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Jrnl | Des mondes de violences immobiles

[26•02•24]

mardi 24 février 2026


J’ai tant vécu sans jamais vivre ! J’ai tellement pensé sans jamais penser ! Je sens peser sur moi des mondes de violences immobiles, d’aventures traversées sans aucun mouvement. Je suis saturé de ce que je n’ai jamais eu et n’aurai jamais, excédé de dieux encore inexistants. Je porte sur moi les cicatrices de toutes les batailles que j’ai évité de livrer. Mon corps musculaire est éreinté par l’effort que je n’ai même pas imaginé d’accomplir.

Pessoa, Le livre de l’intranquillité


Percevoir le monde comme le ferait une peinture — une ruine au ralenti. La neige qui fond dès qu’elle tombe : et tout ce qui tombe, les corps et les regrets, les feuilles, ce qu’on n’écrit qu’en effaçant intérieurement les mots qu’il faudrait, ceux qui manquent toujours. Le monde existe en s’entassant, disent les archéologues : que disent les autres ? Dans les cimetières aussi, le monde existe : entassent le contraire des villes (leur désir). J’attrape, à cent dix à l’heure, la phrase que j’entends à la radio – je la note sur les Notes© du téléphone, la route que j’avale s’écrit aussi en palimpseste : « habiter un lieu, c’est faire quelque chose pour y être ». (Il y avait un contexte, avalé lui aussi, mais où ?).

Plus tard, la voix parlerait de ce qu’est marcher : quand je descends l’escalier, je sais l’écart de la marche, je suppose que l’écart est le même que la veille et ainsi je tombe d’une marche à l’autre sans me vautrer dans la réalité défaite : non, la réalité est là, assise dans sa fondation, immuable et assurée, et je lui fais confiance, j’avance, je descends : en ce monde, existe-il encore des escaliers ?

La violence est donc la forme que prend infiniment le monde pour se faire, et l’effet du monde sur nous : son effort pour faire advenir le monde à nous, et le signe de notre appartenance à lui.

Arnaud Maïsetti