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Kafka | Faire feu de l’étincelle
D’une lettre à Max Brod, juillet 1922
jeudi 5 février 2026

Écrire : perpétuelle anticipation funèbre, répétition d’une mort qu’on ne vivra jamais vraiment — qu’on s’en tiendra sur le seuil, qu’elle est plutôt livrée aux autres, penché sur le dernier souffle, et sur le silence qui suit dont nous serons absents. Écrire, s’arracher à chaque mot définitivement à la vie même que l’écriture prétend saisir, et recommencer.
Nous sommes quelques mois avant le dernier souffle poussé dans l’agonie, l’étouffement, et la solitude veillée par Dora Diamant et Robert Klopstock, au fond de cette trop vaste chambre du sanatorium Kierling, à Klosterneuburg, près de Vienne, et si loin de Prague.
Depuis près d’un an, Kafka a brûlé tous ses vaisseaux — renoncer au Château, à lui-même : sa santé l’indiffère, il cesse de se plaindre, se confie au silence. « De moi, il y a peu à raconter, une vie un peu dans l’ombre. » — développe une méfiance accrue du langage : « je veux bien partager mon cœur avec les hommes, mais non avec les spectres qui jouent avec les mots. » Mais il ne cesse pas d’écrire, dans ce renoncement même, parce que l’écriture se referme sur la vie au lieu de l’ouvrir ou de la rendre possible. Peu après avoir écrit Joséphine (la souris chantante qui perd sa voix), Kafka perd la parole — la tuberculose devient invasive et commence à l’étouffer ; mutique et incapable de manger, il devient, réellement un virtuose de la faim, titre tragique d’un récit composé quelques années auparavant. « Ce que j’ai joué va arriver réellement. » Ne pouvant plus parler, il ne peut plus qu’écrire — sur quelques feuillets volants, pour réclamer un peu d’eau, ou qu’on ouvre la fenêtre, change les fleurs : rarement agonie a été aussi écrite que la sienne, dira Blanchot. L’humour et le désespoir dans ces mois irriguent chaque mot.
Avant le sanatorium Kierling et le silence, cette lettre à l’ami Max envoyé au début de l’été 1922, depuis Prague. Il a accepté l’idée d’un séjour pour une cure à Georgental, et l’acceptation même de ce projet provoque un effondrement : nuit d’insomnie, l’angoisse infinie de se rapprocher par là d’un dernier recours qu’il sait vain.
Lettre bordée d’impossibles — impossible dont on ne peut pourtant se dérober : écrire, se mettre hors de la vie et jouir de sa mort par imposture, qui deviendra réalité effrayante. Écrire : folie (cette vanité mortifère) ; ne pas écrire : folie (devenir fou de ne pas se jeter dans le langage pour s’arracher de cette vie sociale, concrète). Entre ces deux certitudes de se perdre, K. cherche encore un passage qui restera introuvable. De ce « système solaire de vanité », K. paraît comme ce centre vide autour de quoi tourne les obsessions.
Le fin mot de l’histoire ? Écrire n’aura pas servi, comme il aurait pu le croire, à transformer l’argile en être vivant, le bois sec de la vie en feu : mais seulement à éclairer la mort et rendu visible ce qui était déjà mort. Il note : « Ce sera un bizarre enterrement : l’écrivain, quelque chose qui n’existe pas, transmet le vieux cadavre, le cadavre de toujours, à la fosse. » Ecrivain doublement inexistant. L’écrivain qui n’existe pas enterre celui qui n’a jamais vécu. L’écriture : transmission du néant par le néant.
Il y aura d’autres lettres, qui tâcheront de dégager rétrospectivement une stratégie, pour l’activer après-coup : écrire ? « Rendre possible une parole vraie d’homme à homme ». Conjurer les mots fantômes pour arracher au silence cette parole vraie — resterait à inventer cette vérité en dépit de toute réalité.
Lettre incompréhensible, et essentielle. Cette « obscurité » qu’il est seul à voir, chacun pourrait le mesurer pour soi : et visible seulement pour chacun, impartageable et commun.
Tandis que chacun est désormais sommé de se « raconter » continuellement — sur les réseaux dits sociaux, les entretiens d’embauche, les applications de rencontres, que faire de cette obscurité ? Devenus « artistes jeuneurs » et exhibant notre vie plutôt que la vivant, la mettant en scène plutôt que l’habitant, nous sommes peut-être devant cette question : comment écrire depuis la vie plutôt que sur elle ? Comment « emménager » dans la langue plutôt que de la contempler ? Ecrire : refuser de jouer à mourir, mais mieux convoquer les morts pour autrement habiter le présent, transformer la répétition funèbre en geste capable de faire advenir du vivant.
La mélancolie de Kafka ne serait pas à « dépasser » — à traverser comme diagnostic inaugural ?
Lettre à Max Brod, 5 juillet 1922
Ce que souhaite parfois le naïf : « je voudrais mourir pour voir comment on me pleurera », un écrivain le réalise sans cesse, il meurt (ou ne vit pas) et se pleure lui-même sans cesse. De là provient son horrible peur de la mort, qui ne s’exprime pas forcément comme une peur de la mort, mais peut aussi prendre la forme d’une peur du changement, d’une peur de Georgental. Les raisons de cette peur de la mort peuvent se répartir en deux groupes principaux. Premièrement, il a une peur horrible de mourir parce qu’il n’a pas encore vécu. Je ne veux pas dire qu’il faille femme, enfant, champ et bétail pour vivre. Pour vivre, il faut seulement renoncer à jouir de soi-même ; emménager dans la maison au lieu de l’admirer et de l’orner. On pourrait objecter que cela, c’est le destin, et que ce n’est au pouvoir de personne. Mais alors pourquoi a-t-on des regrets, pourquoi le regret ne s’arrête-t-il pas ? Pour se faire plus beau et plus goûteux ? Aussi. Mais au-delà de ça, pourquoi le mot de la fin de ces nuits-là est-il toujours : Je pourrais vivre et ne vis pas. La deuxième grande raison — peut-être n’y en a-t-il qu’une, je n’arrive plus très bien à distinguer les deux — est cette réflexion : Ce que j’ai joué va vraiment se produire. Je ne me suis pas racheté par l’écriture. Je suis mort toute ma vie et maintenant je vais vraiment mourir. Ma vie a été plus douce que celle des autres, ma mort n’en sera que plus terrible. L’écrivain en moi mourra évidemment tout de suite, car une telle figure n’a pas de sol, pas d’existence, n’est même pas poussière ; elle n’est un peu possible que dans la vie terrestre la plus folle, n’est qu’une construction de la soif de jouissance. Voilà pour l’écrivain. Mais moi-même, je ne peux pas continuer à vivre, puisque je n’ai pas vécu, je suis resté argile, je n’ai pas fait feu de l’étincelle, je ne m’en suis servi que pour illuminer mon cadavre. Ce sera un drôle d’enterrement, l’écrivain, donc quelque chose qui n’existe pas, transmet le vieux cadavre, le cadavre de toujours, à la tombe. Je suis assez écrivain pour vouloir, dans un entier oubli de moi-même — pas en état d’éveil, l’oubli de soi est la première condition de l’état d’écrivain —, en jouir de tous mes sens ou, ce qui revient au même, vouloir le raconter, mais ça n’arrivera plus.
