l’un et l’autre la condition de chacun, et de nous.

Chercher des appartements : une nouvelle ville — avec la pensée de vivre de nouveau.

Le soir, il y a enfin quand la chaleur est partie, que l’été lui aussi repose au fond de la journée, le temps qui s’allonge et contre lequel s’allonger — et dormir parce que là est le sens véritable.

Charge au lendemain de recommencer l’été, continuellement écrasé contre nous — la colère contre le réel, l’impuissance de cette colère, la peur de lui appartenir puisqu’en lisant les journaux on y participe, le désir d’y être confondu puisqu’en lisant les journaux on s’y délivre ; et la pensée qui sauve : derrière moi, la tour Jussieu en miroir travaille chaque seconde de chaque jour à refléter le ciel.




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22 juillet 2014


dix jours, la terre retournée sur elle-même pour recommencer, dix jours que cette photo a été prise, loin de la ville, et depuis ? dix jours que, revenu à la ville, chaque jour, presque le même dans ces jours parisiens de toutes les saisons, l’été brûlant, l’automne des pluies froides, le printemps d’arbres mouillés, la ville partout indifférente à ce qui tourne autour d’elle, la terre qui avance vers le soleil et s’éloigne, dix jours qu’ici, sur la table, les Lettres de Koltès un jour après l’autre chaque jour s’écrit la vie chaque ligne pour tâcher d’en rejoindre les énigmes et les évidences.

je pense souvent à cette image, la terre retournée, chaude et humide, à l’envers, comme un gant, un ventre qu’on viendrait fouiller et laissé en l’état - comme si c’était la seule manière qu’on avait trouvée, nous autres, de faire revenir de la vie sur elle, la terre ouverte en mille, et plus noire que de la nuit.

dans cette ville, la terre n’a pas de couleur ; tous les matins maintenant (on a d’étranges rituels), je vais aux Arènes lire une heure — un type, toujours le même, remue la terre avec une petite bêche ; ce n’est pas de la terre, plutôt de la poussière emmêlée de racines, de mauvaises herbes que tous les matins il ratisse, lentement, dans sa tenue municipale trop grande pour lui, épuisé dès neuf heures. Il retourne la terre, lui aussi ; tout près, les voitures passent, on ne les voit pas, tout près la pluie bientôt.

dix jours, le site laissé aussi en repos, et la vie, dans ces moments où l’écriture prend tout le pas, les heures et l’esprit, et le rêve ; la vie parenthèse (dans les parenthèses cependant, là que tout se joue et se dit, de l’amour comme ce n’est pas possible et de la fatigue vaincue), les mois de juillet & d’août en parenthèses de l’année (non, bien sûr, au contraire), et le site laissé seul, et le travail loin, pour laisser place à l’autre travail — appeler ça écrire —, en attendant, toute cette vie semble de la terre ouverte, laissée au repos, remuée à tous endroits, nue, au sein de laquelle s’agite mille vies, et sur laquelle la pluie peut-être viendra grandir une forêt, un champ, une ville, des corps pour s’y pencher et la ramasser, la jeter plus loin.




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13 juillet 2014



les espaces vides de la ville — dans les arènes, les cris montent, les animaux hurlent à la mort la mort qu’ils veulent donner sans savoir qu’ils chantent déjà la mort qu’on va leur donner, pour la gratuité du don, la beauté du geste, le sang, le cri du sang quand il va tomber ici, le sable étranglé sous les pas des combattants, les types partout autour qui continuent de pousser les hurlements depuis deux mille ans dans cette arène vide où ce jour de juillet, de pluie, de brume d’automne, je traverse dans le silence ; regarder le vide de la ville, début juillet d’automne, se vider encore.

et dans les arènes, la statue de la liseuse lit les pages vides, blanches et mouillées, d’un livre ouvert à la même page : celle devant laquelle je la trouve, où peut-être je suis, les regards comme elle, cherchant à savoir lequel.

vide des bancs : devant un banc vide, on rêve ; devant une rangée de cinq bancs vides, on fuit ; devant ce banc vide, posé face aux arènes vides, adossée à la ville vide, je reste un peu, juste un peu, le temps de penser au temps où septembre il y a des années je venais ici, Jussieu tout près, lire, apprendre, regarder courir ceux qui courent tandis qu’ici je lisais, lentement, un mot après l’autre (je me souviens des vers de Marot)

et quand je m’éloigne, les touristes dans les cafés chauds, je me laisse porter jusqu’aux pieds du mur ; au devenir fleurs des murs de cette ville ;

au devenir visage des murs de cette ville — murs vides qu’il faut bien recouvrir : les fleurs, les visages, les mots : feu de tout bois. Tout, tant que la chair à vif de la ville disparaît sous, par exemple, des fleurs ; des visages.

on n’est incapable de voir la chair à vif des rues ; ce que j’aime tant, la ville, l’été, quand il fait froid, que les parisiens sont loin, sous d’autres pluies, les touristes sous les abris, c’est de voir comme ce vide redonne de la lenteur au temps — du temps, c’est tout ce qu’il manque (logique néo-libéralisme : le capitalisme est un complot vaste contre le temps (libre)) — ici, j’habite de nouveau la lenteur des choses et du temps ; ici, j’habite de nouveau dans le temps de l’écriture sans heure, et sans repos, sans urgence et sans début, le lent déroulé des vagues : comme la marée laisse la terre du sable à nu, se recule jusqu’au milieu de la mer, je suis.

cette vitrine en rentrant : comme si l’intemporel était à l’ancien. Ne pas laisser l’intemporel à l’ancien. L’intemporel est au présent, et à l’avenir : la preuve.




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9 juillet 2014



c’est une idée ; prendre un livre, au hasard dans la bibliothèque bientôt vide, en arracher une page, la jeter au sol ; attendre que quelqu’un se penche pour s’y lire : le lac regarde Narcisse bien avant sa venue, c’est vrai. Une page arrachée en miroir [1]

sur le trottoir : une page d’un livre qui ne se trouve pas dans ma bibliothèque ; une histoire d’avion qui déchire les brumes de Terre Neuve, il y est question d’un type à retrouver ; une histoire de Bob Morane en quête d’on ne saura jamais. Et pourtant, ici déposée, la page appelle à elle tout un réseau de sens qui la dépasse, ou la traverse — et cet avion, et cette quête, comme une question adressée à qui s’y penche. Étrange comme une page arrachée concentre à elle tellement plus de forces qu’avec toutes les autres ensemble ; la même page qui, liée aux autres, n’est qu’une de trop, ici appelle au manque de toutes les autres.

je pense à cette question que dans les universités catholiques du XVIIe s., on posait aux étudiants, pour mesurer leur faculté à déployer des arguments, sans horizon ni fin : la plage possède-t-elle un nombre de grains de sable pair ou impair ?

Des Questiones Quodlibet — sur n’importe quoi.

La page arrachée est une question, évidemment : autour d’elles s’agglutine l’image d’un destin, évidemment ; quelqu’un l’aurait arrachée, celle-ci précisément, et déposée ici ; précisément. Je m’y serais penché. J’écarte l’éventualité qu’elle se soit arrachée seule, et envolée, seule, jusque là, avant autre part. J’écarte la pensée du vent, ce serait accorder au vent la grâce d’un destin, et personne ne confie sa vie au vent — je crois.

Il pleuvra beaucoup sur Paris, et ailleurs peut-être, une heure plus tard.

Les pages qu’on écrit ne sont pas différentes de celles-ci, ce qu’on y dépose à mesure du soir possède la même précision de la pluie sur mon corps, ce qu’on confie au vent revêt même tâche, et même désir d’être autre chose que du vent emporté par lui sous des regards dérobés.

Sur la page, une trace de pas — une route empruntée, jamais rendue.




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8 juillet 2014



se dit des terrains vendus à toujours dans les cimetières.

Littré

dans la cathédrale vide d’Auxerre, à l’entrée de la nef, un lutrin immense est posé ; la Bible ouverte en deux comme un corps, les pages cornées, humides à la base, celui qui entre tombe sur une page des psaumes, où la colère de dieu est hurlée même en notre absence. je feuillette rapidement pour trouver la première page de la genèse, le souffle divin qui se répand dans le désert et le vide : le traducteur s’excuse d’avoir traduit par le désert et le vide ces mots incompréhensibles qui disent bien plus que le désert et le vide, ou bien moins, c’est justement cela, qui est incompréhensible — autant concéder à l’hébreu le privilège de la perpétuité, et laisser les mots de la langue ancienne : tohu et bohu.

dans la pièce vide et déserte, retour après cinq jours aux tâches communes : les dates limites, administratives, se sont autour de moi évanouies — fin d’année un peu partout (qu’elle tombe au pli de l’année est toujours un mystère ; qu’elle tombe au moment où le jour se rétracte, où la nuit gagne et recommence, toujours une blessure) : reprendre pied dans le temps, liste des tâches sociales faites, c’est regarder le ciel s’enfuir, un peu, et regarder l’ordinateur en rêvant. Oui, l’avantage des dates de clôture administrative, c’est qu’une fois franchies, il n’y a plus que de la nuit pour soi, et des livres à écrire, des vies à inventer, un peu, sans concession des nôtres.

dans les cimetières de toutes les villes, chaque parcelle est occupée, et les inscriptions sont pour nous, vivants qui se rendons là parce qu’on n’est pas, ici, d’ici — alors on parle en silence. Aux tombes de marbre les plus belles et récentes, les plus cruelles, succèdent celles où la pierre est rongée par la pierre, devenue de la terre presque, cet état minéral et végétal où la terre revient. Et ces inscriptions tracées au burin, au pinceau, avec la précision des éternels, signent toujours les pierres les plus anciennes qu’on n’ose pas toucher à cause de l’inscription même, de la superstition peut-être accordée à de telles lettres, ou en raison de la beauté pure de ces pierres vives qu’on dirait allongées de fatigue, à toujours.

L’image de ces pierres comme le contraire de nos vies ? Et cependant, par métonymie, quelque chose qui ressemble à nos livres, couchés. Concédés à perpétuité à l’oubli. Quelque chose qui ressemble à du passé, celui qui nous attend ; et l’amour pourtant, entre les pierres qui traverse ici et là, d’un battement secret et doux, permet qu’on rejoigne les routes pour désensorceler le temps.

dans les allées, songer à la paix doucement qui vient avec le vent, au travail de la paix en soi pour apaiser le temps, et la vie autour venue battre, la vie sociale qui va recommencer et contre laquelle on n’a si peu d’armes, ou notre solitude ; songer dans le silence des arbres à la ville qui semble seulement possible, aux corps qui dans la poussière nous veillent comme des souvenirs maintenant, et nous qui allons en eux pour nous éloigner.




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2 juillet 2014

Le jour s’organise selon des droites nombreuses qui se coupent, se chevauchent, s’oublient et s’interrompent, reprennent parfois plus loin leurs courses ; droites en travers desquelles je vais ou que j’enjambe, ou contre lesquels je ploie de tout mon corps, et contre lesquelles, oui, je finis fatalement par m’allonger, lentement.

Hier soudain les urgences qui s’apaisent, des courses contre la montre perdues chaque jour ont cessé — dans ces délais à tenir, ces tâches à accomplir avant expiration du temps lui-même, les forces qu’on dépense et qu’on laisse là épuisent d’autres forces, plus essentielles, qu’il faudrait consacrer ailleurs ; mais le chaos qu’organise la vie sociale est sa propre cinétique, le mouvement d’épuisement d’un sablier qui est sa raison même. Il suffisait de crever le sablier plutôt que de le retourner chaque matin.

Dans le film tout à l’heure, on assigne au personnage la tâche de démontrer qu’un théorème prouvant l’inutilité de la vie est vraie : il s’y astreint et peu lui importe ; lui, il attend un coup de fil qui lui dirait le sens de la vie. Dans les deux droites qui se coupent, lui ne voit pas qu’en s’accomplissant, elles trancheraient le sentiment de sa propre vie. Mais quand l’amour vient (il vient toujours) pour rendre les deux théorèmes possibles, il les rejette, simplement ; quand il choisit de refuser de croire, c’est lui qui s’efface, littéralement, et joyeusement. La mélancolie du film est de faire de son refuge le symptôme de ce contre quoi il se bat : le réel y est une force qui vise à détruire le réel.

Moi, je suis sorti très vite du film, et la lumière était haute dans le ciel à midi ; j’ai choisi de ne pas être atteint par cette mélancolie, et j’ai marché doucement en chemin pour rentrer.

Déposées sur les murs, des figures qui doublent la réalité qu’elle convoque. Quand je me pose face à elles, que je les prends en photo, je redouble de nouveau le réel, et j’en fabrique la croyance : du temps que je prends au temps pour mieux le ralentir ; et soudain, le temps n’est pas ce qui passe, mais ce qui me traverse, et qu’en retour je viens déposer (ici).

Ainsi, je continue chaque jour — à l’intersection de droites qui s’éloignent à l’infini.



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2 juillet 2014

Devenir des sphinx, même faux, au point de ne plus savoir qui nous sommes. Car, en fait, nous ne sommes rien d’autre que de faux sphinx, et nous ignorons ce que nous sommes réellement. La seule façon de nous trouver en accord avec la vie, c’est d’être en désaccord avec nous-mêmes.

Passer l’après-midi comme au travers d’un brouillard et qu’à chaque pas qui voudrait faire reculer la brume y pénétrer davantage et davantage le ciel autour se ferme et les routes se perdent et les villes s’éloignent ; ouvrir Le Livre de l’Intranquilité au hasard, tomber sur le fragment 23 et le recopier en entier sauf une phrase (la phrase la plus importante sans doute, que je n’accepte pas) ; tâcher d’y comprendre quelque chose au signe envoyé par le livre, en récuser l’absurdité et se souvenir que j’ai pour cela un site où enfouir tout cela et qu’on n’en parle plus.

Fonder des théories, par une réflexion honnête et patiente, à seule de les combattre ensuite — agir et justifier nos actes par des théories qui les condamnent — nous tracer un chemin dans la vie, pour agir ensuite en sens inverse de ce chemin.

Écrire à l’infinitif ce qu’il faudrait à l’avenir accomplir en soi — refuser de dire soi-même je pour soi-même (refuser aussi d’assigner un temps aux choses comme aux actes) ; renverser tout ce qui pourrait être une position ; aspirer à l’effacement et le produire ; s’allonger, songer à s’allonger.

Effectuer tous les actes, assumer toutes les attitudes de quelque chose que nous ne sommes pas, que nous ne prétendons pas être, et que nous ne souhaitons pas non plus voir autres imaginer que nous soyons.

Rêver aux routes penché sur les cartes ; à la mer penché sur les cartes ; aux terres penché sur les cartes ; se pencher sur les cartes même en voiture ; s’arrêter repartir en arrière ; voir que le ciel tombe toujours de l’autre côté de soi ; peut-être — et dans un grand mouvement intérieur, refuser toutes ces contradictions que Pessoa appelle de ces vœux.

Acheter des livres pour ne pas les lire ; aller à des concerts, mais que ce ne soit ni pour les écouter, ni pour voir qui se trouve là ; faire de longues promenades parce qu’on est fatigué de la marche à pied, et aller séjourner à la campagne pour la simple raison que la campagne nous assomme.

au parfum du linge sur le sol toute la nuit de l’herbe, au mouvement du moulin arrêté, à la toupie qui ne s’arrête pas, à l’errance qui conduit fatalement à la mer, aux villes qui ne savent pas leur nom, à la fatigue, à la fin des années qui tombent au milieu de l’année, et au ciel qui s’ouvre quand on l’appelle rien qu’en regardant la lune, penser.



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25 juin 2014




Dans la vaste clarté du jour, le calme des sons lui aussi est d’or. On sent de la douceur dans tout ce qui arrive. Si l’on me disait qu’il y a la guerre, je répondrais que non, qu’il n’y a pas de guerre. Par une telle journée, rien ne peut venir peser sur l’absence de toute réalité, hormis cette douceur.

Pessoa

Car c’est sans doute la guerre, ici, plus loin, partout où il fait jour et nuit dans cet ordre ou non, et la lumière ce soir-là en portait trace, je le crois. Et ici pourtant, ce soir-là rien de plus éloigné, rien de plus proche que d’être là.

Je ne saurai jamais : si c’est le vingt-et-un, ou le vingt quatre, qui fait durer le jour au plus loin. Puisque j’ai toujours vécu avec la pensée que c’est le vingt-et-un, j’ai bien envie de croire au vingt quatre : ainsi trois jours par an la lumière aura duré sans que je le sache plus longtemps, et je suis plus riche ce soir de ces trois jours chaque année, je suis plus reconnaissant aux nuits aussi d’être faussement allongées, elles qui dans l’instant s’éloignent.

Du vingt au vingt quatre, j’apprends que le jour ne gagne ni ne perd en force ou en durée, qu’il dessine le plat d’une courbe en suspension — un plateau sur lequel je me tiens ce soir, en équilibre, sûr de la chute, certain de lui confier à la fois le poids de mon corps et celui de la terre.

Apprendre à faire le deuil du jour.

Dans les rues du vingt-et-un juin, les hommes dehors pour marcher entre les cris, les hommes dehors pour aller d’un endroit à l’autre de la ville non pour aller quelque part seulement, mais pour aller, dans les cris et les bruits de la ville dehors livrée comme un sac éventré à la lumière qui résiste.

C’est beaucoup de douceur et beaucoup de violence ; ce soir, il faut choisir son camp. Dans la violence, les frôlements des corps, l’alcool, le sentiment d’être vivant qui a besoin d’éprouver ses limites, l’émancipation de soi voudrait rejoindre celle du soleil arrêté dans le ciel pour retenir encore un peu de folie à cela qui s’effondre avec lui.

Dans la douceur, le silence soudain de Notre-Dame et les ombres aux ogives, l’ombre suivie pour ne pas se perdre, l’ombre des ponts, l’ombre de tout ce qui se répand en signe de tout ce qui s’éloigne : accepter de prendre part à la nuit, accepter d’être mordue par le soir ; et que l’aube vienne, maintenant, qu’elle vienne plus lentement puisque la nuit regagne du terrain — confiée dans la douceur, la morsure est ce don qui rend la chair vive, plus vive encore d’un an.

On se souvient d’ancêtres qui ce jour là regardaient le ciel croyants qu’il commençait de disparaître, et je ne sais pas s’ils le louaient ou le maudissaient. Ils tendaient les mains au ciel mais je ne sais pas s’ils l’appelaient ou le repoussaient. Ils poussaient des hurlements et je ne sais pas si c’était des prières ou des insultes. On se souvient d’ancêtres sous la même lumière, et si je les appelle ancêtres, ce n’est pas à cause de leurs cris et de leurs gestes, mais en raison de la lumière seule, de l’équinoxe et de sa douceur.




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16 juin 2014



Est-ce qu’à votre avis le monde va mal ?

J’attends depuis une heure maintenant, enfermé dehors, les clés de la chambre sont dans la boîte aux lettres, la boîte aux lettres de l’autre côté de la porte de l’immeuble dont je n’ai pas la clé (que l’ami m’a déposée dans la boîte aux lettres) — j’ai sonné à l’entrée à tous les voisinages, personne pour me répondre évidemment, alors depuis une heure, j’attends : soudain ils sont deux, chemise blanche, qui s’approchent ; sur eux, le badge que je reconnais pour l’avoir déjà vu : église de jésus christ des saints des derniers jours.

Est que Dieu peut vous aider ?

À la seconde question je me tais. À la première question, je leur avais souris et demandé si certains répondent non. Ils avaient souri eux aussi, ces deux jeunes hommes au corps trop grand pour eux et qui paraissent encore adolescents, comme sont ces jeunes hommes américains dans les films ; ils sourient toujours à mon silence de la deuxième question : j’imagine qu’on ne doit pas souvent répondre à ces deux mormons débarqués en France pour évangéliser le monde, et qui doivent recevoir le mépris ou le silence plus souvent qu’une question. Moi, dehors, j’attends, je n’ai pas d’excuse pour ne pas leur répondre, mais pas à cette deuxième question.

Est-ce que le respect des Commandements peut améliorer le monde ?

Je tâche ensuite de ne répondre à aucune question, toutes aussi mal posées les unes que les autres (je pense à ce que dit Deleuze sur ces questions qui n’en sont pas, comme par exemple, "Dieu existe-t-il ?", pour préférer celles comme : "si Dieu existe, quelle vie ?") ; j’essaie autant que possible d’en savoir plus sur eux, ces deux jeunes hommes aux sourires parfaits qui répètent ce qu’on leur a appris, et qui pourtant, j’imagine, sont confrontés chaque jour de leur jeune vie à l’épreuve métaphysique de Dieu et du mépris des passants.

Est-ce que Dieu est un exemple à suivre ?

Je leur parle de l’expression anglaise, leap of faith et de la différence avec notre français : geste de foi ; je leur réponds après de longs silences pour trouver les mots ; je cherche des phrases dans le Coran et chez Lévinas pour dire le visage comme il est tout entier là dans l’évidence qu’il impose ; je voudrais leur dire comme je ne comprends rien à leur Dieu qu’ils considèrent comme un Chef (ils diraient Leader) ; je pense à celui qui disait : "les prophètes ont annoncé la venue de Dieu et c’est l’Église qui est venue" ; je pense à la mélancolie du Grand Inquisiteur, et je pense à sa fureur ; je pense à tout ce chemin qu’ils ont fait en vain avant de venir en travers du mien pour subir ma mélancolie et ma douceur.

Si vous devez rencontrer Dieu, que lui direz-vous ?

Ils prennent des notes quand je parle, mais ce ne sont pas des notes : plutôt une grille qu’ils remplissent par des ronds ou des croix à mesure de mes réponses : je cherche à comprendre un peu la logique de ces ronds, de ces croix, mais j’abandonne vite. Je cherche plutôt à en savoir plus sur eux : le type plus âgé est à la fin de sa Mission, il termine dans six mois, l’autre commence à peine — le type plus âgé a un bel accent français, sa mère est de Limoges me dit-il fièrement, et il a vécu à Pau (nous parlons de Pau, et je rêve lentement de la vue sur le boulevard des Pyrénées, l’automne) ; le type plus jeune parle un français inaudible, et en souffre, cela se voit. Comme ils ne veulent pas me poser la question, je les devance : non, vraiment, les églises sont les dernières à pouvoir parler de dieu, et je préfère regarder le ciel puisqu’il est vide et que les nuages ont la forme de nos désirs.

Quel aurait le visage de Dieu ?

Je pense à Céline : l’homme, il est humain à peu près autant que la poule vole. Désirer un Dieu qui serait un homme avec un visage, c’est vouloir l’alexandrin à huit syllabes : Dieu à cela pour lui qu’il n’est pas un homme. Oui, c’est le privilège de Dieu (je m’entends répondre cela, en riant presque) de n’avoir pas de visage : et le nôtre, de n’être Dieu que pour chacun, n’est-ce pas ? Ils rient aussi, pensent que je plaisante. Je ne plaisante pas. Si je ris, c’est pour ne pas avoir à leur dire : mais votre Dieu est comme une Madame Bovary pour moi : elle n’existe pas pour que je crois en elle, ni que je règle ma vie sur sa vie, et son existence est celle qu’elle prêtait à Dieu, je crois. Silence plus lent et fatigué. Que Dieu est la relation qui me lie aux arbres (dis-je) est un miracle, et ce miracle n’attend pas de moi une règle morale, seulement que je pose les mains sur l’arbre.

Puis-je vous laisser ma carte ?

Sourire de vendeur, geste sûr, regard profond de qui est prêt à revenir à la charge plus tard ; j’aurais voulu dire comme était lourd le deuil d’un dieu mort dans notre sommeil, ou lui parler d’amour comme il était de l’autre côté du temps et des villes, mais on ne parle pas d’amour en parlant d’amour à un jeune mormon en uniforme blanc de l’armée des saints des derniers jours : pour parler d’amour, il aurait fallu savoir son nom et qu’il y ait des arbres autour de nous, et l’envie de parler que je n’avais pas. Sur leur badge à tous deux, le prénom est le même : Elder. Je leur demande s’il s’agit bien de leur prénom : évidemment, non, c’est celui que leur a assigné leur Église le temps de leur Mission (deux ans). Le vrai nom, ils n’ont pas le droit de me le dire. Je pense à Mama sur le pont, et comme le prénom seul est le dernier secret qui délivre de toutes transcendances, qui rend libre loin de tout dieu, de tout jugement : oui, que le prénom est notre visage véritable. Sans prénom, comment croire que l’homme est possible et qu’il existe ? Le monde va mal des jeunes types levés sur le chemin sans prénom.

Quelqu’un ouvre la porte, et je m’engouffre dans l’immeuble.



arnaud maïsetti | carnets

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