Atelier tiers livre #CARNETS | Automne 2022

Propositions d'écriture par François Bon



Jeudi 15 décembre • Routine du lire écrire

Cette fois on lâche la contrainte du bref. On disseerte. Mais quand même : du raide. On disserte, mais raide. Des virgules des points, mais on hache. Ça va vite, ça pulse, ça ne s’étend pas. Ça note, et ça attaque. Ça fait un état des lieux, donc le ton c’est celui du rapport. Pas grave que ce soit un peu plus long que d’habitude, mais en ce cas il faut accrocher le lecteur comme un vendeur de voiture d’occasion. Alors, dans ce même bloc virgule point puis virgule point, pas de proposition relative, qsue du principal puisque restent les principales : un inventaire, une projection. On reste dans l’élémentaire de la langue utile. Inventaire : c’est tous les jours, c’est chaque matin. Nos routines qui incluent langage. N’allez pas dire que vous mettez la radio dans la cuisine : plaignez-vous aloers de n'avoir pas le temps d’écrire, il faudrait déjà trois heures pour déblayer au plumeau tous les mots qui vous auraient pollué, et recommenceraient pareil le lendemain. Mais autrefois c'était comme ça, dans les temps heureux, un petit poste à transistor et ses haut-parleurs riquiqui. Mais s’il y a l’iPhone ou l’Androïd qui vient sous la main, c’est quels gestes, quelle succession d’appli : les mails même si juste pour vérifier que pas à les lire tout de suite, les messages réseau privés, la page de Une du quotidien où on estabonné ? Ce n’est pas une enquête sur la technique ni la dépendance, mais s’approprier nos modes du lire-écrire en les inventoriant. Un type avait publié un livre là-dessus, il y a une dizaine d’années : les mutations sociales, politiques, techniques, se sont accumulées, le lire-écrire n’en a connu qu’une poignée, moins que de doigts pour taper sur une machine à écrire : longue histoire interne de la tablette d’argile, histoire à plusieurs embranchements aussi du rouleau, puis passage au codex et finalement l’imprimerie, puis retour à la tablette ou à l’écran du téléphone mais on n’y grave plus, on tapote et on glisse. Chacune de ces mutations a duré plusieurs siècles, de celle qui nous a attrapé (il y a quoi : votre premier ordi quand ? votre première connexion Internet quand ? et combien de fois avez-vous déj) changé de téléphone ?) on ne peut pas prédire de durée, sinon qu’elle est tout aussi irréversible et globale. Sans pourtant annuler les modes précédents, pas plus que la locomotive n’a éteint le cheval ni que la radio se soit éteinte par la télévision, au contraire. C’est cette question même qu’on nomme « après le livre ». Mais peut-être qu’au tout premier matin vous ouvrez un livre de pensée ou de poésie et en lisez trois pages et que c’est cela votre beau rituel ? Il y a quelques grands exemples, on peut même considérer cela comme une hygiène. Donc inventaire, virgule et point sans relative, qui est inventaire d’une routine, d’une chronologie quotidienne et régulière de gestes. Ah, j’avais parlé d’un deuxième volet... Peut-être qu’il n’est pas nécessaire, si tout va bien, si tout va bien, s tout est pérenne et parfait. Lire le quotidien et ses informations sur le bruit du monde seulement dans le repos de début d’après-midi, pour celles et ceux qui peuvent (mais nos fils réseaux nous ont déjà tout dit, ou pas ?), aller à sa table habituelle dans un bistrot d’habitude (Chevillard le fait encore, Sarraute le faisait avant lui, mais combien de fois j’ai été déçu, à Paris, voulant retrouver une moleskine rouge accueillante aux temps lointains de mon premier livre), et cela jusqu’aux trois quarts d’heure de littérature classique que Flaubert dit nécessaires avant de dormir, si on prétend écrire. Je me moque ? Oh non. Moi depuis que j’ai ce système de lecture dans la paume, les lettres qui apparaissent dans le fond de la main, sans besoin d’écran ni d’appareil matériellement visible, je profite nettement mieux de mes lectures – et il n’y a qu’à tendre la paume vers le mur pour les faire apparaître en grand. Le très grand et très cher Albert Robida, dans son chapitre des Contes pour bibliophiles qui s’intitule « La fin des livres (qui donc est encore un fragment de livre, et pour qui ne connaîtrait pas je le mets en pièce jointe) anticipait sur les découvertes de Graham Bell et d’Edison, et la tendance permanente des techniques à se miniaturiser pour se généraliser, en décrivant un système de lecture sonore qui vous rejoignait où que vous portiez vos pas, en somme des « air pods ». Le défunt publie.net, qui n’a jamais trouvé utile en dix ans de changer ma notice initiale, proclame « Un bon électro-choc. Pour ne plus avoir peur. FB ». Allez, forcément que dans nos carnets il y a des considérations sur la part matérielle du lire-écrire, où nous ne serions pas nous. Inventaire, et anticipation : on la dédie à Robida, notre proposition du jour.