JOURNAL | CONTRETEMPS

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4 juillet 2015


Je m’étais promis de passer par cette rue ; je savais la phrase posée là-bas [1], et il fallait le soir (non, pas le soir : la nuit comme elle existe ici : noire comme le sol). Certaines avenues de Marseille ne sont pas éclairées – Boulevard Baille par exemple, quand on monte vers La Conception : c’est comme des grottes plus ou moins profondes, et les voitures sont des sondes qui permettent d’en mesurer le danger et les promesses. Mais d’autres rues se laissent recouvrir de lumières qui les obscurcissent davantage. Par exemple : Rue Château-Payan.

C’est une très longue rue qui se lance depuis le boulevard Chave, en coupant à travers Notre Dame du Mont, jusque Castellane. Étroite, elles descend à pente douce, coupée tous les cent mètres par des rues plus étroites encore, qui descendent plus raides.

Je longe la rue, évite un peu les scooters ; les yeux posés sur les parois qui, c’est sûr, un mètre plus loin, vont délivrer la phrase. Les tags et les insultes, les lettres rageuses ; non, ce n’est pas cela, pas tout à fait : cela y ressemble, cela la prépare, mais il manque tout ce qui autour des lettres fabrique des images, et avec elles, l’atrocité, et le désir. Il manque le chaos plus grand que le désordre des lettres et l’illisibilité, il manque ce chaos du sens quand la phrase est raisonnable et qu’elle est incompréhensible.

C’est un labyrinthe formé d’une longue ligne droite ; je bute à chaque immeuble, et chaque immeuble est marqué de cette absence. Pour sortir du labyrinthe, il faut poser les mains sur la paroi et avancer : alors j’avance.

Autour les ombres dansent, secourables ; la douceur de l’amour.

Et puis, et puis.

La phrase est là, évidemment là.

L’œuvre de George Bataille est suffisamment secrète et terrible, et lourde à porter en soi, pour qu’on sache le partage essentiel. Savoir qu’un parmi tous est venu ici écrire cette phrase, aussi soigneusement que possible et aussi rapidement que souhaitable, est chose douce qui rend le monde plus vivable soudain.

De Madame Edwarda, récit infâme et sublime, je garde le souvenir d’une férocité qui met à sac la civilisation – la véritable guerre contre elle, et pas de prisonnier –, pour garder seulement ce qui rend les êtres à nu, leur fragilité infinie, leur immense besoin non de consolation, mais de désolation. Et après la désolation, la solitude qui devient un partage, intérieur, des plus belles façons de vivre et de choisir de vivre cela. Le contraire du suicide.

Celui ou celle qui est venu(e) griffer les mots est loin maintenant.

Dans cet angle de rue (puisque c’est d’un angle de rue qu’il s’agit, évidemment), ne reste que la trace, c’est-à-dire l’absence ; et le signe : la présence même de ce qui manque.

Et puis, d’une autre main, un autre mot : le h de l’Histoire manque au prénom du poète bégayant la langue – qu’un z barre au lieu du S comme une cicatrice : immense Gherasim Luca, légende posée sous l’image fabriquée par Bataille et ses frères ; étrange conjuration des morts et des vivants, des vivants par dessus ces morts qui demeurent en nous la force de ne pas en rester là.

Marseille est cette ville où on arracherait à Bataille son nom, et sur les dépouilles duquel on viendrait déposer ses mots, avec la signature massacrée d’un poète d’ici et d’ailleurs, à la voix coupée au couteau, et au souvenir intenable.

Passant ici, que faire d’autre que de prendre l’image et de partir ? Et que faire ensuite, le soir, et le lendemain soir, sachant que dans cette ville, sur un de ces murs devant lesquels personne ne passe, la phrase est là désormais, qu’elle continue d’être là, appelant au désastre, et le réalisant peut-être ?




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24 juin 2015




Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde.

Kafka


Comment se résigner à comprendre le monde ? On finirait par lui trouver des raisons, puis fatalement à lui donner raison. S’en tenir éloigné, parfois, permet de continuer à le penser plein d’énigmes, impossible, impensable, et désirable encore. Ainsi la mer, ou le ciel ; ainsi les silences ; les amitiés lointaines ; certains livres (chercher un fragment de la Société du Spectacle, se surprendre à relire l’impeccable chapitre V « Temps et Histoire ») ; ainsi l’amour. Et ainsi la nuit, les lumières que la ville répand dans le désordre le plus fascinant.

Les journaux s’ouvrent sur cette joyeuse nouvelle : Waterloo, des types se déguisent et rejouent les batailles d’autres siècles : on amène femmes et enfants, on applaudit des deux mains et on s’émerveille. Près de dix mille morts, trente mille blessés, mains et jambes tranchées, visages arrachés, cinq mille disparus peut-être enterrés vivants ou enfuis devenus fous – mais non : l’enthousiasme des foules pour le temps ; réalité qui ne se rejoint que s’il se considère comme un spectacle. Sur les écrans, il faut la mention « inspiré d’une histoire vraie » pour être valable, posséder un surcroit de valeur. Et dans la vie, il faut absolument que cela ressemble aux films les plus consternants.

Penser : et si on rejouait, en costumes et pour de faux, les massacres de Alep ou les combats de Homs, de Tikrit, ou les affrontements pour la prise de Palmyre ? J’imagine les foules qui applaudissent à tel attentat suicide. Comme c’est joli, disent-ils ; comme c’est joli toute cette poussière et ces charges de cavalerie sur les carrés anglais. On ne pense pas trop aux dix milles morts, aux trente mille blessés, aux mains et jambes tranchées, aux visages arrachés, ou aux cinq mille disparus, peut-être enterrés vivants, ou enfuis devenus fous (peut-être moins fous que les autres), cherchant à l’est, au nord, une vie possible, et qui ne reviendront jamais dans cette réalité-là.

Regarder le ciel est une guérison ; non pas comme pour fuir et rejouer la désertion de ces combattants, mais pour trouver ici des raisons de mener les combats qu’il faut, et si c’est contre le monde, ce sera avec le monde aussi. Faire le pari du monde, c’est croire que celui-là se lèvera contre lui : un jour. Il fera peut-être nuit. Les insurrections contre soi-même se mènent plus férocement la nuit. On ne pourra de toutes façons pas vivre une vie entière dans cette réalité qui célèbre les charniers comme une fête.

Vingt-et-juin, regarder la lumière avec le plus d’urgence encore, celle qui dure davantage ; sur la plage du Prado, respirer lentement d’être là.




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18 juin 2015




If we must die, let it not be like hogs
Hunted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accurséd lot.
If we must die, O let us nobly die,
So that our precious blood may not be shed
In vain ; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead !
O, kinsmen ! we must meet the common foe !
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one death-blow !
What though before us lies the open grave ?
Like men we’ll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back !

Claude McKay, If we must die


Claude Mc Kay est mort le 22 mai 1948, un samedi — un siècle après l’abolition de l’esclavage en Martinique, au jour près. Jamaïquain né à James Hill où le reggae qu’on chante est d’abord du Pure Gospel, puis Américain dans la Caroline du Sud de l’apartheid – qu’il fuit sitôt croisé le premier visage du premier Blanc venu comme tous les autres lui cracher au visage. La route le conduit au Kansas où il apprend le métier de paysan qui se refuse à lui. Il s’est reconnu poète et lit Soul of Black Folks de W. E. B. Du Bois. C’est un destin d’être alors Noir et poète : alors il faut l’embrasser tout entier. Fatalement, New York l’appelle.

C’est le Ghetto noir de Harlem. Il rencontre dans Greenwich ceux qui appellent à la Repatriation en Afrique autour du Prophète Marcus Garvey, le Black Moses : mais lui n’a pas la révolution religieuse ; il a lu Marx, il a lu Rimbaud, il tient les deux ensemble. La déchirure est cruelle ; en elle, il voit son amour d’enfance le quitter pour la Jamaïque à laquelle lui ne rêve plus : il publie des poèmes en les signant du nom défiguré de son amour perdu. Mc Kay fonde avec d’autres l’African Blood Brotherhood, dont le titre est un programme tout prêt à sécher sur le trottoir. Le Red Summer voit les foules blanches réclamer que ce sang noir coule, tandis qu’il écrit cet été là de 1919, if we must die dans la rage de rendre les coups.

Claude Mc Kay quitte les quais de New York pour Londres, la Russie, et échoue, on ne sait comment (on sait trop comment) dans les quais de Marseille — si New York est la ville des départs, Marseille serait voué à être le pays où l’on arrive ; et qu’on ne quittera pas intact. Docker au temps où il fallait être portefaix : la charge du navire qu’on descend, c’est sur les épaules qu’on la reçoit et qu’on transporte d’un quai à l’autre. Mc Kay écrit : il nomme d’abord Romance In Marseilles son roman qui s’appellera finalement Banjo.

Claude Mc Kay ne partira que ruiné. Le Maroc, l’Afrique, n’est qu’une origine de plus qui ne répond d’aucune source intérieure. Alors Chicago sera le quai terminal, sans mer autour pour le désir de s’en aller de nouveau.

Claude Mc Kay meurt à 59 ans d’un claquement de doigts, le cœur s’arrête et la vie avec elle, le corps effondré sur une masse de poèmes qu’on ne lira qu’à titre posthume.

Claude Mc Kay se voit l’insigne honneur d’avoir un passage à son nom sur le Vieux-Port de Marseille qu’on inaugurait hier en grande pompe ; Madame le Consul Général d’Amérique à Marseille était là, et sans doute les mots étaient larges et graves, et le buffet ruisselant à souhait de félicitations ravies d’elles-mêmes.

Je n’ai pas lu Home to Harlem, et le regrette ; mais j’avais longuement lu A Long Way from Home à cause du titre et malgré sa traduction mauvaise (Un sacré bout de chemin), aux Éditions André Dimanche en 2006, ou 2007. Je l’avais lu sans rien savoir de Claude Mc Kay et pensant, je m’en souviens, comme il était digne et injuste d’être oublié quand on écrit un tel livre — digne que l’homme s’efface et s’échappe de la vie dans ce qui la prolonge, ces phrases comme de longues descriptions découpées dans ses silences ; et injuste, injuste cent fois que Claude Mc Kay soit le nom le moins connu du monde quand il s’agit de parler d’Harlem comme d’un Marseille du monde entier relié par un pier long comme la mer.

De Marseille, Pagnol aura raconté les collines et les cafés pittoresques ; mais la force qu’il faut pour soulever les charges, et les amours qu’à un Noir d’Harlem on interdit parce que d’Harlem il a tout du Noir de Jamaïque entre les bassins d’Arenc et de la Joliette, et qu’il ne sied pas au Marseillais joueur de carte que ce Noir emporte dans ses bras la jeune fille, avec son accent américain qui n’est d’Amérique que depuis l’Afrique de la Jamaïque — qui l’a écrit ? Ô Burning Spear, qui l’a chanté ?

Passage Mc Kay, je ne sais pas où dans la ville ; mais quelque chose de la ville passera là qui n’appartient pas à la ville, plutôt au passage qui emporte New York et Kingston, Chicago et Moscou, le Harlem qu’on porte en soi comme une identité jamais identique à elle-même, toujours traversée de ce qu’on a perdu, gagné du pas qu’il faut faire pour s’inventer ce long chemin jusqu’à chez soi dans les combats intérieurs et les luttes qu’au dehors le monde tend afin qu’on soit ceux qui se défendent.



Si nous devons mourir - que ce ne soit comme porcs
Traqués parqués dans un coin déshonorant
Alors qu’autour de nous, les chiens affamés,
Se moquant de notre sort maudit, aboient de rage.
Si nous devons mourir, - oh, que ce soit dignement,
Que notre sang précieux ne soit pas versé
En vain ; car, s’ils sont obligés à honorer
Notre mort, nous défierons même des monstres !
Oh, mes Frères ! Affrontons notre ennemi commun ;
Bien que beaucoup moins nombreux, soyons courageux,
Et à leurs multiples coups répondons d’un coup fatal !
Qu’importe si devant nous s’ouvre une tombe ?
Comme des hommes, nous braverons la lâche meute meurtrière
Dos au mur, mourants, mais en se défendant !

(traduction Jean-Pierre Balpe)




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1er juin 2015


C’est juste en face, et tous les jours en descendant, je le vois. Cette immeuble recouvert d’abord de tous les soins ; les échafaudages, longtemps, dans l’indifférence. Puis, c’est un matin comme un autre qu’on détruit la ville : on lèvera ici un immeuble identique. Je reste là comme quelques-uns – nous sommes quelques-uns à n’avoir rien à faire d’autre ce matin-là. Rien d’autre que regarder la ville tomber par morceaux dans le bruit de la poussière qu’on arrose pour qu’elle soulève moins de poussières : on a des ruses. L’immeuble par pans entiers se retire, et méticuleusement s’effondre. Le ravage est une chose délicate. Éventré, l’immeuble laisse voir ses entrailles. On perçoit bien l’agencement des pièces, des chambres, des salons, des cuisines. On devine les lieux où l’amour s’est donné et refusé, où la vie lentement s’est passée, dans l’ennui et l’attente qu’elle se termine ou qu’elle commence enfin. On pense à La Vie, mode d’emploi, cette coupe réglée des vies quotidiennes dans l’organisation qu’on tâche de lui trouver ; le village vertical.


Je reste à peu, je regarde les ruines qu’on construit devant moi.

Évidemment, c’est une fable. Celle de la ville – et comme la ville est une fable de nos vies intérieures, le ravage n’est pas difficile à lire. On nous raconterait ici la beauté terrible des écroulements qui dénoue les fantômes des passés assignés à résidence ; la simplicité des destructions, murs qui séparent des peuples, des hommes, des corps ; la fragilité sur laquelle reposent les édifices qu’on prend pour la vie même ; la violence des déchirures quand on l’arrache à ce qu’on prenait pour l’éternité ; le regret immédiat des murs tombés sur le sol et qu’on ne relèvera plus qu’ailleurs, et différemment ; et puis, évidemment, le caprice des hommes qui fabriquent à l’identique de la ville sur elle-même jusqu’à la recouvrir, et ne plus la voir.

Je m’éloigne.

Trois jours plus tard, la tâche avancée et le ravage enfin accompli, je comprends mieux la fin de tout cela, le but et l’éclat : c’était tout simplement et pour quelques jours qui valait bien la peine qu’on y avait mise, oui, tout simplement pour qu’on y laisse passer un peu de ciel. Je ne vois pas d’autres raisons.




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24 mai 2015




Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

Rimb.


Il faut entrer par une petite porte, ouvrir son sac, prouver qu’on n’est pas là pour déposer une bombe. Passer un sas, un autre, montrer à chaque fois une carte, une autre. Justifier ce qu’on fait là. On passe finalement. Les bâtiments en pierre rendus invisibles par des algecos provisoires, mais là depuis toujours ; la rumeur des travaux (le chantier est partout, invisible et lointain) ; les corps allongés, cigarette café téléphone, respirent. Puis entrer.

Il faut ensuite passer devant des bustes froids, sans regard, des Assis sans jambes, ni tronc, mais aux moustaches délicatement sculptées sur du faux marbre. Puis l’escalier majestueux s’élève majestueusement et c’est comme l’assomption vers le Savoir : la triple épaisseur du tapis rouge n’empêche pas le parquet de craquer, mais moelleusement. Il faut montrer d’autres cartes, mais cette fois, on murmure, on chuchote, on souffle à peine les mots, et les verbes ne suffisent pas pour décrire le silence qu’on parle à quelques centimètres — ces murmurent enveloppent le lieu et c’est plus assourdissant que le chantier. Enfin, dans la galerie, on rejoint sa table attribuée : on frôle ceux qui ont dû se ganter de plastique pour tourner les grimoires, ou à la loupe vérifient les virgules et voudraient derrière la rature débusquer le mot manquant, l’hapax, la clé, le secret levé sous le papier jauni comme des dents.

Je reste trois heures ici, devant ces feuilles d’un bloc note bon marché griffonnées au crayon papier, cavalièrement recouvertes de quelques insultes que dans les marges il faut écrire pour se donner du courage, et surtout : des plans des plans des plans qu’il faut lever pour se donner la peine ensuite de ne pas les suivre. Les manuscrits de Bernard-Marie Koltès sont des labyrinthes qui n’ont pas d’issue. Écrire, c’est effacer tout ce qui a permis à l’écriture de se faire – alors, je regarde l’effacement se produire, et parfois, des pures beautés suspendues à elles-mêmes. La beauté, c’est l’infini contenu dans un contour, disait Hugo. Mais quand elle excède le contour ? Et que l’infini se dérobe ? Des morceaux de prose brute qui demeurent en l’état, déposés au crayon de papier sans destination que la poussière ; ou le désir d’avoir été conduits ici, et traversés ailleurs. Autour de moi, on est plusieurs dans cette joie triste, devant les cadavres étalés des manuscrits. On est, dans ce silence faux des bibliothèques murmurantes, plusieurs dans ce piège du secret qu’on ne lèverait qu’en l’abolissant. On est plusieurs à le savoir, et quand nos yeux se croisent, c’est parfois avec la mélancolie de ceux qui savent au moins que la mélancolie nous préserve de l’orgueil.

Je lis trois heures les manuscrits de plans inaboutis, de monologues sidérants, des phrases arrachées, mais à quel passant, à quel rêve ? Parenthèses dans l’œuvre puisqu’elles ne figurent pas dans l’œuvre, ces phrases, ces figures qui les parlent, ces moments de vie qu’on aime penser comme garants de la vie quand ils sont écrits – mais ici morts nés –, ces personnages d’aucune livre et d’aucun lieu, avortés, au lieu de si haute incandescence, qu’en faire, et comment les lire et les garder pour soi ? (« Ainsi certains hommes, nés en certains lieux, à certaines dates, avec tels astres dans le ciel qui a croisé tel astre, sont marqués et condamnés avant leur première respiration. Une bête étrange se loge en leur cœur et sous leur peau, qui leur parle dans le silence de la nuit. Ici me parle la bête par la respiration de l’eau. Et il y a cette bête endormie entre moi et la vie », dit Marley.)


Dehors, rue Richelieu. Quand je m’éloigne cette barrière – site sous surveillance électronique, est-il écrit, et de la main du passant, sa légende ; alors je pense au vers oublié des Assis, que je retrouverai le soir, le soir seulement.




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23 mai 2015


C’est aller d’une nuit à l’autre sans avoir l’impression de passer par le jour – ou comme dans les trains, sensation de ne faire que longer le monde, une ville laissée à côté de soi après l’autre, et le ciel coulissant contre soi, parfois l’accrocher du coin de l’œil pour l’interroger, prendre le silence pour une réponse et l’écrire.

C’est se pencher sur une table d’orientation effacée et poser les mains sur elle pour la consoler ; c’est voir la terre mordre vers la ville et ne pas s’en saisir ; c’est vouloir croire que les nuages s’éloignent quand ils approchent, et c’est refuser absolument les contours nets des choses et des êtres ; c’est la haine du dessin de frontières d’États américains, ou des champs dans la Camargue : c’est s’être dit, devant ce paysage au-dessus de Nîmes : la jungle ici obéissait autrefois à des lois plus désirables.

C’est dans la vitesse envier ces pans de mur qui portent les seuls textes essentiels, ceux qu’il faudrait écrire pour ne pas relever du temps mort des passages d’une tâche à l’autre ; c’est situer la déchirure à l’endroit où elle s’efface, comme la salive sur la plaie voudrait apaiser la douleur en l’avalant, et c’est cracher sur cela aussi.

C’est savoir qu’au lieu même de la ville se lève parfois le trou noir où rien n’a lieu que lui-même : c’est écrire aussi là, dans la vie qui se retire, l’appel de cette vie ; c’est savoir que chercher le lieu et la formule ne serait qu’une manière de refuser que le lieu soit l’endroit où le trou nous recueillera pour s’y coucher et attendre que la formule change la peau en poussière.

Ce sont des départs – dans le bruit de machines qui s’élancent toujours au-devant de soi, et dans le retard infini des heures qui s’échappent ; et la terre roulée sous les mouvements des roues arrachée à soi-même ; c’est aller encore, d’une ville à l’autre, chercher ce qu’on ne sait pas, et qui s’échappe ; c’est chercher sa voie quand on sait qu’elle est seulement l’allure du pas.

C’est saluer la lumière, toujours.

C’est m’apercevoir que ma montre s’est arrêtée au milieu de la nuit – à 3h08 du matin, la montre sans doute épuisée d’avoir été à l’heure chaque seconde a dû trouver cette minute plus douce qu’une autre, plus juste que toutes les autres, et s’est arrêtée pour y mourir : c’est une image juste de ce geste que font les hommes, parfois, de s’allonger le long de leur vie et d’arrêter là leur corps et leur souffle : oui, comme une image juste de tout ce retard que je poursuis ; et je porte depuis au poignet ce signe, le mystère de cette minute plus désirable où le temps littéralement s’est pour toujours arrêté contre lui-même.

C’est après Strasbourg, Marseille, Aix-en-Provence, puis Paris, et tous les lieux de Paris où Paris sait l’être, comme Marseille partout en lui-même et toujours singulièrement autre, devant la mer qui ne reflète jamais vraiment le ciel – son désir plutôt –, les corps enchâssés dans ces villes qui demeurent à leur place tandis que le monde ne cesse pas de revenir jusqu’à nous, défiguré par les nouvelles du temps qui vient et fait la conquête de villes perdues, Palmyre, Lampedusa, Syracuse, ou Marseilleveyre, intérieures – ce sont des théâtres aux lumières âpres des néons, la scène du Rond-Point où cherchent leur langue ceux qui savent qu’il suffit aussi de l’inventer pour trouver son nom –, c’est au soir, au terme d’une journée de plusieurs semaines, lever la tête quand la lumière cesse et qu’on s’allonge enfin, qu’on va l’allonger davantage en l’écrivant peut-être.




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12 mai 2015



Je n’ai jamais su le nom des arbres, ni des bêtes ni des nuages, ni des vents (sauf deux), ni des formes des colonnes dans les églises anciennes, ni des sept Muses et sont-elles sept, ni des théorèmes de géométrie, ni rien qui pourrait me permettre d’aller au milieu des vivants et me croire tel. Je sais qu’il y a des arbres pourtant, et le vent, je le sais parce que l’arbre tremble tout près, mais tout cela me dépossède davantage de mon propre nom, et l’ombre sous mes pas bascule lentement avec le soleil peu à peu tandis que je cherche, ici, immobile, ma place parmi les vivants et les bêtes qui s’approchent, sans nom mais non pas sans rage ni faim.

Je sais la vacuité de dire cela, et celle de ces pages, qui n’en sont pas, et je suis sauvé de l’orgueil : je sais que j’écris pour tuer le temps, une heure soudain ouverte entre deux incompréhensibles tâches de cette vie – de plus en plus, le site n’est plus que cette ouverture arrachée à l’incompréhensible qui a fini par former la plus large part de ma vie –, une heure donc, entre-deux ; là, l’incompréhensible se redouble : miraculeusement (sans doute un moment d’inattention de la part du réel forcené), je possède une heure à tuer et trouve une table à l’ombre, j’ouvre l’ordinateur, écris une heure des mots insensés au regard de cette vie.

C’est pour tuer le temps évidemment qu’il faut écrire, et qu’écrire aurait un sens : arracher une heure, ou deux, à l’organisation féroce du réel établi pour qu’il n’y ait aucune heure d’aucune sorte à tuer. Alors quand une heure ou deux s’ouvrent, il faut s’en emparer, exécuter aussi parfaitement que possible chaque minute – aller à l’essentiel. Mais l’essentiel est cette vacuité même – l’absence de but comme but ultime pour parer au monde comme il va, puisqu’écrire est parer au monde comme il est, comme il vient chaque jour en travers des énergies vitales.

Quand deux heures s’ouvrent, comme celles-là, j’ouvre une page et j’avance les textes impossibles où déposer ma part de vivant : nommer chaque mot puisque le vent et l’arbre restent impossibles à désigner. Cela finira par bien faire un roman, qui ne sera pas un roman. Deux heures ici, et parfois là, dix minutes suffisent pour dix lignes, et puis laisser la page battre comme une porte. Parfois, c’est cruel : au milieu de la journée, une phrase parfaite vient, ou au réveil, au milieu de la nuit aussi. Mais la page est loin. Le sommeil l’emporte, ou la journée – et quand l’heure vient, la phrase est oubliée, ce sont d’autres ; il faut accepter cela aussi ; se consoler avec le fait que cela n’a aucune importance. Aucune autre importance que d’arracher un peu de vie à soi-même.

Quand il reste du temps après ce temps arraché, je viens dans ces pages écrire. Il n’en reste pas beaucoup, et les pages de mon site sont vides. L’avantage d’un site, c’est qu’on ne voit que les pages pleines ; et pourtant, ce site est fait de plus de pages vierges que de pages écrites. Il faut me croire. Quand il reste du temps après le temps arraché au temps mort qui fait écrire (ce roman qui n’en est pas un, traversé par l’année 1792 frottée au présent), je viens ici, dans ce Carnet pour écrire les marges du temps mort.

C’est alors que faire le compte des ignorances devient salutaire. Y puiser cette force de n’appartenir qu’à elles.

Ces pages, peut-être, auraient plus de sens si je m’y rendais chaque jour et que chaque jour je vienne y écrire le jour. Et faire le compte des ignorances toujours plus grandes un jour sur l’autre. Je ne sais pas.

Perdre une heure à l’écrire me rend plus solidaire des noms des arbres, et du vent et des bêtes – cela, je le sais.




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24 avril 2015



L’attendu n’arrive pas, mais l’inattendu
Euripide

Au pied des gares, les mêmes dalles de béton uniformes et blanches, à Rennes, Bordeaux, Montpellier, Lille, Strasbourg, Tours : toutes les gares que j’ai traversées ont dans mon souvenir la même surface lisse, le même horizon propre qui nous jette dans la ville. Quand on se penchera sur notre décennie, dans cinquante ans, et qu’on regardera la manière dont on a bâti ces sas entre la gare et la ville, on hochera sans doute la tête d’incompréhension, et peut-être avec bienveillance, on pensera : ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Au contraire. On le savait parfaitement. Dans ces villes, pacifier l’espace, cela veut dire : le rendre impensable, invisible, une longue marge blanche qu’on franchirait sans la voir.

Gare Saint-Charles, non. On débarque comme en haut de la ville, et ce qu’on voit, c’est une colline qui nous surplombe. Étrange confusion des verticalités. La ville se répand au pied de nous, et jusqu’à Notre Dame de La Garde – on pourrait imaginer un pont de liane d’ici à là-bas. Il y a l’escalier monumental en pierre de Cassis. Et le ciel plus grand que la mer qu’on devine au loin, le ciel qui vient se fracasser sur les rochers de Marseilleveyre.

À Saint-Lazare, Gare de l’Est, Gare du Nord, on s’engouffre immédiatement des quais en surface aux quais en profondeur, les métros prolongent les voies rapides. Il faut faire l’apprentissage des visages par dizaines soudain proches, qui tous se fuient. Et cette couleur tranchée des gris, cette nuit aux lumières artificielles chaque jour, et deviner le temps qu’il fait aux vêtements des types. À Paris, on se fraie dans les couloirs de ces gares tentaculaires sous la ville un passage entre les publicités de plus en plus incompréhensibles et les hommes qui dorment le visage à même le sol, dans un bruit de musique tordue par la douleur.

Gare Saint-Charles, on dévale les escaliers de toute la hauteur du pays pour s’enfoncer dans le boulevard d’Athènes, et rapidement, vers Noailles à main droite – à l’embrasure des portes dès cette entrée en matière, beaucoup d’hommes immobiles : ils veillent, ils attendent, ils guettent ? Ils sont là, ce sont toujours les mêmes, on pourrait les reconnaître – depuis deux siècles au moins, ils sont là.

Les gares ne sont pas faites pour attendre : je le sais bien. Ceux qui viennent pour prendre un train l’attrapent de justesse ; ceux qui en sortent s’enfuient vite : et ceux qui errent ici ne sont pas là pour les trains. La preuve : après le dernier train, ils restent, continuent à faire ce qu’ils font toute la journée : rien. Gare de l’est, dans la salle qu’on dit d’attente, j’ai vu cet homme me demander ce que je faisais chez lui ; gare du Nord, dans un couloir, cet enfant qui écrivait son nom avec ses mains sur la paroi du mur qui était le sien ; sur les quais de la gare de Pau, je me souviens du visage de ce jeune homme, matin et soir qui venait apprendre ici à jongler – pendant dix mois, il n’aura fait aucun progrès (peut-être qu’il s’exerce encore).

Dans les gares, un jour sans nuit passe, toujours différent pourtant : à chaque geste il fait l’épreuve de son risque. Qu’il terrifie ceux qui ne sont qu’usagers du lieu est une juste chose. Les gares sont toujours pour moi des contre-mondes sans lesquels je suis incapable de voir la ville tout adossée à elles.

Des lieux de terreur, insondables, aux lois propres ; des lieux pleins de douceur, parce que posés au bout de chemins, on sait qu’on n’ira pas plus loin.

Marseille est au bout de tous les quais. Après, c’est la mer ; des bateaux viennent échouer sur ce côté du monde où nous sommes – ici, on se tient au bord d’un pli qui vient rejoindre les deux bords. La gare est l’autre nom d’un jour qui ne possèderait aucun lendemain.




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20 avril 2015


Marche dans le jour qui s’épuise. Cherche les adresses intérieures, les portes qu’il faudrait affronter à mains nues et qui ne s’ouvriront jamais. Conserve au moins pour toi les traces laissées sur les poings, et le sang perdu. Ne possède pas plus de certitudes qu’une et une seule : celle-ci : n’en posséder pas plus qu’une seule à la fois.

Par exemple : marcher dans le jour qui s’épuise pensant être celui qui marche dans la nuit qui reprend pied. Et puis l’abandonner quelque part, ici peut-être, mieux l’oublier, mieux franchir.

Passe.

Observe les ruines danser par-dessus le gouffre rien qu’en lisant le journal, ou à entendre la radio – pour mieux l’éteindre, écoute la radio chaque matin –, compte les morts qui tiennent lieu d’actualité en temps réel du réel échoué sur les plages de ce monde levé pour cela, puisqu’échouer est une façon de ne pas habiter ce monde, et de recommencer.

Recommence.

Lis dans le Château Intérieur de Thérèse d’Avila seulement le titre, et crache le cadavre d’un dieu jamais assez caché ; et dans Que Faire ? , le courage de voir le monde défait, et d’en porter sa propre charge sur les épaules ne l’allège pas, mais t’emporte.

Rêve aux jungles et aux ruines levées sur les siècles comme d’un lieu où pour mourir il faudrait au moins la force de les perdre suffisamment en soi pour les retrouver, et s’allonger sur la pierre.

Garde la colère comme un troupeau que la nuit tu lâcherais au milieu des loups par centaines.

Participe au monde suffisamment pour en changer la structure, un pas après l’autre, à l’horizon de ta marche.

Renonce à ce que tu crois, pour ne t’attacher qu’à ce que tu désires.

Choisis les morts auprès de qui vivre, et oublie les vivants si vivants d’eux-mêmes qu’ils ne savent pas qu’ils sont poussières sur chacune de leurs paroles. Souffle lentement avec le vent pour t’y confondre lentement avec le souffle et respirer la poussière qui s’éloigne.

N’éprouve aucune pitié pour ce monde de cendres ; mais reconnaissance à ceux qui donnent armes et courage pour aller.

Repose en toi les morts qui donne force de vivre encore, malgré tout.

Qu’à l’écriture ne soit attaché aucun privilège, hors celui de s’inventer autrement dans la blessure les vies imaginaires où résister au monde.

Prends les insultes et le mépris qui t’assaillent, ne les néglige pas, avale-les longuement comme de l’eau de mer, celle qui donne soif davantage, et sur les plaies réveille les blessures oubliées, qui ravive.

Marche dans le jour qui s’épuise et n’épuise rien.

Et d’autres pensées qu’en remontant la rue de Rome je formulais à voix basse, dans l’épuisement, lentement, secrètement.




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7 avril 2015



Écoute en abandon et le son et l’ombre du son dans la conque de la mer où tout plonge.

Victor Segalen

Cette pensée : qu’on ne pense pas assez à l’abandon ; on l’imagine comme renoncer au mouvement, ou plutôt se laisser emporter par sa propre faiblesse – cette image aperçue hier à l’écran, un skieur dévale la pente, poursuivie par une avalanche, il tombe, se redresse, peut repartir, regarde derrière lui, voit la furie de la neige le rejoindre, et la regarde une seconde de trop peut-être, ou est-ce la fascination plutôt que la peur, est-ce le désir subitement de se confondre avec la force de cette vitesse-là, est-ce la vérité que soudain rien ne vaut cette peine-là de fuir ce dans quoi il va depuis des années, est-ce l’héroïsme vain et grandiose des hommes dignes, il reste debout et attend que la neige l’emporte, et la neige l’emporte.

On pense trop à l’abandon comme on baisse les armes.

Il y a l’autre abandon, celui de l’acquiescement à ce vers quoi on appartient, où on relève. Cette levée en soi de cela qui est comme en dehors de nous cela qu’on choisit comme espace d’où tenir souffle, et s’il faut mourir ici, ce ne sera qu’une manière de l’avoir éprouvé en soi jusqu’à son propre terme, et l’avoir accompli. (Je pense aux premières pages de Thomas l’Obscur, j’y pense souvent : l’homme qui nage jusqu’à l’épuisement, épuisant en lui les ressources de revenir, ou plutôt aller jusqu’au point où il pourra revenir, ce point-là d’extrême limite du possible, et pas au-delà, au-delà est l’orgueil de la mort, quand la vie est le seul critère de la mort, ce qui rend la mort impossible, qu’elle revient à d’autres, toujours à d’autres, jamais à soi).

Il y a l’abandon comme soudain on dirait que la mer est de soi son propre prolongement, ou la terre où avancer son corps et basculer dans la fatigue dans l’impression qu’elle roule sous les pas qui la repoussent derrière soi, ou comme dans le ciel, on voit le ciel décroître ; il y a l’abandon quand dans la foule la foule est ce qui en soi est l’expression souveraine de l’organisation féroce du réel contre ceux qui veulent lui imposer les règles imaginaires qui nous broient (oui, le réel est de gauche seul) – la forme des mains calleuses qui se lèvent, et les cris dans les gorges prises, qui se dressent au-dessus de nous, soudain nous.

Cette image : une échelle qui plonge dans la mer. Évidemment, je sais bien que c’est pour sortir de l’eau, et aider à remonter à la surface ; mais puisque je la regarde depuis le bord, je la vois qui descend jusqu’au fond de l’eau, et qui appelle. Je pense à un texte de Segalen sur la marche en montagne, et comme basculer invente le réel parce qu’il est le franchissement même : franchissement qui est pour moi le sens d’écrire et celui de vivre lié l’un à l’autre sans quoi il n’y a ni l’un ni l’autre ; et dans l’amour, ce qui relève de l’un et de l’autre, quand franchir est l’invention de chaque jour peut-être.

Même, si la route n’était point la route, c’est-à-dire impérieusement tendue vers ce point imaginaire, — hors des monts et des ravins, — l’autre but, volontiers je me retournerais vers la hauteur d’où je dévale pour escalader à rebours et regagner le col. Le dévers a compensé et mis en valeur balancée la puissance montante de l’avers, et démontré surtout l’incomparable harmonie, la plénitude, l’inouï de ce moment fait de contraires, le premier regard par-dessus le col.

Cette autre image : un arbre qui plonge lui aussi, mais loin dans la terre et loin dans le ciel, et loin autour de soi dans les collines, jusqu’à sembler nous envelopper, mais vers le sommet du ciel, et sans cesse, recommencer de plonger.

Abandonne-toi, non pour renoncer en vertu des forces qui te submergent et devant lesquels tu es trop faible, mais parce que ces forces sont les tiennes et qu’elles te soulèvent, et qu’elles sont ta façon d’échapper aux contours de ton seul corps, d’être cela qui respire autour de toi et regarde et lève les mains et crie dans mille souffles, ce que tu ne seras pas, mais où tu plonges, comme un seul homme – cette pensée, et puis rapidement, d’autres, plus sûres d’elles-mêmes, plus faciles à mémoriser et à écrire, ces pensées qu’il faut abandonner pour mieux plonger ailleurs encore.



arnaud maïsetti | carnets

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