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Gilles Châtelet « Ce singulier qui n’est jamais produit ni terminé »
Ringardiser les yaourtières
mercredi 25 mars 2026

Vivre et penser comme des porcs
De l’incitation à l’envie et à l’ennui
dans les démocraties-marchés
Vingt-huit ans plus tard, le livre brûle encore aux doigts. Non qu’il ait vieilli — c’est pire. Rattrapé par l’époque, le nôtre, son réel ignoble, qui l’a dépassé sur sa droite comme une Tesla double un piéton sur une piste cyclable. En 1998, Châtelet écrit au cœur de cette grande euphorie consensuelle : les éditorialistes célèbrent encore la fin de l’Histoire et les anciens maoïstes font visiter leurs lofts à Libération. Il écrit seul, c’est-à-dire avec les ombres de Copi et de Deleuze, d’Hocquenghem et de Daniel Guérin — il écrit en mathématicien qui savait où se rejoignent les courbes de la finance et celles des sondages, et comment elles obéissent aux mêmes lois : fabriquer de l’homme-moyen, du « protozoaire social », de l’unité de convoitise interchangeable. Et que cette fabrication n’est pas un effet secondaire de ce monde, mais son opération première.
Ce qu’il appelait la Triple Alliance — le politique, l’économique et le cybernétique noués en un seul dispositif de domestication —, nous ne la cherchons plus dans les livres : nous la portons à même nos poches. Elle nous géolocalise et nous profile, nous note et nous vend à nous-mêmes vingt fois par jour. Le citoyen-panéliste dont Châtelet traçait le portrait a cessé depuis longtemps d’être une figure rhétorique : il produit gratuitement, à chaque clic, à chaque like, les données de son propre asservissement — et il en redemande, parce que l’ennui, ce grand moteur silencieux du capitalisme que Châtelet avait identifié avec sa terrible précision, est devenu si parfaitement organisé qu’on ne le distingue plus du divertissement. L’envie fait le reste : la guerre de tous contre tous rendue désirable, la concurrence transformée en mode de vie et en régime de sensibilité — chaque écran une arène, chaque notification un coup de fouet.
Quant au techno-populisme : le visage même de l’époque, son rire et sa raison sociale. Châtelet voyait dans Attali et ses « jeunes nomades fluides » l’avant-garde d’une postmodernité carnassière. Qu’aurait-il dit de Musk rachetant l’espace public comme on acquiert un bien meuble, de la Silicon Valley installée dans les ministères, des milliardaires qui « disruptent » la démocratie en ricanant — et de l’Europe qui n’oppose à cette offensive qu’un centrisme hagard, un macronisme de ruines, une social-démocratie déjà morte qui ne sait pas encore qu’elle l’est ? Le Turbo-Bécassine a pris le pouvoir. Il gouverne avec des algorithmes et liquide ce qui reste de commun avec l’entrain du manager qui « dégraisse ».
Mais Vivre et penser comme des porcs n’est pas seulement un diagnostic — il est d’abord une arme de combat ; c’est ce qui le distingue de toute la sociologie critique, si lucide et si désarmée, qui a proliféré depuis. Châtelet réclamait une philosophie qui fasse « plus de vagues et moins de vogue », certain que la pensée n’a de sens politique que si elle mord, et refuse la position du commentateur éclairé qui contemple le désastre depuis sa bibliothèque. « Nous devons vaincre là où Hegel, Marx et Nietzsche n’ont pas vaincu » : phrase finale qui n’est pas un programme académique, mais un mot d’ordre. Ni la dialectique seule, ni la critique de l’économie politique seule, ni la transvaluation des valeurs seule n’ont suffi — il faudra les armer ensemble et les tresser en une seule corde pour étrangler le consensus.
Lire Châtelet, ces jours-ci, comme pour refuser deux tentations symétriques : d’abord celle d’une mélancolie qui se suffirait à elle-même — cette complaisance du vaincu qui contemple les ruines et s’y installe, fait de la lucidité un deuil et du deuil sa demeure. Mais la mélancolie n’est pas tout entière dans cette résignation. Une autre mélancolie nous hante, plus ancienne et dangereuse, celle des insurgés qui n’oublient pas : une fidélité aux vaincus dans le contraire du renoncement, parce qu’elle refuse de tenir l’histoire pour close et les défaites définitives. Cette mélancolie-là ne paralyse pas — plutôt veille-t-elle. Elle est la mémoire vive de tout ce qui a été écrasé et qui pourrait encore revenir, à contretemps, et par effraction, où le consensus ne l’attend pas. Châtelet écrivait depuis cette veille furieuse : non pas malgré la catastrophe, mais à même elle, dans l’urgence de qui sait que chaque instant du présent est une porte étroite par où peut surgir autre chose que la répétition du désastre. Sa fureur n’était pas le contraire de sa mélancolie — elle en était l’usage politique, et comme le passage à l’acte.
Refuser aussi, symétriquement, la récupération académique — réduire le texte à un « objet d’étude », classique inoffensif rangé entre Debord et Baudrillard sur l’étagère des prophètes impuissants. Le lire encore, c’est accepter qu’un pamphlet soit un geste, appelant d’autres gestes. Que la cartographie du désastre ne vaut que si elle sert à s’orienter dans nos nuits. Et que s’orienter, ces jours, ces nuits, revient à poser la question que Châtelet, en bon deleuzien, laissait ouverte : celle de l’organisation, de la force collective, de ce qui transforme la lucidité en puissance. Le protozoaire social ne se libérera pas seul — il lui faudra des formes, des liens, des machines de guerre bâties solidairement. Châtelet le savait. Il nous a laissé les plans.
Le techno-populisme distingue soigneusement deux « radicalités » : celle qu’il déteste — soupçonnée d’être ennemie de la démocratie, parce qu’elle prétend faire l’effort de se soustraire à la goujaterie et à l’impatience contemporaines et espère faire déraper les scénarios socio-économiques de la Banque mondiale —, et celle dont il apprécie les odeurs fortes de majorité morale, celles du Père Fouettard et des piloris médiatiques. À ceux qui lui demanderaient de définir le new-age, il répondrait : « C’est l’ère de l’Internet, des associations de mères de famille vidéo-visionneuses et de la chaise électrique. » C’est pourquoi il adore transfigurer ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de plateaux télévisés qui pourfendent les « privilèges » et se goinfrent de Justes Causes.
Mais il y a pis : ce qui vaut pour les individus vaut aussi pour les peuples ; toute protection sociale, toute notion de service public « maintenue artificiellement hors marché », bref tout acquis historique, doit être effacé et aussi dénoncé comme un « privilège » qui menace les grands équilibres et affole les clignotants socio-économiques de l’Histoire promise par les techno-populistes du monde entier. Car c’est en pesant son poids « réel » — économétrique —, en rejetant résolument tout étalon « utopique et marxisant », que chaque pays pourra briguer une place de bon élève au tableau d’honneur de la prospérité mondiale.
Les Français ont mis beaucoup de temps à comprendre que tout le monde est concerné — et pas seulement les « métèques » du Sud. C’est pourquoi, depuis 1974, le techno-populisme s’inquiète : la France « pèse trop », elle souffre d’obésité symbolique et l’intolérable « singularité française » était, voici dix ans, un effet de manche convenu des jeunes cuistres de l’Institut d’études politiques.
Les contre-réformateurs libéraux — et bien d’autres avec eux — peuvent se réjouir : la France se rapproche symboliquement de ses parts de marché, et beaucoup de ses intellectuels n’y sont pas pour rien. La République n’est plus orgueilleuse : elle accepte enfin un destin adapté à ses moyens — celui de sous-préfecture « démocratique » du Nouvel Ordre mondial, qui sait s’agenouiller devant une opinion dont la fabrication lui échappe de plus en plus et abandonne cette idée « jacobine » que la démocratie ne vaut que par l’excellence des destins qu’elle vise idéalement pour tous, et ne saurait rester les yeux rivés à la moyenne des égoïsmes et des lâchetés de chacun. On ne s’étonnera donc pas que la peste nationale-raciste ait refait surface… On a presque réussi à transformer un grand peuple en audimat servile et provincial et une partie de son élite intellectuelle en populace compradore, en quarteron de commis éditorialistes des formidables cabinets d’aisance mentale que sont devenues les démocraties-marchés — toujours affairées à découper leurs agrégats peu ragoûtants, issus de la fermentation de centaines de millions, et bientôt de milliards, de psychologies de consommateurs-panélistes dévorées par l’envie et le désir d’accaparer aux moindres frais.
« Positivez et maximisez comme vous respirez ! » : cela pourrait être le slogan de cette classe moyenne mondiale qui entend bien enfin jouir de la Fin de l’Histoire. Ce terminus de l’Histoire ne serait-il, après tout, que la découverte d’une forme optimale de termitière, ou plutôt de yaourtière à classe moyenne — dont Singapour serait le sinistre modèle réduit — gérant les fermentations mentales et affectives minimales de protozoaires sociaux.
« Échangerais cynisme mercantile permanent contre larmes de crocodile d’occasion » : telle est la devise de la yaourtière, car nous savons maintenant, depuis l’affaire Diana, qu’il n’est même plus nécessaire de jouer ou de chanter pour devenir une superstar et qu’il suffit de divorcer et de respirer pour faire pleurnicher deux milliards d’hommes.
Pour la Contre-Réforme libérale, il n’y a désormais plus de doute : le XXIe siècle verra le triomphe complet de l’individu. Sans le vouloir, bien sûr, elle nous mène au cœur du futur combat politico-philosophique : tout faire pour que l’homme ordinaire, ce singulier qui n’est jamais produit ni terminé, ne soit plus confondu avec l’Homo éco-communicans des démocraties-marchés.
Vaincre le techno-populisme, ringardiser les yaourtières, c’est aussi vaincre le national-racisme… Cela réclame une philosophie de combat. Il est encore temps pour l’intelligentsia française de se ressaisir, de délaisser les Trissotins et les femmes de lettres postmodernes, et surtout de mettre un terme à la crétinisation soft à l’anglo-saxonne — sa « rortyfication » —, bref, de sursauter et de refuser un destin de bétail cognitif en faisant plus de vagues et moins de vogue.
G. C.
