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Une Nation | Les Mi’kmaqs

La perte du Nouveau Monde

vendredi 9 septembre 2022

chaque jour, une nation

Comment parler une langue qui n’existe plus, morte et enterrée sans les gestes rituels, seulement massacrée à coup de fusils dans la longue nuit de l’histoire commencée après les caravelles jetées sur le monde neuf ? En l’inventant de nouveau.

Autrefois – temps immémoriaux, sans mémoire d’origine, pur devenir –, ce peuple dessinait à même la peau des bêtes des figures raffinées, insensées, ajustées au langage qui était le leur, et ainsi sans doute de même insensé, raffiné, inouï : pictogrammes comme dans la Mésopotamie sœur, et tandis que les scribes à Babylone dessinaient sur l’argile, lui traçait ainsi, près des rivières de Mi’gma’gi ceintes des Sept régions au nom claqué dans le vent comme sous la gorge : Unama’gi, Esge’gewa’gi, Sugapune’gati, Epegwitg aq Pigtug, Gespugwi’tg, Signigtewa’gi, et Gespe’gewa’gi, des symboles fabuleux sur lesquels on rêve, comme devant un cadavre, on rêve, même si on n’y fait pas les memes rêves.

Sur cette peau de bête, la transcription de l’Ave Maria : il est sans doute juste que la seule mémoire qui reste de cette langue tient dans le souvenir de ses meurtriers.

Lentement, après la mort, très longtemps après que les derniers cadavres ont fini de pourrir, on reconstitua avec le langage des bourreaux le langage des cadavres et on découvrit les signes, on fit l’hypothèse des sons posés sur les signes qui désignaient un monde disparu avec le dernier Mi’kmaq.

Ils sont moins de 8000 à parler désormais la langue qui tient davantage de la reconstitution d’une scène de crime que d’un théâtre de chair.

Moins de 8000, et Emma : c’est elle qui pose la voix ici avec les mots retrouvés pour fredonner une chanson ancienne racontant la fable d’un merle noir blessé qui tâche d’apprendre à voler : on dirait presque un conte Mi’kmaq s’il n’avait pas été composé pour chanter la lutte du peuple Noir au cœur brûlant des années 1960, par quatre jeunes anglais du vieux monde.


Il faut raconter l’histoire de la création, même si, dans cette langue d’ici, l’histoire tombe comme un cadavre. Le Créateur avait fait le ciel et le Soleil, et la Terre et Glooscap, homme/femme du premier jour venu avant sa grand-mère, son neveu et sa mère. Lorsque Glooscap frotta les pierres pour lever le premier feu, deux fois sept étincelles jaillirent qui firent naître sept hommes et sept femmes, qui s’unirent et firent jaillit d’eux tant d’hommes qu’on ne pourra jamais les compter — et qui ne savaient pas qu’on finirait par jeter leur corps dans la fosse commune de l’histoire à grand coups de cris yankees.