arnaud maïsetti | carnets

Accueil > AILLEURS | VOYAGES > Sanremo | Partition intérieure

Sanremo | Partition intérieure

La Pigna, dans le pli de la ville

mercredi 8 avril 2026


Il suffit de passer la ligne d’épaule que dessinent les premiers contreforts des Alpes pour fondre sur la ville : franchir la succession de pentes cultivées en terrasses, les oliviers sur les restanques, et – dans le pli que les Ligures font avec la mer, Sanremo, comme déposé là par Rome, et par hasard.

Ville qui s’est longtemps pensée sous la menace : ville serrée contre elle-même pour tenir devant les incursions de la mer comme des collines, exposée aux vents, aux pillards, à la rumeur des pillards – aux peurs des pillards dont la violence vaut celle des pillards. Et puis, quand la peur se retire, vingt siècles plus tard, elle ne laisse rien des pillards qu’un vague souvenir : on ouvre la ville.

On la donne en spectacle : décor offert aux regards d’une Europe venue hiverner ici, dans le luxe tranquille des palmiers et des casinos, aristocraties d’Angleterre et de Russie trop heureuse de trouver là de la lumière tombée du ciel exprès pour elle. Villas, jardins, hôtels – ville dont l’arrogance tranquille et désinvolte s’affiche telle : on vient y oublier le monde et l’on construit pour cela un monde qui n’en porte nulle trace, sinon sous forme d’ornement. Une ville faite pour le regard de ceux qui ne veulent rien voir ni savoir. Ville qui aujourd’hui n’expose que son décor : façade défraîchie, splendeur qui se défait au ralenti, villas – hors de prix – à vendre à qui voudra, personne.

Une autre ville insiste, cachée au-dedans de la première. Il suffit de prendre un peu de hauteur, ou plutôt de s’enfoncer dans des ruelles creusées à même la première, et comme malgré elle. La Pigna, enroulée sur elle-même, sombre et serrée, presque souterraine. Là, les rues se dérobent pour se couvrir d’arcs et s’arquebouter, et se fragmenter en passages, escaliers, replis successifs. On y circule comme dans une mémoire qui résiste à l’effacement.

Rien d’ostentatoire ici, au contraire — une densité des formes qui les rend nécessaires. La ville, en ce point, avait donc refusé de se livrer tout entière, comme plan, pour conserver en elle le noyau intact et irréductible d’une mémoire qu’il s’agirait de reprendre. Une ville comme une mnémotechnique.

Ce que dira Calvino de sa ville d’enfance : une ville conçue pour s’en souvenir dans le secret compliqué de sa forme — il suffit de fermer les yeux pour refaire le trajet et le passé revient, les pas qu’on y fait, comment l’on s’y perd, s’y enfonce. Dans ses Villes invisibles, Calvino la nomme Zora :

« Zora, ville que celui qui l’a vue une fois ne peut plus oublier. […] Son secret réside dans la manière dont le regard y circule à travers des figures qui se succèdent comme dans une partition musicale où aucune note ne peut être changée ni déplacée.

« Une partition musicale ». Les arcs de contrefort qui relient et soutiennent les édifices, semblent, il est vrai, dessiner, en perspective, des ligatures de notes : les lampadaires de fer y font office de clés ouvrant la mélodie imaginaire, les arcs tracent au-dessus de nos têtes les croches et doubles croches nécessaires, les ruelles sont les portées dont nous sommes les notes. Une ville comme une manière de voir, oui, cette fois intérieurement. Une ville qui se retient elle-même, et n’oublie rien, où chaque forme appelle la suivante : Zora affleure dans la Pigna comme cette hypothèse même du regard imaginaire.

En descendant, la ville s’ouvrira — brutalement presque, le port, la mer, et l’horizon, et là où tout ce qui semble retenu se défera. Les eaux garderont la mémoire des naufrages. Plus loin, au-delà du bleu, d’autres rives — l’Afrique, tout près, si loin. La ville ne se ferme ni ne s’achève, se prolonge, tendue, vers ce dehors qui la travaille en silence.

Arnaud Maïsetti