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Château d’If | Traces, griffures & appels

Conjurer l’ailleurs

vendredi 3 juillet 2026


Here lies one whose name was writ in water
Épitaphe sur la tombe de Keats

Il n’y a ici pas plus de lumière que si Dieu n’avait point créé d’astres.
Élie Néau (huguenot, cul-de-tour d’If, vers 1690)


Entre soi et la vie se dresse toujours ce qui empêche de voir le monde – et ce qui permet de le dire. Un mur qui est aussi une page sur quoi nommer la rage de détruire la page, et de rejoindre ce qui derrière la page nous appelle, peut-être, dont on invente la voix et les promesses – à même la paroi se nommer aussi et sous ce nom se reconnaitre d’ici comme celui qui d’ailleurs se réclame, et dater la colère pour laisser derrière soi le passé et avec lui la peine, ou rien – signer en pure perte l’appartenance au jour qui s’éteint en soi.

On ne perce jamais la réalité sans s’y anéantir : non, jamais personne ne s’évade, de nulle part, d’ici et d’ailleurs. Faire le mur ne se peut qu’à sa surface : une traversée par les signes qui s’y déposent. Trouée par le langage qui dira l’ailleurs où la trouée physique est impossible. Graver dans la pierre ce qui voudrait passer outre pour dessiner cette fenêtre vers l’ailleurs et l’après, adresse à qui la relèvera, plus tard, ailleurs, oui, ici, maintenant, nous.

Le mur d’If, véritable et terrible, n’est pas tant la pierre que l’eau qui la cerne et la défend et la protège ; mur liquide et mouvant qui ne garde aucune trace. Puisqu’on ne peut jeter son corps dans l’eau, voici qu’on le précipite sur la pierre. L’inscription lapidaire — comme un refus de ce qui, là-bas, menace et efface.

Marseille appelait sa rade « plus belle fenêtre du royaume ». Fenêtre ajourée sur quoi ? Encadrer l’ailleurs sans le donner, tâche du mur. Où la fenêtre désigne l’horizon interdit, le graffiti le grave.

Chateau d’If : œil de pierre posé sur la mer qui déjà se retourne ; pierre déjà écrite par les éléments avant de l’être par les hommes.

1516 : L’île n’est qu’un caillou blanc et nu, livré aux chèvres — pas encore un mur sous verrou. Elle tient pourtant déjà son premier captif : une bête énorme et cuirassée, venue d’Asie par le Portugal, qu’on mène au pape et nomme rhinocéros. François Ier fait le détour pour la voir de ses yeux — et, la voyant, voit l’île, et que Marseille, rattachée d’hier et rétive, n’est gardée par rien. L’animal, lui, ne voit qu’une cage et la mer. On l’a enfermé sur le pont d’un navire, ahuri, affolé ; on repart. Quelques semaines plus tard, le bateau sombrera au large de Gênes, et la bête enchaînée coulera avec lui — il faut imaginer l’inimaginable terreur de l’animal dans les derniers instants, l’eau qui monte sur lui et ne pardonne pas. Premier hôte de l’île : un monstre en transit et futur condamné à la noyade — l’eau, ici, sait déjà son office de mur et de bourreau avant qu’on ait levé la moindre pierre.

1524 : Charles Quint, menace d’assiéger la ville ; on redouble d’effort pour avancer les travaux, qui s’achèvent sous la fournaise de juillet 1531. Ces années, on écrit déjà la bâtisse avec les viscères de la ville : ces pierres de Marseille détruites lors du siège espagnol de 1524, on s’en sert pour lever le fort : « un morceau de Marseille transporté sur un rocher du golfe ». La pierre porte déjà la mémoire d’un désastre. « La Malvoisine » est née – on craint déjà que les canons ne se retournent vers la ville. Elle ne sera jamais attaquée. Redoute peu redoutée, inutile à sa fonction militaire ; puis, édifiée à la hâte, elle est surtout inutilisable : ses bâtiments « petits, écrasés, mal faits » (Vauban) en font une citadelle bien facilement prenable. Même si : qu’en faire une fois prise ? L’abandonner à la mer, rien de plus. Puisqu’elle ne peut servir d’arme, on la retourne contre elle et l’érige presque aussitôt, et de dépit, en prison.

Plus tard. 1580 : on jette sous les pierres un premier détenu. Le Chevalier Anselme, conspirateur, fait du Château une Prison d’État taillée à la main du pouvoir qui en fait la destination de ses lettres de cachet – « libertins » et indisciplinés y seront enfermés à la demande des familles deux siècles durant. Mirabeau, le père fait enfermer le fils. Prison de l’arbitraire domestique et royal.

1685, le même pouvoir révoque, de la plume qui enferme, l’édit de Nantes : sont jetés dans les culs-de-tour tant de galériens huguenots : ainsi d’Élie Néau (qui, du cachot, deviendra mystique à New York — du trou noir à la vision). Prison de conscience. Espérance de vie : moins de neuf mois pour les « pailleux », quelques semaines dans les culs-de-tour.

Sous l’Empire, on met sous ces verrous de pierre les traîtres à l’Empire — révolutionnaires furieux comme contre-révolutionnaires d’un autre âge, complices de la liberté ou de Cadoudal. Et l’on y jette même un mort. Kléber tombe sous le poignard au Caire le 14 juin 1800 — le jour même où Bonaparte triomphe à Marengo : d’un côté la gloire, de l’autre un cadavre encombrant. Rapatrié, cercueil de plomb enchâssé dans un cercueil de chêne, il ne sera pas enterré : l’Empereur ne veut pas d’un martyr républicain, pas d’un tombeau où l’on viendrait se recueillir. Alors on l’enferme, lui aussi. Dix-huit ans durant, le corps décomposé de Mars — comme le nommait Bonaparte, le dieu de la guerre en personne — attend sous clé, à If, qu’on cesse d’avoir peur de lui. Fallait-il trembler, pour verrouiller ainsi un mort de peur que s’évade avec lui la liberté vengeresse.

Juin 1848 : on y enferme les ouvriers insurgés après l’écrasement des journées de Juin. Neuf tailleurs de pierre au moins parmi les détenus.

Après le Deux décembre 1851, ce sont 304 détenus entassés, à cinquante dans des cellules de dix mètres de large, croupissant là près d’un an avant leur déportation vers Alger ou la Guyane. L’île-transit vers le bagne colonial et déjà un bagne – et le rhinocéros d’Asie, un frère d’armes.

On finit d’assassiner la Commune, ici aussi.

1916 ; les derniers prisonniers du château parleront allemand.

Si chaque époque rêve la suivante, elle sait aussi lui laisser dans la pierre sa signature.

À chaque passage, la pierre invite, appelle, provoque. Il y a sur le sol des pierres, de la poussière même, et au bout de son bras, des ongles, de la force qui reste en soi ; il n’y a qu’à poser la main devant soi, dans le noir pour rencontrer la matière même, ce qui nous empêche d’aller, de courir, de rejoindre, et de vivre. Et comme on n’est pas mort, on ne sait pas ce qu’on est, ce qu’on fait ; on écrit. Pas un seul prisonnier n’a pas composé ici son poème : une ligne sur la muraille, ou des phrases entières, souvent une lettre, parfois même pas, des initiales perdues, un secret. En 1848, le graffiti carcéral –par essence arraché aux gardiens — est administré : sont donnés ciseaux et poinçons pour désamorcer une mutinerie qui grondait. Alors les vaincus érigeront leur propre monument dans la grammaire même de la commémoration officielle, avec la complicité du geôlier. Conjurer le temps – où le lieu de la défaite devient celui où elle complote

Tout un monde ici. Pistole au 1er étage, avec cheminée, fenêtre, et putains tolérées ; cellules collectives plus bas ; et culs-de-tour dans les fondations. Chambres passables pour les prisonniers d’importance, grands cachots « pour loger la canaille » (préfet Thibaudeau). La justice d’exception rejoue le partage social jusque dans l’enfermement – partage du sensible qui descend au fond de la tour.

On est après. À l’instant où le dernier prisonnier sort de la dernière cellule, sont organisées les premières visites. Déplacement du sacré : du martyr réel au héros fictif, celui qu’on invente visite après visite, qu’on prend plaisir à plaindre, et comment faisaient-ils grands dieux, pour supporter tout cela (ils ne le supportent pas), sans devenir fou (ils le devenaient, immédiatement).

C’est même avant. Avant le dernier prisonnier. Le 10 décembre 1834, Dumas visite If. Dix ans plus tard, Le Comte de Monte-Cristo témoigne de son expérience touristique. Le mythe commence à coloniser le lieu avant même sa désaffectation. Mars 1880 : la prison cesse de l’être – c’est aussi la date des premiers graffiti de visiteurs identifiés (on trace, ici des cœurs, là le nom de Dantès, celui de Mercédès) En 2018, un recensement archéologique des graffiti suffit à peine à tous les débusquer. Aux 100 000 visiteurs par an qui passent sous les voûtes, on demande de ne pas ajouter aux signes les signes, et bien sûr, combien désobéissent, dont le geste devient trace de musée.

Sous les noms des touristes, les gravures de 1848 attendent — lisibles encore à qui regarde à rebrousse-poil l’histoire des vaincus. Écrire contre l’effacement, n’est-ce pas écrire ? Rouvrir la trouée et refaire du mur mort une surface qui convoque. Signes qui finissent par faire signes vers ce qui tout près, vibre encore – à quelques milles sous les flots, les mains négatives de la grotte Cosquer datent, 27 000 ans avant, ce même geste sans mémoire, ou de toute mémoire : j’étais là. Du souffle de pigment sur la paroi noyée au nom griffé dans le cachot, une même conjuration contre la disparition.

Dans la Tour Saint-Christophe qui surplombe les cachots presque au sommet de la citadelle, on peut voir le large. Le large ? La Méditerranée, vue des nuages, paraît moins un horizon qu’un étang : qu’une frontière – un mur, filtre pour migrants. Sa couleur bleue vire au rouge – ce qui reste de qui a disparu en mer.

C’est là que l’artiste Hassen Ferhani a déposé Mon plus beau plan fixe, installation qui sidère, au cœur de la Saison Méditerranée. Gorgée de fantasmes, d’images, la Méditerranée disparaît elle aussi sous les délires qui ne cessent de l’épuiser. Alors, d’un geste, Ferhani défait notre imaginaire en nous conviant à regarder à travers les fenêtres du cachot – découpe dans la matière du réel, la photographie mouvante d’un ciel battu par la mer. Ce qu’on voit : ce qu’on regarde. On regarde ce qu’on observe et la Mer redevient ce qu’elle est, la mer. Arrachée à ses projections.

On regarde. On entend aussi ; ce qu’on entendait autrefois, parmi les cris, les appels à l’aide, les griffures sur la pierre.

Arnaud Maïsetti

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