arnaud maïsetti | carnets

Accueil > NOTES MARGINALES | ETC. > Nouveaux Mondes > Une Nation | Les Neutres

Une Nation | Les Neutres

La perte du Nouveau Monde

samedi 20 août 2022

Un jour, Une Nation

Le neutre, cette inflexion qui déjoue la structure oppositionnelle du sens, disait l’autre, et vise (par conséquent) à la suspension des données conflictuelles du discours, ajoutait-il lucidement – et par là ne parlait nullement de l’alliance des Aondironon avec les Wenrehronon et les Ongniaahraronon pour former la Confédération de ceux qui s’appelaient eux-mêmes les Chonnonton, mot que l’on pourrait traduire (mais on aurait tort) par « Les Gens qui élèvent en enclos les chevreuils ». Seulement, quand le premier venu arrivé ici — de l’autre côté de la mer et du langage — les trouva, avec son armure de fer et son français qui ne savait lire le monde qu’avec l’épée et la croix, observant que ceux-là ne faisaient la guerre non comme les autres, continuellement par rite sacré, mais pour se défendre seulement, et sans traité d’aucune sorte avec personne, il les nomma le Peuple Neutre.

L’Histoire n’est pas seulement contée par les vainqueurs : ceux-là racontant le récit de leurs victoires ne disent rien de ceux qui ne sont pas vaincus, puisque jamais sur le champ de bataille : des Neutres, on ne saura donc presque rien.

Neutre, ou ce qui annule le binarisme implacable du paradigme donc, mais cela n’a rien à voir, sauf à considérer que la langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; [qu’]elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire, et obligeant à nommer avec les mots dont on dispose, nomme avec les termes de la diplomatie (c’est-à-dire de la guerre) ceux qui dans les enclos ne font que dénombrer des chevreuils depuis l’aube des temps et jusqu’à destruction total de leur peuple, ce qui devait évidemment arriver quelques années après que Samuel Champlain, Capitaine du Roy, jeta sur eux le nom de Neutres comme un manteau empli de typhus.

Par neutre, Barthes s’obstine à dire le refus de l’assignation du sens, le territoire librement libre et fluctuant, et instable dans l’horizon des choses, désignant les actions arraché à toute orientation morale ou signifiante : la moire : ce qui change finement d’aspect, peut-être de sens, selon l’inclinaison du regard du sujet  – miroitement sans fin de ce qui pourrait dire cela ou ceci, tant que toujours le mot demeure souverain et souverainement isolé dans la plénitude de son sens. Les Neutres se contentaient de rêver et de raconter leurs rêves, comme tout ceux qui, dans les Plaines ou les Forêts de l’Est, au bord des Lacs, rêvaient ainsi, on ne s’en souvient pas, ces rêves où les Chevreuils dansaient dans les enclos.

Les Wendats les appelaient Ceux dont la parole est un peu différente, de travers, ce qui n’a rien à voir cette fois avec les Chevreuils, mais qui lorgne déjà vers le Neutre que Roland Barthes, parlant avec la langue Wendat, cherchera quelque part dans la course perdue des chevreuils loin des enclos du Sens.

Il existe une courte période où les Neutres surgissent dans l’Histoire Blanche, c’est-à-dire quand ils cessent d’être neutres et se décident à prendre les armes. C’est lorsque les forces le quittait, tandis que les Blancs levaient des villes fichant au cœur de chacune une Croix dont l’ombre se portait jusque dans les enclos et effrayait les chevreuils, ce peuple qui n’aimait rien tant que la haine des chefs se trouva un chef, en désespoir de cause et s’y livra entièrement, puisque c’était sa dernière carte. Tsouharissen – son nom pourrait vouloir dire Enfant du Soleil alors qu’il n’était que sorcier et guerrier et homme – réussit à unir tous les Clans et s’imposa absolument, avec cruauté et puissance, lui qui n’était ni cruel ni avide de pouvoir, mais désireux seulement que le peuple survive au siècle, et pour cela usa du langage qu’entendait les blancs, cruauté et puissance. Il réussit tant et si bien qu’il mourra : et au lendemain de sa mort, en 1656, ses héritiers se déchiraient déjà, et déjà les Sénécas s’amassaient aux pieds des villes Neutres pour les anéantir et disperser aux quatre vents le souvenir d’une nation qui enterrait ses toiles peintes et ses colliers de perle.

Peuple le plus nombreux de ce recoin du monde dans ce qui ne s’appelle plus que le district de Hamilton-Niagara jusqu’au delà de la rivière Niagara, il n’en reste plus un homme : éparpillés sous les coups de fusil des uns, des autres, trimballés par l’Histoire de ce côté ou de l’autre des lacs, d’abord dissous chez les ennemis Wendats, puis Iroquois, puis on ne sait où, dans l’air du soir peut-être, dans ce qui ne relève du mot que dans la suspension même de sa signification, ou dans ce qui n’est de ce monde que dépossédant le monde de ses inflexions paradigmatiques, et plus sûrement dans un poème délirant d’Artaud.

NEUTRE

FÉMININ

MASCULIN





Je veux essayer un féminin terrible. Le cri de la révolte qu’on piétine, de l’angoisse armée en guerre, et de la revendication.
C’est comme la plainte d’un abîme qu’on ouvre : la terre blessée crie, mais des voix s’élèvent, profondes comme le trou de l’abîme, et qui sont le trou de l’abîme qui crie.


Neutre. Féminin. Masculin.