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Jrnl | Ailleurs la bataille
[26•07•08]
mercredi 8 juillet 2026

Tu t’en vas sans moi, ma vie. / Tu roules, Et moi j’attends encore de faire un pas. / Tu portes ailleurs la bataille. / Tu me désertes ainsi. / Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres. / Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes. / A cause de ce manque, j’aspire à tant. / A tant de choses, à presque l’infini… / A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes.
Henri Michaux, Ma vie (La Nuit remue, 1967)
La veille du départ, ce 7 juillet, on dit que Vasco da Gama n’a pas dormi. Il a veillé avec ses hommes dans la petite chapelle de Notre-Dame de Belém et se dit à haute voix tous les péchés commis, en attendant l’aube — l’aube arrive, il finit d’énoncer les péchés à la hâte, il en reste encore, il en restera toujours à qui souhaite s’emparer du monde et voudrait pour cela le cœur pur : vide. Duras aussi faisait son lit avant d’écrire, rangeait méticuleusement le grand salon de Neauphle-le-Château. Au matin, c’est la longue procession des prêtres et des fidèles jusqu’au rivage. On célèbre une dernière messe à même le Tage ; le vicaire reçoit une confession générale – et donne en retour l’absolution complète à tout l’équipage. Évidemment, on s’en va mourir : le monde ne s’atteint pas. Duras aussi ; s’il s’agissait de mourir, il fallait bien qu’on trouve le lit fait, et la chambre nette. On part dans ces chants de requiem ; les cierges au petit matin du 8 juillet lèvent dans le ciel l’élégie ténébreuse des fins. Deux ans plus tard, une poignée d’hommes reviendront. Vasco était parti ouvrir une route, découvre surtout qu’elle était déjà là. Les vents, les ports, les pilotes et les marchands : tout un monde circulait bien avant et sans lui. Les quelques étoffes, le corail, les bassines de cuivre, le sucre qu’il offre au souverain de Calicut font sourire. Non, il n’y a pas de découverte, seulement l’irruption tardive d’un empire dans le monde des autres. On n’a jamais fait le tour du monde, c’est lui qui nous traverse. Duras sur la table de travail, observe la bouteille de whisky qui l’observe : écrit encore une phrase avant de céder, et encore une, et encore une autre, ne cédera pas encore tant qu’elle écrit,
C’est un même 8 juillet qu’un vaisseau britannique force la baie d’Edo et ouvre le Japon muré sur lui-même au monde. Il s’agit parfois de laisser le temps où il est. Jean de La fontaine naît ce même 8 juillet, où se noie Percy Shelley : « Mer insondable, dont les vagues sont les années / Océan du Temps, dont les eaux de profonde douleur / Sont saumâtres du sel des larmes ». Ce qu’on ouvre devant soi, déchire aussi ce qui nous fonde.
Tandis que les actualités se lisent chaque jour comme un manuel décrivant pas à pas la manière dont le fascisme s’empare du pouvoir (la façon dont on le lui livre), que le ciel est si bleu qu’il insulte aussi cela, que le vent manque, que la fatigue fatigue, que le sommeil reste introuvable, sans doute caché par de malveillants moustiques sous les nappes de chaleur, cette phrase à la fin du rêve : si on appelle le large l’horizon, c’est parce qu’il n’a ni hauteur ni longueur. On se réveille muni de telles clés incapables d’ouvrir aucune porte, et qu’on ajoute au trousseau, sûr qu’elles pourront servir, un jour.

