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Une Nation | les Iroquois

La perte du Nouveau Monde

mercredi 27 juillet 2022

Un jour, une nation

Peuple des maisons longues, les Iroquois ne s’appellent Iroquois que parce qu’on les appelait ainsi, et sans raison, eux qui se nommaient eux-mêmes « Peuple des Maisons Longues », Haudenosaunee, parce qu’ils vivaient dans ces maisons longues à plus de cinquante autour de la Mère qui avait fondé la lignée, et par là le Clan — impossible de se marier avec un semblable du même Clan, non, il fallait pour cela choisir et être choisi par un semblable d’ailleurs, dormant dans une autre maison longue et issu d’une autre mère d’un autre Clan, de l’Ours ou de la Tortue, du Cerf ou de la Bécassine, tous clans relevant du Peuple des Maisons Longues, lui-même formé comme d’un poing fermé de Cinq Nations — Sénécas, Cayugas, Oneidas, Onondagas et Mohawks, avant d’être Six quand les ont rejoints les Tuscaroras venus de la Caroline du Nord chassé par autre chose que le vent de l’Histoire, ou par un vent de l’Histoire muni de fusils : Six désormais comme les cinq doigts de la main unis pour mieux lancer ce poing sur ce que le Peuple possède d’ennemis — et ils étaient innombrables, autant d’hommes qui n’étaient pas ce Peuple s’étaient dressés comme leurs ennemis : d’abord Wendats ou Montagnais, bientôt Français puisqu’alliés des Wendats, et Américains au moment où ceux-là décident de s’appeler ainsi — et jusqu’à la fin, quand la dernière Maison Longue est déplacée, dépecée, abattue, et levée plus loin dans une réserve éloignée des premières terres où on a laissé les corps devenir de la matière, et c’était fini.

On raconterait ainsi mal l’histoire, dans une seule phrase essoufflée. Mais on la raconterait encore moins bien si l’on se contentait du récit des traités de paix retournés en guerre, des échanges de Wampums sur le Saint-Laurent à la fin du dix-septième siècle au traité d’Albany en 1701, au traité de Montréal plus tard, et toutes sortes de pactes dans toutes sortes d’années que d’autres pactes rendaient aussitôt caduques, et on aurait beau aligner les noms mémorables et oubliés de Sir William Johnson, du Général Edward Braddock, ou du Gouverneur Frederick Haldimand, tous alliés plus ou moins traitres à la cause, on ne saura pas vraiment la cause — ou alors elle se confond avec le fait de survivre à sa propre disparition. Cette cause-là ne tient pas seulement dans une Maison Longue, mais à la croyance que dans une telle maison se tient davantage que cinquante enfants issus d’une même Grande mère.

Si l’Iroquois ne répond pas au nom d’Iroquois ce n’est donc pas seulement qu’il n’est qu’homme d’Haudenosaunee, c’est aussi qu’on lui a brûlé sa dernière Maison Longue et qu’il vit dans la ville appelée Akwesasne, à cheval entre deux pays, comme au-dessus du gouffre de sa propre Histoire : à chaque fois qu’il traverse son territoire, on lui réclame des droits de douane et il ne peut que répondre : Quelle douane ? Quels droits ? — avant de s’allonger dans la Maison Longue qui désignait son peuple et qui n’est désormais plus que le dernier lieu où il possède son propre visage et peut confier son rêve perdu.

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