JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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20 septembre 2018


À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.

K. Marx


Nick Cave & The Bad Seeds - The Mercy Seat (Live From KCRW)



C’est d’abord une simple faille sur un mur, au coin de la rue où je vis. Une faille imperceptible, et déjà, fraie en moi l’image de la catastrophe : cette faille que je n’avais pas vue, devant laquelle je passe chaque jour, et qui est là depuis longtemps, depuis toujours. Il fallu que mon lacet se défasse, que je me penche, que lentement je me relève, que ce geste minuscule me terrasse de fatigue, que je m’arrête de vivre un peu dans l’entre deux des choses où l’épuisement nous jette, que je lève les yeux plus haut que ma fatigue, que je sente que quelque chose me regardait depuis des siècles pour qu’en retour je perçoive la faille le long du mur qui était là, m’attendait et en laquelle je m’anéantis.

On est peut-être, face à l’histoire, cette faille : ce mur que déchire lentement une faille qui finira par nous jeter bas tandis qu’on s’échine sur la courbe qu’épouse la faille, sa vitesse de croissance, l’origine de ses forces. La catastrophe a déjà eu lieu, nous sommes de l’autre côté d’elle : je regarde la faille lentement avec cette pensée que le mur est déjà tombée, et qu’il l’ignore.

Si la lutte des classes est le moteur de l’histoire, que penser de la classe qui n’exploite pas ni n’est exploitée, mais qui est tenue pour rien dans l’histoire des forces en présence, négligée par l’une, ignorée par l’autre, déposée en marge des choses et enjambée par les hommes, les femmes et leurs enfants ? La classe inutile ? Ce monde décidément ne nous laissera le choix qu’entre deux attitudes dignes : la folie, ou la révolte.

À la sortie de la ville, juste avant de prendre l’autoroute vers Aix-en-Provence et l’université, un feu m’arrêtait toujours au bord d’un bidonville minuscule : quelques maisons de tôles, des amas de détritus sous lesquels ils vivaient, on voyait parfois des corps sortir, ramassés sur eux-mêmes, des enfants jouer parmi les gravats, et rire. Le bidonville a été évacuée cet été : les pouvoirs ont planté d’immenses pierres de taille sur le terrain vague pour empêcher toute nouvelle implantation des hommes et de leurs vies. Bientôt, les travaux sur l’autoroute vont finir et peut-être qu’ils vont retirer aussi le feu, et je passerai. Peut-être qu’un jour j’oublierai qu’ici des hommes et des femmes ont dormi, et rêvé (je n’oublierai pas).

La faille sur le mur, est-ce qu’elle sait qu’elle l’emportera sur tout ?




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18 septembre 2018

Pleurant, je voyais de l’or — et ne pus boire. —

Rimb.



Patti Smith, After the Gold Rush



C’est le soir qui tombe partout. C’est se dire je suis libre, je marche dans le sens inverse du train qui m’emporte vers le nord, c’est se dire le soir ne tombe pas c’est la nuit qui se lève, c’est se dire le monde va finir et recommencer ailleurs, c’est se dire je suis encore un enfant, c’est se dire je ne mourrai pas de mon vivant, c’est se dire la révolution des astres est une leçon : je marche dans le sens inverse du train qui m’emporte vers le nord, et des pensées me viennent en désordre comme autant de mensonges auxquels on voue sa vie.

De l’autre côté de la rentrée, est-ce la sortie ?

La fatigue du matin n’a pas de nom : celle du soir, on sait que c’est la fatigue, l’épuisement qui précède l’effondrement – mais celle du matin ? Elle n’a pas de nom : on dit que c’est de la fatigue, mais après six heures de sommeil ? Rien n’a de sens dans les mots, et c’est eux qui désignent ce qu’on vit. Il faudrait renverser ces gouvernements là aussi.

Dans le soir qui tombe, on se relève : le train continue d’aller contre le vent et malgré la terre qui roule sur elle-même, malgré la fatigue et les insultes du monde, malgré les cris des enfants dans la voiture douze, malgré le café froid mais brûlé, malgré le retard de vingt-deux minutes et d’un siècle, malgré les mots qui manquent et les visages des morts jeunes, malgré la terreur des nuits, l’ennui des jours vacants, malgré tous les malgré de la vie, dans le soir qui tombe, j’aurais été au moins celui qui aura vu ce soir-là, tomber. Je ne sais pas si cela suffira pour nommer ce jour : il aurait fallu l’écrire.




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10 septembre 2018

Tout ce bleu, en nous, est une lumière qui brûle, qui attend son jour, qui le chasse à cor et à cri, qui creuse, qui trace, qui détecte, corrompue, sans doute, et vite empiégé, déçue et décevante, mais nous n’en avons pas d’autre, pas de plus intime, il faut s’y plier, il n’est pas de chant pur, pas de parole qui ne rhabille de bleu notre misère.

J.-M. Maulpoix, Une histoire de bleu (1992)


Bob Dylan, Worried Blues (1962, Freewheelin’ Outtake)



Vivant, les yeux perdus et le corps comme on traverse la route sans regarder : c’est lundi ; je suis de part en part traversé par d’autres rêves ; lundi, ce serait une manière de passer d’un matin au soir, mais on est seulement ce que la nuit a renoncé à travaillé avec ses mains, on est là, devant la mer, comme si la mer était ce qui était face à nous (on sait bien que la mer est toujours au milieu d’elle-même). On regarde lentement la mer pour cela, parce que c’est impossible.

La mer en nous essaie des phrases.

Ce n’est pas vrai que ce monde est possible. Ce n’est pas vrai que la réalité est acceptable, qu’il nous faut l’accepter. Ce n’est pas vrai qu’il faille comprendre le monde. Ou alors seulement pour le refuser. Poser sur lui un autre. Ce n’est pas vrai qu’une chose est vraie ou non. Devant la mer, dans le silence terrifiant de bêtise de ce monde-là qui persiste, on est aussi devant les pensées stériles ; elles viennent comme on jette des cailloux pour en faire des ricochets. Je ne sais pas faire de ricochets. Ou un seul : mais le ricochet commence à deux, au moins, comme l’amour la poésie. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su faire de ricochets.

Il faudrait moins de ricochets de l’Histoire, et davantage de vagues, et qui déferleraient.

Tout ce bleu de la mer racontait au moins cela : que le bleu n’existe que comme une variation incessante des formes et des vitesses, qu’il existe seulement comme une possibilité toujours perdue, repoussée mais toujours imminente, uniquement comme un désir de le voir tel. Par exemple : qu’il pourrait se confondre avec le bleu du ciel, avec les douleurs et les peines, avec les colères parfois, rouges et noires des colères, celles qui sont rouges, et noires. Dans l’histoire qu’elle racontait, la mer disait que le bleu était peut-être moins une couleur qu’une nuance, et davantage qu’une apparence, plutôt un mouvement immobile et obstiné – que la ligne droite qu’elle dessinait à l’horizon traçait aussi le cercle des révolutions anciennes et à venir.

La mer racontait cela, et d’autres histoires. Elles venaient avec toutes les autres qui échouaient devant moi. Moi, j’aurais voulu siffler un vieux blues, inquiet et désespéré, qui m’aurait mené là où je n’étais jamais allé avant, mais je suis rentré chez moi en silence.




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5 septembre 2018


On peut brûler la bibliothèque d’Alexandrie. Au-dessus et en dehors des papyrus, il y a des forces : on nous enlèvera pour quelques temps la faculté de retrouver ces forces, on ne supprimera pas leur énergie. »

Antonin Artaud, Le théâtre et son double


N’to, La Clé Des Champs



Tout a été perdu [1]. Quand on a noyé le feu, au matin, sous les cendres, il n’y avait que des cendres, seulement des cendres. On regarde les braises comme un monde entier, un passé sans plus d’avenir que nous. Vingt millions de pierres précieuses témoins de tous les temps, des artefacts greco-romains, sept cent pièces de l’Égypte ancienne, des fossiles, la cinquième collection d’archéologie du monde : de la poussière. Parmi toutes les pierres calcinées, on ne retrouvera jamais le plus ancien crâne d’Amérique du Sud déposé ici.

C’est à lui que je pense aussi, à lui surtout auquel je pense : le plus ancien crâne d’Amérique du Sud. Il avait survécu à sa mort et à la terre, aux ravages et aux hommes, aux guerres, aux dates plus ou moins historiques : quelques flammes auront eu raison de lui. Je pense au plus ancien crâne d’Amérique du Sud, certain que ce n’est qu’un signe, des restes humains témoins de pertes plus considérables encore. Un signe de ce qui brûle pour seulement détruire : signe que les flammes se trompent de camp, qu’il faudrait brûler d’autres mondes que ceux qui abritaient le plus ancien crâne d’Amérique du sud.

Le lieu parti en flamme n’est qu’un musée – ancien palais impérial, résidence de la cour Portugaise qui fuyait le WeltGeist parti à cheval renverser l’ordre ancien ; entre ces murs on a signé l’indépendance du pays il y a deux siècles ; on a écrit la constitution de la République : on a fini par en faire un musée parce que c’est tout ce que peut être un lieu qui a abrité l’histoire. Le crâne était là pour témoigner de cela. Aujourd’hui en cendres, il dit que le monde neuf ne peut produire que des incendies malheureux – il n’y a pourtant pas de hasard quand on supprime quatre-vingt cinq pour cent d’un budget –, le crâne dit que ce monde tombe en ruines et que nous sommes l’une d’elles, que nous frayons en elles.

C’est la rentrée : fatalement, le temps est soudain à l’urgence, bureaucratique et secondaire. Quand des crânes brûlent, on regarde plutôt les tâches à faire, la route qui reprend. Les crânes pourraient brûler, on continuera de rentrer. Mais où ?

Le crâne a brûlé parce que les bouches à incendie n’ont pas fonctionné – faute de moyens, comme dit l’expression. L’expression dit aussi la faute à pas de chance, ou que ce n’était pas faute d’avoir alerté les pouvoirs publics sur la déréliction des lieux. Il n’y a pas de faute : il n’y a que des coupables et des indifférents.

« La vie est de brûler des questions » hurlait Artaud en brûlant des questions. Brûler des livres, certes : on pourra toujours les réécrire. Mais des crânes ? 

Dans le jour qui tombe, je pense au plus vieux crâne d’Amérique du Sud en rentrant ce soir.




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1er septembre 2018


J’ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau ; celui qui, après sa vie, n’a pas enlaidi ; l’homme, la femme, le mendiant, les fils de rois ; les illusions de la jeunesse ; les squelettes des vieillards ; le génie, la folie ; la paresse, son contraire ; celui qui fut faux, celui qui fut vrai ; le masque de l’orgueilleux, la modestie de l’humble ; le vice couronné de fleurs et l’innocence trahie.

Lautréamont, Chants de Maldoror (chant I)

Vincent Peirani - Night Walker ("Living Being II", 2018)



Du monde comme d’un rivage balisé par les pouvoirs publics, avec ces drapeaux flottant malgré eux dans leurs couleurs passées par le temps et le sel et l’ennui : vert, on peut y aller ; orange, ce serait plutôt déconseillé mais pourquoi pas ; rouge, à vos risques et périls, et dieu pour tous. Du monde comme cet espace de danger livré à nous comme de la mer qu’on affronterait en terrible territoire (mais avec panneaux de signalisation à l’entrée.) Du monde comme d’un passage clouté. Comme d’un morceau de plage où ceux qui nous surveillent le font en bavardant sur les résultats sportifs de la veille, toujours prêts cependant à fondre sur nous si nous devions nous noyer, ou outrepasser les bouées des trois cent mètres, bienveillance hostiles des maîtres (nageurs).

Du monde comme d’un espace reflétant le ciel parfois et son indifférence.

Du monde comme d’un samedi passé à regarder le vent, le regard perdu sur la limaille de fer répandue sur le sol – une usine d’armes tout à côté profite du mistral pour décharger. Je respire les restes épars des fusils mitrailleurs qu’on fabrique avec soin, à trois cent mètres d’ici. Du monde comme un dépôt de fusils mitrailleurs qui serviront plus tard, à qui, et pour quelles nobles causes ?

Du monde comme ce qui se retire : je lis que des milliers d espèces maritimes auront disparu d’ici dix à vingt ans sans qu’on sache qu’elles auront existé ; du monde comme cette ignorance, et cette tragédie inconnue.

Du monde comme nous-mêmes au pied du drapeau : chaque matin, on le regarde en se demandant s’il nous est autorisé d’aller nous mêler au grand dehors. Hier, vert ; aujourd’hui, orange. Du monde comme ce regard dont il faudrait nous défaire : et peut-être scier ce drapeau comme tous les autres. Du monde comme ce geste d’aller regarder la mer en prenant des nouvelles du désastre, de la mer inhospitalière – les hommes qui la rendent hostiles (les jours de mistral, le vent du nord nous apporte ce que crachent les bateaux au large).

Du monde, comme d’un territoire déjà tellement découvert que les drapeaux avertissent de ses dangers. Imaginer Colomb planter le drapeau vert « baignade autorisée » dans la terre des Amériques, plutôt que le drapeau de sa Reine ?

Du monde comme longer la mer en regardant le monde s’éloigner.




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30 août 2018


Pour avancer, il faut savoir repartir en arrière. Reculer pour mieux sauter. Remettre le passé en jeu.(…). Contre l’histoire toute faite, « ’faite d’avance », délivrer le « se faisant » du « tout fait » (…), la révolution est alors un « pur présent sans mélange », qui se tourne vers le passé pout y déchiffrer les présages du possible.

Daniel Bensaïd, Une lente impatience (2004)

Radiohead, Present Tense (live CR78)



On ne sait pas si on est avant, ou après : avant que tout ait lieu, de la catastrophe et de ses ravages, ou après, après la fin et qu’advienne que pourra.

C’est peut-être ce qui signe nos jours : l’ignorance d’être avant ou après. C’est peut-être une chance aussi, d’être dans cet interrègne des choses qui nous délivre de la pensée de l’imminence ou de la fatalité, et nous oblige à produire nos propres jours ? Parfois, la pensée se retourne : on se dit que c’est aussi ce qui paralyse, ce qui résigne – et rend la situation si illisible.

Face à la ville, sur les quais, la pensée qu’on était avant dominait ; et avec le jour qui tombait, celle qu’on était plutôt après la remplaçait – vivre dans le balancement des incertitudes.

En équilibre sur les pensées et les fatalités, il y aurait pourtant à faire, et prendre exemple sur le taureau et le lion : regarder où on met les pieds, et un pas après l’autre, fabriquer avec toute cette colère – contre soi d’abord –, une sorte de route, trainée de poudre qui irait desceller les pesanteurs de jours qui voilent.

Ce qui est avant et après n’est pas encore décidé. Et s’il est possible que demain ne devienne pas hier, c’est peut-être aussi parce qu’il est nécessaire que le présent remplace toute cette vie manquante à laquelle on assiste.




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27 août 2018

D’abord, regarder le mur, c’est aussi se tourner vers le monde,
c’est en faire le monde.

Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, 1981



Radiohead, Climbing Up The Walls (OK Computer, 1997)



Il existe tant de murs : par exemple, le lundi. Quand depuis dimanche on tente d’observer la situation historique ou la suite logique des événements, lundi se dresse et répand une sorte d’ombre indomptable sur le devenir des choses. On est simplement au pied de ce qu’il faudra bien gravir : un pas après l’autre rend la route possible, et le ciel à mesure qu’on s’approche de lui s’éloigne, mais ce n’est pas vers lui qu’on avance – plutôt pour faire agrandir l’ombre sous nos pas avec le soir.

Des murs grands et profonds, des murs avec des parois qui arrachent les ongles, des murs blancs qui dansent dans le jour avec le soleil, des murs de silence, des murs sur lesquels on se fracasse, des murs abrutis de lumière, des murs lents, des murs toujours plus hauts quand on est juste face à lui, des murs où poser les mains et on appellerait ça écrire, des murs où lancer des cailloux avec l’espoir de les traverser, des murs traversés, des murs qui sont autant de vies, autant de nos vies rêvées, des murs qui sont nos passés aussi, des murs qui nous gouvernent, des murs qui sont sourds comme des murs, des murs rongés par des souris qui entendent tout, des murs murmurant des slogans incompréhensibles, des murs qui sont toute une leçon qu’on ne retient jamais.

Au détour du chemin, d’autres chemins : Sainte-Victoire ne dessine pas la route vers le ciel, plutôt comme un poing rageur vers lui, qui interrompt l’horizon et lui donne forme – comme un lundi, en somme, qui commence une semaine commençant une année. Sainte-Victoire, chemins profanes : sacrés murs qui tomberont bien à force d’aller vers eux, et on réaliserait que ce n’est qu’une route, quand, d’en haut, on verra tout en bas la terre lointaine, et les villes infinies, les désirs d’aller davantage, et la soif, la peur de désirer se précipiter en bas aussi, le vertige : le vertige qui est un autre mur, un autre désir, une autre manière d’envisager l’horizon indéfini des choses un lundi comme celui-là.




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24 août 2018


Que serais-je sans toi qui vint à ma rencontre.
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant.
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre.
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Aragon, Le Roman inachevé, 1956



The Cinematic Orchestra, Into You, (Ma fleur, 2007)



Face à ce qui vient, face à ce qui arrive, face ce qui est sur le point de : on est toujours avant ; toute une vie à être face à ce qui va peut-être se déchirer et déchirer tout ce qui a eu lieu avant : face à ce qui est imminent et ne vient pas – la nuit, le jour, le sommeil et le réveil, l’autre et la révolution, la beauté des choses venues à point qui ne sait pas attendre ; la justesse qui réaliserait la nullité de toute justesse, la peine. On est face, on est juste en face ; un pas plus loin et on serait confondu avec l’événement qui toujours se dérobe.

Pour voir son ombre, il faut mettre le soleil dans son dos ; et pour sauter au-dessus de son ombre ? Pour voir le sens de l’histoire, il faut être capable de mesurer le vent : et on avance plus vite, au près, vent de face, légèrement, en remontant les courants. Pour pleurer, il faut être vivant. Toutes ces suites logiques qui font hurler contre la logique, et contre les suites, mais qui soulèvent et rendent légitimes le combat, contre la logique, l’histoire et les suites écrites. Il faudrait un poème de Brecht plutôt, et un mot d’ordre clair.

Par exemple : qu’il n’y aura pas de vingt-cinq août. C’est impossible. Par exemple : que rien ne serait impossible dans un monde où tout le serait. Par exemple : que l’amour ne tienne à rien, et qu’on se jetterait dans ce rien, non par amour, mais pour l’impossible. Nul n’est tenu ? Le vent s’est levé ce matin, comme toujours quand la terre s’ennuie. Face au vent, on est rien d’autre qu’un obstacle qui l’arrête, et aussi ce qui fait exister le vent, ce qui le rend sensible et vivant. Face au vent, on est peut-être l’impossible du vent. On se tient face à lui en dépit du bon sens, et on pourrait presque lever la main, s’adresser à lui, lui demander ce qu’il pense des saisons et comment renverser le gouvernement, lui demander ce qu’il en est des peines et s’il voit une suite à tout ce bordel, au lieu de cela, on ne fait rien, on plie un peu le corps, on essaie d’avancer et on cherche désespérément un endroit où s’abriter.




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23 août 2018

Une trace ineffaçable n’est pas une trace

Jacques Derrida



Max Richter, Dream 8 (late and soon), From Sleep (2015)



Pourquoi y aurait-t-il rien plutôt que quelque chose ? Marcher sur le sable à l’aube sur la plage vide n’empêche pas de penser aux centaines qui bientôt déferleront ici, et je serai loin : mouvement qui est celui des jours – aller, fuir, revenir, chercher les temps morts et les soupirs, les silences entre deux coups. Sur le sable, roulent les machines comme en haut des pistes, l’autre saison : même tâche, faire table rase du passé, aplanir les jours, rendre à neuf les espaces destinés aux saccages – inventer quelque chose sur le rien. Toutes ruses du monde pour donner l’illusion qu’on fabrique les premières traces.

Un pas à la surface n’est la trace que de son départ, pas de son passage : quand la trace est devenue cendre qui la recouvre, on ne voit que l’absence de feu. Vraiment, rien à chercher de vif. Seulement rêver, en marchant sur la plage vide, des cendres et des traces, des motifs qui pourraient donner lieu au grand roman des traces. Obsession des traces. Amour des traces autant que des signes – traces, quand la présence est révélée par une absence ; signes quand elles portent insignes de ce qui est passé. Dans cette vie-là, j’aurais été surtout coureur des bois en villes. Souvent je pense aux forêts de Sainte-Hélène-de-Chester, comme j’aurais fait de ma vie un déchiffreur du souffle des coyotes, un lecteur des pas de fourmis. Je marche sur la plage de Pointe Rouge en suivant à la trace les traces de mes vies antérieures que je désire encore.

Je m’épuise toute la fin de la matinée en cherchant à me situer : suis-je moi-même contemporain ? Et de quel temps ? De quels passés ? Ancêtre de quelles enfances ? Fils indigne de quels frères ? Peut-être ne suis-je que cela : une trace sans passage, le signe d’aucune présence passée, le devenir de rien qui n’a pas eu lieu. Je suis celui qui regarde les traces avalées par la mer qui regarde celui qui regarde les traces.

Alors l’après-midi, évidemment, je fuirai. J’irai au cinéma, pourquoi pas.

La solitude des salles de cinéma, l’été, à deux heures. Je m’y plonge et pourrais presque dormir là, presque parler, presque écrire. D’ailleurs, le film est toute une leçon pour ces jours : le passé, un simple désir de lire le présent ; et l’image une façon de venger l’histoire. Je pars au dernier plan, et la pluie tombe.

Une pluie fine et lente, qui ne mouille pas, ne rafraîchit rien, assèche encore davantage en donnant le désir de grandes pluies. Je marcherai dans cette pluie voulant être trempé, ne voyant rien sous l’orage sans eaux ni tonnerre – plus tard, je réaliserai que je portais des lunettes de soleil – ; je penserai au mot de trace, à ce dont il témoigne, combien il relève de tout et de son contraire, l’effacement et la présence, le secret et l’évidence, la perte et la retrouvaille. Une vie trace. Peut-être est-ce cela qu’il faudrait : je ne sais pas. Est-ce qu’à mesure des traces on lancerait des routes vers d’autres villes qui se lanceraient vers la mer, au lieu de les longer ? Est-ce qu’on ferait d’autres mondes à partir de ce mot de traces ?

Souvenir puissant du rêve de cette nuit : je suis dans une ville qui n’est pas la mienne, et j’essaie de rejoindre la voiture, garée dans un virage à l’entrée de cette ville. Mais impossible de sortir de la ville. Je passe dans des ruines qui sont un musée ou une exposition, je passe dans des rues qui sont des labyrinthes, je pleure, je crie, je demande mon chemin, j’interroge mon téléphone qui ne répond pas, je veux rentrer, laissez-moi rentrer, je frappe un homme, je suis frappé, on me vole mon sac, je trouve enfin un plan, je regarde : c’est le plan de ma ville. Je cours chercher la sortie et plonge dans le fleuve.




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22 août 2018


Le vent ne périt pas si la voile se déchire

et nous sommes le vaisseau, la mâture, la voile, le vent, la déchirure. 

Aucun algèbre ne démontrera le contraire.
Le sommeil assassiné des bombardiers n’y peut rien. 

Les vrais suicides sont impossibles, la Voie Lactée l’affirme par sa pureté vivante et glaciale que les morts ne reverront plus puisqu’elle les résorbe.
 
Ils n’ont plus besoin de voir, du reste, car la flamme ne peut pas se voir elle-même, la flamme brûle sans savoir qu’elle existe.

Victor Serge, 1943 [2]

Radiohead, Fake Plastic Trees,
Live Glastonbury, 2003



Une trouée vaguement creusée dans l’apparence des signes est tout un monde, toute une énigme. Sous elle, on songe être la trouée, être ce qui passe entre le ciel vide et le sol couverts de plaies et de villes ; sous la trouée, on regarde longuement pour calculer les mystères, la vitesse de la lumière, celle de la pluie quand elle viendra frapper ; plus on regarde, plus on est de ce côté de la trouée, ce qui l’envisage, non ce qui passe.

C’est à cela qu’on serait destiné ? Voir ce qui s’échappe, ce qui vient : n’être jamais ce qui s’échappe, ce qui arrive. Pourtant, être une trouée au milieu de la fatalité de vies rangées serait de ces jours l’événements qui les justifieraient. Être ce qui passe dans la trouée frayée par le hasard.

On regarde lentement le ciel pour cette raison seule qu’on n’est pas le ciel, ni ce qui le touchera jamais : on est ce qui regarde cela qu’on ne rejoint pas. La trouée au-dessus de nos têtes est un signe indéchiffrable.

Plus on regarde le ciel, plus on se sait voué à la terre, aux villes et à être recouverts par la terre, par les villes et l’oubli.

Pourtant, la trouée à la frondaison des choses témoigne aussi de cela : d’une échappée possible. D’une vitesse possible qu’on remonterait ; d’événements, de jours justifiés, de luttes qui ferait de la vie autre chose qu’une vie, autre chose que du hasard répandu dans la fatalité morte qui nous oubliera. Regarder d’en bas la trouée et se rêver trouée : et se savoir trouée, se reconnaître dans la trouée des arbres qui laisse passer la lumière pour mieux l’arrêter, pour mieux passer : c’est à cela qu’on est destiné, et on n’a pas de destin.

Il y a soixante-quinze ans, la mort de Trotsky : soixante-quinze ans, presque une vie d’homme.

Des pensées pleines de rage et de mélancolie, il en vient chaque seconde dans ces jours brûlants, vides, assoiffés. Écrire encore ne relève plus de la rage et de la mélancolie, mais de la tâche à relever. On tire leçon de la trouée : passer d’un temps à l’autre comme la lumière ou la pluie. On rêve encore ; on se dit pourvu qu’on n’appartient pas au passé, pourvu qu’on ne soit pas soumis au présent : écrire, non pas des phrases, mais des façons de passer d’hier à demain, fabriquer des ruses pour lever des manières de n’être contemporain que d’une trouée dans l’apparence insignifiante des choses considérables.

Sous la trouée des arbres, on se tient, on voudrait en être digne, on voudrait ne faire que passer.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud