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Umberto Eco | Reconnaître le fascisme

Permanence de l’Ur-Facisme

mardi 10 février 2026


Que reste-t-il d’une enfance fasciste ? Des gestes et des attitudes plutôt que des idées, une manière de tenir son corps et d’écouter une voix, de croire qu’il n’y a qu’une seule phrase possible pour dire le monde. Être enfant en 1942, à Allessandria dans le Piémont, c’est apprendre par cœur les discours du Duce comme d’autres apprennent des poèmes, croire que l’histoire possède une direction claire, que les mots ont un sens unique, ou que le bien se confond avec ce qui parle le plus fort. La guerre est loin, morale, presque abstraite. Elle a la netteté des slogans et la pesanteur rassurante des certitudes. Puis quelque chose se défait. 1943, Mimo et ses partisans entrent dans la ville. Les soldats alliés passent. Les journaux s’étalent sur les kiosques. Stupeur enfantine : ils ne disent pas la même chose. Plusieurs partis et plusieurs voix se mêlent et mêlent des vérités qui coexistent sans s’annuler. La liberté n’est plus ce principe, mais comme un trouble : la découverte que le monde peut se dire de plusieurs façons en même temps. L’enfant découvre alors autre chose que le mot vide de démocratie : le désaccord fécond comme condition respirable d’une vie libre — sa possibilité plutôt. Une expérience de langue et de pensée. C’est de ce basculement presque imperceptible que s’achève l’enfance — ou que l’enfance redevient le lieu de son invention permanente : plus que la chute d’un régime, la découverte que le langage peut cesser d’être univoque.

Naît une question qui ne cessera plus d’insister : pourquoi avoir nommé toute la guerre une lutte « contre le fascisme » ? Ce mot, plutôt qu’un autre, alors que les régimes totalitaires du temps étaient si différents ? Parce que le fascisme, comprend Eco, n’est pas une doctrine. Il n’a ni la compacité conceptuelle du nazisme, ni la rigueur dogmatique du stalinisme. Autre chose de plus diffus le traverse : un assemblage instable, une manière de sentir, un collage d’images, de mythes et de postures. Une rhétorique plus qu’une pensée, et un climat plus qu’un système. Un « totalitarisme flou », dont l’absence de consistance théorique fonde la puissance et rend délicat son affrontement. Le fascisme n’est pas une idéologie que l’on réfute, mais une atmosphère que l’on respire sans la voir, jusqu’au moment où l’on ne respire plus qu’elle.

Ce qu’Eco nomme l’Ur-fascisme tient dans cet « air de famille » : moins ce régime historique, qu’une disposition du monde, une façon de parler et de se rapporter au savoir, à la tradition, à l’altérité, et au conflit. Une certaine manière de rendre la complexité du réel insupportable, et de lui préférer une image simplifiée, vibrante, unanime.

La liste qui suit ne décrit donc pas le fascisme de Mussolini. Elle ne décrit même pas le fascisme. Elle donne des signes pour reconnaître quand l’air redevient respirable pour lui.

Ces quatorze points ne valent donc pas comme mémoire du passé, mais comme exercice d’attention portée aux moments où le langage se resserre et où le désaccord devient suspect, où la pensée critique fatigue, où l’unanimité recommence à paraître désirable. Là où l’air du temps s’épaissit — et pas seulement en silence. Car quelque chose aujourd’hui se montre à découvert : dans les brutalités assumées, les paroles ouvertes, les gestes spectaculaires, les violences qui ne cherchent même plus à se dissimuler. Le présent ne ressemble pas aux couloirs feutrés par lesquels l’histoire a déjà passé ; il en rejoue parfois les éclats, la lumière crue et le vacarme. Et c’est peut-être le plus troublant : reconnaître, dans ce qui paraît neuf, l’allure familière de ce qui fut déjà atrocement possible.

A.M.


Umberto Eco, Reconnaître le fascisme
Conférence prononcée le 25 avril 1995, à Columbia University
Publiée une première fois en 1997 sous le titre Ur-Fascism

PDF de la conférence

1.

La première caractéristique d’un Ur-fascisme, c’est le culte de la tradition. Le traditionalisme est plus ancien que le fascisme. Il ne fut pas seulement typique de la pensée contre-révolutionnaire catholique après la Révolution française, il est né vers la fin de l’âge hellénistique, en réaction au rationalisme grec classique. Dans le bassin méditerranéen, les peuples de religions différentes (toutes acceptées avec indulgence par le Panthéon romain) se prirent à rêver d’une révélation reçue à l’aube de l’histoire humaine. Cette révélation resta longtemps cachée sous le voile de langues désormais oubliées, confiée aux hiéroglyphes égyptiens, aux runes celtes, aux textes sacrés, encore inconnus, des religions asiatiques. Cette nouvelle culture devait être syncrétiste. Le syncrétisme n’est pas seulement, comme l’indiquent les dictionnaires, la combinaison de diverses formes de croyances ou de pratiques. Une telle combinaison doit tolérer les contradictions. Tous les messages originaux contiennent un germe de sagesse et, lorsqu’ils semblent dire des choses différentes ou incompatibles, c’est uniquement parce que chacun fait allusion, de façon allégorique, à quelque vérité primitive. Conséquence : il ne peut y avoir d’avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes et l’on ne peut que continuer à interpréter son obscur message. Il suffit de regarder le syllabus de chaque mouvement fasciste pour y trouver les principaux penseurs traditionalistes. La gnose nazie se nourrissait d’éléments traditionalistes, syncrétistes, occultes. Julius Evola, la source théorétique essentielle de la nouvelle droite italienne, mélangeait le Graal avec les Protocoles des Sages de Sion, l’alchimie avec le Saint Empire romain. Le fait même que, pour montrer son ouverture d’esprit, une partie de la droite italienne ait récemment élargi son syllabus en réunissant De Maistre, Guénon et Gramsci, est une preuve lumineuse de syncrétisme. Si vous regardez par curiosité les rayons des librairies américaines portant l’indication « New Age », vous y trouverez même saint Augustin, lequel, pour autant que je sache, n’était pas fasciste. Mais le fait même de réunir saint Augustin et Stonehenge, cela est un symptôme d’Ur-fascisme.


2.

Le traditionalisme implique le refus du modernisme. Les fascistes comme les nazis adoraient la technologie, tandis qu’en général les penseurs traditionalistes la refusent, la tenant pour la négation des valeurs spirituelles traditionnelles. Toutefois, bien que le nazisme ait été fier de ses succès industriels, ses louanges de la modernité n’étaient que l’aspect superficiel d’une idéologie fondée sur le « sang » et la « terre » (Blut und Boden). Le refus du monde moderne était camouflé sous la condamnation du mode de vie capitaliste, mais il recouvrait surtout le rejet de l’esprit de 1789 (et de 1776 bien sûr) : le siècle des Lumières, l’Âge de la Raison, conçus comme le début de la dépravation moderne. En ce sens, l’Ur-fascisme peut être défini comme irrationalisme.


3.

L’irrationalisme dépend aussi du culte de l’action pour l’action. L’action est belle en soi, on doit donc la mettre en œuvre avant — et sans — la moindre réflexion. Penser est une forme d’émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu’on l’identifie à une attitude critique. De la déclaration attribuée à Goebbels (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver ») à l’emploi courant d’expressions telles que sales intellectuels, crânes d’œuf ; snobs radicaux, les universités sont un repaire de communistes, la suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme d’Ur-fascisme. L’essentiel de l’engagement des intellectuels fascistes officiels consistait à accuser la culture moderne et l’intelligentsia d’avoir abandonné les valeurs traditionnelles.


4.

Aucune forme de syncrétisme ne peut accepter la critique. L’esprit critique établit des distinctions, et distinguer est un signe de modernité. Dans la culture moderne, la communauté scientifique entend le désaccord comme un instrument de progrès des connaissances. Pour l’Ur-fascisme, le désaccord est trahison.


5.

Le désaccord est en outre signe de diversité. L’Ur-fascisme croit et cherche le consensus en exploitant et exacerbant la naturelle peur de la différence. Le premier appel d’un mouvement fasciste ou prématurément fasciste est lancé contre les intrus. L’Ur-fasciste est donc raciste par définition.


6.

L’Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l’une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l’appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantées par la pression de groupes sociaux inférieurs. À notre époque où les anciens « prolétaires » sont en passe de devenir la petite bourgeoisie (et où les Lumpen s’auto-excluent de la scène politique), le fascisme puisera son auditoire dans cette nouvelle majorité.


7.

Quant à ceux qui n’ont aucune identité sociale, l’Ur-fascisme leur dit qu’ils jouissent d’un unique privilège — le plus commun de tous : être né dans le même pays. La source du nationalisme est là. De plus, les seuls à pouvoir fournir une identité à la nation, ce sont les ennemis. C’est pourquoi à la racine de la psychologie Ur-fasciste on trouve l’obsession du complot, si possible international. Les disciples doivent se sentir assiégés. Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie. Toutefois, le complot doit également venir de l’intérieur. Aussi les juifs sont-ils en général la meilleure des cibles puisqu’ils présentent l’avantage d’être à la fois dedans et dehors. Aux États-Unis, le livre de Pat Robertson, The New World Order, constitue le dernier exemple en date d’obsession du complot.


8.

Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi. Quand j’étais enfant, on m’apprenait que les Anglais étaient « le peuple aux cinq repas » : ils mangeaient plus souvent que les Italiens, pauvres mais sobres. Les juifs sont riches et ils s’entraident grâce à un réseau secret d’assistance mutuelle. Cependant, les disciples doivent être convaincus de pouvoir vaincre leurs ennemis. Ainsi, par un continuel déplacement de registre rhétorique, les ennemis sont à la fois trop forts et trop faibles. Les fascismes sont condamnés à perdre leurs guerres, parce qu’ils sont dans l’incapacité constitutionnelle d’évaluer objectivement la force de l’ennemi.


9.

Pour l’Ur-fascisme, il n’y a pas de lutte pour la vie, mais plutôt une vie pour la lutte. Le pacifisme est alors une collusion avec l’ennemi ; le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. Toutefois, cela comporte un complexe d’Armageddon : puisque les ennemis doivent et peuvent être défaits, il devra y avoir une bataille finale, à la suite de laquelle le mouvement prendra le contrôle du monde. Cette solution finale implique qu’il s’ensuivra une ère de paix, un Âge d’or venant contredire le principe de guerre permanente. Aucun leader fasciste n’a jamais réussi à résoudre cette contradiction.


10.

L’élitisme est un aspect type de l’idéologie réactionnaire, en tant que fondamentalement aristocratique. Au cours de l’histoire, tous les élitismes aristocratiques et militaristes ont impliqué le mépris pour les faibles. L’Ur-fascisme ne peut éviter de prêcher l’élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde, les membres du parti sont les citoyens les meilleurs, tout citoyen peut (ou devrait) devenir membre du parti. Cependant, il n’est point de patriciens sans plébéiens. Le leader, qui sait que son pouvoir n’a pas été obtenu par délégation mais conquis par la force, sait aussi que sa force est fondée sur la faiblesse des masses, tellement faibles qu’elles méritent et ont besoin d’un dominateur. Comme le groupe est organisé hiérarchiquement (selon un modèle militaire), chaque leader subordonné méprise ses subalternes, lesquels méprisent à leur tour leurs inférieurs. Tout cela renforce le sentiment d’un élitisme de masse.


11.

Dans cette perspective, chacun est éduqué pour devenir un héros. Si dans toute mythologie, le héros est un être exceptionnel, dans l’idéologie Ur-fasciste, le héros est la norme. Un culte de l’héroïsme étroitement lié au culte de la mort : ce n’est pas un hasard si la devise des phalangistes était « Viva la muerte ! ». On dit aux gens ordinaires que la mort est désagréable mais qu’il faut l’affronter avec dignité ; on dit aux croyants que c’est une façon douloureuse d’atteindre à un bonheur surnaturel. Le héros Ur-fasciste, lui, aspire à la mort, annoncée comme la plus belle récompense d’une vie héroïque. Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres.


12.

Puisque la guerre permanente et l’héroïsme sont des jeux difficiles à jouer, l’Ur-fasciste transfère sa volonté de puissance sur des questions sexuelles. Là est l’origine du machisme (impliquant le mépris pour les femmes et la condamnation intolérante de mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à l’homosexualité). Puisque le sexe aussi est un jeu difficile à jouer, le héros Ur-fasciste joue avec les armes, véritables Ersatz phalliques : ses jeux guerriers proviennent d’une invidia penis permanente.


13.

L’Ur-fascisme se fonde sur un populisme qualitatif. Dans une démocratie, les citoyens jouissent de droits individuels, mais l’ensemble des citoyens n’est doté d’un poids politique que du point de vue quantitatif (on suit les décisions de la majorité). Pour l’Ur-fascisme, les individus en tant que tels n’ont pas de droits, et le « peuple » est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». Puisque aucune quantité d’êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. Ayant perdu leur pouvoir de délégation, les citoyens n’agissent pas, ils sont seulement appelés, pars pro toto, à jouer le rôle du peuple. Ainsi, le peuple n’est plus qu’une fiction théâtrale. Pour avoir un bon exemple de populisme qualitatif, il n’est plus besoin de Piazza Venezia ou du Stade de Nuremberg. Notre avenir voit se profiler un populisme qualitatif télé ou Internet, où la réponse émotive d’un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la « voix du peuple ». En raison de son populisme qualitatif, l’Ur-fascisme doit s’opposer aux gouvernements parlementaires « putrides ». L’une des premières phrases que prononça Mussolini au parlement italien fut : « J’aurais pu transformer cette salle sourde et grise en un bivouac pour mes manipules. » Effectivement, il trouva aussitôt un meilleur abri pour
ses manipules, mais peu après il liquida le parlement. Chaque fois qu’un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu’il ne représente plus la « voix du peuple », on flaire l’odeur de l’Ur-fascisme.


14.

L’Ur-Fascisme parle la « novlangue ». La « novlangue » fut inventée par Orwell dans 1984, comme langue officielle de l’Ingsoc, le Socialisme Anglais, mais des éléments d’Ur-fascisme sont communs à diverses formes de dictature. Tous les textes scolaires nazis ou fascistes se fondaient sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. Cela dit, nous devons être prêts à identifier d’autres formes de novlangue, même lorsqu’elles prennent l’aspect innocent d’un populaire talk-show.


[…]

Permettez-moi de terminer par une poésie de Franco Fortini :

Sur le parapet du pont
Les têtes des pendus
Dans l’eau de la source
La bave des pendus
Sur le pavé du marché
Les ongles des fusillés
Sur l’herbe séchée du pré
Les dents des fusillés.
Mordre l’air mordre les pierres
Notre chair n’est plus celle d’hommes
Mordre l’air mordre les pierres
Notre cœur n’est plus celui d’hommes.
Mais nous avons lu dans les yeux des morts
Et sur terre, la liberté, nous la ferons
Mais ils l’ont serrée, les poings des morts,
La justice que nous ferons.

U. E., 1995.


Arnaud Maïsetti