JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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15 juillet 2018

Il faudrait sans doute en finir – par exemple et pour commencer avec les sens uniques, et tout ce que le sens peut unifier, avec les panneaux à l’entrée des villes interdites, et avec les villes, leurs Palais et leurs Papes : et garder quelques murs pour la seule raison qu’on pourrait avoir besoin d’eux quand il s’agira de les faire tomber ?

Il faudrait sur un coup de tête essayer de trouver comment faire de ce monde quelque chose de possible : on accumule les critiques (le mot ment : c’est davantage des contre-propositions qui délirent la vie seule possible), on arrache dans la nuit les mots qui diraient le jour, on avale lentement les couleuvres, on n’a pas renoncé pourtant, on n’a pas renoncé.

Il faudrait des combats plus féroces que Batman contre Robespierre. Et il faudrait, sur tout cela, l’allure du garçon qui passe entre les passants et les mailles du filet, le regard posé devant lui comme un oui fatigué et vengeur qui porterait du non la tranquille douceur, l’intraitable terreur : il faudrait la vengeance et ne plus débattre que des formes de vie à jeter sur nous.




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11 juillet 2018

« … arrêter l’héritage du malheur. C’est ce qui advient au cœur de ce mystère de la représentation hors temps. Communauté convergente vers le centre du sens et réouverture de toutes les alternatives politiques. »

O. P. (éditorial du programme du 72e festival d’Avignon)


Nous sommes ainsi accueillis par le directeur du lieu : un édito au joli titre – « singularités » – et ce pluriel de bon aloi qui devrait réconcilier tous ceux qui revendiquent la singularité et en même temps sa pluralité. De bon aloi : comment ne pas être d’accord quand tel paragraphe récuse le credo « il n’y a pas d’alternative » (économique) pour revendiquer l’alternative de « la culture et [de] l’éducation » ? Même les économistes libéraux réunis en grande pompe à l’université d’Aix-Marseille – accueillis au théâtre Antoine-Vitez – ces jours derniers (en même temps que s’ouvrait le festival : quelle coïncidence) sont d’accord. C’est dire.

Puis, on rêve un peu ; peut-être est-ce à cela que sert un édito comme celui-là : on rêve devant les formules (« atteindre la fraicheur de l’espoir », « désirer la connaissance plus que la possession, l’éblouissement plus que la prédation »), et au milieu des rêveries ainsi stérilement de bon aloi, on s’arrête devant une autre formule :

« … arrêter l’héritage du malheur. C’est ce qui advient au cœur de ce mystère de la représentation hors temps. Communauté convergente vers le centre du sens et réouverture de toutes les alternatives politiques. »

Et on songe (moins assoupi) à des alternatives, puisqu’on nous y invite : devant les représentations hors-temps, on penserait plutôt à des travaux qui prendraient à bras le corps la conjoncture ; face à la communauté convergente, on imaginerait plutôt des divergences fécondes et hostiles ; et contre le centre du sens, on désirerait plutôt des puissances dispersant les centres (qui nous gouvernent) et au lieu d’un sens singulier, plutôt des déflagrations aberrante d’intensité qui danseraient sur la crête des décentrements du monde. (« Au centre rien ne bouge jamais » (H. Müller))

On tombe sur cette autre rêverie, vers la fin :

« Le collectif est une transcendance en soi et écouter son silence dans le noir de la salle nous permet d’en renouveler l’expérience ».

Permettons de proposer humblement cette alternative (économico-politique) : le collectif est une immanence et taire le silence en hurlant dans le jour de la ville nous permet de fabriquer des expériences inconnues. Simple proposition. Parmi d’autres (alternatives).

Fin de la rêverie : « Nous avons l’espoir d’un changement de genre politique ». Soyons honnête : le fascisme porte aussi un tel espoir. Doit-il être chanté et célébré sous prétexte qu’il est aussi une alternative ? Du risque de laisser suspendue l’alternative, et de laisser infiniment ouvert le champ des possibles. Le théâtre n’est-il pas aussi l’expérience radicale de propositions qui prennent le risque de poser des corps et des mots sur des mondes ? Et pour certains d’entre eux, d’oser le courage de choisir tel monde au détriment de tel autre ?

L’édito s’achève sur une autre formule rêveusement déposée : "conserver l’ivresse du possible". Devant quelques verres à demi pleins de folie, cher directeur du lieu et du temps, et à demi vides d’espoir, le collectif de l’Insensé boira à l’ivresse inassoiffée, et à l’impossible.




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11 juillet 2018


Nous n’avons ici, dit-elle, qu’un soleil par mois, et pour peu de temps. On se frotte les yeux des jours en avance. Mais en vain. Temps inexorable. Soleil n’arrive qu’en son heure. Ensuite on a un monde de choses à faire, tant qu’il y a de la clarté, si bien qu’on a à peine le temps de se regarder un peu. La contrariété, pour nous, dans la nuit, c’est quand il faut travailler, et il le faut.

H. Michaux, Je vous écris d’un pays lointain

Plein ciel sur Avignon de nouveau – au pied de l’été donc, comme chaque fois que le ciel commence à brûler, se retrouver ici (saluer l’arbre : il est mort). Oui, au pied des murailles, chercher encore et toujours l’allégorie ne mène à rien, ou alors à une autre salle de spectacle où il faudra encore et toujours attendre tout, le ravage indiscutable ou rien. Et si c’est souvent rien, c’est aussi au prix du tout qu’on exige. Au pied du mur de l’Année, dans le pli sec et chaud des mois, se tenir là pour trouver des questions, et les brûler en les écrivant.

Comité d’accueil : la ville est vide – les festivaliers ne sont pas encore là, ce vendredi 6, mais le centre déjà fermé par de lourdes barrières ; les hommes en armes la parcourent. Devant le lycée Aubanel où j’attends, je les verrai passer, uniformes de combat, fusil d’assaut au poing, l’Histoire en marche, vers où ?

Les places sont vides.

Les rues sont vides.

L’appel de la forêt est peu audible. Je rêve à des impasses de la Jungle, à des boulevard du Fleuve. À des avenues du Désert. Le puissant spectacle Milo Rau que je traine avec moi jusqu’à la voiture, j’y pense comme à une fatigue qu’il ne faut pas abandonner, je grave des phrases et des images en moi, et cherche des forces, et mieux voir, et mieux comprendre ce que je ne comprendrai jamais.

Le ciel tombe sur Avignon quand je repars et que le festival commence. Les trompettes sonnent : les hommes et les femmes vont rejoindre la Cour d’Honneur et ses Tragédies stériles, ses grands coups assénés sur le crâne, de la Culture pour qu’on la vénère ; sans rien voir là-bas, je sais ce que je rate : les joliesses qui impressionnent, les larmes qui tombent comme des coups, les phrases qu’on crient pour ne pas qu’on les entende. Le soleil qui s’écrase sur le Palais témoigne que rien n’aura lieu. Que l’égarement, les troubles qui rendront le monde à sa blessure ne relève d’aucune cérémonie, plutôt d’un travail qui nous arrache à ce monde pour qu’on puisse se jeter sur lui, le corps neuf et plus brutal encore le désir. Je ne vais au théâtre que pour en sortir : c’est toujours la pensée, obsédante, qui me vient, et qui brûle davantage dans Avignon l’été, quand la nuit vient, et jamais le jour.




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5 juillet 2018


Marcher sur les deux rives d’une rivière.

Marcher sur les deux rives d’une rivière est un exercice pénible.
Assez souvent l’on voit ainsi un homme (étudiant en magie) remonter un fleuve, marchant sur l’une et l’autre rive à la fois : fort préoccupé, il ne nous voit pas. Car ce qu’il réalise est délicat et ne souffre aucune distraction. Il se retrouverait bien vite, seul, sur une rive, et quelle honte alors !

Michaux, Au pays de la magie


Maude Audet, Galloway Road


Toute cette vie serait décidément une sorte de chemin escarpé vers le ciel qui toujours reculerait à mesure que la fatigue nous emportait, nous et nos pensées. Les hommes travailleraient, et les femmes jusqu’à mourir, le soir, de fatigue ou d’ennui – le monde n’appellerait qu’à cela, le corps plierait : on reconnaîtrait le corps ainsi, cette chose qui pliait sous le travail jusqu’au soir. Le chemin se viderait de tout notre sang : marcher sur lui dirait : il existe ; et nous ? En regard nous ne serions plus qu’un regard, lentement adressé au vide de nos pensées, aux yeux tombant sur elles comme des soldats au front.

Les nouvelles du jour n’ont aucun sens : elles disent le monde comme il va, alors qu’il s’enfonce. Il n’y aurait qu’une attitude possible : partir quelque part où il ne serait pas — et cette attitude est la plus lâche. Resterait l’impossible : rester ici emporté par ce monde et cherchant autant que faire se peut à le dévier : faire se peut exige toute la force du monde et on ne possède que la nôtre, la nôtre et celle d’ami•es qui sont aussi des ami•es de la fatigue et du chemin perdu.

Dans la nuit, il n’y a plus rien que soi-même et les cris des jours égarés. Il faudrait parler dans la bouche de ces cris. Relire Rimbaud encore, suivre l’enfance les routes qui mènent aux fleuves, au désert. La soif : habiter cette soif-là. Dans la nuit, il fait si chaud qu’il est impossible de trouver le sommeil avant l’épuisement. Les rêves, ces nuits, possèdent de la chaleur l’étouffement et la langueur : une autre ruse de l’Histoire pour qu’on l’oublie. Au réveil, les crampes au mollet nous jettent dans le jour brutalement : l’Histoire ne nous oublie pas.

Il y a partout qui s’effacent de nous sous les coups de l’époque des tristesses et qui deviennent, quand elles tombent à nos pieds, des colères.

Remonter le fil d’informations comme on recueillerait les insultes : chaque jour, des dizaines. On les reçoit au visage. Quand on regarde la mer, le matin, l’impression que tout recommence, que tout pourrait recommencer ; il suffirait d’un regard, et d’y croire. Et immédiatement après : non, les croyances endorment, et les regards trompent. On lève les yeux vers la ville : là qu’est le combat, et les défaites n’attendent que les émeutes qui les renverseraient.

Quand on marche comme moi en plein soleil de midi, on sait bien qu’on paiera cette erreur le lendemain, les rougeurs sur le corps et l’épuisement, la soif : on fait cette erreur pour l’odeur des plantes et la couleur du ciel, la solitude qui donne les forces, la vue sur la ville d’en haut quand on la domine vers Marseilleveyre, que tout paraît possible, par exemple de sauter pieds joints sur elle en hurlant.

Il y a, près de Caillelongue, un champs de bois mort. Rêver longuement devant ce cimetière. Se demander si c’est le feu qui a terrassé cette terre, ou si le bois est mort de sa belle vie de bois, de vieux bois mort d’avoir vécu ici trop longtemps. Le bois repose, le corps éventré aux quatre vents : mémoire perdue des bois. Sagesse invincible des bois. Désespoir des bois tendus vers ce qui ne les rejoindra jamais. Prières des bois morts près de Caillelongue : et leçons inouïes données à quelques passants qui passent sans rien retenir – ou alors une image, comme on arrache une mauvaise herbe.

La terre s’arrête toujours à l’endroit où s’arrête aussi la mer. Dans la lutte, qui échoue sur l’autre ? Et qui mord ? Qui renoncera le premier ?

Les nuages qui refusent de s’estomper tout à fait : je les regarde avec tendresse, comme des frères, comme des témoins d’un crime que partout le ciel commet en notre nom.

Dans l’anfractuosité de l’époque, se frayer un passage ne sauve pas du passage ou de l’époque : ne s’abriter de rien, au contraire, chercher à s’exposer pour mieux peut-être recevoir de la lumière la brûlure qui rendra la mer plus douloureuse, plus désirable aussi le vent, et plus terribles les caresses des années à venir, les plus belles puisqu’elles tomberont sous nos coups.




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29 juin 2018


c’est pour dire que ce n’est rien, la vie
voilà donc les Saisons

Rimb.
(rature dans le brouillon de Ô saisons, ô châteaux…)

Elliott Smith, In the lost and found


Passés sur moi d’un souffle la journée de Bloom et le vingt-et-un juin, passés sur moi tous ces jours ensemble, la bascule du printemps et les premières chaleurs, ce moment où tout surgit et s’écroule bientôt, les saisons qui emportent, les insultes des pouvoirs, les émeutes qui s’effondrent, la possibilité de l’histoire encore écartée et les tristesses des fins, confondues avec celles des joies, celles de l’année au milieu de l’année, les cris des enfants dans l’école qui nomment ce vendredi où tout s’achève et tout commence enfin, oui, dans les cris et les courses éparpillés, et moi au milieu de ces commencements et de ces fins, je n’aurais eu le temps de rien, ni écrire ni prendre soin de ne pas écrire, j’aurais été balloté d’un jour à l’autre, m’effondrant dans les nuits semblables, allant d’un soir à l’autre pour leur survivre, j’aurais été comme cette ruine croisée quelque part – peut-être en train de s’effondrer, peut-être en train d’être bâtie, et je serai allé ainsi, prenant un jour après l’autre ce mois de juin comme une seule phrase qui ne finira jamais sauf à l’interrompre brutalement par exemple en écrivant que

Garder le silence comme un troupeau ; garder le silence comme un secret : garder le silence comme un otage surtout – j’aurais été troupeau qu’on mène aveuglement, et secret et otage : j’aurais été tout entier silence ; pas un jour sans écrire, paraît-il : pas un jour, donc, de traversé vraiment ; seulement des nuits où je me serai écroulé pour prendre la force d’en rejoindre d’autres.

Pour me souvenir des jours, je regarde les images prises : elles sont rares. Elles disent toutes cela : que je ne fais que passer, de Marseille à Aix, de l’université à la ville, et de la ville à ce qui la récuse, elles disent que je reviendrai peut-être ; je ne reviens pas. Sur l’une d’elles, dans une salle de classe abandonnée, deux chaises font face. Je ne retiens pas cette image ici. Elle dit trop ce qui manque, ce qui creuse, ce qui appelle à être renversé.

L"image que je garde : ces lignes dans le ciel qui se croisent ; qui lancent des directions ; le soleil en travers de la gorge ; quelques éclats qui font croire que quelque chose est possible — je sais bien que ce silence porte en lui sa vitalité essentielle aussi, sa joie pure d’être livré au monde, à l’enfance ; je sais bien que ce silence appelle aussi. Je sais bien qu’après le livre, il ne peut y avoir que le silence, comme après la marée descendante, l’estran remué de poissons morts, et qu’il faut que la marée remonte, et qu’elle emporte. Ce matin, malgré moi, ai repris le vieux récit abandonné des vies de Rimb. Douze pages d’une seule haleine, et qu’elles tenaient droite quand à la fin j’ai voulu les saisir et secouer ; quelque chose de la vie peut-être ici, une vie seconde qui double la première pour la relancer ? Je ne sais pas ; je regarde les lignes lancées au-dessus de toute cette vie passée, qui s’élance, qui ne cesse pas de se jeter sur moi.




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4 juin 2018


Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

Rimb. « Départ » (Illuminations)



Que les départs portent toujours l’assez vu des poèmes anciens : c’était la pensée, au départ de Marseille, vers tous les suds possibles. C’était la pensée, vendredi, de tous les départs devant toutes les Notre-Dame du monde, et tous les ports de tous les désespoirs. La pensée était aussi pour un autre mois de juin : sur les docks ici-même où j’attendais d’embarquer, attendaient autrefois d’embarquer deux jeunes hommes – Conrad avait 18 ans, et Rimbaud 21 ans, quand juin tombait comme du plomb sur Marseille et sur 1875 endormi. Peut-être se sont-ils croisés, Conrad et Rimbaud, le désespoir et le plomb, ce mois de juin – et ce peut-être à peine formulé devient une certitude qui fait tenir le monde droit et vivant : bien sûr qu’ils sont croisés, et parlés – sinon, comment croire ce monde possible et vivable –, et qu’ils ont échangé les cigarettes, l’alcool et les mots qu’il fallait pour dire le désespoir, 1875, et toutes les autres années à venir, les ténèbres au cœur desquels il n’y avait plus qu’à aller désormais, armés du seul désespoir face à quoi tenir bon. Et dans le désespoir de notre époque, cette pensée s’ajustait soudain, s’accrochait à chaque image. Sous le vent qui se levait, le bateau s’éloignerait dans ces pensées.

Bastia viendrait avec le jour, samedi, la ville levée dans le ciel avec la même évidence que le soleil : c’était Bastia. Le bateau s’échouait soudain dans un port sans attache avec rien. La ville aussi s’enroulait dans des rues perdues, reliées entre elles par une vague promesse d’appartenir au même horizon qui reculait avec les vagues. Je marchais dans ces rues seulement pour épuiser les heures, et atteindre midi, le juste. Dans cette ville, on levait des statues pour un Empereur français et des églises pour des saintes d’ici, on creusait des citadelles dans la roche, pour quel ennemi, quelle peur, quel orgueil ? Il fallait se perdre longtemps dans ces rues pour comprendre : ici, il n’y avait rien à faire que se perdre, pour finir échouer dans un port comme un bateau, une fatigue, ou le reste de vent de Marseille perdu ici. La route vers Porto-Vecchio, entre la montagne et la mer n’aurait rien d’inoubliable : seulement une longue descente, comme une trachée construite dans le corps d’un pays pour que l’horizon passe, dimanche.

C’est une autre route qui conduit vers Zonza, lundi – elle serpente autour d’elle-même, suivant des lois inconnues, aberrantes, essentielles. Autour de ces routes serpentent les brumes et les forêts – vertige redoublée, écœurement. Au milieu du chemin comme en travers de la gorge, l’Ospedale, son barrage, donne une leçon comme on pose une énigme. En amont, les pierres en blocs ramassées ; en aval, le lac rasé par le vent d’est. Au milieu la route. Leçon politique, amoureuse, intime, esthétique ou théâtrale : qu’entre la soif et la plénitude, il y a toujours ce qui suture et déchire, la route qui relie et sépare ; qu’entre la sécheresse et la noyade, il y a toujours la vitesse des choses qui les écarte et éloigne les directions. Qu’entre les autres et le monde, il y a toujours la possibilité d’appartenir à l’un et à l’autre, et la solitude qui fraie.

A la fin du trajet – on compte ici en heures de route, non pas en kilomètres –, le sommet de la montagne (ce n’est pas vraiment le sommet, et ce n’est pas vraiment une montagne). Personne ne connaît plus les secrets des sources et des chemins qui s’enfoncent dans d’autres chemins qui s’enfoncent dans d’autres chemins, personne ne sait vers où ces chemins vont, ni pourquoi ils allaient, ni quelle soif les sources étanchaient, personne ne sait plus le nom du dernier vieil homme qui savait tous ces secrets. En bas de la route, celui-ci pointait autrefois son doigt vers les pierres dans la montagne et disait doucement un mot inouï, c’était le nom du lieu là-haut, que j’atteins. Les pierres étaient des bergeries, et ces bergeries sont de nouveau des pierres, maintenant, pour toujours. Les enclos existent encore ; les bêtes ont rejoint le vieil homme et ses enfants. Sur la porte d’une des bergeries, il y a les initiales de chaque enfant de ces enfants, et leurs enfants : il y a mes initiales, cachées quelque part sous le bois vermoulu, et désormais les initiales de mon enfant, gravées de ma main. Une porte de bergerie devenue des pierres perdues dans la montage où s’écrivent sur un siècle des noms, est-cela, l’origine ?

Il y a, en face de la bergerie, un arbre planté dans la terre, qui touche le ciel. Est-cela, le contraire de l’origine ?




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30 mai 2018



— Ciel tragique. — Épithète d’un ordre abstrait appliqué à un être matériel.
— L’homme boit la lumière avec l’atmosphère. Ainsi le peuple a raison de dire que l’air de la nuit est malsain pour le travail.
— Le peuple est adorateur-né du feu. Feux d’artifice, incendies, incendiaires.
— Si l’on suppose un adorateur-né du feu, un Parsis-né, on peut créer une nouvelle…
— Les méprises relatives aux visages sont le résultat de l’éclipse de l’image réelle par l’hallucination qui en tire sa naissance.
— Connais donc les jouissances d’une vie âpre, et prie, prie sans cesse. La prière est réservoir de force. (Autel de la volonté. — Dynamique morale. — La Sorcellerie des Sacrements. — Hygiène de l’âme.)
— La Musique creuse le ciel.

Baudelaire, Fusées

Anthony and The Johnsons, Bird Gerhl

I’m gonna be born
Gonna be born
Into soon the sky


C’est dimanche soir quelque part dans le ciel où l’indifférence du jour est la plus grande. On jette un regard au ciel depuis la corniche comme on jetterait une pièce dans une fontaine, comme on jetterait son corps dans la mer, dans le fleuve, dans tout ce qui transforme de la vie en oubli, comme tout ce qui serait le contraire du net, ou qui le rejoint peut-être : oubli du corps et des jours, des ciels qui sont l’indifférence du ciel.

Dans le ciel, il n’y a rien que du ciel, c’est ce qui rassure et console.

Dans la ville au contraire, il n’y a rien qui soit vivable, rien qui ne soit fait pour nous. Quand on s’en empare, la seule réponse du monde est l’envoi des forces de l’ordre, les grenades de désencerclement mental – pas seulement mental –, les nasses. On est nassé dans ce réel comme en nous même.

Dimanche, dehors, le temps pourtant pouvait s’arrêter. Le temps reprendrait, terriblement linéaire dans sa ténacité à faire se succéder une minute après une autre minute pendant des heures et des siècles. Cela aussi est à briser, cela d’abord : redonner d’autres ordres au temps est la tâche première des révolutions qui libèrent.

Lundi, je passe la matinée à réparer le site : erreur de mise à jour. Dans ma peine, je pense à la fatalité de l’expression – « erreur de mise à jour ». C’est toujours un miracle, ou un malentendu – quelle différence ? – quand tout se passe parfaitement. Je reste songeur plusieurs heures, dans cette mise à nuit, cette nocturne qui défile immobile sur l’écran, et acharné à trouver une solution, je regarde le jour passer sur moi comme une charge de cavalerie bien ordonnée (j’installe et désinstalle le fichier tmp sur le ftp directement). Choses étranges et incompréhensible : cela finirait par fonctionner. La mise à jour se fera vers midi. Chaque jour, le monde se met à jour, et rien ne change évidemment : des failles de sécurité sont malheureusement résolues. C’est à cela qu’on reconnaît notre monde : ses mises à jour ne visent que des failles de sécurité qui nous font apparaître sa vulnérabilité au moment où il devient plus invulnérable encore. Il faudrait écrire l’éloge de la vulnérabilité. La mise à jour semble fonctionner, je crois. Je n’ose entrer dans le code.

Je pense à la phrase entendue la semaine dernière à Cerisy : le véritable auteur d’un texte sur le net, ce n’est pas celui qui a écrit les mots, mais celui qui a écrit le processeur. J’ai composé les lignes de code du site : mais un soupçon demeure : n’est-ce pas le site l’auteur de mes mots ?

(Le concepteur du pinceau de Michel-Ange reste anonyme, enterré dans la fosse commune sans doute.)

L’auteur du ciel, c’est nous ? On s’arrête sur le trottoir au milieu de la circulation dense du dimanche soir, on baisse la vitre, tend les mains, prend la photo (mais à qui ?), et on repart ; je regarde l’écran, la lumière est si différente. Dehors, c’est Turner, c’est Whistler : ce n’est pas cette trouée numérique de noir et de blanc, c’est la nuance même, c’est la perspective et c’est l’horizon changeant à chaque seconde, c’est le ciel d’un dimanche possible qui dit le dimanche et le soir de tous les jours, c’est Marseille pas encore étoilé au-dessus de nous et la loi morale en nous de n’y déposer aucune morale.

Dans les jours tristes qui sont les nôtres et qui défont les uns après les autres les jours auxquels nous tenons, on trouve à chaque colère des raisons de défaire le monde au nom des jours et de faire en eux la raison de les combattre : dans les jours noirs, on cherche les images qui les désigneront, pourront nommer la colère et la tristesse. Par exemple cette image. Il faut imaginer le bruit autour des voitures et des foules, et le silence partout du monde quand on voudrait hurler sur lui, et le silence partout en nous quand on nous dit, avec le vocabulaire froid et technique que c’est comme ça ; toute cette musique de ténèbres. Ténèbres tous ces jours réunis en nous, ramassées en une image sur nous prêt à fondre sur la réalité.

Derrière le ciel, et le jour, on ne saura peut-être jamais les horizons, on avance vers le jour pour ce peut-être qui saura faire des ténèbres l’image d’un monde enfin englouti qui ce dimanche me cerne de toutes parts.




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24 mai 2018


(vo-ia-j’  ; quelques-uns disent voi-iaj’  ; au XVIIe siècle, plusieurs prononçaient veage, ce qui est condamné par Vaugelas et par Chifflet, Gramm. p. 201) s. m.

1.Chemin qu’on fait pour aller d’un lieu à un autre lieu qui est éloigné.
2. Terme de marine. Campagne, navigation plus ou moins longue.
3. Relation des événements d’un voyage (on met une majuscule). Ces Voyages sont fort intéressants à lire.
4. Allée et venue d’un lieu à un autre.
5. Course, commission d’un homme de peine.


Entre les lignes, c’est le livre que j’ai posé auprès de moi et que je n’ouvrirai que ce soir, cinq jours après. On a souvent besoin de tels alliés quand on s’engouffre dans un couloir sombre, ou des tunnels de soirs loin ; on a souvent besoin de les savoir auprès, de se brancher à des énergies qu’on sait, d’instinct, vitales, où puiser les forces. J’écrirai dans le lent coulissement du dehors ce lundi-là auprès de ce livre, cherchant le trajet de lignes féroces que le net sait lancer comme autant de douleurs, de terreurs et de beautés qui disent la peine de vivre et sa sauvage nécessité.

Ligne après ligne, donc, arrêt après arrêt, j’écris les lignes, reprends mes notes sur les lignes, prolongent des lignes : cherchent les mots pour mieux nommer le net et dans le net ce que j’y cherche, peut-être ce qui fait ligne, ce qui dans les lignes fraie. Des lignes comme autant de coups qu’il faudrait asséner au monde, ce monde-ci, et comme il n’y a qu’un monde : mais il n’y a pas assez de lignes peut-être. Le train continue.

Évreux Normandie alors est un point sur la ligne : sur l’image, un homme attend qu’Évreux Normandie cesse. Il cesse dès que je ne vois plus l’homme qui attend.

J’aurai ensuite vu le fameux banc de la gare de Bernay.

Et la glorieuse cathédrale de Lisieux, crâneuse au sommet de la colline, crâne enfermant quelles mémoires, et quels oublis, quelles poussières ? La tour, tout à côté, qui la défie dans sa laideur contemporaine, m’attendrit davantage, pas autant que les lignes qui par-dessus moi tissent les lignes de fuite.

Caen est une question de temps : une question qu’on n’ose plus poser quand on voyage dix heures, et qu’une heure est mille heures, et qu’il faudrait arriver maintenant, mais quand, ce n’est plus la question, la fatigue est posée sur mon corps et ne me quittera pas de la semaine ; une jeune fille pleure derrière moi et je n’oserai pas me retourner : lâcheté ou pudeur ; et comment écrire une ligne pendant les larmes ?

Bayeux tisse derrière la vitre d’autres lignes qui auront fini par tisser la splendeur des tapisseries des Pénélopes impatientes ; suis-je, de Pénélope, son impatience, ou son attente ? Ou l’un de ses fils qu’elle pourrait trancher si elle l’osait, si elle savait. La fille est descendue le visage ravagé.

Cerisy soudain. Le château, et au-dedans, ses fantômes. Des universitaires, penseurs, manifestant le talent de penser et de le dire, et de l’écrire, se sont, un siècle presque, retrouvé là au printemps pour parler et prononcer les mots de la pensée ; je pense aux larmes et aux lignes, je pense à tout ce que la fatigue me fait penser et la lumière tombe.

Je m’accablerai de fatigue ici, dedans, là, sans rien voir de toute la nuit la façade des écuries qui veillera peut-être sur moi et les fantômes des chevaux hurlant dans la nuit.

La nuit, le matin : deuxième jour.

En se retournant, on voit bien que rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venu (je ne suis jamais venu ici).

D’ailleurs, en se décalant légèrement, on peut presque percevoir la calèche sur le point de.

Un étang donne toujours l’impression du mot étang, et des poèmes de l’étang, ce qui est dans l’infini présent qui participe au temps perdu des enfances, du bruit de l’eau frappé sur lui. « − Sourds, étang, − Écume, roule sur le pont, et par dessus les bois ; − draps noirs et orgues, − éclairs et tonnerres − montez et roulez ; − Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges. »

Déjà les premières paroles, déjà la joie d’entendre ce que la pensée permet quand elle se donne, avec fragilité et dans l’effort d’aller au plus juste, de poser les mots comme on met un pied devant l’autre dans l’obscur paralysant des choses, de se dégager des pesanteurs comme on écarte les corps morts d’une fosse pour trouver de l’air.

Nous serons là pour parler de quoi, au juste ? De l’art et des réseaux ? Ou de la possibilité d’être ensemble à se dégager des pesanteurs du monde pour penser plus justement le monde qui nous entoure, nous cerne et nous habite, qu’on habite peut-être aussi, songeant aux moyens de l’étendre, de le creuser, de le rendre autre ?

Et dehors, l’indifférence des choses vivantes rassure, remet chaque parole à la place qu’il lui revient : avec la terre, et mêlée à la certitude que rien ne sera certain, ni la couleur du ciel ni le destin des émeutes.

Le colloque pendant cette semaine dira cela : qu’on est autour des choses comme de la parole, moins pour atteindre le centre que pour dessiner des cercles qui rendraient visible notre présence parmi les choses et possible la reconfiguration de ce réel.

Dans ce temps étrange des paroles prononcées et des échanges, s’ajoutera la connexion capricieuse d’un lieu fait pour le retrait, tandis qu’il ne cesse d’appeler à la jonction : c’est l’un des paradoxes joyeux de ce moment.

Tomber sur soi-même dans Google Street View, et que le plus étrange n’était même pas cette idée, ni soi-même, mais le verbe tomber : et ce dont il témoignait, de chute infinie vers ce qui nous conduit vers nous en nous arrachant de nous.

Image d’un lieu où la parole se prend, se donne ; en son absence : image du lieu sans âge qui relève des paroles à venir.

Quand on se retourne, tout est à la même place, et tant de choses déplacées par désir qu’il faudra déplacer dans le geste concret de s’emparer des choses et du monde.

Plusieurs jours passent ; la chambre ouverte sur le dehors est une autre image possible de ce qui passe et tombe et se déplace dans l’immobile.

Je jette un regard derrière mon épaule sur ce qui vient de passer, et m’engouffre dans le jour pour une interminable route vers Tours, pour laquelle j’emprunterai trois voitures et autant de compagnons de route — dehors, le ciel se lèvera tranquillement jusqu’à cinq heures du soir.

Enfin à Tours où j’écris, ce tableau du Machu Picchu m’accueille, je dépose les affaires et cours trouver un peu d’air où écrire tous ces jours sur le site délaissé ces mêmes jours, mais comment trouver les mots ?




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18 mai 2018


— Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

Rimb., « Veillées », III (Illuminations)


Chad Lawson, Nocturne in A Minor


Leçons des jours sans lumière : même dans ces jours, la terre continue de vibrer à sa manière, terrible et efficace, d’un bout à l’autre d’une galaxie dont nous ignorons tout, si ce n’est qu’on est pris en elle dans l’ignorance. Le monde comme une courbe légère et inarticulée dans le destin des choses sans avenir. Le monde comme se pencher dans le vide en calculant la profondeur, sans voir qu’on tombe aussi. Le monde comme une comparaison impossible. Le monde, comme un mot qui ne dirait rien de lui : au réveil, les images étaient précises pourtant.

On a fait dans la chambre plusieurs trous pour laisser l’air passer plus facilement. L’habitacle d’une vie est à l’image de nous-mêmes : il faut les percer de part en part pour qu’un souffle passe de l’extérieur et rendre l’intérieur vivable. J’ai regardé longuement ce matin l’un des trous – une aération ingénieuse fait de mille trous. On voit le dehors depuis le dedans. Ce n’est pas une fenêtre, on ne me voit pas du dehors. On voit la lumière se décomposer pour aller dans la chambre et sortir par l’autre trou. En faisant le trou, ils ont failli percer une poutre cachée dans le mur, entre deux pierres tassées sous la poussière. Image encore, mais de quoi ? Moi je regarde la lumière passer comme des manifestants sur l’état invivable du monde.

Le monde, j’apprends que dans les câbles sous-marins grâce auxquels je le reçois, est traversé de lumière capable d’en faire le tour sept fois en une seconde. C’est évidemment inimaginable : restez sans respiration une seconde, et vous ne pourrez pas compter jusqu’à sept. Le monde vient, pourtant, à la surface de l’écran qui vient le recueillir, et qu’il faudrait insulter. L’insulter sur l’écran ne suffit pas : il faudrait dans la rue qu’on soit davantage que le monde entier pour cela.

Leçons des jours passés : aucune vraiment. J’ai marché dans Rome comme si c’était possible, de marcher dans Rome – comme un voleur –, et j’ai regardé les statues, en songeant à d’autres, enfermées dans les sous-sols du Louvre, c’était dimanche ; lundi, j’ai travaillé le matin sous la pluie de Marseille et répondu à mille mails inutiles l’après-midi ; mercredi, j’ai roulé jusqu’à Aix et roulé jusqu’à Marseille, comme un boulier ; mercredi, j’ai fui les hurlements des perceuses et des pierres massacrées sous la poussière en trouvant refuge dans un café près de la mer, sous la pluie encore, qui tombait comme des rêves ou des corps dont je lirai les noms le soir, abattus par des snipers à deux cent mètres parce qu’ils réclamaient de vivre ; jeudi, j’ai écrit, longuement, sur un spectacle dont j’avais à peu près tout oublié, sauf l’émotion qui le suivait, et le soir j’ai bu du vin syrien avec des camarades ; vendredi : j’ai soufflé longtemps dans une machine, le médecin m’a montré des graphiques, a posé le nom d’une maladie d’enfance dont je pensais mon corps quitte, et j’ai vu ma peau réagir à des tests comme un révélateur, j’ai conduit dans Saint-Barnabé en pensant à Alix Cléo Roubaud, et j’ai regardé la mer comme s’il y avait une leçon à tirer de tous ces jours ensemble qui retardent les révolutions.




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4 mai 2018


La pensée poétique [...] est l’ennemie de la patine et elle est perpétuellement en garde contre tout ce qui peut brûler de l’appréhender : c’est en cela qu’elle se distingue, par essence, de la pensée ordinaire. Pour rester ce qu’elle doit être, conductrice d’électricité mentale, il faut avant tout qu’elle se charge en milieu isolé.

André Breton, Arcane 17, 1945

Bob Dylan, Visions Of Johanna (Belfast 6 May 66)


Dans les cafés et dans les bars, dans les rues et partout je vais toujours à la recherche d’une prise pour me brancher : je rentre dans les cafés et toujours je demande : « vous avez une prise où je pourrais me brancher ? » Souvent on me dit non, on me regarde de travers, on cherche à savoir si je vais consommer, je dis oui, que je vais prendre un café (s’il vous plaît, et je regarde le prix, et je fouille dans mes poches, je compte les centimes, je tends la monnaie que je pose sur la table, et je m’assoie, je me branche), comme ici où j’écris, dans un café quartier Saint-Roch à Montpellier où j’attends d’aller au théâtre, ce soir, et en passant, j’ai vu qu’il y avait des prises alors je suis rentré, j’écris, je lis, mon café est maintenant froid et imbuvable et je n’ose pas en demander un autre, c’est ainsi.

La prise dans les villes est une quête de chaque instant quand on est, comme moi, bien souvent lâché dans les villes entre deux heures et qu’il faut bien les écrire pour ne pas leur appartenir vraiment et s’en arracher. Dans ce combat mené contre l’errance, contre la ville et ce temps, la machine n’est pas une alliée. Je possède une heure à peine d’autonomie - le mot est-il juste ? n’est-ce pas la machine qui possède une heure à peine d’autonomie avant de réclamer, comme une mort de faim, de quoi se charger. Pour écrire, il faut une prise : écrire contre la ville exige de lui réclamer d’être une alliée dans le combat contre elle, ses organisations inadmissibles.

Il faut bien ruser.

Si seulement je trouvais la prise de la ville où je pourrais me brancher en continu sans rien demander à personne.

Cette prise existe : elle est plantée au milieu de la ville, au milieu de la route qui traverse la ville.

À l’endroit précis, ici, où la ville puisait ses forces, où elle se chargeait en énergie, passaient les hommes et roulaient leurs voitures, indifférentes et dociles, féroces et aveugles ; la ville puisait ses forces, elle aussi indifférente et docile, mais plus féroce encore, et chaque seconde plus chargée en énergie par le flux intarissable du flux. La ville puisait ses forces.

On ne se demande pas assez d’où vient que la nuit est un jour, dans nos villes, d’où vient qu’elles imposent ce faux jour dans les nuits jamais assez noires et profondes, on ne se demande pas assez pourquoi les jours sont si obscurs de nos jours. On les voudrait pourtant davantage pleins de nous-mêmes, avec moins de lâchetés et moins de tristesse partout répandues en nouvelles qui passent comme de l’électricité dans les téléviseurs toujours allumés.

Ici, la prise de la ville relie immédiatement le vide avec le rien, c’était le secret : il fallait y penser. Dans ces jours où on va, d’une nuit à l’autre, d’une contre-réforme à une autre, il suffit de regarder où on marche pour voir que c’est toujours sur cette terre, et qu’elle fait toujours défaut, qu’elle manque tant, qu’elle est toujours trop remplie comme un document administratif.

À cet endroit, la ville puise l’énergie continue qui la maintient dans cet état morne et vague de ville à l’état humain. C’est ce qui sépare la forêt de nos rues : l’électricité. Simplement cela, et rien d’autre. La prise de la ville en témoigne : partout dans nos maisons, les prises sont branchées à d’autres prises, qui le sont à d’autres, jusqu’à une prise unique, plantée au centre exact de la vile et reliée au centre exact du monde. Ici, c’est ici. Je l’ai regardée longuement comme une bête crevée, et comme l’image du monde : ce n’était pas une image, c’était à peine le monde.

Que la révolte n’est pas seulement un devoir sacré, mais le seul geste qui nous reste pour demeurer des vivants parmi les morts, c’était la pensée de ces jours, et le geste de ces jours, minuscule pensée et minuscule geste dans le chaos immense de l’époque. Que la révolte ne suffira pas, qu’il faudra peut-être aussi faire de la nuit des jours pleins, renverser les lois comme on marche à minuit sous la lumière des néons pour mieux voir son ombre avancer contre soi et s’abattre contre des murs qui les abattraient, oui. C’était la pensée obsédante de ces jours passés et de tous les autres jours jusqu’au dernier.

La ville possédait sa prise : il suffirait de la trouver pour débrancher les énergies fausses qui la maintiennent en l’état ? Il faudra plus, mais c’est un début.

Prendre la ville : prendre la ville par son milieu, son centre, ses bords. Prendre la ville par le bout de sa lorgnette ; prendre la ville. La ville ici pendue à elle-même, et moi marchant sur elle comme si de rien n’était. Rien n’était. Et moi aussi, je n’étais qu’un homme seul qui marchait non sur la ville, mais à la surface déjà mille fois parcourue des choses.

La voix de Dylan hurlait : « The ghost of ’lectricity howls in the bones of her face / Where these visions of Johanna have now taken my place ».

La prise de la ville était fichée ici, abandonnée à son triste sort ; mais nous, nous ne nous abandonnerons pas à notre sort parce que notre sort n’existe pas, que nous sommes libres d’être ceux-là qui marchent nuit et jour contre tout ce qui nous lie et nous dicte de marcher là le jour ou ici la nuit, et si la tristesse que nous portons est pour ce monde c’est au nom d’une joie plus terrible encore d’un monde conducteur d’énergie plus vitale que seulement se brancher pour demeurer au monde. Le fantôme de l’électricité souffle dans les os de ton visage : les fils reliés entre eux par l’énergie conduiront à autre chose que les nouvelles anciennes du vieux monde, et nous finirons bien un jour par danser sur ces fils au-dessus des ruines et par-dessus le temps.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud