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Jrnl | Crocheter une serrure avec un brin de paille

[26•07•09]

jeudi 9 juillet 2026


« Quand l’avant-centre prend le départ, involontairement, juste avant le tir, le gardien de but indique avec son corps la direction dans laquelle il va se jeter et l’avant-centre peut shooter tranquillement dans l’autre, dit Bloch. Le gardien de but pourrait aussi bien essayer de crocheter une serrure avec un brin de paille. »Soudain l’avant-centre prit le départ. Le gardien de but, qui portait un pull-over jaune vif, resta droit et immobile, l’avant-centre lui tira le ballon dans les mains.

Peter Handke, L’Angoisse du gardin de but au moment du penalty (1970)


Le ciel n’a pas de couleur, mais une réalité tranchante, impassible : jamais mise en défaut. Toute différente est la réalité elle-même, qu’on s’acharne à nier, déclaration après déclaration — non voyons, la terre ne brûle pas ; non bien sûr, la guerre est la paix ; non évidemment, la violence est l’apaisement, ; non enfin, la justice est l’injustice ; non. C’est un lent travail qui consiste à faire passer l’ordre du monde pour naturel.

On regarde le ciel, vide ; on plonge ses yeux dans la terre, et ses mains, pleines de poussière, de vies et de complots, on paille le sol pour qu’il retienne le peu d’eau qu’on lui concède, des fruits poussent de toutes parts en dépit du bon sens, la ville se soulève chaque soir, à travers les fenêtres quand on marche à la tombée du jour, des corps halètent ensemble pour passer le temps, et il le fait, il passe entre eux, la sueur, les caresses qu’on invente pour déjouer les violences, les injures, je marche entre cela aussi, au pied des immeubles aux fenêtres ouvertes sur le désir, je ne sais plus où j’ai garé la voiture, je me perds longtemps.

Au café, les deux jeunes filles parlent allemand ; je ne saisis que quelques mots, aucune phrase. N’est-ce pas ainsi que je saisis ce qui passe, m’arrive, bruisse autour de moi : toute cette vie sociale, sans doute, administrée par les ordres du jour incompréhensible : il aurait sans doute fallu être plus attentif aux cours de langue de l’enfance, mais la fenêtre était là, pendant ces heures, et le ciel de l’autre côté, qui n’attendait que nous.

Quatre jours ont passé depuis cette mauvaise chute sur le coude. Je repense à la phrase du médecin pendant qu’il me recoud, notant à voix haute l’ordonnance et indiquant une perte de substance : quand je demandais des précisions, il me dit seulement, sans me regarder : vous avez laissé un peu de vous sur le sol. Évidemment, comme à chaque seconde, à chaque rencontre, à chaque nuit. Je pensais à la livre de chair abandonnée, et maintenant que la peau se referme (sur moi ?), que la douleur s’estompe, que la substance repousse, je me dis, décidément, que la matérialisme historique est aussi une médecine et qu’il nous apprend qu’on ne guérit de rien, mais que le présent abolit le passé chaque seconde – laisse sur soi une ligne de plus sur quoi écrire l’avenir et rien de plus.

Arnaud Maïsetti