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Heiner Müller | « Comment faire d’un texte un hippopotame ? »

La faculté de faire des expériences

mercredi 30 mars 2022

Heiner Müller

« Ce qui me préoccupe, c’est de savoir comment un texte peut devenir réalité indépendamment du comédien qui le prononce. Quand Pina Bausch place un hippopotame sur la scène, il devient le protagoniste. Certes, cela heurte les conventions, crée une déchirure, et c’est bien, mais ce n’est pas une solution, seulement l’indication d’une recherche de relation immédiate du théâtre et de la vie. Comment faire d’un texte un hippopotame ? Les textes doivent devenir une réalité qui ne se contente pas de représenter mais permette d’approcher la nostalgie ou l’intuition d’un autre possible.

Pour y parvenir il faut briser le cadre du théâtre tel qu’il est donné ne serait-ce que par l’architecture du bâtiment, c’est-à-dire par les structures politiques. Le texte ne doit pas être transporté comme une communication, une information. Il doit être une mélodie qui circule librement dans l’espace. Chaque texte possède un rythme, certes seulement sous-jacent, mais assez sensible pour être, comme dans un concert pop, reçu par les corps. C’est une telle qualité que le théâtre devrait retrouver, mais pour cela il faut de très bons textes. Les bons textes vivent de leur rythme et distillent leur message à travers ce rythme et non par la transmission de l’information.

Pendant la Renaissance élisabéthaine, on débitait en deux heures ou deux heures et demie les pièces de Shakespeare qu’on joue aujourd’hui, sans coupure, en quatre ou cinq heures. Tout n’était que rythme, tout n’était que tempo. Personne ne pensait à ce qui signifiait telle ou telle phrase – on pouvait s’y arrêter, après coup, si on en éprouvait le besoin. Cela aussi est un produit des Lumières, de croire constamment qu’il y a des choses à comprendre au théâtre. Mais la tête n’a pas de place au théâtre, car alors on ne fait pas d’expérience. On ne peut en faire qu’en étant aveugle.

Une caractéristique essentielle de la culture européenne réside dans cette tentative permanente d’ôter aux gens la faculté de faire des expériences. »