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La Ville écrite | La Vie est belle
Biffures
samedi 14 mars 2026

« Que c’est joli ! », même cette exclamation innocente revient à justifier les infamies de l’existence, qui est tout autre que belle ; et il n’y a plus maintenant de beauté et de consolation que dans le regard qui se tourne vers l’horrible, s’y confronte et maintient, avec une conscience entière de la négativité, la possibilité d’un monde meilleur.
T. W. Adorno, Minima Moralia
C’était écrit en hautes lettres blanches cerclées de rouge sang sur le rideau de fer du kiosque de quartier qui proposait, entre mille services à domicile — bricolage, dépannage informatique, ménage ponctuel et récurrent —, de nous réconcilier avec l’existence : la vie est belle — puis, espiègle, s’autorisant d’ajouter pour ajouter à l’accablement : et vous êtes comme elle ! ; on pouvait prendre rendez-vous pour y croire, du mardi au samedi, de 10h30 à 18h30 ; quelqu’un visiblement n’avait pas pu attendre l’ouverture et avait réglé le problème à la bombe : un trait, désinvolte, mauve et sans appel, avait barré la phrase d’un bout à l’autre ; la vie belle, ne le serait plus — effacer la biffure aurait emporté tout avec elle, et un geste, pas même un tag ni une signature, rien qu’une rature, offrait la plus élémentaire des corrections pour que la phrase enfin dise vrai — illisible sans rien occulter de son antique visibilité, elle disait le monde tel qu’il est ; génie du correcteur anonyme : on ne répond pas à un mensonge par un autre mensonge, ni même par une vérité, mais par un trait qui supprime et soustrait, refuse de jouer ; pas de slogan rival, pas de la vie est moche, rien de cette symétrie qui serait encore de la conversation. La biffure, on le sait depuis Leiris, c’est le commencement de toute écriture sérieuse ; et vous êtes comme elle, ajoutait le slogan — oui, peut-être, biffés nous aussi, raturés nous aussi, un peu illisibles, mais au moins débarrassés de cette sommation faite aux passants de trouver tout cela très bien, cette vie et l’ordre qui l’ordonne, et de sourire avec les affiches, et de prendre rendez-vous avec le bonheur entre un montage de meuble et un grand nettoyage ; on fermera le kiosque, on baissera le rideau, la nuit viendra, le trait mauve se coulera en elle, et digne.

