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L’astrolabe de Champlain

[Carnets du Nouveau Monde]

jeudi 21 avril 2022

Notes prises pour un récit en cours

Août 1867. Rimbaud s’ennuie dans Roche brûlé par l’été. Il n’a pas treize ans et domine déjà le latin, bientôt le langage et tout le reste, et dans quelques années l’existence elle-même ; mais nous sommes de l’autre côté des choses, loin des Ardennes, et tout près de Cobden, Ontario, où la nuit du vieux monde tombe ici en plein jour, d’ailleurs, c’est le matin.

Edward Lee, ce sera son nom, marche dans ses treize ans lui aussi autour du lac Green dans l’Outaouais percé de mille lacs et de cent noms perdus. Justement : Edward voit dans les eaux les reflets noircis de deux gobelets pourrissants, de quelques plats emboîtés, d’une chaine de fer rouillée comme tout ce qu’il trouve, et parmi ce fatras de vide grenier, un étrange instrument rouillé comme les autres, mais à l’allure plus magique que les autres, plus magnétiques. Il s’en saisit.

Il faut décrire l’objet, même si c’est impossible. C’est un globe qui pourrait tenir dans la main — il est fait pour cela, et pour, dressé devant soi, donner l’échelle de toutes choses qui de l’homme va aux astres, et des astres à soi ; aller et retour. Il suffit de le placer devant son visage, fermer à demi les yeux et laisser opérer la magie : toute la mathématique du monde sublunaire s’y déploie. Un simple coup d’œil servirait à mesurer la hauteur des étoiles et calculer celle du soleil, qui est une étoile comme une autre après tout. Par là s’observent les mouvements des astres du dessus du monde et dans la grâce de calculs savants dont je vous fais grâce (et dont j’ignore tout, ceci expliquerait cela), savoir où nous nous trouvons à la surface des choses mobiles.

« Ce qui saisit les étoiles », tel est le nom de la chose : Astrolabe. L’instrument magique fut inventé dès la nuit des temps, et sa naissance date à peu de choses près celle des hommes quand ils surent lever les yeux vers le ciel — saurait-on aujourd’hui fabriquer de nos mains un astrolabe ? —, c’est dire. Par projection plane de la voûte céleste et de la sphère du monde, il réalise son prodige. Il possède évidemment mille usages : non pas seulement dire où est l’étoile, mais aussi fixer l’heure, et savoir ainsi quand prier, et vers où ; il permet de dire le présent (avait-on besoin d’un astrolabe pour cela ? sans nul doute), mais plus encore : les astrologues savent le manier avec leur intelligence de démon. Ainsi bâtit-on les temples et les forteresses en calculant les distances (car si on mesure une ombre verse, on a sur le carré la proportion A’B’/12 = AB/AO. Connaissant AO, on en déduit AB ou vice-versa : c’est d’une limpidité émouvante).

L’araignée, comme on la surnomme affectueuse, fut précieuse entre les mains illustres de Vitruve, d’Hippique ou de Ptolomée, comme entre celles moins illustres de Jean Philopon d’Alexandrie ou du regretté Jean Naze — avant d’être supplanté par la très performante, mais tellement moins élégante, lunette astronomique, qui permet tout ce que cet alidade à pinnules autorisait, les calculs savants en moins : l’horloge mettra le coup de grâce à l’ingéniosité subtile de l’astrolabe.

Entre les mains du jeune Edward, la relique est d’autant plus sacrée qu’elle est quasiment méconnaissable — saurait-il ce qu’est un astrolabe, le paysan canadien serait bien en peine de le reconnaître. Il fait donc ce que tous on aurait fait quand on trouve des ruines de peu de valeur : il leur en invente. Le jeune garçon monnaie le tout au propriétaire des terres, un certain Capitaine Overman, qui gardera (par quelle superstition ?) l’astrolabe mais vend en retour les gobelets à un colporteur, qui les fond pour récupérer un peu de cuivre qui servira à réparer une pirogue percée. Peut-être est-ce là le plus sublime. Les objets disparaissent, pas leur matière.

Quelle soif fut étanchée dans ces gobelets vénérables ?

Dans la jungle marche une colonne d’hommes épuisés : nous sommes trois siècles auparavant, quand ce monde s’éprouvait dans l’énigme pure de sa fin. Les hommes qui marchent ici cherchent cette fin, et chaque pas qu’ils font devant eux l’inventent. Oui, si le monde est neuf quelque part, c’est ici. Ils nomment Nouveau Monde ce qui ne l’est pas pourtant, ce qu’ils arrachent aussi à chaque pas à ceux-là qui vivent ici depuis le premier jour de la réalité. Les Peuples qui vivent là l’ont bien compris, qui rechignent à montrer le chemin à ceux qui ont planté la Croix sur des terres que dieu avait ignorées, et ont renommé les lacs et les collines, en recouvrant par des noms d’Europe ce qui était déjà nommé dans d’autres langues qu’ils ne prennent pas la peine d’apprendre.

Le premier de ces hommes de l’Est est Français, lourdé d’une croix autour du cou. Cartographe du Roy, explorateur et soldat, envoyé par Louis XIII lui-même pour s’emparer des terres au couchant et trouver surtout le chemin facile pour aller par dedans ledit païs au païs de la Chine & Indes Orientales, l’homme marche difficilement dans la jungle. Samuel de Champlain, c’est lui, donne les ordres ; il remonte ce qu’il nomme la rivière des Outaouais avec ses compagnons, et quelques guerriers d’ici dont il s’est fait allié. Les rapides sont trop puissants. Alors on préfère traverser une succession de lacs, on dort dans des troncs d’arbres enchevêtrés avant d’atteindre l’Île aux Allumettes. Champlain note tout. Les mouvements du terrain et ceux des étoiles, le cri des bêtes, leurs formes, l’allure du vent. Et puis, soudain, ces notes perdent en précision : on ne sait plus où il est ; il continue de raconter, mais comme à la dérive, il ne situe plus rien. Bientôt, on fait demi-tour, on revient dans le village de cabanes qu’il a fondé, Champlain, et qu’il a nommé Québec.

C’est dans le trou du récit que sans doute il a perdu son astrolabe. Là, on peut mettre le doigt à cet endroit précis de la perte, dans un retour à la ligne qui néglige d’indiquer latitude et longitude. C’est là.

Ce trou existe ; le jeune Edward l’a vu, et au-dedans, l’astrolabe. On nommera les lacs alentour Astrolabe Lake. Commence son autre voyage, et le récit des aventures de l’astrolabe : elles sont décevantes et à l’image de ce monde neuf — elles raconteraient essentiellement une histoire de troc, de marchandage, de négoce, c’est-à-dire d’escroquerie. Overman le conserve un temps, puis s’en lasse, le laissera à un entrepreneur de passage, R. W. Cassels, dont les descendants le vendront à un collectionneur américain, Samuel V. Hoffman, qui le donnera à la New York Historical Society — de mains en mains, la relique prend à chaque fois plus de valeur, elle n’est plus un morceau de fer rouillé, mais devient l’objet même qui signa la conquête du Monde.

Les Savants s’interrogent, bien sûr, c’est leur tâche. Est-ce bien l’astrolabe du Grand Homme ? Si c’est le cas, pourquoi ne dit-il pas qu’il l’a perdu, lui qui notait le moindre rêve ? (Les Savants ne font pas l’hypothèse de la honte de Champlain d’avoir à avouer sa distraction). Ils se demandent aussi si la découverte de l’instrument n’était pas un instrument en tant que tel servant le dessein de la jeune Canada qui, au moment où on exhume la relique, cherche sur quoi fonder sa propre existence — et accessoirement, justifier le vol de ces terres auprès de ceux qui les peuplaient depuis toujours. L’instrument de la mesure devient celui de la Conquête : l’anacrouse de la domination.

Qu’importe si Champlain ne pouvait avoir tracé les cartes qu’on sait de sa main avec cet instrument si rudimentaire ; qu’importe si cet astrolabe-là est celui d’un autre, d’un plus perdu encore que Champlain, d’un plus anonyme, père récollet ou aventurier sans lettre patente, qu’importe. On exhibe le saint objet comme preuve que le Nouveau Monde aussi possède un passé, une légende, une histoire.

Il trône désormais dans le musée canadien des civilisations, « dépositaire national de l’histoire de l’humanité » : le mandat, en ses contradictions tortueuses, laisse songeur quant à sa vocation naturelle d’être surtout le fer de lance d’une réécriture peu soucieuse de vérité. Seule la fable doit exister : elle dit donc qu’un objet serait resté 254 ans dans un même trou sans que personne ne le trouve ou le déplace : avant d’être ce miroir de reconnaissance d’un pays se découvrant tel par l’instrument même de sa conquête.

J’écris ces mots, en-tête provisoire de mes Carnets du Nouveau-Monde, pour situer où aller dans la perte, où se guider dans l’incertain. L’astrolabe de Champlain n’a pas d’équivalent dans le rêve qu’on fait quand on voudrait écrire un livre. Il faut le forger de soi-même, dans la langue même.

Il eût mieux valu peut-être que le jeune garçon conservât l’objet avec lui et l’emportât avec lui dans sa tombe — tout comme les gobelets furent changés en pirogue. La tombe vaut bien la pirogue. D’ailleurs, on ne sait toujours pas où est la tombe de Champlain : peut-être vogue-t-elle encore le long de quelques fleuves impassibles ou tempétueux, aux rapides emportées vers des Chines obscures ? La soif de Champlain, elle, valait ces gobelets fondus dans ce qui s’écoule sans fin de l’océan vers le fond du monde. Quant à l’astrolabe protégé par le vitre blindée du Musée canadien, je suis certain qu’il ne désigne plus aucune étoile ni aucune terre nouvelle.


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