arnaud maïsetti | carnets

Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog) > Jrnl | L’empoigner et le détruire

Jrnl | L’empoigner et le détruire

[26•06•26]

vendredi 26 juin 2026


Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin ! le destin ! Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz (1929)

Près de Charleroi, le jour se lève gorgé de brumes – et puis vers dix heures, elles se déchirent : la journée sera chaude, on aura une bonne vue sur le massacre. Le capitaine Coutelle se hisse dans la nacelle ; on se salue. L’aérostat captif à hydrogène s’élève trois cent mètres au-dessus de nous et de la plaine fumante : neuf heures durant, depuis L’Entreprenant – c’est le nom du ballon – adopter le point de vue des nuages pour mieux voir les mouvements de troupes autour d’Heppignies, de Labursart, de Wagnelée et de Gosselies, prendre la mesure de la situation historique, donner les ordres, orienter le sens des choses, nommer Fleurus ce jour. C’était un 26 juin : si Fleurus nomme la date, Fleurus date aussi l’âge des drones dans quoi on entrait. On y est encore. Depuis le « dirigeable », voit-on mieux le monde, la victoire, et la mort, la solitude, les lâchetés du mourant, le courage — on n’entend rien pourtant, les perdrix muettes d’effroi sont parties, on sent à peine l’air du large sur le visage, reste le désir de sauter dans le vide. Il y a ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait : Charleroi s’était rendue la veille, et les Autrichiens l’ignoraient ; tout le jour ils se sont battus avec acharnement pour défendre une ville déjà perdue.

Bien sûr, la seule façon de n’être pas fou de chagrin devant le monde jusqu’à en mourir consiste à n’éprouver aucun sentiment d’aucune sorte — que faire alors ?

Ne renonce pas, pourtant, à devenir le cœur pensant des choses.

C’était aussi un 26 juin : le bain de sang sur Paris après quatre jours d’insurrection, l’odeur sur le pavé qu’on nettoie de nouveau, les mile cinq cent barricades qu’on déblaie en sifflotant dans le silence. 1848 répétait d’autres massacres, et n’était que la répétition de ceux à venir — on tire à vue sur tout ce qui bouge au nom de l’ordre ; et l’ordre règne, oui : il suffit de marcher dans Paris chaque jour depuis le 26 juin 1848 pour en respirer l’air qu’il fait ; le sang ne sèche jamais.

Alfred Döblin meurt de tristesse à Emmendingen : si loin de Fleurus, de Berlin et du reste ; un 26 juin comme un autre, comme aujourd’hui, hier et demain. À la dernière ligne de Berlin Alexanderplatz, il avait seulement écrit : « Nous savons ce que nous savons ; nous l’avons payé assez cher. »

Ces jours, comme on roule dans le Champsaur vers cette mare de sang qui s’allonge à mesure qu’on s’approche : ce n’était qu’un champ de coquelicots – la fleur des labours et des remblais qui ne poussent que sur les terres retournées. J’apprends que les graines peuvent dormir des décennies sous terre dans l’attente qu’on renverse la terre ; en Flandres, on en vit surgir sur des horizons entiers. Rien d’un mystère : la pluie des obus avait suffit à les ramener à la lumière. Rouler vers le champ de coquelicots donne le sentiment du monde, celui qui ne se lève devant soi que parce qu’il est remuée par les bombes de toutes sortes : la beauté aussi sait parfois insulter la vie et la mort ensemble, et nous. Peut-être s’agit moins de beauté que de honte. Les fleurs savent nous apprendre de quoi sont faits Fleurus et le feu, et les émeutes massacrées, et la vie qu’on ne rejoint qu’en perdant la mémoire pour lui inventer d’autres contours et d’autres virages le long d’un champ sanglant qui semblent vouloir l’enlacer pour mieux le fuir.

Arnaud Maïsetti