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Nouveaux Mondes | Reprendre voix

D’un article sur la langue Wendate

lundi 31 octobre 2022


Ce 29 octobre, dans le quotidien Québécois Le Devoir, paraissait cet article de Jean-Louis Bordeleauque je dépose ici de ce côté du monde. Il dit peut-être, du point de vue de là-bas, la renaissance d’une langue ; mais cette renaissance témoigne surtout d’une disparition, et pas seulement d’une langue. Les mots qu’on prononce, dans les siècles à distance, ne font renaître ni les cadavres ni les rêves que dans cette langue on désirait interpréter : langue qui ne servait peut-être qu’à raconter ces rêves. Comment traduire une langue morte ? Faire vivre la mort de la langue est une tâche digne, sans doute : comme on chante par-dessus l’oubli les noms des disparus pour appeler à soi le Coyote, les larmes et tous les mondes perdus.

Lisant cet article, digne et triste comme l’est la tristesse de la terre, mes pensées de nouveau pour ceux qui, d’Europe, ont entendu les premiers cette langue et n’ont pas chercher à l’écouter — mes pensées pour ceux qui l’ont fait malgré tout, et qui en ont payé le prix : comment traduire le mot langue dans la langue de ceux qui assassinent les langues ? On ne peut pas. On fait comme devant les ruines : comme pour les prières aux dieux morts : on garde le silence.


À Wendake, le wendat reprend voix

Jean-Louis Bordeleau, Le Devoir
29 octobre 2022

Tiawenhk (merci), önenh (au revoir), yändeia (très bien)... Ces mots qui ont résonné pendant des siècles au pays avant de disparaître reprennent vie. Au nord de Québec, la communauté de Wendake tente de redonner ses lettres de noblesse à la langue wendate, éteinte depuis plus d’un siècle. Récit d’une résurrection qui ne fait pas l’unanimité.

Des canots, des raquettes et des peaux d’animaux ornent les murs. Dans le centre éducatif au coeur de la communauté wendate de Wendake, des dizaines de personnes ont été initiées à la prononciation difficile de la langue de leurs ancêtres.

« C’est plus qu’une curiosité, c’est un besoin », articule Sandrine Masse-Savard. Cette musicienne de Wendake aimerait bien un jour composer en wendat. « Je ne peux pas le faire, je ne suis pas outillée. Et je ne veux pas manquer de respect à la langue en l’utilisant tout croche. Mais, ça avance !

À vrai dire, personne ne parle couramment le wendat. La langue s’est « endormie » au début du dernier siècle, submergée par le français québécois. Par chance, il subsiste une quinzaine de grammaires et de dictionnaires wendats rédigés par les missionnaires de jadis. Grâce à ce corpus - exceptionnel pour l’époque - quelque 2000 mots ont été restitués et retrouvent le chemin de la modernité.

Quelques miettes subsistent aussi de la prononciation ancestrale : des chants gravés sur des cylindres de cire par l’anthropologue Marius Barbeau en 1911, qu’on peut d’ailleurs entendre sur le site du Musée canadien de l’histoire.

« C’est notre langue, la langue de nos ancêtres. Si on veut que ça revienne, c’est à nous de nous relever les manches et de faire des efforts », encourage, 111 ans plus tard, Marcel Godbout, enseignant de wendat pour les adultes.

Quelques mots wendats familiers
* Toronto, qui signifie « l’arbre dans l’eau »
* Ontario, qui signifie « un grand lac »
* Canada, qui signifie « village »
* Ouaouaron, qui signifie « crapaud »

La langue à terre

Mais derrière cette façade polie se cache un conflit sourd : une seule linguiste chapeaute toute cette renaissance, et elle ne fait pas l’unanimité.

Car cette experte, Megan Lukaniec, n’habite pas Wendake ; elle réside plutôt en Colombie-Britannique. Certains de ses ancêtres proviennent de la région de Québec. Elle y séjourne parfois, mais ses délais en irritent plusieurs. « Parfois, ça peut prendre trois ans avant d’avoir la traduction d’un mot », confie un professeur. Mme Lukaniec n’a pas répondu à nos multiples demandes d’entrevues.

Sur son coin de terre des berges de la rivière Saint-Charles, Michel Gros-Louis se désole de ne pas participer à ce dialogue naissant. Ce doctorant en phonétique wendate a été écarté de toutes les discussions récentes. Il ne comprend pas les raisons de sa mise de Côté, lui qui fut un des premiers linguistes à dépoussiérer la langue de ses ancêtres. « J’ai commencé à m’intéresser au wendat quand j’avais 12-13 ans. Je souffrais énormément qu’on ne parle pas notre langue. C’était à l’intérieur, comme un mal d’identité », soupire le travailleur autonome.

Ce qui le préoccupe surtout, c’est que certains mots enseignés ne correspondent pas aux mots qu’il a découverts, et que les jeunes risquent d’apprendre une langue erronée. « J’ai rédigé des rapports linguistiques et constaté plusieurs erreurs, et je n’ai pas eu de retour sur mes questionnements », soutient-il, pas toujours diplomate.

« Pour dire "bienvenue", on dit maintenant "viheh", prend-il comme exemple. Mais, un des mots qu’on apprend le plus et qu’on a retenu dans notre langue, c’est "kwe kwe". Il était partout. Nos parents disaient ça, nos grands-parents disaient ça. Et d’un coup, on nous dit que ce n’est pas "kwe kwe" pour "bienvenue". Quand j’entends (le mot
"yiheh"), j’entends le mot qui veut dire "donne-moi ça". »

Cette critique se confirme chez un autre linguiste qui cumule 45 ans d’expérience dans les langues iroquoises, John Steckley. « "Vihe" est utilisé à la fin d’une histoire, pas pour saluer qui que ce soit », corrige-t-il. Gabriel Sagard, en 1632, témoignait déjà du mot « quoye » en guise de salutation dans son classique Le grand voyage au pays des Hurons.

Autre exemple : le CHSLD « de Wendake » a changé son nom en septembre pour devenir le CHSLD Akhiakahratatha’yeh, « là où l’on prend soin ». Michel Gros-Louis y voit des erreurs de grammaire. Ses doutes sont validés par le second linguiste indépendant.

« La problématique des linguistes, c’est qu’ils ne s’entendent pas tous. Allez voir les Mohawks, ils ne s’entendent pas sur la façon d’écrire leur langue », remarque le professeur Marcel Godbout. « Ici, la position politique a été d’engager Megan comme linguiste principale. Nous autres, on la suit. C’est comme si quelqu’un engageait un ingénieur : on fait confiance à l’ingénieur. »

« On a pris un chef d’orchestre, on est parti avec [elle] et on construit avec [elle] », se défend le chef Carlo Gros-Louis, responsable de la culture et de la langue au conseil de bande de Wendake. Pourtant, « il allait de soi » que Michel Gros-Louis serait impliqué, témoigne un document de l’Université Laval daté de 2007, au tout début du projet. « Il faut travailler tout le monde ensemble, mettre de l’amour et de l’unité dans ce projet », insiste ce dernier, en forme de cri du coeur.

Passer par la jeunesse

Malgre tout, la langue progresse à petits pas. Les habitants se saluent en retrouvant leurs mots d’antan. Que ce soit l’atelier Awastoki, la boutique Onquata ou la librairie Hannenorak, les commerces de Wendake adoptent des noms en wendat. Cette langue éteinte s’enseigne aussi depuis peu à l’école primaire Wahta°, de la maternelle à la troisième année.

Plus que la langue, la culture ancestrale renaît aussi de ses cendres. Le calendrier scolaire est calqué sur le calendrier des saisons. La chasse est devenue une matière scolaire. « Avec la carabine et tout », confirme le directeur de l’école Wahta’, Richard Dussault. « Quand l’examen, c’est sur l’original, ça devient signifiant. Il y a des jeunes qui avaient beaucoup de misère et qui, maintenant, réussissent très bien ! »

« On est encore aux balbutiements de la langue », concède-t-il, mais le niveau ne peut que s’accroître. « Je crois que si on évolue comme ça, en sixième année, les élèves] vont être capables de tenir une conversation de cinq minutes », s’enthousiasme l’enseignante Sonia Gros-Louis.

La reconstitution d’une population wendatophone prendra sans doute des générations, si on y parvient un jour. Dans toute l’histoire des langues humaines, seul l’hébreu a réussi à renaître après être tombé en dormance.