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Marseille est une ville impossible

vendredi 8 janvier 2016


Marseille est une ville impossible. Ils lèvent cette ville comme du ciel. Par pelletées de nuages et en écrivant sur tous les murs des lettres dans le désordre. La mer touche un peu de la montagne, ou est-ce l’inverse ? Il y a des routes qui longent des routes, et plusieurs centres que rien ne relie. Il y a ce type près d’ici, tout près de l’endroit où je prendrai l’image de cette grue par-dessus l’arbre qui retient les dernières feuilles de l’automne, au cœur de l’hiver, ce type qui dort par terre et tous les matins lit le journal en commentant les nouvelles, à haute voix. Il y a cette femme tout à l’heure qui frappait à la porte de l’immeuble juste à côté de lui, qui frappait doucement, doucement, peut-être depuis une demi-heure, peut-être depuis des heures, et quand je suis parti, qui frappait encore, doucement, le regard terrible.

Les points d’exclamation comme des bras ouverts au ciel vide. Affiche qui pourrait être là depuis des années, et pour des années, qu’on n’arrache même plus. C’est au rond-point du Massalia, cette affiche sous la pluie, dans un angle de rue où personne ne passe. Les points d’exclamation lancent le souvenir (Eurydice ! Eurydice ! Oh Dio ! Rispondi ! Io son pure il tuo fedel ! Euridice ! Euridice ! Ah ! non m’avanza Più soccorso, più speranza, Né dal mondo, né dal ciel ! Che farò senza Euridice ? Dove andrò senza il mio ben) Que ferai-je sans Eurydice.

Regarder le ciel vide est ici une tâche de chaque jour.

Lire la ville aussi, sur les murs qui l’écrivent comme sa légende. Un corps éventré où tous se jetteraient pour griffer entrailles et mordre la peau. La ville à la bousille, oui.

Sa peau tatouée à vif. Je t’aime voleur à peine déchiffrable, les cris d’amour sont autant de cris de douleur. Regarder cette ville seulement dans ces mots qui finissent par raconter la plus belle histoire du monde, sans ordre et sans personnage, seulement des voix aux échos provisoires.

Même les écoles sont des lambeaux d’étoffe que la main vient saccager avec toute la beauté du monde.

Ville palimpseste, mais sans mémoire. « Entre le palimpseste qui porte, superposées l’une sur l’autre, une tragédie grecque, une légende monacale et une histoire de chevalerie, et le palimpseste divin créé par Dieu, qui est notre incommensurable mémoire, se présente cette différence, que dans le premier il y a comme un chaos fantastique, grotesque, une collision entre des éléments hétérogènes ; tandis que dans le second la fatalité du tempérament met forcément une harmonie parmi les éléments les plus disparates » écrivait Baudelaire, qui s’il avait connu Marseille, aurait jeté son œuvre au feu et prononcé ses crénom dix ans plus tôt.


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