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Jrnl | Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux
[26•03•12]
jeudi 12 mars 2026

Frappe nos cœurs en allés en lambeaux
Anarchie ! Ô porteuse de flambeaux !
Chasse la nuit ! Écrase la vermine !
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,
La Claire Tour qui sur les flots domine !Laurent Tailhade, Ballade Solness
Le ciel de nouveau établi à bonne distance. La grande solitude intérieure qui s’abat en moi comme de l’eau jetée sur de la terre sèche. Les regrets qu’on tourne et qui finissent par devenir le passé lui-même quand il refuse de s’oublier, qu’il est comme les rêves d’enfant, indissociable des souvenirs qu’on nous a tant raconté qu’ils nous appartiennent. Ce qu’on écrit cent fois, et qu’on efface cent une fois – ce avec quoi je ne serai jamais quitte. Les pensées qui viennent au milieu des paroles. Tout ce qui meurt et n’a jamais vécu.
Le taxi dans la nuit frôle donc la Concorde et je lève les yeux. Jusqu’alors, quand je passais ici, mes pensées mauvaises allaient toujours joyeusement vers le corps du roi, minuscule et ridicule, la foule rassemblée à cent mètres, les hurlements qu’il n’entendit même pas, les canons. Mais ce soir-là je pense à Saint-Just et à Robespierre, aux camarades — tandis que la voiture pivote sur la place et va enjamber le fleuve, je sais alors que je tourne autour de l’axe du monde : la Concorde, dans la ville déchirée en moi par tous ces passés à la fois est l’épée fichée de l’occident détestable d’où partent toutes les bombes de ce réel vaincu.
Le corps des choses si opaques dans lequel je me suis enfoncé une semaine durant — jusqu’au silence froid comme des larmes – ne m’appartient pas : alors je m’invente une discipline neuve, faite d’effroi envers moi-même, d’urgence terrible contre le jour qui va se lever, d’abandon sur les images du monde, de haine sans recours contre ce qu’on fait de nous, de fatigue aussi, et de travail pour arracher à toutes les peaux mortes qui m’enveloppent leur apparence stérile, et parvenir, de toute cette colère de moi, à jeter sur la nudité des trottoirs salie de sang une ombre dans laquelle je saurai disparaître.

