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P. P. Pasolini | « Où sont les armes ? »

vendredi 17 février 2017

Victoire, 1964


Où sont les armes ? Je ne connais,
pour moi, que celles de la raison :
et ma violence ne fait nulle place

NE FÛT-CE QU’AU FANTÔME D’UNE ACTION
QUI NE SOIT INTELLECTUELLE. Qui songe à rire,
si maintenant, sous l’emprise du rêve,

par ce matin gris que virent
des morts, et que d’autres morts verront, mais qui pour nous
n’est qu’un matin de plus,
je crie

des mots de lutte ? J’ignore, bien sûr,
ce qu’il en sera de moi à midi,
mais le vieux poète est « ab joy »

qui parle comme alouette ou étourneau
– et qui, tout comme un jeune, voudrait mourir.
Où sont les armes ? Les jours passés
ne reviendront plus, je le sais, le rouge avril
de la jeunesse est révolu pour toujours.
Seul un rêve, un rêve de joie, peut ouvrir

Une saison, de douleur armée.
Et moi qui fus un partisan sans armes
– un mystique, un imberbe Chevalier sans nom -

voici que je sens dans la vie la semence,
à l’horrible parfum, de la Résistance.
Dans le matin, nulle feuille ne bouge,

comme sur le Tagliamento ou la Livenza :
ce n’est pas qu’un orage vienne,
ni que le soir descende, c’est l’absence

de toute vie, qui se contemple, se tient
à l’écart d’elle-même, et cherche à comprendre
quelles terribles, quelles tranquilles

forces l’emplissent encore : parfum d’avril !
un jeune homme armé pour chaque brin d’herbe,
que rend volontaire l’envie de mourir !

*******

C’est bien, pour la première fois de ma vie je m’éveille
avec le désir d’empoigner une arme.
Mon ridicule, c’est de le dire en poésie

—  et de le dire à quatre amis de Rome, à deux de Parme —
qui me comprendront, en cette nostalgie
idéalement transcrite de l’allemand, en cette paix

archéologique, qui contemple une Italie solaire
et dépeuplée, foyer de partisans barbares,
qui dévalent des Alpes ou des Apennins, par la Voie Antique…

Ma frénésie ne me vient que de l’aube.
A midi je vaquerai, avec mes concitoyens,
au travail, aux repas, à la réalité qui arbore

la bannière, blanche aujourd’hui, des Destins Généraux.
Et vous, les communistes, mes compagnons non compagnons,
ombres de compagnons, cousins germains devenus étrangers,

perdus ces jours-ci comme aux jours lointains
d’un avenir qu’on n’imaginait point, vous, pères
sans nom, qui avez perçu des appels

que je croyais pareils aux miens, ceux-là qui brûlent
aujourd’hui comme feux abandonnés
par les froides plaines, le long des rives

des fleuves dormants, sur les monts bombardés…

******

Je prends sur moi toute la faute (c’est ma vieille
vocation, inavouée, peine facile)
de notre faiblesse désespérée

puisque des millions d’entre nous, qui vécurent
la même vie, ne surent que faire
pour aller jusqu’au bout. C’est fini,

tralala, chantons, tandis que tombent
les dernières feuilles de la Guerre
et de la paix martyre, de plus en plus espacées,

lentement détruites par la réalité
qui allait alors être celle
de la chère Réaction, mais aussi de la belle
Social-démocratie naissante, tralala.

Je prends (c’est un plaisir) sur moi la faute
d’avoir laissé les choses comme elles étaient :
de la défaite, du découragement, de la miteuse

espérance des Années Amères, tralalaire.
Et je prends sur moi la déchirante
douleur de la nostalgie la plus noire,

celle qui fait surgir les choses que l’on pleure
avec tant de vérité, qu’elle espère
presque les recréer, ou reconstruire les défuntes

conditions qui les rendaient nécessaires, tralalaire...

*******

Où sont passées les armes, pacifique,
productive Italie, dont le monde se joue ?
Dans la servile bonace qui justifie

la gêne aujourd’hui comme hier le bien-être — du profond
jusqu’au ridicule — et dans la plus parfaite solitude —
j’accuse ! Non pas, du calme, le Gouvernement, ni la Grande Propriété,

ni les Monopoles — mais simplement leurs souteneurs,
les intellectuels italiens, tous,
même ceux qui se jugent à juste titre

mes bons amis. Ils auront vécu là les pires
années de leur vie : POUR AVOIR ACCEPTÉ
UNE RÉALITÉ QUI N’EXISTAIT PAS. Le fruit

de cette connivence, de cet idéal péculat,
c’est que la vraie réalité aujourd’hui n’a plus de poète.
(Moi ? Mais je suis stérilisé et dépassé.)

Maintenant que Togliatti s’éloigne avec les échos
des dernières grèves de sang,
devenu vieux, au rang des prophètes

qui, hélas, auront eu raison — je rêve d’armes
enfouies dans la boue, dans la boue élégiaque,
là où des enfants jouent, et de vieux pères bêchent,

tandis que des dalles tombe la mélancolie,
les listes de noms se fendent,
les couvercles des tombes volent en éclats,

et de jeunes cadavres, portant le paletot
que l’on portait ces années-là, des pantalons
flottants, et, sur leur chevelure partisane, le calot

militaire, dévalent des murailles
où se tiennent les marchés, par les sentiers
qui relient les premiers vergers aux escarpements

des collines : ils descendent des cimetières. Des jeunes gens
avec dans leurs yeux quelque chose d’autre que l’amour :
une folie secrète, celle d’hommes qui luttent

comme appelés par un destin différent du leur.
Avec ce secret qui n’est plus un secret,
ils descendent, muets, dans le soleil levant,

et, bien qu’étant si proches de la mort, ils ont le pas joyeux
de ceux qui ont un long chemin à parcourir de par le monde.
Ce sont pourtant les habitants des monts, de la sauvage

grève où roule le Pô, du fond
des froides plaines. Que font-ils parmi nous ?
Ils reviennent, et nul ne les arrête. Ils ne cachent pas
leurs armes — qu’ils étreignent, sans douleur et sans joie —
et tous baissent les yeux, comme aveuglés par la pudeur,
devant l’obscène éclat de ces mitraillettes, et ce pas de vautours

qui descendent vers leur obscur devoir, au grand soleil.

**********

Il ferait beau voir qu’on ait le courage de leur dire
que l’idéal qui brûle en secret dans leurs yeux
est révolu, qu’il appartient à d’autres temps, que les fils

de leurs frères depuis des années déjà ne luttent
plus, que l’histoire, changeante et cruelle,
a fourni d’autres idéaux, les a doucement corrompus...

Ils toucheront, grossiers comme de pauvres barbares,
les choses nouvelles qu’en ces vingt années l’homme
cruel s’est octroyées, choses impropres à émouvoir

celui qui réclame justice…

Mais faisons fête, prenons les bouteilles
du bon vin de la coopérative…
A de nouvelles victoires, à de nouvelles Bastilles !

Du Rafosco, du Baco... Bravo, bravo !
Salut, mon vieux ! Courage, ami !
Et tous nos vœux pour votre belle compagnie !

C’est d’au-delà des vignes, d’au-delà de l’étang
des Fonds, que vient le soleil : des tombes vides,
des dalles blanches, du temps jadis.

Mais puisque violents, absurdes, avec d’étranges
voix d’émigrants, ils sont ici,
pendus aux réverbères, blessés par les garrots,

qui donc les guidera dans leur nouvelle lutte ?
Togliatti, pour sa part, est finalement vieux,
ainsi qu’il l’a voulu pendant toute sa vie,

et il serre, inquiet, sur son cœur,
tel un pape, l’amour que nous lui vouons,
même cristallisé en affection épique,

loyauté qui accepte jusqu’au fruit
le plus inhumain d’une lucidité brûlante et tenace comme gale.
« Pas de politique sans réalisme », âme

âme guerrière, avec ta délicate rage !
Ne reconnais-tu pas une autre âme, allons donc ! Celle
où il y a toute la prose de l’homme habile,

du révolutionnaire qui s’attache à l’honnête
homme moyen (même la complicité
avec les assassinats des Années Amères se greffe

sur le classicisme protecteur, qui caractérise
le communiste comme il faut) : ne reconnais-tu pas le cœur
qui se fait l’esclave de son ennemi, qui va

là où l’ennemi va, sous la conduite de l’histoire
qui est leur histoire à tous deux, et qui les rend, au fond,
étrangement pareils ; ne reconnais-tu pas les craintes

d’une conscience qui, luttant contre le monde,
enregistre les règles de cette lutte au cours des siècles,
comme sous l’effet d’un pessimisme où sombre,

pour y tremper sa virilité, l’espérance. Joyeuse
d’une joie qui renie toute arrière-pensée
est cette armée - aveugle dans l’aveugle

soleil — de jeunes morts, qui viennent
et qui attendent. Si leur père, leur chef,
les laisse seuls dans la blancheur des monts, dans les paisibles

plaines — absorbé en un mystérieux débat
avec le Pouvoir, enchaîné à sa dialectique
que l’histoire l’oblige à réformer sans trêve —

tout doucement, dans les cœurs barbares
des fils, la haine fait place à l’amour de la haine,
ne brûlant plus qu’en eux, peu nombreux, les élus.

Ah, Désespoir, qui ignores les codes !
Ah, Anarchie, libre amour
de Sainteté, avec tes chants altiers !

*******

Je prends sur moi, aussi, la faute de tenter
en trahissant, de lutter en rendant les armes,
d’accepter le bien comme un moindre mal,

antinomies symétriques que je serre
en mon poing comme de vieilles habitudes...
Tous les problèmes de l’homme, qui nous veulent

terriblement ambigus (le nœud de solitudes
de celui qui se sent mourir
et ne veut pas se présenter devant Dieu nu) :

je prends tout sur moi, pour pouvoir comprendre,
de l’intérieur, le fruit de cette ambiguïté :
un homme adorable, dont en ce mois d’avril

incalculé, venus de l’Au-delà, mille jeunes
attendent, confiants, un signe qui détienne
la force d’une foi sans pitié

pour consacrer leur humble rage.
Déchirante est en lui, Nenni, l’incertitude
qui l’a fait se remettre en jeu lui-même, avec son habile

cohérence, sa grandeur reconnue.
Qui l’a fait renoncer à l’affection épique
à laquelle pouvait, à bon droit, s’être habituée

son âme : et, délaissant la scène de Brecht
pour faire retraite en de noires coulisses
et y apprendre de nouvelles paroles réelles, héros incertain,

Les jeunes Cervi, mon frère Guido,
les garçons tombés à Reggio en soixante,
avec leur chaste, leur fort, leur fidèle

regard, foyer de sainte lumière,
le scrutent, dans l’attente des paroles anciennes.
Mais lui, héros désormais déchiré, ne trouve plus,

désormais, la voix qui touche le cœur :
il s’en remet à la raison qui n’est pas raison,
à la sœur triste de la raison, celle qui cherche

à saisir ce qu’il y a de réel dans le réel, avec une passion
qui refuse toute témérité, tout extrémisme.
Que leur dire ? Que la réalité a pris des formes nouvelles,

qu’elle est ce qu’elle est, qu’il n’y a désormais
d’autre possibilité que de l’accepter...
QUE LA RÉVOLUTION EST FRAPPÉE DE STÉRILITÉ

SI ELLE N’A JAMAIS LA VICTOIRE... qu’il n’est peut-être pas trop tard
si l’on veut vaincre, mais non par la violence
des vieilles armes du désespoir...

Qu’il faut savoir sacrifier la cohérence
à l’incohérence de la vie, tenter un dialogue
créateur, fût-ce contre notre conscience.

Que la réalité, même celle de cet étroit, de cet avare
Etat, nous déborde, qu’elle est toujours une chose immense :
et qu’il faut bien s’y résigner, si amer que ce soit...

Mais quelle raison voulez-vous faire entendre à cette troupe
d’hommes anxieux, qui ont quitté — comme
disent les chants — leur maison, leur épouse,

leur vie même, au nom justement de la Raison ?

*********

Mais peut-être une partie de l’âme de Nenni voudrait-elle
dire à ces compagnons — venus de l’au-delà,
en habits de combat, des trous dans les semelles

de leurs souliers bourgeois, et leur jeunesse
innocemment assoiffée de sang —
« Où sont les armes ? Allez, en avant, prenez-les,

dans la paille, dans la boue,
ne voyez-vous pas que rien n’a changé ?
Ceux qui pleuraient pleurent encore.

Ceux d’entre vous qui ont le cœur pur et innocent,
qu’ils s’en aillent parler dans les chaumières,
les masures des pauvres gens,

qui derrière leurs murs et leurs ruelles
cachent la lèpre honteuse, la passivité
de qui se sait exclu des jours futurs.

Ceux d’entre vous qui possèdent un cœur
voué à la lucidité maudite,
qu’ils s’en aillent dans les ateliers, les écoles,

y rappeler que rien ces dernières années
n’a changé la qualité du savoir, éternel prétexte,
forme utile et douce au pouvoir, VERITE JAMAIS.

Ceux d’entre vous qui obéissent à un honnête,
à un vieil impératif de religion,
qu’ils s’en aillent parmi les fils qui grandissent

le cœur dénué de toute vraie passion,
pour leur rappeler que ce nouveau mal
est ENCORE ET TOUJOURS la division du monde. Ceux

d’entre vous enfin auxquels une triste naissance occasionnelle
en des familles sans espoir, a donné des épaules dures, d’hirsutes
chevelures de criminels, des pommettes sombres, des yeux sans pitié,

qu’ils s’en aillent, pour commencer, chez les Crespi, chez les Agnelli,
les Valletta, chez les puissants des Sociétés
qui ont porté l’Europe jusqu’aux rives du Pô :

voici venue pour chacun d’entre eux l’heure sans
commune mesure avec ce qu’ils ont possédé et haï.
Et quant à ceux qui ont soustrait au bien commun

un capital précieux, et que les lois sont impuissantes
à châtier, eh bien, allez, liez-les de la corde
des massages. Au fond du Piazzale Loreto

il y a encore, repeintes, quelques
pompes à essence, rouges, en ce calme,
en ce léger soleil de printemps qui revient

avec son destin : il est temps d’en refaire un endroit funèbre. »

*******

Ils s’en vont... Au secours, ils nous tournent le dos,
leurs dos vêtus de vestes héroïques
de mendiants, de déserteurs... Elles sont si tranquilles,

les montagnes vers lesquelles ils s’en vont, elle bat
si légère à leur flanc, la mitraillette, tandis qu’ils marchent
comme l’on marche au coucher du soleil, sur les formes

inchangées de la vie — redevenue la même en bas
et en profondeur ! Au secours, ils s’en vont ! Ils retournent à leurs
silencieux séjours de Marzabotto ou de Via Tasso...

La tête fendue, notre tête, humble
trésor de la famille, sa grosse tête de cadet,
mon frère se rendort de son sanglant sommeil, abandonné

parmi les feuilles mortes, le foin chaud
d’un bosquet des préalpes - dans la douleur
et dans la paix d’un interminable dimanche…

Ce jour, pourtant, est un jour de victoire !


Arnaud Maïsetti