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Une Nation | les Gens du Sang

La perte du Nouveau Monde

mercredi 3 août 2022

Un jour, une nation

Pour se souvenir que c’est des entrailles de la terre qu’ont surgi les femmes et les hommes, les enfants de la Nation Kainai depuis lors à certains moments précis du temps, des saisons, des jours et des heures, pénètrent des huttes dans lesquels on jette de l’eau sur des pierres brûlantes : la chaleur rappelle le ventre premier et on y transpire tout ce que le corps peut transpirer jusqu’à l’évanouissement — par là le corps rejoint les entrailles de la terre d’où il vient : il se rappelle du premier jour de l’histoire comme du dernier où dans un souffle l’esprit retournera à Kxa’khom avant de renaître dans le corps d’un enfant : et cela jusqu’à évanouissement du temps lui-même.

On raconte l’Histoire ainsi : le Vieil Homme, lumière en chair et en os, qui était aussi la Vieille Femme, le début du jour et sa fin, s’est réveillé·e en sursaut. Dans son sursaut la vie s’est ainsi répandue dans la terre et ne cesse de se répandre depuis dans le corps de chaque être à qui elle ne cesse plus de donner naissance — je voudrais savoir maintenant qu’elle était le rêve qui causa la Création, et je le chercherai toute ma vie maintenant.

Les Kainai vivaient depuis le premier jour — celui dont on se souvient — entre les rivières Oldmann, Sainte-Mary et Belly en Alberta, des Montagnes Rocheuses à l’ouest jusqu’aux Great Sandhills à l’est, dans un vaste monde délimité au nord par la Saskatchewan et par la Yellowstone au sud : noms qui ne nomment rien pour les Kainai, dont le nom même est insensé — eux qu’on appellera aussi Kainaiwa, de la Confédération des Pieds-Noirs avec les Siksika et les Piikani, et qu’on dira Blood, peuple du Sang, peut-être parce qu’ils sont guerriers féroces, ou à cause de leur sueur qui vient se confondre dans la terre de sable rouge.

L’Histoire connaît sept périodes : nous vivons de nos jours depuis un demi-millénaire dans le temps où les gens se servent des conceptions de tipis, « l’i’kookaikski » — nous ignorons comment se nomment les six autres qui précédaient ce temps, disent les Gens du Sang.

Peut-être que l’Histoire s’est arrêtée une bonne fois pour toute le 22 septembre 1877, lorsque Red Crow du clan des Fish Eaters au nom de son peuple et des autres clans des Many-Ghosts, des All Tall People et des Small Blanket, signa de sa main le traité n°7 qui jeta soudainement toute les Gens du Sang sous la coupe de la même « Loi sur les Indiens » : et Red Crow qui pensait conclure la paix et gagner l’indifférence des Blancs les autorisa à imposer des laissez-passer sur ses propres terres et s’emparer des enfants pour les enfermer dans les pensionnats d’où ils ne sortiraient pas : depuis ce jour, de revendications en recours, de tribunaux blancs en tribunaux blancs, les Gens du Sang réclament, demandent, parfois obtiennent, souvent renoncent : toute cette existence désormais judiciarisée pour seulement pouvoir habiter le monde et transpirer sur lui.