arnaud maïsetti | carnets

Accueil > LECTURES | LIVRES, PIÈCES, FILMS > cinéma > Béla Tarr | « Le ciel est déjà à eux. Et tous nos rêves »

Béla Tarr | « Le ciel est déjà à eux. Et tous nos rêves »

In memoriam

mardi 6 janvier 2026


Le Cheval de Turin n’est pas un film muet : d’un bout à l’autre, on y entend férocement le vent chasser les images comme des bêtes traquées. Le vent ronge le paysage et racle les murs, les corps, s’engouffre dans les gestes, use le monde à force de passer. Le vent est la loi du film, sa syntaxe et sa voix et sa pensée en acte. La fable métaphysique que déploie le film prend corps sur le corps réel du monde : un paysan, sa fille, leur cheval qui soudain refuse de prendre la route de la ville, contraint le paysan à demeurer chez lui tandis que le vent se lève et que le monde va être emporté sous les tempêtes. Six jours d’une routine obstinée, la même pomme de terre à cuire, la même eau à puiser, la même posture à adopter devant l’immobile souffrance du monde qui s’éteint mais qu’on prolonge par habitude dans nos gestes.

Puis, brutalement, au pli du film, la parole surgit — un voyageur ouvre la porte de la maison, demande à boire, s’assoit et se met à parler : plan-séquence sans refuge, parole de haute lutte arrachée au vent qui soudain fait place : ou est-ce qu’il prend ici une autre forme pour passer dans la voix ? Ce que dit cette voix, rejoint secrètement ce que fait le vent pour mieux nommer le monde tel qu’il nous apparaît désormais, et que le mot de catastrophe ne trahit pas assez. C’est que le monde ne s’achève pas sous les trompettes des anges de l’apocalypse en s’engouffrant dans les images ravissantes du Jugement Dernier : il se contente de s’achever en s’accomplissant — menant à son terme son ordre fondé sur la capture et la corruption. Une fin qui sanctionne une victoire obtenue par l’usure. La domination progresse sans bruit, dans l’ombre, à la manière des rats qui attendent l’heure propice — celle où les scrupules s’éteignent, où la lâcheté devient une force historique. Elle transforme le ciel, le jour, le silence, la nuit, jusqu’aux rêves eux-mêmes, en territoires annexés. Film qui rend sensible cette fin-là : quand le monde s’achève, il ne disparaît pas, mais vient se confondre avec le triomphe de ceux qui savent attendre, prendre, user, et détruire.

Je dépose cet extrait (traduit) ici aujourd’hui, le jour de la mort de Béla Tarr, en reconnaissance. Pour ce film sans consolation et pour cette parole unique arrachée au vent et rendue à lui. En ces jours de bourrasque, il n’est pas vain de tenir en respect le délire du temps




— Je n’ai plus de pálinka. Tu ne pourrais pas m’en donner une bouteille ?
— Donne-lui-en donc un peu… Et toi, pourquoi tu n’es pas allé en ville ?
— Le vent a tout emporté.
— Comment ça ?
— Tout est parti en ruine.
— Comment ça aurait pu partir en ruine ?
— Parce que tout est en ruine. Tout a été dégradé. Enfin, je pourrais aussi dire qu’ils ont tout ruiné… et tout corrmpu. Parce que c’est pas d’un cataclysme qu’il s’agit, causé avec la prétendue aide innocente de l’homme. Non. Au contraire… C’est le jugement de l’homme. Son propre jugement. Son jugement sur lui-même. Et là-dedans, bien sûr, Dieu y est mêlé. Ou, si j’ose dire, il y participe. Et tout ce à quoi il participe… devient la création la plus abjecte qu’on puisse imaginer. Parce que, tu vois, le monde a été corrompu. Alors peu importe ce que je dis, puisque tout ce qu’ils ont pris, ils l’ont corrompu. Et comme ils ont tout pris après une lutte sournoise, mesquine, sous le manteau, ils ont tout corrompu. Parce que tout ce qu’ils touchent — et ils touchent à tout — ils le corrompent. Voilà comment ça s’est passé jusqu’à la victoire finale. Jusqu’à la fin triomphante. Prendre, corrompre. Corrompre, prendre. Ou je peux le dire autrement, si tu veux. Toucher, corrompre, et donc prendre. Ou toucher, prendre, et donc corrompre. Ça dure comme ça depuis des siècles… encore et encore et encore. Toujours pareil. Et seulement ça. Parfois en douce, parfois brutalement, parfois avec douceur, parfois avec violence, mais toujours pareil. Comme des rats qui attaquent en embuscade. Parce que, pour cette victoire parfaite, il fallait aussi que l’autre camp — tout ce qui est excellent, grand, noble, tu comprends — ne s’engage dans aucun combat. Qu’il n’y ait aucune lutte. Juste la disparition soudaine d’un côté. C’est-à-dire la disparition de l’excellent, du grand, du noble. Et maintenant, ces champions victorieux, qui attaquent en embuscade, règnent sur la Terre. Il n’existe pas le moindre recoin, pas même un trou minscule, où l’on pourrait leur cacher quoi que ce soit. Parce que tout ce sur quoi ils peuvent mettre la main est à eux. Même ce que nous croyons hors de leur portée — ils l’atteignent quand même. Le ciel est déjà à eux. Et tous nos rêves. À eux, l’instant. La nature. Le silence infini. Même l’immortalité est à eux, tu comprends ? Tout. Tout est perdu pour toujours ! Et tous ces nobles, grands, excellents sont restés là, si je puis dire. Ils se sont arrêtés à ce point-là. Ils ont dû comprendre, et ils ont dû accepter, qu’il n’y a ni dieu ni dieux. Et les nobles, les grands, les excellents auraient dû comprendre et accepter ça dès le début. Mais bien sûr, ils en étaient incapables. Ils y croyaient, ils l’acceptaient, mais ils ne le comprenaient pas. Ils restaient là, hébétés, sans se résignés, jusqu’à ce que quelque chose — qui venait d’ailleurs que de leur esprit — les éclaire enfin. Et alors d’un seul coup, ils ont compris qu’il n’y avait ni dieu ni dieux. D’un seul coup, ils ont vu qu’il n’y avait ni bien ni mal. Et alors ils ont vu, ils ont compris que… si c’était vrai, alors eux-mêmes n’existaient pas non plus ! Tu vois, je crois que c’est là que ça s’est produit… le moment où on peut dire qu’ils se sont… éteints. Consumés. Éteints et consumés, comme un feu abandonné qui finit de se mourrir dans un champ. L’un perdait toujours, l’autre gagnait toujours. Défaite, victoire, défaite, victoire. Et puis un jour — ici, dans le coin — j’ai dû comprendre, et j’ai compris, que je me trompais. Que je m’étais vraiment trompé quand je pensais… qu’il n’y avait jamais eu, et qu’il ne pourrait jamais y avoir, le moindre changement sur Terre. Parce que, crois-moi, aujourd’hui je le sais… ce changement a bien eu lieu.
— Arrête un peu ! N’importe quoi.