JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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6 novembre 2018

Les murs de la vie, souvent l’appui pour pas s’écrouler

Keny Arkana


K. Arkana, Les murs de la ville

C’est le centre de la ville. Ici, le centre est à la marge : des routes le contournent, les pouvoirs l’ignorent et l’ignorance finit toujours par être criminelle. C’est le centre de la ville, les murs sont sa mémoire, ils sont même sa loi. Ici, chaque immeuble repose sur un autre et lui-même sur un autre ; ainsi jusqu’au dernier. Cette loi fait de cette ville un poing fermé, un corps organiquement composé par son histoire. Alors quand l’un tombe, tous cèdent.

Voici pour la loi.

Quant à l’ignorance criminelle, elle est doublement coupable : sous les décombres, on finira par retrouver fatalement des corps qu’on comptera pour peu. Ils n’auraient pas dû être là, diront ceux vers qui les micros se tendent ; on leur avait bien dit, ajouteront-ils comme on crache sur un cadavre ; ce serait tant pis pour eux, finiront-ils par lâcher, en comptant non pas les corps, mais les voix qui manquent pour la campagne à venir. Qui dira le nom de ces corps ensevelis ? Ces corps sont l’autre image de la ville, sa réalité de chair. Il manquera toujours la vieille geste des poètes, les tombeaux qu’autrefois on écrivait.

Aujourd’hui, les tombeaux de ces corps sont les pierres de la ville, les murs sur lesquels ils avaient adossé leur vie.

Un immeuble qui tombe sans cause véritable, ni incendie ni tremblement de terre, mais après quelques pluies et de nombreuses années d’ignorance et de mépris, c’est impensable ; un immeuble qui tombe parce qu’on l’oublie, c’est insensé. Non pas un, mais deux immeubles mêmes, et trois, peut-être dix bientôt, cent, mille, puisque dans cette ville, tout s’élève ensemble, et tombe ensemble. C’est l’autre loi de la ville, impensable, insensée.

Peut-être qu’on vivait dans le premier immeuble, parce que lui proposait un toit au lieu de la rue. Peut-être qu’on ne saura jamais qui vivait dans le premier.

Peut-être qu’on trouvera un chien là dedans que les pouvoirs prendront pour un homme ou un enfant, ou inversement.

Ce sont des jours sales sur lesquels la pluie tombe aussi lourdement qu’un immeuble. Il y a par dessus la tristesse, comme des pierres sur un corps, de la rage.

À quelques rues seulement, les mêmes pouvoirs dépensent les milliers jamais consentis ici pour lever des murs : l’ironie est un autre crachat sur les morts. Les murs qu’ils dressent autour de la Plaine, ces mêmes murs jamais posés pour étayer les immeubles effondrés se bâtissent finalement pour la même raison : nettoyer, trier, contrôler les populations.

S’ils ont laissé les murs pourrir sur place, c’était peut-être pour mieux faire fuir les hommes, les femmes.

Les hommes et les femmes sont restés.

Où aller ? Les murs ne tomberont pas.

Les murs sont tombés. Et maintenant ? On n’aura même pas eu besoin d’abattre les immeubles, ils ont eux-mêmes offert la place pour les hôtels de standing, les casinos, les parkings, les places larges avec des bancs où il serait impossible de s’allonger – pensez, si un homme avait l’idée d’y dormir, une nuit de désespoir.

Dans l’effondrement du soir, il y a une autre leçon.

Nous vivons vraiment dans un monde qui s’effondre, et qui produit lui-même les conditions de son effondrement.

Les hommes et les femmes sur qui s’effondre ce monde ne réclament ni un poème ni un tombeau, mais qu’on ne leur crache pas dessus comme de leur vivant. Qu’à l’ignorance succède ce que la rage sait parfois lever : l’organisation des colères, le renversement des forces.

Ce sont des jours sales, infâmes et qui font honte : que la honte change de camp.




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3 novembre 2018


Je saute ainsi d’un jour à l’autre
rond polychrome et plus joli
qu’un paillasson de tir ou l’âtre
quand la flamme est couleur du vent
Vie ô paisible automobile
et le joyeux péril de courir au devant

Je brûlerai du feu des phares

Aragon, « Parti Pris » (Feu de joie, 1920)



Lhasa de Sela, « Anywhere on This Road »
(The Living Road, 2003)



Semaine indéchiffrable comme ce roman écrit à même la ville, par mille mains, et qui sait tout raconter pourtant ; traverser cette semaine par gros temps, et même, lundi, voir les vagues passer au-dessus de la voiture depuis le bord de la mer qui n’était plus que le bord de la ville sur le point de tomber. C’était force quatre ou cinq. Je rentrais. Chaque soir, je rentrerai sous un ciel neuf à la même heure : vers six heures, voir le soleil s’effondrer dans l’ouest en pleine mer. La journée, je l’aurais passé dans l’université vide, les mots de Gabily, la voix des jeunes acteurs. Au retour, le silence intérieur. Les embouteillages. Toujours au même niveau, vers Plan de Campagne, la laideur des centres commerciaux qui couvrent l’horizon. Les noms des enseignes, néons crachant les slogans pauvres. Au passage, j’en saisis un pour la plus grande laideur, pour le seul programme de vie que cette existence néo-libérale promet : vie & véranda.

Voiture lancée contre la tempête, on ne voit pas à dix mètres, à cinq mètres ; on devine. Il y a d’autres voitures, comme nous, lancées, devinant qu’il y a une route, un virage, peut-être une ville au loin ; chaque mètre est un pari, une hypothèse. Chaque seconde en vérifie la validité, postule une autre hypothèse. Conduire est une science : le critère de réfutabilité du monde est suspendu. Soudain, un embouteillage. Je suis arrêté à hauteur du radar. Une image de nouveau de cette vie.

Parmi les autres images retrouvées de ma semaine, il y a celle-ci. Mes pieds devant le chiffre de mon appartenance. Je possède mille photographies semblables et différentes. Ce n’est pas par fétichisme au contraire. Mais c’est que j’ai la mémoire faible. Et l’habitude de me perdre. Il faut bien ruser. Je prends en photo la place. Il y a une leçon, aussi, à retenir : les parkings sont des mondes intérieurs sans mémoire où tout est à sa place et où chaque place est introuvable. On peut errer en eux des heures, des jours, des nuits, des siècles : chaque souterrain est le même, et un autre. Il faut le numéro. Sinon, comment rentrer ? Reste à savoir où.

Quand au passage le temps cède, qu’une seconde soudain m’est offerte entre deux autres secondes pressées, urgentes – ou que je décide d’être en retard pour toujours –, je regarde le ciel vide, vérifie qu’il est bien ce vide qu’en moi je devine toujours quand je pense au ciel et au vide.

Autre image retrouvée : j’ignore le lieu ; la date, c’est vendredi, jour des morts. Juste image, sans doute, du jour ? Non. Vendredi, toutes mes pensées tournées vers le Mexique, les corps qu’on déterre, l’alcool qu’on répand sur les os, les cris qu’on pousse, de joie, en buvant à la santé des cadavres.

Sur les tableaux de l’université, on trouve d’étranges énigmes. Des mots, des phrases dans des langues inouïes, des formules mathématiques qui sont des mystères, des simples flèches qui font signes vers des dehors terribles ; et puis, parfois, des notes de musique. On imagine trois heures passées à seulement parler autour de ces notes ; on imagine trois heures de questions, de rêves, de déchiffrement à tâtons. Devant des notes qu’on ne peut déchiffrer, le silence a tort.

Couloirs vides de l’université, toute la semaine.

Couloirs inhabités.

Couloirs où ma présence en surimpression, en suspension sur les parois transparentes serait comme posée, légèrement, fantomatique. Quand tout le monde est ailleurs, suis-je là ?

J’apprends le concept, ce matin, d’introjection : « processus par lequel le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du "dehors" au "dedans" des objets ». Est-ce cela, écrire, aussi ?




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21 octobre 2018



Faites-moi cette joie,
Qu’un instant je revoie
Quelque chose de vert
Avant l’hiver !

Nerval, « Politique » (Petits châteaux de Bohême : prose et poésie, 1853)


Max Richter, Dream 1 (before the wind blows it all away)


On n’a que du temps qui manque. Que ça. Entre deux jours, seulement de la nuit, et elle est si lourde, elle pèse ; on s’effondre. Là que pourtant il faudrait. Comploter contre le jour, le temps, et la nuit même, je ne sais pas. Au lieu des complots, on n’a que des trajets et des heures fixes où se rendre, et des papiers, et des fatigues au bout de la peine, pour la peine.

J’ai bien reçu la lettre de Rimbaud, qu’on reçoit presque chaque année, et sur laquelle on est des centaines à se pencher en pensant qu’elle nous est adressée. Je sais bien qu’elle m’est adressée ; comme aux cent autres. Demain peut-être, j’achèverai ma réponse ? J’aurais aimé recevoir une photographie de son visage de mourant, cette année, je crois bien que cela m’aurait donné des forces.

L’automne est devenu en quelques jours de l’hiver rageur avec le vent d’est partout : et soudain, ce dimanche, un printemps terrible. J’avais mon écharpe. On devrait être prévenu du retour du monde. Chaque matin, le mal de crâne me rappelle que je ne suis pas fait pour ce monde-ci ; chaque matin, les nouvelles que le monde nous envoie – malgré les lettres adressées par Rimbaud – nous consternent et sidèrent ; nous donnent des raisons de cracher sur lui sans même le regarder. On le regarde pourtant. On crache sur lui.

J’ai rêvé d’Argentine, et que je partais. Je louais une voiture (je parlais parfaitement russe), et je partais. Je découvrais un petite maison qui m’attendait, sur les hauteurs d’une grande ville, c’était le Québec. Je me posais ici. Je regardais un peu les feuilles tomber. Je dormirai ici ce soir. J’avais sur la table les pages vierges d’un roman définitif, le roman monde de ce temps. D’abord, je regarderai le lac. Et j’appellerai ma vieille tante bergère, morte il y a deux ans, pour lui dire que j’étais bien arrivé.

Au réveil, la fièvre était large et belle, elle sautait sur moi à pieds joins comme un enfant.

Toute la semaine ainsi. La voiture vers Aix ; les cours où sortir épuisé de tous les mots que je n’ai pas dits, qu’il aurait tant fallu dire ; les lectures en attente, Saint-Just en attente, la réponse à Rimb. en attente ; la vie qui n’attend pas.

Ce soir, malgré les retards et les travaux perdus, je note ces mots ici pour seulement ne pas abandonner les jours morts : j’aurais dû appeler ces carnets : notes des jours perdus. J’aurais dû faire autre chose que de perdre ces jours. Les noter ne les sauve pas. D’ailleurs, je ne les note même pas. J’arrache seulement cette heure-ci, pas les autres, au gouffre infernal du temps pressé de m’avaler. Cette heure-ci, je ne cède pas. Je ne cède pas. C’est ma manière de comploter à ciel ouvert. Minuscule et dérisoire complot ; j’ai presque honte.

Entendu cette phrase qui a fait la joie de ma semaine : « Plus d’ours polaires, moins d’actionnaire ».

Parlant de honte : il y a, sur Marseille, une couleur qui fait honte à nos jours.

Palais Longchamp, tout à l’heure, sur les pierres majuscules du monument, des camarades ont tagués "ridicoulous", j’ai pensé à eux. Des enfants courraient pensant ce monde est à nous, la preuve. Ils hurlaient dans midi : d’autres chassaient les pôkémons sans rien voir du réel que sa fabrication marchande. Les enfants hurlaient. Ils hurlaient. Au milieu, le temps passait, mais plus lentement soudain, et eux, ils hurlaient dans les cris qu’ils oublieront bientôt, mais qu’ils emporteront avec eux sur leur lit de vieillesse, sans aucune pensée pour nous.

Ils hurlaient, et moi je les regardais.




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13 octobre 2018


Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

Rimb., Barbare

Bach, Passion selon Saint-Matthieu, "Meine Seufzer, meine Tränen"
("Mes douleurs, mes larmes") (BWV 0013 01)

Il a fallu passer la semaine – sur son corps froid et tenace, et long comme sept jours ensemble fermés contre eux-mêmes prêts à frapper –, passer la semaine à la passer : sans jamais pourtant céder à la tentation des regards vers l’arrière, des projets pour demain ; tâcher d’être à cette tâche que chaque seconde impose, autant de portes à franchir, sans clé, seulement avec l’épaule en avant, et les dents serrés, et parfois on ferme les yeux, souvent même (à chaque fois).

Ouvrir les yeux pourtant, c’est seul ce qui importe. Devant le Palais Longchamp, la pluie tombait soudain — en quelques heures, davantage qu’en deux mois. Tous, ils déguerpissaient. J’étais à l’abri, dans la voiture : quel abri ? La pluie tombait sur nous comme de la nuit, droite et lente, résolue ; on s’enfonçait déjà dans l’encoignure du lendemain, la fatalité, toutes choses hasardeuses, les peurs d’enfance. Ce soir là (c’était mardi ?), j’aurais pu dormir dans l’embouteillage. Les rêves qui venaient sans adresse et sans me concerner frayaient déjà leurs formes, les désirs. Et puis, la ville se mettait à hurler de toute sa bêtise : ça avançait, les klaxons m’insultaient, m’emportaient.

Les trajets, ces derniers jours, je les fais au ralenti. Je prends de l’avance ; je sais que je serai en retard. Les travaux que ce monde fait pour le rendre plus fluide le rendent plus lent : c’est une leçon aussi. Les trous qu’ils font à la terre dans l’illusion qu’ils la façonnent à la main de l’homme sont surtout les lieux qui vont nous engloutir. De telles rêveries me recouvrent entièrement. Je me glisse dans la file de droite, je vais au rythme de ces pensées ; il y a des colères en elle. Il y a souvent rien.

Palais Longchamp, dans l’embouteillage, la pluie soudaine et brutale, pour nettoyer tout cela (en vain). Peut-être un savant a-t-il déjà écrit une histoire des larmes ; tant pis, il faudrait en écrire une, une autre ; moins savante, plus terrible. Elle dirait le contraire de ce que je viens de jeter là, le contraire de la lenteur (de l’éclair plutôt) et de la pitié (de la peine plutôt), le contraire des leçons : ce serait très joyeux. Elle commencerait au loin par un corps allongé dans un lit défait, presque nu, qui dormirait, souriant, le visage baigné de larmes, et les poings fermés. On serait autour de ce corps. On regarderait. Lentement, on viendrait contre lui. On serait nu aussi. On fermerait les yeux. Le jour se lèverait.




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5 octobre 2018


Ils pleuraient des larmes silencieuses ; ils sentaient vaguement que je n’étais plus le même, devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle funeste résolution m’avait fait franchir les frontières du ciel, pour venir m’abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères, qu’eux-mêmes méprisent profondément.

Lautréamont, Chants de Maldoror, Chant Troisième


M83
Outro (2011)



J’ignore tout des lois qui soulèvent la terre, tout des principes et des résistances, tout de l’histoire des soulèvements, de la nature des corps écrasés ou vainqueurs, tout de ce tout des choses où je vais sous l’épuisement et la chaleur d’octobre, sauf que la pierre sous mes pas est le seul chemin, et que la seule chose qui me retient de me jeter dans le vide est la superstition qui me fait croire que mon corps sera précipité au sol par je ne sais quelles autres lois, sans doute contraires à celles qui président aux soulèvement des pierres.

Le ciel est une injure à tout ce qui n’est pas lui ; et la mer qui vient battre tout près est l’autre blasphème. Entre les deux, on doit bien organiser le mouvement des voitures et des jours, des siècles qui passent entre deux massacres, et souvent par dessus eux, et en travers des siècles parfois des corps qui les récusent de toute leur force, leur opposent d’autres qu’ils habitent en secret et ils nomment cela le désir, ou le livre, ou l’amour réalisé (du désir), ou la lutte, ou bien d’autres mots que j’ignore parce que je suis fort mauvais poète et dans mon adolescence encore.

(Ici, un paragraphe plus court, rapide comme le tonnerre, qui porterait sur un train fuyant vers les plaines de Russie et le Pérou ; j’aurais une simple valise et un carnet noir, les plans pour renverser le monde et celui pour rejoindre les lacs perdus.)

Les cairns qui parsèment l’époque sont peu nombreux ; les hommes d’ici s’acharnent à construire sur eux des aéroports, des villes ignobles, des routes pour relier des routes. On a tant besoin de ces cairns qui marquent les crêtes, les routes, les passages. Bien sûr, il y a la mélancolie qu’on éprouve au milieu des terres qu’on croyait sauvages et qui sont marquées par d’autres passés ici avant nous. Bien sûr, il y a l’orgueil froissé, et la rage de voir le monde perdu. Il y a aussi le sentiment de n’être pas seul par delà les années et les histoires, et dans nos solitudes, ces pierres sont des armes.

« Lorsque la frontière entre la vie et la mort est brisée. C’est alors qu’il se passe quelque chose. » La phrase de Gatti, sur la crête instable du massif des Calanques, je la redis en moi et elle sonne étrangement – comme quand on pose ses mains sur un instrument qu’on découvre, et qu’on joue d’anciennes partitions, que la musique occupe l’espace de la pièce, qu’elle la transforme, qu’elle la renouvelle. À la frontière du ciel et de tout ce qui n’est pas le ciel, il se passe quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. La pensée qu’en jetant le monde d’en haut, il s’évanouirait en heurtant le sol ; mais où ?

Les cairns qui recouvrent le monde ne disent pas qu’il est totalement découvert : ils disent que ceux qui sont passés par là disaient à ceux qui les suivraient : par là, une route existe, mais on ne sait pas encore où elle mène, puisqu’elle se dresse devant nous aussi, prenons là comme on prend une décision, ou comme on prend une ville, ou d’assaut le ciel.




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1er octobre 2018

Müller.- Il y a cette représentation classique de la révolution vue comme un moment d’accélération. Peut-être que ce n’est pas du tout ça, peut-être qu’il s’agit toujours d’arrêter le temps, de ralentir le temps. […] Le fait de tirer sur les montres par exemple, ça signifie suspendre le temps. Et suspendre le temps, c’est aussi gagner du temps et cela veut dire retenir l’effondrement et suspendre la fin ou la repousser.

Kluge.- C’est bien ce que fait la vie. Vue ainsi, la vie entière se résume à un processus de freinage. Un capteur d’énergie qui ralentit tous les processus sur notre belle planète bleue.

Heiner Müller, Entretiens (Esprit, pouvoir et castration, 1990-1994)



Ibrahim Maalouf,
Red & Black Light (2015)



C’est une longue semaine comme une coulée d’heures invraisemblablement parvenues jusqu’ici. Elle aura pris les détours ordinaires de la lenteur, celle qui ne laisse pourtant jamais le temps de rien. Étrange et malhabile organisation de la vie : chaque heure occupe le volume d’une heure, mais elle passe dans la seconde sans qu’on l’ait vue entrer, ni sortir. Écrire est arrêter le mouvement pour le produire peut-être : étrange et malhabile révolution des astres qui tournent sur eux-mêmes pour inventer chaque jour un jour. Nous, au milieu, rusons pour être à la fois la révolution et l’arrêt, le voyage et ce qui l’interrompt, la solitude et la foule. On recueille l’eau de nos propres mains tremblées, on voudrait boire à même la peau, on ne fait que lécher l’eau déjà tombée, évaporée, ou engouffrée en nous. Comment faire ?

On prend le train vers Bordeaux le samedi, rejoindre le fleuve large et les allées pleines de feuilles : l’automne de ce côté du monde est partout, dans le vent et les écharpes, et dans le ciel jeté vers le soir dès midi, dans les visages aussi, dans les rues anciennes. Chez Mollat, je marche entre les livres comme sur les feuilles près de la Place des Quinconces ou vers Stalingrad. L’ami P. C. me raconte la vie de ces livres ici, et je songe aux feuilles, en pensant aux vitraux que tapissaient la beauté insensée de Commettre – vers la Bourse où l’on négociait le prix des esclaves, les enfants jouent sur le Miroir d’Eau : les siècles passent pour obéir à une loi, celle qui remplacent les profondeurs marines par les surfaces aquatiques, et les larmes par l’oubli. À l’endroit des terreurs, les joies d’enfant. À l’endroit du ciel, même ciel pourtant, et mêmes rives.

Le train vers Marseille dimanche rejoint le soir et déjà le lendemain, un autre train vers Paris. En bas de la rue de Rennes où Bataille avait lutté à mort contre l’Angoisse, la rue Saint-Benoît où Marguerite Duras tenait salon. J’ai appris que c’est là qu’avaient trouvé refuge l’été 68 Daniel Bensaïd et quelques camarades pour rédiger, clandestinement, Mai 68, répétition générale. Pendant qu’ils tiraient leçon d’un février pour préparer d’autres octobres, ils n’ont vu qu’à peine passer Blanchot, Antelme, Mascolo, dont ils ignoraient presque tout, à leur grande honte. On est dans cette ville peut-être minusculement comme eux : à la tâche de nos urgences, aveugles et pressés dans la lenteur des choses – aveuglement qui n’est pas la cécité. Seulement la peine qu’on prend d’aller.

Tout près, en tournant le dos de la rue Saint-Benoît vers la rue de Rennes, cette rue vers la droite qui semble s’enfoncer dans une autre ville. Sur la porte, entrez sans frapper. Escaliers raides, et silence, et le travail aussi, les murs qui semblent portés par le silence, comment le dire ?

En partant, vite rejoindre la Villette : se tromper d’arrêt, sortir à Pantin, repartir dans l’autre sens. J’avais oublié cette vigilance qu’il faut avoir dans le métro, cette habilité requise pour se repérer à chaque instant dans la succession des stations. Dans nos villes, on ne peut se permettre la moindre rêverie qui nous renverrait vers des ailleurs inconnus. Économie souterraine du temps ici qui nous rend toujours, quoiqu’il arrive, en retard. Ralentir est déjà comploter contre lui. Au théâtre de la Villette, présenter le travail est une épreuve : il y aurait besoin d’autres complots contre l’acharnement à vouloir tout évaluer, tout observer même les naissances en cours. Et le vocabulaire est d’une telle bêtise : projet, bilan d’étape de travail, résidence. Ruser encore, et toujours. Frayer entre les laideurs.

Le soir sera d’une autre beauté – près de la rue Cauchois, Constance, près du lux Bar, trop près du cimetière Montmartre aussi, Pigalle, et la nuit, profonde et large, possible, imminente, terriblement passée, mais tenue présente comme un secret, gardé contre soi.

Quand je rentre aux Batignolles, je salue Verlaine, comme toujours, pour toujours.

Le train vers Marseille le lendemain mardi : l’ennui du train et de son travail ; les devoirs administratifs qu’on rend, pour donner le change, comme autrefois enfant ? Toute cette vie sociale sur l’écran qui défile et pour laquelle je n’ai pas de ruse, cette fois. Quand je lève les yeux, c’est un village minuscule ou une route perdue. Puis la gare d’Aix et son effroyable laideur, arrogante et puérile. Terminus Marseille ; et vite reprendre pied dans le monde vieux.

D’un jour à l’autre, d’une salle de cours à l’autre, et d’un soir à l’autre (mais lequel). Fidèles aux postes de travail, ces postes de travail éteints : comme une allégorie évidente.

Saint-Charles, campus nettoyé de tout ce qui l’avait joyeusement agité au printemps dernier. Presque tout.

Dimanche de nouveau. Salon-de-Provence. Au cimetière des Manières, je regarde le ciel pour jauger de la vue dont jouissent les morts. Il y a des fils, mal tendus (où sont les clochers ?), et des cyprès malades comme partout en Europe – malades comme le sont les platanes et les palmiers. Tout ce monde tombe devant nous. Les morts seuls savent peut-être. Sur l’image, on ne voit pas que le soleil se déplace entre les nuages. On ne voit que l’arrêt des choses à la surface de l’écran bientôt fermé. De l’autre côté de l’image, c’est lundi déjà : ce matin secoué par le vent. On en a pour trois jours disent les vieillards d’ici avec la sagesse du passé qui a pourtant échoué à empêcher ce présent. Trois jours et après ? L’état normal du réel est un jour de vent ; quand le vent cesse, c’est pour reprendre son souffle.




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20 septembre 2018


À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.

K. Marx


Nick Cave & The Bad Seeds - The Mercy Seat (Live From KCRW)



C’est d’abord une simple faille sur un mur, au coin de la rue où je vis. Une faille imperceptible, et déjà, fraie en moi l’image de la catastrophe : cette faille que je n’avais pas vue, devant laquelle je passe chaque jour, et qui est là depuis longtemps, depuis toujours. Il fallu que mon lacet se défasse, que je me penche, que lentement je me relève, que ce geste minuscule me terrasse de fatigue, que je m’arrête de vivre un peu dans l’entre deux des choses où l’épuisement nous jette, que je lève les yeux plus haut que ma fatigue, que je sente que quelque chose me regardait depuis des siècles pour qu’en retour je perçoive la faille le long du mur qui était là, m’attendait et en laquelle je m’anéantis.

On est peut-être, face à l’histoire, cette faille : ce mur que déchire lentement une faille qui finira par nous jeter bas tandis qu’on s’échine sur la courbe qu’épouse la faille, sa vitesse de croissance, l’origine de ses forces. La catastrophe a déjà eu lieu, nous sommes de l’autre côté d’elle : je regarde la faille lentement avec cette pensée que le mur est déjà tombée, et qu’il l’ignore.

Si la lutte des classes est le moteur de l’histoire, que penser de la classe qui n’exploite pas ni n’est exploitée, mais qui est tenue pour rien dans l’histoire des forces en présence, négligée par l’une, ignorée par l’autre, déposée en marge des choses et enjambée par les hommes, les femmes et leurs enfants ? La classe inutile ? Ce monde décidément ne nous laissera le choix qu’entre deux attitudes dignes : la folie, ou la révolte.

À la sortie de la ville, juste avant de prendre l’autoroute vers Aix-en-Provence et l’université, un feu m’arrêtait toujours au bord d’un bidonville minuscule : quelques maisons de tôles, des amas de détritus sous lesquels ils vivaient, on voyait parfois des corps sortir, ramassés sur eux-mêmes, des enfants jouer parmi les gravats, et rire. Le bidonville a été évacué cet été : les pouvoirs ont planté d’immenses pierres de taille sur le terrain vague pour empêcher toute nouvelle implantation des hommes et de leurs vies. Bientôt, les travaux sur l’autoroute vont finir et peut-être qu’ils vont retirer aussi le feu, et je passerai. Peut-être qu’un jour j’oublierai qu’ici des hommes et des femmes ont dormi, et rêvé (je n’oublierai pas).

La faille sur le mur, est-ce qu’elle sait qu’elle l’emportera sur tout ?




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18 septembre 2018

Pleurant, je voyais de l’or — et ne pus boire. —

Rimb.



Patti Smith, After the Gold Rush



C’est le soir qui tombe partout. C’est se dire je suis libre, je marche dans le sens inverse du train qui m’emporte vers le nord, c’est se dire le soir ne tombe pas c’est la nuit qui se lève, c’est se dire le monde va finir et recommencer ailleurs, c’est se dire je suis encore un enfant, c’est se dire je ne mourrai pas de mon vivant, c’est se dire la révolution des astres est une leçon : je marche dans le sens inverse du train qui m’emporte vers le nord, et des pensées me viennent en désordre comme autant de mensonges auxquels on voue sa vie.

De l’autre côté de la rentrée, est-ce la sortie ?

La fatigue du matin n’a pas de nom : celle du soir, on sait que c’est la fatigue, l’épuisement qui précède l’effondrement – mais celle du matin ? Elle n’a pas de nom : on dit que c’est de la fatigue, mais après six heures de sommeil ? Rien n’a de sens dans les mots, et c’est eux qui désignent ce qu’on vit. Il faudrait renverser ces gouvernements là aussi.

Dans le soir qui tombe, on se relève : le train continue d’aller contre le vent et malgré la terre qui roule sur elle-même, malgré la fatigue et les insultes du monde, malgré les cris des enfants dans la voiture douze, malgré le café froid mais brûlé, malgré le retard de vingt-deux minutes et d’un siècle, malgré les mots qui manquent et les visages des morts jeunes, malgré la terreur des nuits, l’ennui des jours vacants, malgré tous les malgré de la vie, dans le soir qui tombe, j’aurais été au moins celui qui aura vu ce soir-là, tomber. Je ne sais pas si cela suffira pour nommer ce jour : il aurait fallu l’écrire.




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10 septembre 2018

Tout ce bleu, en nous, est une lumière qui brûle, qui attend son jour, qui le chasse à cor et à cri, qui creuse, qui trace, qui détecte, corrompue, sans doute, et vite empiégé, déçue et décevante, mais nous n’en avons pas d’autre, pas de plus intime, il faut s’y plier, il n’est pas de chant pur, pas de parole qui ne rhabille de bleu notre misère.

J.-M. Maulpoix, Une histoire de bleu (1992)


Bob Dylan, Worried Blues (1962, Freewheelin’ Outtake)



Vivant, les yeux perdus et le corps comme on traverse la route sans regarder : c’est lundi ; je suis de part en part traversé par d’autres rêves ; lundi, ce serait une manière de passer d’un matin au soir, mais on est seulement ce que la nuit a renoncé à travaillé avec ses mains, on est là, devant la mer, comme si la mer était ce qui était face à nous (on sait bien que la mer est toujours au milieu d’elle-même). On regarde lentement la mer pour cela, parce que c’est impossible.

La mer en nous essaie des phrases.

Ce n’est pas vrai que ce monde est possible. Ce n’est pas vrai que la réalité est acceptable, qu’il nous faut l’accepter. Ce n’est pas vrai qu’il faille comprendre le monde. Ou alors seulement pour le refuser. Poser sur lui un autre. Ce n’est pas vrai qu’une chose est vraie ou non. Devant la mer, dans le silence terrifiant de bêtise de ce monde-là qui persiste, on est aussi devant les pensées stériles ; elles viennent comme on jette des cailloux pour en faire des ricochets. Je ne sais pas faire de ricochets. Ou un seul : mais le ricochet commence à deux, au moins, comme l’amour la poésie. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su faire de ricochets.

Il faudrait moins de ricochets de l’Histoire, et davantage de vagues, et qui déferleraient.

Tout ce bleu de la mer racontait au moins cela : que le bleu n’existe que comme une variation incessante des formes et des vitesses, qu’il existe seulement comme une possibilité toujours perdue, repoussée mais toujours imminente, uniquement comme un désir de le voir tel. Par exemple : qu’il pourrait se confondre avec le bleu du ciel, avec les douleurs et les peines, avec les colères parfois, rouges et noires des colères, celles qui sont rouges, et noires. Dans l’histoire qu’elle racontait, la mer disait que le bleu était peut-être moins une couleur qu’une nuance, et davantage qu’une apparence, plutôt un mouvement immobile et obstiné – que la ligne droite qu’elle dessinait à l’horizon traçait aussi le cercle des révolutions anciennes et à venir.

La mer racontait cela, et d’autres histoires. Elles venaient avec toutes les autres qui échouaient devant moi. Moi, j’aurais voulu siffler un vieux blues, inquiet et désespéré, qui m’aurait mené là où je n’étais jamais allé avant, mais je suis rentré chez moi en silence.




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5 septembre 2018


On peut brûler la bibliothèque d’Alexandrie. Au-dessus et en dehors des papyrus, il y a des forces : on nous enlèvera pour quelques temps la faculté de retrouver ces forces, on ne supprimera pas leur énergie. »

Antonin Artaud, Le théâtre et son double


N’to, La Clé Des Champs



Tout a été perdu [1]. Quand on a noyé le feu, au matin, sous les cendres, il n’y avait que des cendres, seulement des cendres. On regarde les braises comme un monde entier, un passé sans plus d’avenir que nous. Vingt millions de pierres précieuses témoins de tous les temps, des artefacts greco-romains, sept cent pièces de l’Égypte ancienne, des fossiles, la cinquième collection d’archéologie du monde : de la poussière. Parmi toutes les pierres calcinées, on ne retrouvera jamais le plus ancien crâne d’Amérique du Sud déposé ici.

C’est à lui que je pense aussi, à lui surtout auquel je pense : le plus ancien crâne d’Amérique du Sud. Il avait survécu à sa mort et à la terre, aux ravages et aux hommes, aux guerres, aux dates plus ou moins historiques : quelques flammes auront eu raison de lui. Je pense au plus ancien crâne d’Amérique du Sud, certain que ce n’est qu’un signe, des restes humains témoins de pertes plus considérables encore. Un signe de ce qui brûle pour seulement détruire : signe que les flammes se trompent de camp, qu’il faudrait brûler d’autres mondes que ceux qui abritaient le plus ancien crâne d’Amérique du sud.

Le lieu parti en flamme n’est qu’un musée – ancien palais impérial, résidence de la cour Portugaise qui fuyait le WeltGeist parti à cheval renverser l’ordre ancien ; entre ces murs on a signé l’indépendance du pays il y a deux siècles ; on a écrit la constitution de la République : on a fini par en faire un musée parce que c’est tout ce que peut être un lieu qui a abrité l’histoire. Le crâne était là pour témoigner de cela. Aujourd’hui en cendres, il dit que le monde neuf ne peut produire que des incendies malheureux – il n’y a pourtant pas de hasard quand on supprime quatre-vingt cinq pour cent d’un budget –, le crâne dit que ce monde tombe en ruines et que nous sommes l’une d’elles, que nous frayons en elles.

C’est la rentrée : fatalement, le temps est soudain à l’urgence, bureaucratique et secondaire. Quand des crânes brûlent, on regarde plutôt les tâches à faire, la route qui reprend. Les crânes pourraient brûler, on continuera de rentrer. Mais où ?

Le crâne a brûlé parce que les bouches à incendie n’ont pas fonctionné – faute de moyens, comme dit l’expression. L’expression dit aussi la faute à pas de chance, ou que ce n’était pas faute d’avoir alerté les pouvoirs publics sur la déréliction des lieux. Il n’y a pas de faute : il n’y a que des coupables et des indifférents.

« La vie est de brûler des questions » hurlait Artaud en brûlant des questions. Brûler des livres, certes : on pourra toujours les réécrire. Mais des crânes ? 

Dans le jour qui tombe, je pense au plus vieux crâne d’Amérique du Sud en rentrant ce soir.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud